07 Déc

Le Carré de douleur, nouveau recueil de la poète limousine Marie-Noëlle Agniau chez Gros Textes

(c) L.Bourdelas

 

Deux lectures possibles de : Marie-Noëlle Agniau, Le carré de douleur, Editions Gros Textes, 2023

 

Yves Artufel publie un nouveau recueil de Marie-Noëlle Agniau d’une soixantaine de pages aux Editions Gros Textes.

 

I

 

Le carré est donc de douleur, se plaçant d’emblée sous la tutelle de Lao-Tseu, cité en exergue : « un grand carré n’a pas d’angle », reprenant la sentence du Tao Te King selon laquelle le tao serait un grand carré dont on ne voit pas les angles. Selon le traducteur Stanislas Julien (1842), « les anciens disaient : Celui qui a l’intelligence du Tao paraît enveloppé de ténèbres. » Marie-Noëlle Agniau est-elle dans l’attitude de « Celui qui connaît le Tao arrive à une intelligence profonde. Alors il se dépouille de ses lumières et de sa pénétration, et il paraît comme un homme obtus et environné de ténèbres » ? Est-ce une clef possible de lecture de ce petit livre ? Les ténèbres semblent en effet bien profondes qui entourent la narratrice de cette suite poétique aphoristique irriguée de sang qui laisse peu de répit au lecteur.

L’un des sens symboliques du carré peut être la terre, par opposition au ciel, mais aussi, à un autre niveau, l’univers créé, terre et ciel, par opposition à l’incréé et au créateur. Il est en quelque sorte l’antithèse du transcendant, même si dans la tradition chrétienne, le carré symbolise le cosmos. Ce qui n’empêchait pas Platon de considérer le carré – et le cercle – comme étant absolument beaux en soi. Chez les Chinois, la forme carrée de la Terre était aussi une idée très ancienne, inscrite même dans la langue. La poète pourrait ici évoquer une création du monde : « Par quoi commencer ?/Un remuement d’espèces et d’azote. » « Des régions profondes œuvrent à ma naissance. » Mais « Au lieu du blabla du début/se propage/tout autre chose. » Création, naissance, début d’un amour, tout est-il voué à l’échec et à la disparition ? Peut-être se souvient-on de la remarque de Jorge Luis Borges : « Le monde est pour l’Européen, un cosmos, à l’intérieur duquel chacun est en accord intime avec la fonction qu’il exerce ; pour l’Argentin, le monde est un chaos. » On sent Marie-Noëlle Agniau argentine, avec le risque que « La Terre [soit] propulsée hors de la race humaine. » Elle annonce la naissance de « l’autre monde ». Ordo ab chao ? « Un char d’angoisse meut nos artères ». Il n’y aura pas d’issue : « Refaire toute chose en ce monde ainsi que soi-même/est une fable. » Abandon de la rédemption, mais pas de l’ancrage terrien : « A l’intérieur d’une planète./En terre de vérité. » De toute manière, « Changer d’univers ?/On voit trop étroit. » Depuis l’atome, se propulser – cosmonaute incertain – comme un exocet, ou avec les ailes des anges, mais vers quoi ? Quels messages délivrent les pulsars après l’explosion des supernovas ? Seule la poète le sait.

Dans cet univers, comme toujours chez elle, le minéral, le végétal, l’animal (les « bêtes », écrit-elle) : hippopotame, grillons, biche, singes, murène, chevreuil, poissons, abeilles, frelons, rongeurs, oiseau, rouges-gorges, animaux domestiques, ver, buffles, chiens, gazelles, merlebleu comme dans un bestiaire imaginaire médiéval, zébus, et même nounours ou peluches. Mais le tout lourd, peut-être, de menaces : des molosses et des monstres effraient, des incendies abolissent les espèces, les singes sont possiblement de laboratoire, les enfants tuent les rouges-gorges, les êtres sont aux abois, les chasses exterminent. « La tête de chevreuil fut jetée dans l’étang./Après la chasse, les viscères. » « La première biche fut tuée./Ses yeux – la seconde errait dans les bois, énucléée ». C’est La Curée peinte en 1857 par Gustave Courbet. L’auteure elle-même se sent prête à être dépecée : « Si je brame pour imiter l’acte de chasse,/viens vers moi. » Après tout, la poète porte presque un nom de sacrifice et pourrait s’offrir en victime expiatoire, sans qu’aucun dieu ne retienne le bras et le couteau d’un nouvel Abraham. « Je lutte avec l’ange tant qu’il est chasseur. » Une nuit de combat jusqu’à l’aube en attendant les retrouvailles avec le frère à la fourrure de bête. Ésaü le chasseur. C’est aussi cette ancienne histoire que raconte la poète dans les interstices de son texte si riche où se télescopent images et métaphores, assonances et perpétuels jeux de mots, lexique parfois anatomique et biologique ou médical, références multiples y compris aux mangas, attention aux petites choses, jusqu’à la poussière. « Le petit frère est sous terre dans un champ de tomates. »

La chair prépare au carnage. Mais peut-être aussi au combat érotique. « Fauve – par la nuit ardente – je fus dépecée. » Il y a « Mieux que des animaux domestiques:/toi & moi. » Bientôt vient l’heure « des bêtes indémêlables/où deux corps flairant la lutte/vont à former un animal ». On croirait entrapercevoir un instant une peinture érotique chinoise sur papier du XIXe siècle. « Essaie mon corps… », invite-t-elle. « Ce sont mes lèvres que tu embrasses. » Eros et Thanatos, encore. Et retour au chaos primordial dont émergent cinq divinités dont Eros, le plus beau des immortels, Gaia, la terre mère primordiale matrice de la vie, Tartare, le lieu divin du châtiment, Nyx, la nuit et Erèbe, les ténèbres.  La Terre engendrant le Ciel. Marie-Noëlle Agniau réinvente une mythologie. « Découpe-moi comme une bête toi qui sais. » L’arc et le sexe sont bandés – et si la proie muait en Artémis ? « Qui part à la guerre avec son arc/comme les enfants sur un coup de tête ? » Le « sexe est un gâteau fourré à la fleur d’oranger », mais qui le mange ? « J’ai faim – j’assaille. »

