05 Mai

Gérard Peylet s’en est allé

Le poète Joseph Rouffanche et Gérard Peylet (au fond) à la librairie Anecdotes en 1991 (c) L. Bourdelas

L’universitaire, président-fondateur de l’Association Régionale des Amis du Limousin, ancien membre du Comité d’Administration de l’Association des Anciens du Lycée Gay Lussac de Limoges, s’en est allé en ce printemps 2026.

Après des études supérieures à la Faculté des Lettres de Limoges, il obtint l’agrégation de lettres modernes en 1973, puis soutint un doctorat d’Etat à propos de « L’artifice dans la littérature fin de siècle » en 1981. Professeur dans le secondaire à Limoges, il fut ensuite nommé Maître-Assistant à l’Université de Rennes avant de regagner celle de Limoges, puis d’être nommé Professeur à l’Université de Bordeaux en octobre 1989. Son activité de recherche fut particulièrement riche, puisqu’il publia des livres et de nombreux articles et participa à de nombreux ouvrages collectifs. Directeur de travaux universitaires, notamment de thèses, il organisa de nombreux colloques, parmi lesquels ceux du Maine-Giraud (château d’Alfred de Vigny) sur le romantisme ou ceux sur le poète Joseph Rouffanche. A l’origine du Centre de Recherches L.a.p.r.i.l (Laboratoire Pluridisciplinaire de Recherches sur l’Imaginaire appliquées à la Littérature) depuis le 1er janvier 1999, il dirigea également la collection Eidôlon jusqu’en décembre 2015.

Très attaché au Limousin et à sa culture, il œuvra pour sa mise en valeur et son rayonnement à travers les activités de l’association ARAL, il livra chez Edilivre, en 2020, le bel essai Ce territoire auquel on appartient où il réfléchissait à la constitution d’une identité territoriale « permettant à l’homme moderne de transporter avec lui un espace identitaire intériorisé lui servant de défense et de protection face à un mode de vie qui l’invite à se disséminer, s’aliéner, à vivre de manière consumériste dans l’immédiateté et la superficialité des rapports. » Les écrits de George Sand, qu’il connaissait parfaitement, accompagnaient son propos.

Une profonde amitié liait Gérard Peylet au grand poète limousin Joseph Rouffanche, Prix Mallarmé 1984, essentiellement édité chez Rougerie, très largement salué par ses pairs. Dès les années 1980, il agit pour la reconnaissance de celui-ci, puis organisa plusieurs colloques universitaires à Bordeaux autour de sa poésie, alors que l’Université de Limoges n’y songeait guère. Il fut encore à l’origine de la Société des Amis du poète Joseph Rouffanche et participa également à l’hommage à Joseph Rouffanche organisé à la BFM de Limoges par Laurent Bourdelas, en compagnie de Monique Boulestin, Jean-Pierre Thuillat, Alain Lacouchie, Michel Bruzat et Raymond Leboutet. En 2022, il intervint au théâtre de La Passerelle, à Limoges, à l’occasion d’une journée organisée pour le centenaire du poète.

C’est dire si le travail, l’œuvre, l’action de Gérard Peylet furent importantes et combien il va manquer au Limousin qu’il aimait tant.

Nous adressons à son épouse Michèle Peylet-Alifat, elle-même géographe ruraliste, nos plus sincères condoléances.

21 Mar

Legimos/Limoges et Raoul Hausmann

« Legimos, Limoges, solgemi […] Miloges. Tout cela est caché en Limoges, les gens y habitent et ne le remarquent pas ! Golemsi – c’est comme si le Golem était là ! »

Raoul Hausmann, né le 12 juillet 1886 à Vienne (Autriche) et mort le 1er juillet 1971 à Limoges en France, est un écrivain, un photographe et un plasticien dadaïste, surnommé « Der Dadasophe ».

Cofondateur du groupe Dada-Berlin de Berlin en 1918, Raoul Hausmann se déclare être l’inventeur durant cette période du photomontage (tout comme Heartfield, lui aussi membre de Dada-Berlin) et du poème « optophonétique ». Il quitte le mouvement Dada en 1922.

À partir de 1931, il collabore régulièrement au magazine Der Gegner (L’Adversaire), publié par Franz Jung et Harro Schulze-Boysen.

En 1933, son art étant considéré comme dégénéré, il doit quitter l’Allemagne, via Ibiza, Zurich, Prague, Paris.

En 1944, il s’installe à Limoges, où il vit jusqu’à sa mort, de jaunisse, en 1971. Il est inhumé au cimetière de Louyat.

 

https://www.lepopulaire.fr/limoges-87000/travaux-urbanisme/la-ville-grave-le-poeme-dhausmann-devant-son-immeuble_11264865/

https://musee-rochechouart.com/fonds-raoul-hausmann/

28 Sep

Pierre Michon (ré)écrit L’Iliade chez Gallimard

Pierre Michon photographié par L. Bourdelas

 

Recommencer l’écriture. Michon l’hoplite, Michon – Homère.

 

 

En 4ème de couverture, nous sommes prévenus par l’éditeur : Pierre Michon, né il y a 80 ans, est « tenu pour l’un des plus grands écrivains français ». Ceux qui me connaissent savent que j’ai immédiatement envie d’écrire qu’il est aussi un écrivain limousin – province propice à la littérature, depuis Bernard de Ventadour, Jouhandeau, Thérive, Clancier, Rouffanche, Millet, Bergounioux, Galan, si nombreux que j’en ai fait un livre[1]. Et ceux qui croiraient que je suis hors-sujet en évoquant le Limousin à propos d’un livre intitulé J’écris l’Iliade n’auraient rien compris. Car celui qui baguenaude comme Ulysse après ses précédents succès littéraires n’en revient pas moins se réfugier chez lui, aux Cards, au milieu « des prés, des bois, des troupeaux, des ballots de foin [des] châtaigniers et leurs ombrages », dont le propriétaire est son voisin Alcide – avec qui il reformerait le duo Quichotte et Sancho (une autre histoire, pour une autre fois, Cervantès, ce n’est pas mal non plus). Tout dans ces pages, bien entendu, est littérature, immense si possible (hénaurme aurait dit l’autre dont Michon jeune peut déclamer le début de Salammbô) : Shakespeare (qu’aurait plagié Homère !), Borges l’autre aveugle et les autres. Mais justement, cherchant la vraie cause des défections qui le minent, le narrateur découvre la vérité : « le coupable, c’étaient les livres. L’empêchement, c’était leur despotisme. » Mais comment faire lorsqu’on ne vit que par eux, que toute la maison est une bibliothèque, que l’on est soi-même le grand écrivain désormais reconnu par tous ? Il faut combattre, commettre le blasphème le plus horrible, car il ne peut que rappeler les autodafés nazis de l’Opernplatz à Berlin en 1933. Cette fois, c’est sur « l’aire habituelle de brûlis » que le sacrifice a lieu. Le chamane va tout brûler dans un feu d’enfer, un trafougeau, comme on dit ici, énumérant les volumes propices aux flammes, catalogue poétique, parfois improbable, parfois drôle, de littérateurs des différentes époques prêts à être calcinés. Le lendemain, ils auront tous disparu. Une chrysalide se déchire alors, une idée germe. Chios n’est pas si loin des Cards. La déesse vient. Michon se remet à écrire. Michon retrouve la geste et le geste antiques : il écrit l’Iliade. La vraie littérature ne peut exister qu’après avoir fait table rase, pense-t-on. Mais pourtant, que peut-elle faire de plus, de mieux, que l’assembleur, l’aède aveugle des rives de la mer Egée ?

