J’ai toujours apprécié l’écriture de Bernard Cubertafond. Professeur des universités, constitutionnaliste, ayant enseigné à Ouargla, à la faculté de droit et Limoges (1975-91), à Sciences po Grenoble et Paris 8, il fut attaché de coopération universitaire, administrative et judiciaire auprès de l’ambassade de France à Rabat. Je lisais avec intérêt sa chronique libre dans Limousin Magazine, j’estime que son Province Capitale Limoges est l’un des plus beaux ouvrages sur la ville, ses récits intimes m’ont emporté, à tel point qu’en 1989, j’ai édité L’amour-Flo. Ce dernier ouvrage avait été mis en scène par Philippe Labonne, entremêlé à certains de mes propres poèmes, dans le cadre du Festival des Francophonies (à deux reprises) sous le titre « Paroles d’hommes », avec l’excellente comédienne Patricia Clément.
L’écrivain propose ici ses « Confessions d’un octogénaire » en douze chapitres nostalgiques, poétiques, drôles, philosophiques (même si c’est « paroles, paroles, paroles »), référencés, qu’on lit d’une traite : « Et j’y suis, c’est à mon tour : 80 ans, je me pince, je n’en reviens pas mais c’est vrai, j’en rigole et pourtant. » La débandade guette, les mots se perdent, « le futur s’amenuise. » Tempus fugit, on le savait, il faut l’éprouver, d’abord dans le corps. Les réflexions alternent. Avoir vécu les temps de la liberté sexuelle préparait mal, sans doute, à la période Me too. Pourtant, c’était bien « l’ardeur des années vagabondes, crises et pannes incluses ». On songe à Bretecher. Il faut réinventer l’amour, mais il est déjà trop tard (« Gare au combat de trop ») et « Stendhal est devenu monument historique ». Que faire (comme s’interrogeait Lénine) désormais ? Se suicider comme Drieu ? « Mijoter dans ses chimères ? » Une seule solution : « vive la vie et arrière la mort, ne pas s’enterrer avant terme, savourer tous les bonus. » L’auto-dérision empêche le désespoir, la prose est ponctuée de constatations socio-politiques pas étonnantes chez cet ancien proche de Robert Savy (Tiens ! Un autre de nos points communs) qui avait aussi rédigé un percutant petit essai intitulé Pas de TGV pour les ploucs, déménagement du territoire et désintégration sociale, où il déplorait le désenclavement de notre région limousine (aujourd’hui noyée dans la Nouvelle Aquitaine) et le manque d’intérêt pour elle à Paris, le tout aggravé par l’apathie des élus locaux. Forcément, à l’heure d’un bilan, le médical prend de l’ampleur et occupe nombre de pages, mais : « question santé et médecine, je me dérobe et je brouille les pistes ». N’empêche, « mon grand remplacement », comme il l’écrit, menace : les « jeunes cons » semblent bien arrogants et ingrats. Fini, La Princesse de Clèves, le portable évacue tout des références et des « pesantes mémoires ». « Les jeunes périment les vieux et prennent leur place », voilà le drame.
Et puis les proches font leurs adieux, le frère Alain, la belle-sœur Marguerite, Bernard se souvient des siens déjà partis, ses parents, le bout de cigare fumé assis sur une tombe, les sépultures qu’on ne retrouve plus. Vite, il faut « désherber », éliminer certaines traces du passé, des photos, des textes, il y aura pour les héritiers des objets à se partager, « reliques plombantes » qui finiront sur les trottoirs des vide-greniers.
En cent pages à peine, voici notre bréviaire d’hommes vieillissant, pour nous aider à méditer sur l’âge et le délitement qui viennent plus certainement que l’insurrection. C’est émouvant de lire Cubertafond.
Laurent Bourdelas
13 juillet 2025