Mais la mère décline. « Agonie : gueule de murène. » « La souffrance est une athlète » et ce n’est plus un ange avec qui lutter. La mort frôle et frappe. La « chère parole » s’est tue. Prophétie : « Les yeux des mourants ont déjà vu la rive vers laquelle je descends. » La poète s’envisage Psyché, dans la bouche de laquelle Charon prendra l’obole pour franchir le Styx. Et si le poème était l’obole ? Qu’aurait-elle pu accomplir contre le fatum ? Qui aurait pu empêcher la nécessaire dispersion des cendres à la nuit tombée ? Et de toute manière, « sous la cendre apparente – sait-on jamais qui [elle] pleure ? » Les apparences sont trompeuses.

Qui pourrait « chasser les monstres », « épuiser le stock d’armes », « gommer le sang » ? La poète nous tend un « beau miroir d’humanité mais elle « collectionne plus d’une atrocité. » « Comment faire du gros sel avec des larmes ? »

Qui apporte l’espoir alors ou simplement adoucit les choses ? Les enfants ? Ou plutôt « l’état d’enfance » qui « précède tous les enfants » et « cela s’appelle un monde » ? Celui que cherche à retrouver les poètes lorsqu’ils s’efforcent, eux aussi, de percevoir « le goût des nuages » ou « celui du pollen ». Mais il ne faut pas s’illusionner sur les petits êtres car « Les machines au loin poussent des cris d’enfant » et sont trompeuses comme des sirènes. Welcome to the machine. Les connexions sont un tourment. Alors, qui apaise ? « le vent,/les rivières, mes semblables. »

 

Demeure comme réponse, malgré tout, le chant poétique qui permet de vivre :

« A toi limon !

La pierre boueuse, les débris de sol, les

Sédiments spongieux,

Les bouts d’os débiles, la merde féconde & les

Nécrophores.

A moi le miel bleu imputrescible ! »

Mais elle précise : « Je chante et fais semblant de connaître/toutes les paroles. » La volonté de « Composer un logis d’où voir le monde », même en faisant « des livres dans un état second » est-il l’ultime projet de Marie-Noëlle Agniau ? Et plus encore, son programme est-il bien de « Détruire [sa] cachette pour [se] montrer nue » ? Mais qui la croirait, puisqu’elle affirme : « Je suis le jeu – une rage assez grande –/à tout quitter sauf exception. » Le je, le jeu. Le je est un autre rimbaldien, évidemment, qui reprenait déjà Homère demandant Muse, raconte-moi l’homme aux mille tours. Qu’écrit-elle encore ? « Je suis quelqu’un d’autre avec un masque. » Sa poésie est énigme qui « brouille les pistes du marais » ; à chacun de la suivre comme un Amérindien décrypte les signes, les traces et la courbure des herbes. « Boutons de roses et fraises sauvages. Pétales/d’argan et miettes de poivre. » A chaque lecture, un mot, une phrase, une image, relancent les possibles.

 

II

 

Dans la lignée de Baudelaire et Lautréamont, Nerval peut-être, Marie-Noëlle Agniau trace un carré de douleur, versets si l’on veut d’un nouveau livre saint où manquerait dieu. Comment pourrait-il en être autrement, d’ailleurs, dans le monde de violence, de douleur et de mort qu’elle évoque en soixante petites pages ornées d’une œuvre abstraite mystérieuse du plasticien Jean-Pierre Comes ? L’œil était dans la tombe et regardait Caïn écrivait Hugo s’inspirant de la Genèse – le recueil de la poète nous fait plus songer au tableau que peignit Fernand Cormon pour illustrer les premiers vers de La Conscience : tribu humaine qui divague et morceaux de viande sanglante sur un brancard de bois. Dieu avait dit : « Qu’as-tu fait? Le sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. Désormais, tu es maudit, chassé loin du sol qui s’est entrouvert pour boire le sang de ton frère versé par ta main. » Et comme toujours chez Marie-Noëlle Agniau, il est question du frère que l’on attend – tel Jacob juste avant la lutte avec l’ange – ou qui est disparu : « Le petit frère est sous terre dans un champ de tomates. » Même si la poésie lui donne un semblant d’existence, il ne reviendra pas. Elle écrit : « Je vois dans ton œil la clause de nuit. » Et précise : « Des extinctions massives/dans un œil clos… »