Et le voici hoplite ferroviaire, faisant comme d’autres l’expérience de la furie des locomotives et des wagons lancés sur la ligne de Lyon, celle des amours de compartiment dans la semi obscurité des veilleuses. « La fille du matin, l’Aurore aux doigts de rose », on la rencontre aussi sur les quais de gare. Le meilleur, ce qui suffirait sans doute, ce sont les pages où Hélène qui apparut au jeune Homère endormi et se révéla être vraiment l’auteure de l’Iliade, revient alors qu’il est « près de son terme ». Et voici que le vieillard qui entend tinter les bracelets de la catin de Troie se met à bander, tandis que reviennent les ombres d’Ajax, d’Agamemnon, de Ménélas ou d’Ulysse. Senex erectus. Ils sont morts mais lui est encore vivant – c’est lui le créateur, c’est lui le seul qui jouit : « c’est le cœur des guerriers et celui de l’hexamètre qui bat dans sa main. » Tout semble si vrai, tout n’est qu’illusion, tout est poésie, tout est magie, la seule puissance est celle que constata Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. » Michon est un prophète. A moins que ce soit Dionysos. De toute manière, à la fin, c’est Zeus le rusé qui gagne. Ou alors, n’importe quel dieu inventé par l’écrivain, quel que soit son nom – et pourquoi pas le dieu Arbre à Couilles ou le dieu Mâchoire de Granit ? Homère, la Torah, le Coran, mêmes autorités.

Il nous raconte ses grandes et ses petites heures, sa déception au mont Athos, nous conte des histoires plus ou moins vraies, rêve de charmantes chiennes, d’orage en Sicile, de cochons que ne désavouerait pas Circé à la nuque pelucheuse. Tout s’entremêle, Silvia, Pénélope, la belle et vaniteuse Eva, « hautaine mais courtisane », les fesses mises à nu par Pichon l’instituteur – il n’y a que no entre le M et le P –, Daphné qui enseigne l’histoire antique, Perséphone, Ninon. Des souvenirs d’enfance, les côtes cassées un soir de beuverie, des velléités d’être un poète maudit en descendant engueuler les bourgeois dans la rue, l’haleine avinée, des épisodes de voyeurisme, des coucheries plus ou moins réussies. Un patchwork cousu au fil d’Ariane mais un peu taché de semence perdue donc inutile. Un pétassou rapiécé mâtiné d’antiquités – Hermès, Alexandre (autre buveur). Forcément parfois un maelstrom freudien (« c’est comme si tu baisais ta mère. »). Des envies d’amour animal : « De cette viande je m’emparais, tout ce qui dépasse du corps de la femme et qui est la femme, fesses et cuisses et seins. » Parfois, ça bande mou : c’est l’amer Michon qui a perdu sa chatte. Parfois, les amours sont adultères et champêtres. Parfois, les femmes veulent de l’archaïque. Parfois, c’est la nature qui souffre et qui jouit, toute condensée en une sauterelle au creux de la main. Ce n’est pas pour rien que c’est le nom (ou presque) de la colline près de laquelle vit Michon. Le Mont Jouer, où l’on trouve les vestiges du plus petit théâtre gallo-romain de France. Pas la peine d’aller bien loin, finalement.

Au final, l’écrivain nous raconte des craques, comme un pilier de bar le lui dit, alors qu’il est venu au café chercher « des frères, des collègues. Des parleurs. » Oui mais des craques magnifiques ; c’est un littérateur, à nouveau. Sa plume court sans lui. Il pique aux grands anciens. Prêt à chasser le sanglier avec Actéon et les chiens de Sparte ou de la Thrace, qui mangeront tout vif un dix cors blond. Il sait bien que « Quand le dieu parle, sa voix est plus puissante que la huée que poussent neuf ou dix mille hommes. » Bien sûr, il ne faut pas s’endormir sur ses papiers. Il faut les faire lire à Michon – « mon texte delphique a l’air de le sidérer, je m’en fous, il me dit que je suis un génie, je ne l’écoute pas. » Michon va plus loin qu’Homère dans son « Eloge de la blancheur », devenant Pasiphaé que le dieu plante et monte. Il branle Leukos. Et le logos.

 

Laurent Bourdelas

[1] Du Pays et de l’Exil, Un abécédaire de la littérature du Limousin, Les Ardents Editeurs, 2008.

29 Août

Le Limougeaud Bernard Cubertafond publie La Paix des Glandes, Les éditions des gens qui doutent, 2024

J’ai toujours apprécié l’écriture de Bernard Cubertafond. Professeur des universités, constitutionnaliste, ayant enseigné à Ouargla, à la faculté de droit et Limoges (1975-91), à Sciences po Grenoble et Paris 8, il fut attaché de coopération universitaire, administrative et judiciaire auprès de l’ambassade de France à Rabat. Je lisais avec intérêt sa chronique libre dans Limousin Magazine, j’estime que son Province Capitale Limoges est l’un des plus beaux ouvrages sur la ville, ses récits intimes m’ont emporté, à tel point qu’en 1989, j’ai édité L’amour-Flo. Ce dernier ouvrage avait été mis en scène par Philippe Labonne, entremêlé à certains de mes propres poèmes, dans le cadre du Festival des Francophonies (à deux reprises) sous le titre « Paroles d’hommes », avec l’excellente comédienne Patricia Clément.