Viande sanglante de l’humain tué par l’humain. Destructions, monstres et molosses, bête laissée à flanc de mort, suée de sang, enfants cruels tuant les rouges-gorges – pauvre oiseau qui pourtant essuya les larmes du Christ et retira de son bec les épines de la couronne qui lui blessait la tête. Ici, les êtres sont aux abois, se noient, les biches sont tuées ou énucléées, un milliard d’espèces a brûlé vives dans le grand incendie qui « pourtant ne se voit pas », il y a des bouts d’os débiles, de la merde – certes féconde –, des nécrophores, s’ouvrant peut-être au plasma comme chez Jean Rousselot qui se demandait « À quoi pouvait servir qu’il fût encor des fleurs ? » Dans Le carré de douleur, l’agonie a une « gueule de murène », et on jette la tête de chevreuil dans l’étang ; « après la chasse, les viscères. » La poète râcle le tréfonds. Là où sont les « cocons de glaire & pulsions. » La douleur est industrieuse. La bête qu’on aimait tant meurt, on ignore où. « Un char d’angoisse meut nos artères. » Les berceaux sont d’épouvante, les atrocités collectionnées, les laides créatures n’ont pas sommeil, les petites filles d’été éprouvent la douleur dans la pénombre, il y a des stocks d’armes, on inflige des pertes, les poumons sont fragiles et même « Les bêtes pleurent de [la] voir pleurer. » Il faudrait « endormir le chagrin ». Celui de la perte, celui des absences définitives, celle de la mère accompagnée jusqu’au trépas. Peut-être que, malgré tout, les anges (dont elle avait évoqué la tactique dans un précédent recueil) – « ou leur existence supposée » – protègent ? Réversibilité baudelairienne : « Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,/La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,/Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits/Qui compriment le cœur comme un papier qu’on froisse ? »

Marie-Noëlle Agniau, poète gothique, presque décryptée en une sorte d’antériorité magique par Maurice Rollinat, lorsqu’il écrit être l’ami du rouge-gorge, observant que « quelquefois le nécrophore/Fait songer au noir fossoyeur » et plaignant « Le pauvre agneau que l’homme égorge ». Agniau que l’homme égorge, que l’humanité fait souffrir. Elle est « l’être que la douceur effraie & autres nuisibles. » L’esperluette pour souligner les étranges conjonctions, tout au long du recueil dont chaque phrase est à méditer pour y trouver tout le sens : « Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! » La poète suit à la lettre la recommandation de Baudelaire et nous entraîne avec elle.

Enfer délectable de la bête traquée, chassée : « Découpe-moi comme une bête toi qui sais. » La main va fouiller les entrailles. Et si le « sexe est un gâteau fourré à la fleur d’oranger », s’il est question de se faire prêter le beurre de karité, alors des voluptés odoriférantes sont envisagées. « Le pouls est [son] rythme mais sa force – un refuge arbitraire de type animal. » Le sang afflue. A qui la langue a-t-elle promis et qu’a-t-elle promis : le plaisir ou la poésie ? Qui est la narratrice de cet étrange carré : « Je suis quelqu’un d’autre avec un masque. » Double incertitude, double anonymat, double mensonge. Elle affirme : « Je suis la complication. » Révolte ou trahison ? Elle se prépare : « Si je brame pour imiter l’acte de chasse, viens vers moi. » Etrange créature qui pousse le cri du cerf en rut. Les monstres ne sont donc pas extérieurs. Fauve la voici dépecée par la nuit ardente. Elle a faim, elle assaille. Son corps semble crier famine. « La chair la chair la chair/mais rien qui ressemble à quelqu’un… » Voici donc Mallarmé : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. » Ultime tentative, toutefois : « Essaie mon corps… » C’est aussi un peu L’ennui d’Alberto Moravia, tempéré il est vrai par la « cerise sur le gâteau » d’un baiser.

Au final, « une languette repousse la noire mort du royaume. » Et l’on apprend, rassuré, que « toute plaie est soluble – sinon quoi ? » Et que la narratrice « gagne à la course tous les ninjas même en étant bancale. » Dernier vers d’alerte cependant : « Sous la cendre apparente – sait-on jamais qui pleure ? » Le carré s’est refermé insidieusement sur la douleur que l’on avait un peu oubliée avec les multiples engrammes d’enfance et de maternité entrecroisées, et les petits émerveillements d’une nature réconfortante. On préfère garder en tête ce souhait exprimé au début du livre : « A moi le miel bleu imputrescible ! » Il a la couleur inspirante d’un étrange oiseau prévertien : le merlebleu qui a lui seul est un poème.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notice pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (31): La Chélidoine et Marie Pierre Bésanger

La Chélidoine

Fondée au milieu des années 1980, la Compagnie La Chélidoine était installée en Corrèze, à Saint-Angel, dominée par son prieuré et sa belle église fortifiée ; elle était dirigée par Claude Montagné et Sylvie Peyronnet. Elle a réalisé des créations originales, dont une grande partie en collaboration avec des auteurs vivants, sous forme de commande, (comme Jacques Bens, Necati Cumali, Luc De Goustine, Koulsy Lamko, Richard Millet, Claude Bourgeyx, Laurence Biberfeld et Catherine Lefrançois). Elle a aussi effectué un travail d’intervention sous forme de scénographies légères, de théâtre de tréteaux, de lectures à voix haute, de rencontres ou de débats. Au fil des années, sa vocation est restée la même : faire découvrir et aimer le théâtre de répertoire et les œuvres contemporaines à un large public. Artisan d’une dynamique culturelle originale depuis vingt-cinq ans en Limousin, son action conjuguait un travail avec des auteurs contemporains et un territoire à dominante rurale. Ses créations furent ensuite tournées dans toute la France et à l’étranger. En formation, la Chélidoine dirigeait des personnes de tous âges, au sein de structures de tous ordres (universités, lycées, collèges, écoles, instituts, etc.). Elle encadra une école permanente – le Studio Théâtre – qui lui permit de former chaque semaine une centaine de personnes dans un cadre de travail professionnel. La Chélidoine fut associée à la création du Festival de la Luzège, en 1987 au Roc du Gour Noir, sur la commune de Saint-Pantaléon-de-Lapleau. À partir de 1989, l’association Roc du Gour Noir La Luzège prit en charge seule la manifestation et son organisation. Les artistes et les différents métiers du spectacle coopérèrent fructueusement avec les bénévoles de l’association pour la mise en place des éditions du festival. Sous l’impulsion de son président fondateur Roger Ponty, l’association se mobilisa pour soutenir le projet sur le territoire. Elle ouvrit notamment un atelier de confection de costumes de théâtre qui travailla pendant plusieurs années sous la direction de costumiers professionnels. À partir de 1989, le projet théâtral fut porté par un directeur artistique qui prit en charge le choix des pièces, la constitution des équipes, le choix des lieux. Cette fonction fut assurée successivement par Philippe Ponty de 1989 à 1999, Lionel Parler de 2000 à 2002, Paul Golub en 2003 et 2004, et à nouveau Philippe Ponty depuis 2005. À partir de 2013, il fut accompagné d’une « coopérative artistique » composée de Marie-Pierre Bésanger, Agnès Guignard, Farid Ounchiouene, Stéphane Schoukroun, Gigi Tapella et Aristide Tarnagda.

On retrouve Marie-Pierre Bésanger dans l’aventure du Bottom Théâtre, compagnie fondée en 1999 et implantée à Tulle, qui confie des commandes d’écriture à des auteurs vivants : Aristide Tarnagda, Pauline Sales, Samuel Gallet… et a mis en place la manifestation « Ouvrez les guillemets », rencontres entre des auteurs francophones et des habitants. Parmi les thèmes travaillés par la compagnie : la précarité, tout ce qui atteint les femmes, les questions du paysage, du pays (habiter quelque part), l’école, le recueil de paroles auprès d’habitants d’un quartier de la périphérie de Limoges en déconstruction, un travail d’écriture et de création avec des personnes âgées et des adultes handicapés mentaux, aboutissant tous à des créations.

 

Le témoignage de Marie Pierre Bésanger

Photo : Marie-Pierre Bésanger © Jõao Garcia

Alors comédienne à Paris, et toujours en recherche d’une famille  artistique, j’ai décidé dans les années 90 de revenir en Corrèze, « chez moi ». C’est à ce moment-là que les choses ont vraiment commencé. Et tout d’abord avec la rencontre avec Le festival de La Luzège et Philippe Ponty. C’était l’année où Moise Touré présentait ses Koltès, ou Paul Golub mettait en scène Il circo popolare Poquelino avec Simon Abkarian et Catherine Schaub.

Le théâtre prenait pour moi tout son sens, dans ce rapport proche des  habitants, dans les forêts et sur les places de village. Les choses se faisaient ensemble.

C’est dans ce festival que j’ai fait ma première mise en scène, une commande d’écriture a Eugène Durif avec quatorze personnes handicapées de deux CAT de Corrèze. S’en est suivi Mario et Lyse, coproduit par le théâtre des 7 collines. Repéré par Philippe Mourrat alors directeur des Rencontres de la Villette, ce spectacle nous a permis de sortir du Limousin. C’était au début des années 2000. Ce projet rassemblait neuf professionnels et cinq personnes au RMI, que j’avais nommés « empêcheurs de tourner en rond ».

Par la suite je suis restée neuf ans artiste complice de la Maison des métallos à Paris.

Ma compagnie, Le Bottom théâtre, ne monte (à l’exception de la pluie d’été de M. Duras) que des auteurs vivants ( assez souvent sous la forme de commandes d’écriture). Parmi eux figurent entre autres Pauline Sales (Le Groenland), Manuel Antonio Pereira (Permafrost et Berlin Sequenz), Samuel Gallet (Helian)…

Suite à l’expérience Ligne de Faille (recherche sur le paysage avec des habitants de 2 villages corréziens en 2004-2006), Marie-Agnès Sevestre, alors directrice du festival des francophonies en limousin, nous a proposé d’aller questionner la notion de  paysage au Burkina Faso. C’est ainsi que j’ai rencontré Aristide Tarnagda, comédien, auteur et aujourd’hui directeur des Récréâtrales, et qu’est née entre nous une profonde complicité. Aristide a entre autres écrit Terre Rouge, spectacle que nous avons fabriqué avec Hughes Germain à la création sonore, Gabriel Durif et Thibault Chaumeil à la musique. Aristide a écrit Terre Rouge à Tulle, le texte a ensuite été édité chez Lansman et j’avoue avoir été un peu fière de le présenter sur une série au TNP Villeurbanne, haut-lieu d’héritage du théâtre populaire, « celui qui fait confiance à l’homme » comme le dit Roland Barthes.

Mon goût pour le travail avec mes voisins et les auteurs vivants se prolonge à travers « Ouvrez  les guillemets »… manifestation que nous organisons depuis cinq ans.

Le Vent Nous Portera sera ma prochaine  création. C’est un projet amorcé il y a plus de 4 ans qui fait suite à une immersion de deux ans dans deux EHPAD corréziens. Il y est question de la place de nos ainés et de la réalité des soignants. Il s’agit là d’une écriture plurielle que nous fabriquons avec des compagnons au long cours et de jeunes artistes.

Je cherche un théâtre d’expérience qui met la relation au centre du processus de création, et je crois en l’art comme humanisme.

 

Mai 2020.

 

15 Déc

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (30): Asphodèle à Limoges

L’année où fut fondée Expression 7 fut aussi celle qui vit la naissance à Limoges de la Compagnie Asphodèle.

Joël Nivard évoque son parcours et Asphodèle

 Joël et Sylvie Nivard (c) J. Nivard

Un groupe de comédiens (dont ma compagne) fait l’apprentissage du métier d’acteur au Théâtre Ecole du C.D.N.L. (Centre Dramatique National du Limousin) alors dirigé par Jean Pierre Laruy et décide de se prendre en main et de monter une troupe de théâtre, la Compagnie Asphodèle est née, avec pour devise la phrase de Chaplin : « Nous sommes tous des amateurs, nul ne vit assez longtemps pour être autre chose ». En 1985, elle créée son premier spectacle : Dedans, adaptation d’un roman d’Hélène Cixous.