L’écrivain propose ici ses « Confessions d’un octogénaire » en douze chapitres nostalgiques, poétiques, drôles, philosophiques (même si c’est « paroles, paroles, paroles »), référencés, qu’on lit d’une traite : « Et j’y suis, c’est à mon tour : 80 ans, je me pince, je n’en reviens pas mais c’est vrai, j’en rigole et pourtant. » La débandade guette, les mots se perdent, « le futur s’amenuise. » Tempus fugit, on le savait, il faut l’éprouver, d’abord dans le corps. Les réflexions alternent. Avoir vécu les temps de la liberté sexuelle préparait mal, sans doute, à la période Me too. Pourtant, c’était bien « l’ardeur des années vagabondes, crises et pannes incluses ». On songe à Bretecher. Il faut réinventer l’amour, mais il est déjà trop tard (« Gare au combat de trop ») et « Stendhal est devenu monument historique ». Que faire (comme s’interrogeait Lénine) désormais ? Se suicider comme Drieu ? « Mijoter dans ses chimères ? » Une seule solution : « vive la vie et arrière la mort, ne pas s’enterrer avant terme, savourer tous les bonus. » L’auto-dérision empêche le désespoir, la prose est ponctuée de constatations socio-politiques pas étonnantes chez cet ancien proche de Robert Savy (Tiens ! Un autre de nos points communs) qui avait aussi rédigé un percutant petit essai intitulé Pas de TGV pour les ploucs, déménagement du territoire et désintégration sociale, où il déplorait le désenclavement de notre région limousine (aujourd’hui noyée dans la Nouvelle Aquitaine) et le manque d’intérêt pour elle à Paris, le tout aggravé par l’apathie des élus locaux. Forcément, à l’heure d’un bilan, le médical prend de l’ampleur et occupe nombre de pages, mais : « question santé et médecine, je me dérobe et je brouille les pistes ». N’empêche, « mon grand remplacement », comme il l’écrit, menace : les « jeunes cons » semblent bien arrogants et ingrats. Fini, La Princesse de Clèves, le portable évacue tout des références et des « pesantes mémoires ». « Les jeunes périment les vieux et prennent leur place », voilà le drame.

Et puis les proches font leurs adieux, le frère Alain, la belle-sœur Marguerite, Bernard se souvient des siens déjà partis, ses parents, le bout de cigare fumé assis sur une tombe, les sépultures qu’on ne retrouve plus. Vite, il faut « désherber », éliminer certaines traces du passé, des photos, des textes, il y aura pour les héritiers des objets à se partager, « reliques plombantes » qui finiront sur les trottoirs des vide-greniers.

En cent pages à peine, voici notre bréviaire d’hommes vieillissant, pour nous aider à méditer sur l’âge et le délitement qui viennent plus certainement que l’insurrection. C’est émouvant de lire Cubertafond.

 

Laurent Bourdelas

13 juillet 2025

14 Juil

Pierre Mazeaud Grand Croix de la Légion d’honneur

Le 25 février 1965, Maurice Herzog vient soutenir Pierre Mazeaud dans sa campagne municipale à Limoges qu’il perdra face au socialiste Louis Longequeue. Agé de 95 ans, Pierre Mazeaud a été fait Grand Croix de la légion d’honneur en juillet 2025. Alpiniste, docteur en droit, ancien conseiller d’Etat, il a été président du Conseil constitutionnel.

(c) L. Bourdelas, P. Colmar, Limoges années 1950 1960 1970, La Geste (ouvrage épuisé, comme ses auteurs).

25 Avr

Le retour de l’écrivain limousin Alain Galan avec Battue à l’abîme chez Le temps qu’il fait

Voici un véritable bonheur de lecture comme, en fait, en offrent toujours les ouvrages d’Alain Galan, écrivain discret installé en Corrèze. Peut-être celui-ci démultiplie-t-il le plaisir car on ne l’attendait pas vraiment – c’est presque une surprise (Dès le début : « L’imagine-t-on sérieusement, à son âge et dans son état de fatigue, se remettre à la rédaction d’un livre ? Et pour quels lecteurs, parbleu ? »). Tout est annoncé de ce que l’on va lire dans la citation de Georg Groddeck extraite du Livre du ça (1923) placée en exergue, qui vaut qu’on la cite en entier : « Alors, un homme fatigué, qui vient de laisser retomber ses mains, lassé du peu de succès de ses efforts, se souvient des quelques mètres de fil qu’il a réussi, au cours de plusieurs décennies, et avec mille difficultés, à extraire de l’invraisemblable fouillis… » Se placer sous l’égide de l’inventeur du ça – modifié par Freud – n’est sans doute pas totalement innocent.

Ce texte divisé en courts chapitres – souvent rédigé à la troisième personne du singulier – apparaît comme un chant du cygne (ou du signe, surtout s’il s’agit de lettres), la déploration de la disparition des mots, des paragraphes, du livre, mais c’est aussi une somptueuse conjuration de cet effacement progressif de l’écriture et de l’écrivain. Le vocabulaire est riche, désuet parfois pour ceux qui ne maîtrisent plus la langue dans sa richesse, sa poésie et sa complexité[1] – c’est ici « une écriture de lisière à la tombée du jour. » Malgré les égarements, l’auteur griffonne avec son porte-plume, reprend les notes abandonnées la veille, s’embrouille, bat plus ou moins la breloque, rêve, sa graphie devient de plus en plus illisible. Il remue le passé, la « poussière de temps ». Il s’enfouit sous des guenilles, médite sur le tracé qui devient un écart lorsqu’on le retourne. Lui qui a écrit sur la fuite des bêtes a l’impression que « les mots à leur tour se rembuchent. » C’est un artisan qui « rabot en main, reprend le blablabla de la veille qu’il métamorphose en copaux. » C’est un paysan prêt à interroger le rouge-gorge, à parler de chats-fantômes à la maison de retraite ou à prendre en filature un chat des bohémiens. Il sait bien, lui, que les oiseaux des haies et des arbres ne sont pas des Res nullius comme l’affirme le Code Rural !

Les thèmes (la nature omniprésente), les références et allusions littéraires, le travail constant sur les mots (avec l’aide du Larousse et des souvenirs de sa grand-cousine picarde), l’étymologie, les découvertes (comme l’hénaurme Boustrophédon) le style, les métaphores, les anecdotes qui sont bien plus que de simples historiettes (ainsi nous apprend-il que la maison acquise par Ramuz à Pully s’appelait La Muette), sont ici ceux d’un écrivain apprécié par ses lecteurs (même s’il dit que ses écrits ne rencontrent plus aucun écho, mot propice à une longue réflexion) et raisonnent avec ses autres ouvrages. Mais ici, une mélancolie verlainienne semble accompagner chaque page ; ses « crayons mâchonnés et grisés » sont comme les piquets d’acacia dont on lui avait dit, enfant, qu’ils dureraient une vie d’homme. Les piquets sont fatigués désormais et il comprend que ses crayons sont les « sabliers de sa propre vie. » Le temps se rapproche de devoir s’enfoncer dans la nuit qui, pour l’écrivain, sera forcément d’encre. Ecrit-il, comme peignait Roger Bissière, « pour être moins seul en ce monde misérable » ? En tout cas, jusqu’au bout, le voici s’interrogeant sur les verbes breloquer, détrotter, brelauder… il s’amuse donc encore un peu, cet infatigable chercheur de sens ? Il est prêt à traquer encore les mots, « approche grimée ou battue à l’abîme », à les faire basculer comme un chasseur préhistorique du côté de Solutré (mais cela a-t-il vraiment eu lieu ?), pour mieux les redécouvrir ensuite et inventer « son propre codex. »