Après avoir publié deux romans, Loser en 1983 aux éditions Denoël et On dira que c’est l’été, deux ou trois jours avant la nuit chez Albin Michel en 1986, la Compagnie Asphodèle m’amène à orienter mon écriture vers l’art dramatique. J’écris une première pièce : Que le spectacle continue avec pour thème le maccarthysme en 1986, mis en scène par Sylvie Nivard, suivront Limoges, avril 1905, mise en scène par Eve Doe Bruce, comédienne au Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, jouée au Marché Broussaud en avril 1988, reprise en 2005 dans une mise en scène de Patric Saucier, metteur en scène Québécois et Salle des pas perdus interprétée dans la Gare des Charentes en 1989 et dans la gare des Bénédictins. Il y aura bien sûr Les chroniques du trolley d’abord en mars 2007, T’avais qu’à prendre le trolley et en 2010 : Allez zou, revoilà le trolley qui auront été vus par plus de 3000 spectateurs.

Je manque de culture pour me reconnaître des maîtres, mais j’ai toujours recherché à écrire un théâtre populaire dans lequel se côtoient l’émotion et la comédie. Jamais gratuit.

Dans ces années-là, la vie culturelle et théâtrale était riche. Le C.D.N.L. offrait la possibilité à des gens venus de tous horizons de bénéficier d’une formation d’acteur et de jouer devant un public dans le magnifique lieu qu’était la Chapelle de la Visitation. Dans le cabaret théâtre « L’échappé belle », on pouvait découvrir les débuts de Font et Val, de Romain Bouteille, du duo Dominique Desmons et Marie Françoise Rabetaud ; et naissance de 2 lieux incontournables dans la vie culturelle limougeaude : Expression 7 avec la Compagnie Max Eyrolle en 1984 et La Passerelle en 1987. Tandis que les Tréteaux de la terre et du vent proposaient du théâtre en milieu rural.

J’ai continué « ma vie d’artiste », écrit une vingtaine de pièce de théâtre, toutes créées à Limoges par la Compagnie Asphodèle dont 6 on été publiées chez le courageux éditeur Jean Louis Escarfail et sa maison d’édition « Le Bruit des Autres ». Je suis revenu au roman noir mais je garde toujours une plume pour le théâtre qui présente l’avantage pour moi d’un travail collectif, quand celui de romancier est solitaire. J’ai besoin de ces deux écritures. Je suis très proche de la création de la Compagnie Asphodèle (avec ma femme) qui propose depuis presque 30 ans, une création par an et dont la dernière Deux semaines après l’éternité texte (Prix de la SACD en 2006) et mise en scène de Patric Saucier a été jouée à Québec en février 2013 par la Compagnie Asphodèle. C’est une compagnie dont les membres fondateurs sont toujours là, depuis le début. Avec le même état d’esprit. La même envie. Et nous [avons créé] en mars 2014, une nouvelle pièce originale On est bien peu de chose, à l’Espace Noriac.

Un bon moment, lorsque Asphodèle a joué Dedans dans la salle de répétition de la Cartoucherie de Vincennes, devant les comédiens du Théâtre du soleil, d’Ariane Mnouchkine et l’auteur du texte Hélène Cixous. Le repas qui s’en suivit, sous les arbres de la Cartoucherie, cuisiné par Ariane Mnouchkine qui répétait : L’histoire terrible et inachevée de Norodom Sihanouk et qui nous avait préparé un menu cambodgien. Un moins bon, lorsque nous avons participé à la finale de FESTEA (Festival de théâtre amateur) à Tours en novembre 2004 et qu’un membre du jury m’a demandé ce que représentait pour moi : « la dramaturgie des costumes… » J’en suis resté sans voix.

Le luxe, c’est de pouvoir jouer dans le confort de lieux adaptés. L’Espace Noriac à Limoges fait partie de ceux-là, mais nous avons également défendu nos créations à Expression 7 ainsi qu’à La Passerelle, toutefois, si « la famille théâtre » est vaste, elle reste relativement cloisonnée et le théâtre amateur et le professionnel se côtoient assez peu. Le texte Limoges, avril 1905 a toutefois inspiré Timothée François de l’Académie, Ecole supérieure Professionnelle de Théâtre du Limousin, et a fait partie de la programmation du Théâtre de l’Union 2014.

Le théâtre, c’est le spectacle vivant. Et chaque représentation est une nouvelle émotion. Un nouveau risque. Une aventure humaine, collective. L’avenir est sans doute très préoccupant pour les structures, la précarité des techniciens, des comédiens dont les statuts s’érodent. Il faut avoir beaucoup de folie pour se lancer dans cette aventure, mais c’est de cette déraison là que se bâtissent les rêves.