Mais le voici à nouveau – ami des mots, lecteur, écrivain – hanté par la possible, probable, disparition des livres. Et comme Pierre Michon qui publie dans le même temps J’écris l’Iliade (Gallimard) quelque part un peu plus au nord mais toujours en Limousin, le voici tenté par l’autodafé. Décidément ! Même si la finalité de l’acte n’est pas exactement la même, quelle perspective de sacrilège ! Chez Alain Galan, il serait question de faire breveter l’invention d’un « poêle à peu-lus. » Le désespoir n’est jamais loin de l’humour. Au final, cela ne sentirait pas très bon. Mais les lettres s’effacent inexorablement, celles de la belle écriture de l’enfance, même lorsqu’il fallait « faire des lignes », celles en plomb du typographe croisé jadis au journal, celles des pierres tombales fendillées de Corrèze ou de Vézelay. N’empêche, il ressasse, il digresse, cela donne ce nouveau superbe livre, « tout au plus, reconnaît-il, une sorte de post-scriptum, d’addenda aux livres écrits jadis (…) Journal crépusculaire en quelque sorte ». Mais rien n’est totalement perdu, puisque les derniers mots sont « la promesse d’une page blanche » …

[1] « Désuète, archaïque… Comme on y va, peste-t-il. De quel pas on se presse pour conduire le vieux siècle à la déchèterie ! » (p. 43).

05 Sep

Un ancêtre de l’épouse du Premier Ministre Michel Barnier est décédé à Limoges

L’épouse de Michel Barnier, Isabelle Altmayer, avocate de formation, est l’arrière-petite-fille du général Victor-Joseph Altmayer, qui se distingua lors de la guerre de 1870, général de division, commandeur de la Légion d’honneur, né à Saint-Avold le . Ses affectations furent:

  • 18/05/1895 – 14/08/1900 : commandant de la 46e brigade d’infanterie et des subdivisions de région d’Angoulême et de Magnac-Laval en Haute-Vienne.
  • 14/08/1900 – 30/06/1906 : commandant de la 33e Division d’Infanterie et des subdivisions de région d’Agen, de Marmande, de Cahors et de Montauban.
  • 30/06/1906 – 01/12/1908 : commandant du 12e Corps d’Armée. Le 12e corps d’armée était un corps d’armée de l’armée de terre. Il rassemblait les unités de la 12e région militaire qui comprenait les départements de la Haute-Vienne, de la Corrèze, de la Creuse, de la Dordogne et de la Charente. Son quartier général était situé place Jourdan à Limoges où il a été récemment démilitarisé et rénové.

Voir ici son parcours détaillé: http://military-photos.com/altmayer.htm

Il est mort le à Limoges. Il fut inhumé à Allichamps en Haute-Marne.

La photographie le représente en grande tenue modèle 1872. Il porte le bicorne à plumes noires avec galon de soie or au pourtour. Il porte la tunique brodée à une seule rangée de broderies au col et aux manches. Il porte les épaulettes avec deux étoiles sur les plateaux supérieurs. Il porte le ceinturon porte-épée de couleur bleu et or avec l’épée à clavier  à laquelle est suspendue une dragonne à deux étoiles. Par dessus, il porte la ceinture de grande tenue bleu et or avec deux étoiles de part et d’autre des glands d’extrémité. On peut distinguer ses décorations : Officier de la Légion d’Honneur, Officier d’Académie, Chevalier de l’Ordre de Saint Grégoire Le Grand du Vatican, Officier de la Couronne de Prusse, Commandeur du Nicham Iftikar de Tunisie. (Source: Musée des Officiers Généraux Français Armes & Services).

Le général comptait parmi ses parents Mgr Altmayer, dominicain et évêque: http://cteparstbenoit.free.fr/altmayer/monseigneur_altmayer_vf.html

24 Mar

Anne Rouffanche: « Le cahier marron » et le « cahier vert » de Joseph Rouffanche : travail de thèse et réflexion poétique

Anne Rouffanche (c) L. Bourdelas

 

Je suis très heureuse de participer à cette journée d’hommage qui célèbre le centenaire de la naissance de Joseph Rouffanche, mon grand-père. Je remercie Laurent Bourdelas pour son invitation chaleureuse et sa confiance et Michel Bruzat qui a accepté d’accueillir cet hommage dans son théâtre.

Je tiens à préciser que je ne suis pas spécialiste de la poésie, ni de l’œuvre de Joseph. J’ai hérité de manière indirecte de son amour de la littérature et de son goût pour la recherche, et je me suis inscrite dans cet héritage à travers mes études de lettres, l’enseignement de la littérature et par mon travail de thèse, que j’entreprends cinquante ans après lui. Malgré ces points communs et cette filiation évidente, je n’ai jamais eu l’occasion de parler de littérature ou de poésie avec Joseph, car les années ont joué contre nous et le grand-père que j’ai connu était livré tout entier à un combat perdu d’avance contre le grand âge et la mort. J’avais une dizaine d’années au moment où sa santé a commencé à décliner, au début des années 2000, et quand, adolescente, je me suis passionnée pour la littérature, il s’en détachait comme, petit à petit, de tout ce qui constituait le cœur de son existence. On s’est donc croisés dans la vie, et c’est notre tragédie, mais j’ai la chance inouïe de pouvoir le retrouver dans la littérature et dans les textes qu’il a laissés. Textes publiés et textes inédits, car la mort s’accompagne souvent de redécouvertes.

Quand mon père Dominique et mon oncle Francis ont vidé le bureau de la maison de Landouge, ce bureau avec vue sur les vaches limousines que Joseph partageait avec ma grand-mère Yolande, et où ma mémoire resitue spontanément son image, ils ont découvert, parmi les volumes de livres, les photographies et la correspondance intime, des documents inédits. J’ai pu consulter deux cahiers recouverts de la petite écriture soignée de mon grand-père, qui étaient probablement restés intouchés entre leur rédaction et la lecture que j’en ai faite ces derniers mois. Dernière petite-fille de Joseph, je suis l’une des seules personnes ici à n’avoir jamais véritablement échangé avec le poète, ou même avec l’homme ; je suis donc particulièrement heureuse d’instaurer, grâce à ces cahiers, un dialogue avec lui par-delà la mort.