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (29): Expression 7 à Limoges

(c) Expression 7

En 1977, Max Eyrolle crée Expression 7. Corrézien d’origine (il dit : « ce n’est pas la Corrèze qui m’a marqué, c’est la qualité de la vie de mon enfance »), alors professeur de lettres et d’histoire, c’est d’abord un poète remarqué pour son « lyrisme baroque ». Son recueil Soleils de contrebande paraît aux Editions de Saint-Germain-des-Prés : « la poésie – dit-il –, c’est un peu louche, c’est un soleil qu’on va chercher un peu en contrebande. » La sienne est portée lors de spectacles par des chanteurs, des comédiens, des musiciens – il obtient une distinction de l’Académie du disque Charles-Cros. En 1975, il a écrit – avec Alain Labarsouque – les chansons (Sud-Ouest parle de « goualantes ») des Mystères de Paris mis en scène au Centre théâtral du Limousin par Jean-Pierre Laruy, d’après Eugène Sue : « Les mystères de Paris/C’est la valse du viol,/C’est la valse du crime/L’histoire au vitriol ». Parmi les comédiens de la troupe : Andrée Eyrolle et Michel Bruzat, futur créateur du théâtre de La Passerelle. Max Eyrolle écrit ensuite, pour les Tréteaux de la terre et du vent (où joue sa sœur), le texte d’une veillée-spectacle sur les problèmes de la vie en Limousin au milieu des années 70 : Mandragore. Spectacle beaucoup vu dans les campagnes et à Limoges à l’occasion de la « Quinzaine occitane » en 1976 – à l’époque où les associations et les militants occitans étaient très actifs. En 76 toujours, Max Eyrolle écrit certaines des chansons de Mistero Buffo de Dario Fo, pour les Tréteaux – elles sont interprétées par Jan dau Melhau. Il confie avoir écrit 400 ou 500 chansons – et a même reçu un prix à Cognac. Les journalistes locaux le qualifient encore de « poète corrézien ».

Archives Expression 7

Toujours pour la troupe itinérante, il arrange Village à vendre de Jean-Claude Scant1, conseillé par Pierre Maclouf2, pour « limousiner » le texte en y ajoutant même certaines scènes. En 1977, L’Echappée Belle accueille durant trois semaines J’Elle, (paru aux Editions de l’Athanor, qu’il signe sur place), interprété avec talent par sa sœur Andrée, dans une mise en scène de Daniel Gillet : poésie, atmosphère envoûtante, musique et sons répétés de Jacques Viteau. Le spectacle est repris deux ans plus tard avec Andrée Eyrolle et Patrick Michaelis (et Dominique Bassset-Chercot aux lumières). Centre-France n’hésite pas à écrire alors que « la silhouette somptueuse et mélancolique de Max plane un peu sur toute la vie culturelle du Limousin» et Le Populaire du Centre publie son portrait par Yannick Combet, (éternelle) cigarette dans une main, candélabre dans l’autre. Ce statut de poète lui pèse et le conduit progressivement à ne plus publier. En août 1976, il annonce la philosophie qui inspira la création d’Expression 7 : « nous nous intéressons particulièrement aux nouvelles orientations que prend l’expression artistique en général (notamment aux Etats-Unis) dans les domaines aussi variés que la danse, la musique, le théâtre. Cet intérêt se traduit, pour l’instant, par une recherche théorique qui, je pense, pourra déboucher au cours de l’année sur une réalisation théâtrale… ». A l’origine du projet, avec Max : Daniel Gillet, Dominique Basset-Chercot et Philippe Brezinscki. En voyant Gillet travailler la mise en scène (jusqu’en 1982), Eyrolle a quelques années plus tard le désir de le faire également (avec Laser Light en 1979). Durant plus de trente-cinq ans, Expression 7, qui s’installe au 20 rue de la Réforme en 1981 après un an de travaux (les locaux appartiennent à la famille Ab), explore avec constance et cohérence deux voies créatives : l’une autour de l’écriture de Max Eyrolle, auteur d’environ 25 pièces – dont Les nouvelles d’Inadieu ou La mélancolie des fous de Bassan ; l’autre en adaptant les grands textes du répertoire classique et contemporain, avec notamment tendresse et passion pour les auteurs russes et Steinbeck. Les mises en scène s’appuient sur un espace travaillé en collaboration avec des plasticiens (associés à la création des décors et des costumes ; exposés ; créant parfois sur scène, comme la peintre Frédérique Lemarchand), sur la continuité du mouvement des comédiens, avec une attention particulière à la danse contemporaine – Eyrolle étant d’ailleurs l’un des initiateurs de Danse Emoi en 1987 et accueillant régulièrement des chorégraphies (on se souvient de « L’Enfer » de Daniel Dobbels, autour de Matisse et du désir). La recherche d’une émotion est aussi une base du travail. Durant de nombreuses années, des ateliers théâtraux sont animés à Expression 7 par Andrée Eyrolle (1984-1990, avec des stages d’été sur l’Île de Vassivière) puis Denis Lepage et Gérard Pailler (1990-1993), enfin Jean-Paul Daniel3 et Gérard Pailler. Des interventions ont également lieu à destination des scolaires et des personnes handicapées. Parfois, les comédiens partent sur les routes, les parvis ou au pied des châteaux médiévaux (comme à Châlucet où je les invitai au début des années 1990), inspirés par Dario Fo pour leurs Jongleurs de juillet. Max Eyrolle, qui s’est toujours souvenu avoir été accueilli par Charles Caunant à L’Echappée Belle, a lui-même ouvert son théâtre à de nombreux artistes et compagnies ainsi qu’à divers festivals, dont Danse Emoi ou les Francophonies. Il a également accordé une place importante à la poésie, avec, par exemple: une performance de Michèle Métail (OULIPO) en 1985 ; « Poésie en liberté » (choix de textes contemporains avec la Limousine) ; « Romans courts » de Jean Mazeaufroid ; la venue d’Alain Borer pour évoquer Arthur Rimbaud ; « Eloge de la pleine lune » : chaque soir de pleine lune, un poète contemporain venant, en 1987, lire ses textes : Bernard Delvaille, Lionel Ray, Jean-Luc Parant, Charles Juliet, Michel Deguy, Bernard Noël et Julien Blaine ; des lectures de poètes d’Amérique Latine ; en 2008, le collectif Wild Shores y a proposé une adaptation optophonique de mon recueil La Calobra. Il faut aussi se souvenir de la venue de Lionel Rocheman pour un spectacle où s’exprimait à merveille l’humour juif. La musique a également trouvé sa place sur la scène d’Expression 7 avec divers concerts, en particulier de jazz, mais aussi de musique contemporaine et même occitane, par exemple avec Payrat et Combi. Des rencontres et débats divers y ont été organisés, de Pasolini aux rythmes scolaires. Des films projetés. Des photographies et des toiles exposées. Tout ceci fait d’Expression 7 un lieu culturel à la fois essentiel, vivant et très plaisant de la ville de Limoges. Lorsque je demande à Max Eyrolle quel regard il jette sur son parcours, il me répond : « Mélancolique ! […] Cette notion du temps qui passe est très présente, plus peut-être que dans d’autres lieux. Quelquefois, je me retrouve tout seul, la nuit dans le théâtre et je me demande même si une seule pièce a existé ! » Les souvenirs de nombre de comédiens passés par son beau théâtre-écrin flottent doucement dans l’air, celui, aussi, d’un bal vénitien donné en 1985 pour fêter le carnaval, avec des comédiens, les danseurs Dominique Petit et Anne Carrié ou les rockeurs de Quartier Louche.