Les deux cahiers ont été écrits entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, principalement entre 1978 et 1983, c’est-à-dire dans la seconde moitié de la préparation de sa thèse d’état, entamée en 1971 et soutenue en 1985, sous le titre « Espace du cœur et passion du temps dans l’œuvre poétique de Jean Follain ». Ces cahiers consacrés au travail préparatoire de thèse sont désignés par Joseph « le cahier marron » et « le cahier vert » ; ceux-ci prenaient place dans un ensemble de cahiers auxquels Joseph renvoie ponctuellement dans les deux que j’ai consultés. Ces cahiers fournissent des informations précieuses sur l’élaboration de la réflexion de Joseph et sur ses méthodes de travail mais révèlent aussi un regard sur l’œuvre de Follain et sur la poésie qui en disent long sur le critique et le poète. Les cahiers mêlent notes de lectures critiques, analyses de poèmes de Follain, mise en place d’un discours conceptuel cohérent sur l’œuvre du poète et réflexions plus larges sur la littérature et la poésie, et l’on reconnaît tour à tour le lecteur, l’enseignant, le critique et le poète. J’ai bien conscience que mon propos, parce qu’il s’appuie sur le travail préparatoire de thèse de Joseph, reprend en partie ce qui a déjà été dit sur les rapports entre son travail académique et sa création poétique[1]. Mais il me semble que ces brouillons sont riches d’enseignement à deux niveaux : d’abord parce qu’ils représentent une somme de lectures et de réflexions qui dépassent le cadre d’une thèse et représentent en quelque sorte la partie immergée de cet iceberg qu’est la thèse, et ensuite parce que leur nature de brouillons non destinés à la lecture leur confère une plus grande liberté de ton et autorise un investissement personnel plus marqué. Avec toute l’humilité qui est la mienne devant cette œuvre que je découvre encore, mon propos consistera donc à présenter ces cahiers et à proposer quelques pistes d’étude et de réflexion. Après avoir présenté rapidement le format et le contenu des cahiers, je montrerai qu’ils permettent de retracer l’élaboration de la réflexion de Joseph sur l’œuvre de Follain, réflexion menée dans une démarche critique nourrie par le regard du poète.

 

 

  1. Présentation des cahiers

 

 

Contextualisation

 

En 1971, à la mort de Jean Follain dont Joseph admirait l’œuvre, il décide de lui consacrer une thèse. Les pages de ses cahiers de thèse sont souvent datées ; c’est ainsi que l’on sait que les cahiers vert et marron, écrits simultanément, couvrent la seconde moitié du travail de thèse, de 1978 à 1983, avec une majorité de passages écrits entre 1979 et 1981. Trois exceptions toutefois : dans le cahier marron, un feuillet intitulé « Lecture de l’œuvre » qui s’intéresse aux motifs se rapportant au « plaisir de l’espace » et au « plaisir du temps » est daté du 21 décembre 1977. Dans le même cahier, figure l’inscription « relecture mai 85 » sur un intercalaire consacré aux « structures temporelles complexes », écrit le 7 janvier 1981. Il s’agit donc d’une ultime relecture avant la soutenance qui a eu lieu cette même année 1985. Toujours dans le cahier marron, l’intercalaire 5 du feuillet intitulé « L’aventure des motifs », inséré dans les premières pages, est daté du 10 octobre 1990, ce qui montre que la réflexion s’est prolongée bien au-delà de la soutenance.

Sur certains intercalaires, la précision de la datation est telle qu’on suit le travail de Joseph quasiment au jour le jour. C’est ainsi qu’un feuillet du cahier vert, consacré au temps, permet de constater l’évolution du travail pendant le mois de juillet 1979, les intercalaires étant datés du 3, 7, 9, 13 et 15 juillet.

 

Composition et organisation des cahiers

 

Le cahier marron et le cahier vert sont des cahiers Clairefontaine 17×22 impressionnants par leur volume, à cause des nombreuses feuilles insérées entre les pages, que Joseph appelle des « intercalaires ». La plupart sont des feuilles volantes recouvertes entièrement de l’écriture de Joseph ; on trouve aussi des feuilles dont le recto est tapuscrit (poème tapé à la machine à écrire) et dont le verso a servi de brouillon, des pages de manuel annotées, des coupures de journaux, ainsi que des brochures et des publicités sans rapport avec le travail de thèse mais abandonnées là.

Les deux cahiers présentent une table des rubriques détaillée au début, écrite à quelques jours d’écart en juillet 1980, qui permet de naviguer dans les cahiers et de comprendre l’organisation de la réflexion (voir Annexes, document 1 et 2). Les tables des rubriques montrent que le contenu des cahiers correspond à plusieurs moments que l’on retrouve dans la thèse achevée : ces brouillons ont servi de base à la première moitié de la deuxième partie intitulée « La passion du temps », consacrée au devenir, à « l’évolution du sentiment de l’existence », à « l’auteur révélé » et à la question du lyrisme ; ils sont aussi repris dans la quasi totalité de la troisième partie, également intitulée « La passion du temps », qui traite de « l’usage du temps du poète » et étudie la mise en place d’une poétique du temps destinée à « jouir et faire jouir du temps dans le poème ».

Les pages et les intercalaires reprennent les titres des rubriques et sont numérotés avec une pagination très précise. Les pages blanches laissées entre les différentes sections des cahiers montrent que Joseph travaillait simultanément à plusieurs rubriques et qu’il laissait de la place pour d’éventuels développements. Les intercalaires apparaissent comme une sorte de brouillon de ce brouillon de thèse que sont les cahiers : leur écriture semble avoir précédé celle du cahier à proprement parler car les pages des cahiers reprennent souvent de manière synthétique le contenu des intercalaires. Les intercalaires présentent une calligraphie et une syntaxe propres au brouillon : écriture moins soignée qui révèle l’urgence de retranscrire la réflexion, mots clés jetés sur la page, puis reformulés dans une phrase souvent elle-même reprise et développée dans les pages du cahier. L’encre de différentes couleurs qu’utilise Joseph permet d’identifier les ajouts et les corrections étalés dans le temps. Les cahiers fonctionnent donc sur le mode de la juxtaposition (de feuillets traitant d’un même thème ou concept), de l’insertion, et de l’approfondissement. Leur structure arborescente représente bien le travail de thèse, fait d’approfondissements successifs et de constante mise en relation.

 

 

  1. Le travail de thèse

 

Généalogie d’une réflexion

 

            Les dates sont de précieux indices pour mesurer l’évolution du travail de Joseph. Les cahiers révèlent des inflexions parfois significatives dans le travail mené jusqu’alors, notamment dans un dialogue que l’on devine avec le directeur de thèse, autour des références (le directeur de thèse insiste visiblement sur l’importance de comparer le traitement de l’espace et du temps chez Follain à celui qu’en font d’autres auteurs) et autour de l’étude de l’espace. À la page 8 du cahier vert figure un brouillon de message à un interlocuteur qui ne peut être que le directeur de thèse, Louis Forestier :

 

Vous concevez que moyennant 1 remaniement de mon étude de l’espace – dont je demeure d’accord qu’elle est indispensable – j’entreprenne la rédaction de mon étude du temps et de l’espace – par la force des choses conjuguée

Concevoir le travail sur l’espace comme une ouverture comme les fondations d’1 réflexion sur l’espace temps dans l’œuvre en vers de J. F[2].