1 Auteur dramatique, acteur et metteur en scène. Fondateur du Théâtre de l’Olivier à Aix-en-Provence (en 1973) puis du Théâtre du Cantou à Monpazier (début des années 1980).

2 De formation politologue, juriste et sociologue, Pierre Maclouf, a ensuite notamment créé et dirigé pendant dix ans le Programme Grands enjeux contemporains à l’université Paris-Dauphine.

3 En 2002, la Compagnie Jour après jour fut créée par la comédienne et danseuse Valérie Moreau et Jean-Paul Daniel, comédien et metteur en scène habitué des planches limousines. Ils présentèrent plusieurs spectacles intéressants jusqu’en 2009, du Limousin à Avignon. Jean-Paul Daniel s’est aussi investi dans l’aventure du Théâtre sur le Fil, une compagnie professionnelle fondée en septembre 2001, en Corrèze, par Séverine Garde Massias, ancienne élève de Michel Bruzat au Conservatoire d’art dramatique de Limoges.

04 Déc

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (28): L’échappée belle à Limoges

L’Echappée Belle – Mourir Bronzé (02.1977) (c) P. Colmar

 

En 1973, Charles Caunant, limougeaud d’origine, revient vers sa ville natale ; il est comédien, producteur à F.R.3 et il a la volonté de créer un café-théâtre inspiré du Café de la gare de Romain Bouteille. Il trouve une suite de caves médiévales 11 rue du Temple et convainc le propriétaire, Bernard de Fombelle, d’accueillir son projet. D’octobre 1975 à février 1977, 35 personnes donnent bénévolement de leur temps pour assainir, assécher, aménager le lieu. Toutes les économies de Caunant sont dépensées dans l’entreprise soit 50 000F de l’époque pour un théâtre de cent places. Le 9 février 1977, L’Echappée Belle est inaugurée, régie par une association dont le président d’honneur est Serge Moati, le réalisateur du Pain noir (dans lequel Caunant joue) et le vice président Serge Solon, directeur des programmes F.R.3 Bordeaux. Parmi les responsables et parrains : Jacques Rabetaud, professeur et comédien, Jean-Charles Prolongeau, artiste et céramiste, alors animateur de foyers socio-éducatifs, Georgette Bretenoux, Jean Dalbru, Georges Chatain, journaliste, Pierre Juglass, libraire. La salle propose des spectacles, du théâtre, des concerts (variétés, jazz), des expositions. S’y produisent Romain Bouteille, Marianne Sergent, Patrick Font et Philippe Val, Jean Pierre Sentier, Christian Pereira, les chanteurs Michel Sohier, Charles Elie Couture, Jacques-Emile Deschamps, Marie France Descouard, Françoise Rabetaud et Dominique Desmons, et bien d’autres. Charles Caunant écrit ‘’Mourir Bronzé’’, ‘’La caissière est mélomane’’, ‘’Le Festival du bref ’’. Patrick Jude, plasticien et professeur aux Arts Deco crée les affiches des spectacles. Un vent de liberté et de fraternité souffle dans la cave où se retrouvent artistes de renommée nationale et créateurs locaux comme Max Eyrolle et sa sœur Andrée. Jusqu’au docteur Henri Pouret, figure de la bourgeoisie limougeaude, qui viendra donner un jour une conférence sur l’art. L’Echappée Belle devient l’endroit underground fréquentés par les lycéens, les enseignants, les créateurs et spectateurs de tout poil attirés par l’esprit des lieux, éclairé à l’étincelle des poètes pour reprendre l’image de Pierre Desvaux fondateur de ‘’La Compagnie Chpeuneuneu’’.  L’entreprise portée par la passion des bénévoles cessa faute de soutiens financiers qu’elle n’a d’ailleurs jamais voulu demander. Charles Caunant avait ouvert une voie inédite à Limoges. Il vécut à Sète, restant en contact avec quelques amis fidèles comme Marc Wilmart qui fut un soutien personnel et médiatique important dans l’aventure de l’Echappée Belle dont la naissance fut annoncée à la fin de l’année 1973 dans un court métrage qu’ils cosignèrent. Il fut diffusé sur ce qui devint F.R.3 après l’éclatement de l’O.R.T.F. en 1975. Le film de 12 minutes avait pour titre : On ferme pour cause de réouverture.  Ce survol de la vie culturelle de la capitale régionale commençait par un poème sur Limoges en voix off de Charles Caunant sur des images d’entrée du Capitole en gare des Bénédictins :

Limoges ma ville

            Avec sa gare toujours bien limogesque

            Ses trolley-bus bien limogineux

            Ses maisons limogestes

            Ses bars si joliment limogeouillés

            Ses librairies bien limogeardes

            Ses cinémas limogiques

            Son théâtre bien limogéum

            Ses limougeauds tranquillement limoginés.