 

Joseph s’interroge ainsi sur les modalités de l’intégration de l’étude de l’espace dans un travail principalement consacré au temps. C’est donc probablement à la fin des années 1970, alors que le travail est déjà bien entamé, qu’il décide d’étudier ensemble le temps et l’espace, dans une étude « par la force des choses conjuguée », qu’il présente dans l’introduction de sa thèse comme la seule manière convaincante de traiter son sujet.

Comme dans tout travail de recherche, les interrogations sont le point de départ de la réflexion. C’est ainsi qu’on trouve à la page 10 du cahier marron une série de questions qui ont guidé la réflexion à propos de l’espace :

 

« J’ai conçu l’étude de l’espace dans l’œuvre en vers de la façon suivante :

1/ que devient l’espace normand ?

2/ ds quelle mesure s’enrichit-il dans l’œuvre en vers ?

3/ quel autre espace intervient ?

[…] »

 

Enfin, certains passages révèlent les incontournables doutes et remises en question sur le travail effectué. On peut ainsi lire dans le cahier marron :

 

L’espace que l’on célèbre

n’ai-je pas parfois confondu ?

L’espace où l’on célèbre

 

            Ces doutes, qui font partie de la réflexion et obligent à revenir sans cesse au sujet, contribuent à affiner la méthode de travail.

 

La méthode : les grandes étapes de la réflexion

 

Les cahiers sont en effet le lieu de l’élaboration d’une méthode de travail, comme le montre la première page numérotée du cahier marron qui s’intitule « En vue méthod. Thèse » (voir Annexes document 3), l’abréviation laissant supposer que le mot tronqué est « méthodologie ». Un crochet rassemble les différents points de cette première rubrique : « raisons personnelles », « diffic. de l’entreprise » (point que l’on retrouve à l’ouverture de la thèse achevée) et « type de critique utilisée ». À  la ligne, une série de tirets énumère les « raisons personnelles » :

 

– rencontres Follain

– réfl. personnelle : j’aimerais entreprendre un travail universitaire sur votre œuvre

– moi fils vieilli d’1 génér. déjà ancienne

[…]

– entre le sujet moi et l’objet Foll.

entre nos deux œuvres poet des relations d’intersubjectivité dont agencement des parties ds le tout du poème.

 

Le terme de « rencontres » attire l’attention et peut être riche de sens : au-delà des trois rencontres qui ont eu lieu entre Jean Follain et Joseph Rouffanche et que ce dernier raconte dans l’avant-propos de sa thèse, on peut voir à travers ce mot un sens plus métaphorique qui renverrait aux rencontres des œuvres, ce que corrobore l’expression de « relations d’intersubjectivité » entre les deux œuvres poétiques, illustrée par un exemple concret concernant la structure des poèmes. Cette notion d’intersubjectivité reprend le « sujet moi », où le regard est plutôt celui du chercheur qui s’affirme comme subjectivité face à un objet d’étude. L’adresse directe à Follain (« votre œuvre ») a de quoi surprendre si l’on considère que Follain est déjà mort au moment où Joseph entame son travail de thèse ; il faut y voir l’indice d’un projet mûri de longue date, et même discuté avec l’intéressé, comme le révèle Joseph dans l’avant-propos de sa thèse : « Un démon me poussa à dire que son œuvre m’attirait – quoique je ne la connusse encore que très superficiellement – au point que si j’écrivais un jour une thèse, j’aimerais que ce fût sur elle ». À travers cette adresse directe, un dialogue s’instaurer au-delà de la mort de Follain, marqué d’office par le passage du temps avec cette auto-désignation comme un « fils vieilli d’une génération déjà ancienne », qui tend à faire de Joseph l’héritier d’un autre temps. Cette forte présence du « je » du critique et du poète dès les premières pages du cahier révèle tout l’investissement personnel de Joseph Rouffanche dans ce travail de thèse entrepris sur un poète qui était à la fois un aïeul et un frère en littérature.

Le cahier vert s’ouvre sur une exposition des raisons de ce travail et sur les buts poursuivis (voir Annexes document 4) :

 

Il est sûr que j’ai voulu :

1/ Faire savourer un plaisir du texte par la catégorie de l’espace

2/ Démontrer le rôle joué par l’espace conté de l’o.a.p. [œuvre antérieure en prose] ds l’ œuvre en vers.

Pourquoi cela ?

Non en raison d’1 antériorité de l’o.a.p relativemt à l’œuvre en vers – je sais bien que les créations sont parallèles voire simultanées –

Mais parce que l’espace de l’o.a.p. se calque directement sur l’expé. vécue

 

Au présent du début du cahier marron répond ce passé composé (« j’ai voulu ») qui suppose un certain recul vis-à-vis du travail déjà accompli. Joseph se concentre ici sur les raisons qui l’ont poussé à analyser l’espace dans les œuvres en prose de Follain, étude qui a constitué un apport précieux aux travaux sur la poésie de Follain, comme l’a souligné Elodie Bouygues[3].

Si le début des cahiers s’intéresse aux raisons qui ont motivé le travail de thèse et aux buts poursuivis, ce qui correspond logiquement à l’une des premières étapes de la réflexion, d’autres pages portent sur des étapes cruciales de la réflexion et de la rédaction : le choix d’exergues, la recherche d’un titre, l’écriture de la conclusion. La page 92 du cahier vert, intitulée « Exergues possibles », présente une liste de citations choisies, dont une tirée du Paysan de Paris d’Aragon, une de Thomas Mann, ce grand écrivain de la mémoire, d’autres de Rilke et Hölderlin. Ce choix d’exergues s’intègre dans la recherche d’« un art d’agréer de la thèse », dans le but de « cultiver le plaisir du texte », ainsi qu’il l’écrit en haut de la page. À la date du 21 mars 1980, qui montre que cette réflexion sur le choix des exergues a été entreprise longtemps avant la fin de la thèse, il écrit :

 

pourquoi pas 2 exergues : citation d’un autre auteur, citation de Follain au regard l’une de l’autre.

ou citation F. faisant écho à la fin du dvelt d’exergue empruntée à 1 autre

 

Toujours dans le cahier vert, en haut de la page 95, sous les mots « Titre thèse ? », on peut lire à l’encre noire :

 

De l’espace du cœur à l’espace orphique

Du temps vécu dans l’Eternel à la passion du temps

temps vécu dans l’éternel et passion du temps

 

Ajoutées en-dessous au crayon de papier figurent ces expressions :

 

« Espace du Cœur. Espace orphique.

Temps vécu dans l’Eternel. Passion du temps. »

 

Deux d’entre elles seront finalement retenues, en 1981 si l’on en croit ce qu’écrit Joseph dans l’avant-propos de la thèse : « En 1981 nous tenions notre synthèse dont voici l’intitulé : espace du cœur et passion du temps dans l’œuvre poétique de Jean Follain ». Cette date coïncide avec l’époque d’écriture des cahiers.

À la page 51 du cahier marron est inséré un dossier intitulé « En vue conclusion thèse », écrit en octobre 79 qui propose un plan d’ensemble de la thèse et des idées de conclusion.

Les grandes étapes de la réflexion sont donc représentées dans ces cahiers qui font aussi une large place à un élément incontournable de l’étude littéraire : l’analyse de texte.

 

L’analyse de vers

 

Le travail de thèse suppose bien évidemment de nombreuses analyses approfondies des œuvres, à toutes les étapes du développement, et les cahiers présentent plusieurs analyses de poèmes. Dans le cahier vert, inséré à la page 11, un brouillon de lettre montre que Joseph a demandé de l’aide à Michel Boy, un ami professeur de philosophie, pour l’interprétation de deux passages de poèmes (voir Annexes document 5) :

 

Quel sens donnes-tu au mot ‘métaphysique’ dans ce poème de Follain :

 

Métaphysique

Quand ils l’aperçoivent

au fond des chaumières

ses maris soutenant

le bol à fleurs bleues

devant ses seins tendres

ils sentent l’ardeur

puis tout s’évapore

du décor fragile

pour laisser flotter

la seule odeur nue

de métaphysique.

 

x

 

Comment comprends-tu les 4 derniers vers de cet autre poème du même J. F.

 

Structures du temps

[…]

Selon le dire d’Héraclite

le temps semble un enfant qui joue

les beaux jours aux chants d’oiseaux

passent vite à l’éternité

 

Je ne voudrais pas abuser de ta gentillesse, de ton si amical et précieux concours, mais je ne suis guère philosophe et n’entends pas le grec.

 

On retrouve une analyse des deux derniers vers cités, « les beaux jours aux chants d’oiseaux /passent vite à l’éternité » dans le feuillet « De l’esthétisme » inséré à la page 15 du cahier vert, dont plusieurs intercalaires présentent des analyses de vers (voir Annexes document 6 et 7). L’intercalaire 16, composé de deux feuilles, et daté du 24 février 1980, permet de retracer l’évolution du travail. Sur la première feuille, qui porte le numéro 25, Joseph a recopié les deux vers, sans guillemets et sans indiquer le texte d’où ils proviennent, puis il propose une interprétation :

 

Les beaux jours aux chants d’oiseaux

passent vite à l’éternité

 

peut aussi vouloir dire

qu’ils sont beaucoup trop courts

bien

 

  1. les fillettes qui jouent et ne

se rendent pas compte que la nuit

tombe                que déjà les feuilles sont

noires.

 

que c’est une époque si brève

que ce temps vécu ds l’Eternel, l’enfance,

est une époque si brève.

 

On est bien ici dans le brouillon : l’analyse commence par le deuxième élément d’une alternative dont on ne connaît pas le premier élément (« peut aussi vouloir dire »), la syntaxe est hésitante. Daté du même jour, la deuxième feuille de l’intercalaire, qui porte le numéro 26 et le titre « Explication », reprend cette analyse :

 

les beaux jours aux chants d’oiseaux

passent vite à l’éternité

 

car c’est alors que le présent est éternel

(comme tout passe à l’éternité.     Jankélévitch

l’expression ne veut-elle pas dire que les beaux

jours passent très vite

thème : mais hélas les beaux jours sont si courts

 

ou bien : comme ils sont la perfection comme

il(s) ne leur manque rien, alors ils remplissent

la condition de l’éternel selon

 

  1. aussi JM. V. curé d’Ars

‘Alors il vivait l’éternité sans appréhender

l’effarant mystère du temps …’

 

L’analyse est ici approfondie, propose deux niveaux d’interprétation et des références qui devraient permettre d’enrichir le propos. Le travail très riche d’analyse auquel se livre Joseph dans les cahiers lui permet de saisir le fonctionnement interne du poème follainien. « Pourquoi le poème foll[ainien] tient-il ? » : c’est ainsi que s’intitule une des feuilles insérée à la page 39 du cahier marron, laquelle porte sur le poème dans ses rapports au temps :

 

Pourquoi le poème foll. tient-il ?

N.B. 1 poème peut tenir sans que l’on puisse parler de réussite.

[…]

Comment cela tient-il ? Parce que chaque fragment […] contient 1 image, 1 vérité, 1 psychologie de caractère universel.

[…]

Comment n’eût-il pas eu en horreur le régionaliste lui qui a vocation d’universalité ?

 

Cette question initiale (pourquoi un poème tient-il ?) intéresse le critique mais aussi et peut-être surtout le poète, dont le regard connaisseur apparaît dans ces lignes (à travers le nota bene). La dernière question soulève une tension entre régionalisme et universalisme qui est au cœur de la réflexion et de la poésie de Joseph, lui a qui a souvent été considéré de manière réductrice comme un poète régional, à cause d’une incompatibilité supposée entre le local et l’universel, alors que la littérature ne cesse de démontrer, comme l’étudie Joseph dans ces cahiers et comme il l’expérimente dans sa poésie, que l’universel naît du local et le général du particulier, tout comme l’éternité naît de l’instant. Ce dernier exemple révèle le regard du poète, qui parcourt les cahiers.

 

 

  1. Un regard de poète

 

Irruption d’un « moi » poète

 

De manière attendue et incontournable dans un travail de recherche, le point de vue et le regard du critique (le « moi sujet face à l’objet Follain ») transparaît régulièrement au fil des pages. Il est parfois difficile d’identifier la part du critique et la part du poète dans cette première personne. À certains moments, c’est bien le poète que l’on reconnaît à travers quelques commentaires qui instaurent un dialogue poétique entre deux œuvres et deux visions poétiques. C’est le cas par exemple dans un feuillet inséré à la page 7 du cahier marron, qui fait la liste de motifs spatiaux dans l’œuvre de Follain. Une feuille est intitulée « Notion de paysages, de sites, de lieux, de motifs spatiaux obsédants de tropismes (peut-être) » avec pour sous-titre « Du rayonnement infini d’1 espace fini » et s’intéresse au motif du mur qui s’écroule. Joseph a écrit entre parenthèses :

 

(pour moi tropisme du lointain, de l’horizon auquel je bute d’où mon envie d’être oiseau. Le ciel terrestre installe la réalité m. de l’impossible, de l’absence)

(pour moi rayonnemt. Le petit pays qui va de l’hiver à l’hiver

 

Cette irruption de la première personne, à travers la forme tonique « moi », reléguée à un espace entre parenthèses pour signaler la digression ou la pudeur, fait sortir l’analyse du cadre strict de la thèse et fait apparaître à la fois l’individu (impression subjective de buter contre l’horizon) et le poète, à travers des motifs et des thèmes chers à son œuvre, et cette dernière phrase imagée qui ressemble à un vers libre. En l’occurrence, « Et du petit pays qui va de l’hiver à la l’hiver » est un vers du « Poème de l’eau douce » paru dans Élégies limousines en 1958. Si certains vers libres viennent trouer la prose critique, les pages des cahiers donnent aussi à lire de nombreux passages à l’allure aphoristique.

 

 

Le goût de l’infime : aphorismes et haïku

 

De nombreuses phrases des cahiers ressemblent à des aphorismes, par leur caractère synthétique et suggestif, leur portée générale et leur thème (le temps, conformément au sujet de thèse). On peut noter par exemple ces phrases, tirées d’un feuillet intitulé « Existence et lieux » inséré à la page 4 du cahier marron : « Notre vie est du temps tissé par nous sur de l’espace », « Souvenir c’est avoir lieu et occuper de plus en de plus de lieux », dont on trouve une variante au début de la thèse achevée : « Exister c’est durer, donc devenir, en occupant de plus en plus de lieux[4]. » L’une des dernières phrases du même cahier se distingue aussi par son allure aphoristique : « C’est l’imaginaire, c’est le rêve qui peuvent concentrer le lointain vague de la mémoire en l’essence étoilée d’un moment pur. »

En dépit du travail imposant que constitue la thèse et du foisonnement de ces cahiers, ceux-ci révèlent un intérêt tout particulier pour le petit, le mineur, l’infime, intérêt qui est celui de Joseph critique mais aussi et surtout poète. Difficile de ne pas faire le lien entre ces aphorismes qui émaillent la réflexion, condensés de réflexion et d’inspiration poétique, et deux éléments étudiés par Joseph dans sa thèse et présents dans son œuvre : une forme, le haïku, et un thème ou motif, l’infime. On comprend pourquoi Joseph a choisi de consacrer sa thèse à l’œuvre de Follain quand on consulte le dossier consacré aux « profondeurs de l’insignifiant », inséré à la page 3 du cahier marron, où il écrit en petits caractères en haut d’une feuille volante :

 

Poète qui a entrepris l’exploration

du domaine infini de l’infime

qui en a compris la fécondité

auguré puis

vérifié la portée

 

La dernière page de ce dossier, daté du 5 septembre 1978, intitulé « L’infime » s’intéresse précisément à l’ombre dans les poèmes de Jean Follain. Éloge de l’ombre placé sous le signe de l’infime qui fait discrètement écho aux nombreuses références à l’art japonais du haïku[5]. Inséré à la page 37 du cahier marron se trouve un dossier sur le haïku, composé d’une page du journal Le Monde sur « L’Empire des signes selon Roland Barthes » datée du 19 avril 1980, de notes prises le 10 mars 1979 sur une anthologie de haïku[6] préfacée par Yves Bonnefoy parue en 1978, et d’analyses de la poésie de Follain à la lumière de cette forme. Une feuille datée du 6 novembre 1979 commence sur ces mots :

 

(moi : Je suis frappé par la part de

l’élémentaire, du trivial

de tout ce qui a réputation de platitude

que des siècles de poésie française ont honni

et que le haïku érige en absolu.

 

Cette irruption d’un « je » critique mais aussi et surtout poète (on notera d’ailleurs l’alexandrin blanc de la dernière ligne) ne surprend pas si l’on sait l’intérêt que Joseph a porté à cette forme qu’il a pratiquée dans ses derniers recueils. Il apparaît très clairement que son travail de thèse a enrichi sa propre création littéraire et que ses recherches sur le haïku ont alimenté son œuvre autant que son travail de thèse.

 

 

Cette exploration des cahiers s’est inscrite pour moi sous le signe de l’infime et de l’intime, ces deux notions incontournables du travail critique et poétique de Joseph. Expérience de l’infime par ma lecture attentive de ces brouillons foisonnants, parfait reflet du travail à la fois magistral et minuscule qu’est la thèse, fait d’assemblage d’idées et d’analyses poussées à un degré de détail sans égal. Expérience intime comme la conversation qui se noue entre un auteur et son lecteur, d’autant plus quand l’auteur est un être familier.

Dans l’avant-propos de sa thèse, Joseph explique qu’il avait considéré la mort de Follain en 1971 comme l’occasion de tenir la promesse qu’il lui avait faite, un peu à légère, d’écrire une thèse sur son œuvre. Ce magnifique hommage de 800 pages finit sur les mots suivants : « cet Orphée qui ne cesse de chanter dans le ‘piège du temps’ ouvre théoriquement aux poètes, frères du présent et de l’avenir, la voie d’une fécondité infinie[7]. »

Je n’ai fait aucune promesse à mon grand-père du type de celle qu’il avait faite à Follain, mais je suis heureuse de lui rendre aujourd’hui ce modeste hommage.

 

Anne Rouffanche

 

 

ANNEXES

 

 

Le « cahier marron » et le « cahier vert »

 

 

document 1 : page de rubriques du cahier marron

 

Document 2 : page de rubriques du cahier vert

 

Document 3 : « En vue méthod. thèse », page tirée du cahier marron

 

Document 4 : « Il est sûr que j’ai voulu », page tirée du cahier vert

 

Document 5 : brouillon de lettre à Michel Boy (page 1/2) tiré du cahier vert

 

 

Document 5 : brouillon de lettre à Michel Boy (page 2/2) tiré du cahier vert

 

Document 6 : « Les beaux jours aux chants d’oiseaux », page tirée du cahier vert

Document 7 : « Explication », page tirée du cahier vert

[1]BOUYGUES, Elodie, « Rouffanche au miroir de Follain : poésie et poétique », dans L’Espace du cœur dans l’œuvre de Joseph Rouffanche, revue Eidôlon n°76, BOUYGUES, E. et PEYLET, G. (dir), 2007, Bordeaux, pp 17-30

[2]Je reproduis dans chaque citation l’écriture en prise de notes utilisée par Joseph dans ses cahiers.

[3]« Il [Rouffanche] met à jour, par exemple, de façon magistrale que le caractère énigmatique des poèmes provient largement de la méconnaissance de l’œuvre en prose » dans BOUYGUES, E., « Rouffanche au miroir de Follain », art. cit., p21

[4]ROUFFANCHE, Joseph, Espace du cœur et passion du temps dans l’œuvre poétique de Jean Follain, 1985, Lille, Presses universitaires de Lille, p3

[5]Voir à ce sujet MALABOU Maryse, « Le palimpseste d’Instants de plus, ellipses, éclipses … le haïku revisité », dans L’Espace du cœur dans la poésie de Joseph Rouffanche, op. cit., pp 41-50

[6]MUNIER, Roger (dir), Haïku, Paris, Fayard, 1978

[7]ROUFFANCHE, Joseph, Espace du cœur et passion du temps dans l’œuvre poétique de Joseph Follain, op. cit., p812