            Mes amis, là-dessus tout limogifs

            De me revoir si limogieux

            Et cette absente là-dessous

            Si complètement limogingue

            Que Limoges à la fin c’est à faire

            Limogir d’envie les images de l’autre Epinal,

            Qu’à Limoges après tout c’est

            Tellement

            Tellement

            Tellement limogiaque

            De revenir chez soi.

 

Charles Caunant est décédé en mars 2020.

 

 

 

 Andrée Eyrolle dans Jelle à L’Echappée belle © Archives Expression 7

 

 

Un envoyé spécial du journal L’Unité à L’Echappée belle

Bon vent à L’Echappée belle

 

Il manquait à Limoges quelque chose d’un peu fou. Un « fou » de théâtre, de chansons et de musique aidé d’une équipe d’autres « fous » vient de combler cette lacune en ouvrant un café-théâtre au beau nom « l’Echappée belle ».

 

A peine une dizaine de personnes un mercredi après-midi, au cinéma Star, pour voir «  L’homme qui aimait les femmes » de François Truffaut. Plus de 1 500 spectateurs le lendemain, le jeudi soir, au Théâtre municipal, pour écouter Lionel Hampton. Entre ces deux chiffres se situe la réalité de la vie culturelle à Limoges. Faut-il même parler de vie ? L’agglomération compte 160 000 habitants. Une récente enquête, menée par un groupe d’élèves d’un institut universitaire de technologie, a montré que, sur ce total, seulement 1 800 à 2 000 personnes sortaient régulièrement le soir pour aller au spectacle. Toujours les mêmes. Faut-il parler de public ? Jusqu’en 1968, Limoges a ronronné ; culturellement, s’entend. D’un côté on trouvait la très traditionnelle culture bourgeoise à base d’opérettes et de salons de peinture. Les croûtes de la Société des artistes limousins ou de la Société des arts, sciences et lettres, « Les cloches de Corneville », tels étaient les temps forts de la saison. Il paraît même que certains avaient trouvé audacieux qu’on osât présenter « Le chevalier à la rosé » de Richard Strauss ! Plus étonnant encore : un jour, le jeune directeur du Théâtre municipal — il ne l’est pas resté longtemps — manifesta son intention de monter un opéra de Wagner ; réponse lui fut donnée en plein conseil municipal par un élu centriste : « moi vivant, s’écria le personnage sérieusement indigné, on ne jouera pas de la musique allemande à quelques kilomètres d’Oradour-sur-Glane ! ». Parallèlement, sous l’estampille de la décentralisation chère à Vilar, Jean-Pierre Laruy et Georges-Henri Régnier présidaient aux destinées du Centre théâtral du Limousin. Régnier a émigré à Bourges. Laruy est resté. Le répertoire est le même qu’avant : hésitant sans cesse entre classiques et modernes. Résultat : le nombre des abonnés diminue d’année en année ; le Conseil général de la Haute-Vienne a constitué une commission de surveillance qui a été chargée de passer au crible les comptes et mécomptes du Centre théâtral du Limousin. Rien ne va plus de ce côté de la culture. Heureusement, après 1968, un petit vent frais s’est levé. Soufflant d’abord sur la peinture : en 1970, 1971 et 1972, des professeurs de l’Ecole des arts décoratifs ont organisé des Journées-rencontres où se sont confrontés des dizaines d’artistes représentant toutes les tendances de l’art contemporain. Puis le théâtre y a mis du sien, se dégageant de la morosité locale, accouchant de troupes nouvelles : le Théâtre de l’Evénement (créé par des militants cégétistes), le Théâtre de l’Ecale (né dans les milieux du (P.s.u. et de la C.f.d.t.) et le Théâtre de la Fête (une équipe d’« agit-prop » qui réagit sur l’événement). Des associations ont embrayé : Héliotrope, qui a organisé des concerts grâce à quoi les Limougeauds ont pu découvrir François Béranger, Areski et Brigitte Fontaine, Gilles Servat, Mama Béa Tekielski, Patric, La Bamboche, les groupes Zao et Magma, etc. Musicorium qui s’est consacré à la recherche musicale : de Confluence à Arcadie, en passant par Olivier Messiaen et la nouvelle musique anglaise. Mais tout cela n’était et ne reste que ponctuel ou éphémère. Il manquait encore à Limoges une structure vivante dont le caractère premier soit la permanence.

« Il manquait à Limoges quelque chose d’un peu fou », dit Charles Caunant. Plutôt que de palabrer, il s’est mis au travail. Limougeaud d’origine, ayant suivi Gabriel Monnet dans ses aventures de Bourges et de Nice, ayant démarré l’action culturelle à Belfort en compagnie de Marcel Guignard, il décida un beau jour de 1973 de revenir au pays. Il se réinstalla à Limoges comme comédien et producteur à F.r.3. Avec une idée derrière la tête : créer un café-théâtre. Il chercha d’abord un lieu, visitant garages, magasins et bistrots. Rien ne convenait. Tout était peu pratique ou trop cher. Il finit par tomber sur une suite de caves romanes dans le vieux quartier du Temple ; elles sont situées sous la Maison consulaire, ancienne maison du gouverneur de Limoges, qui est pour moitié encore en ruine mais pour l’autre moitié déjà restaurée. Un café-théâtre « Pourquoi pas ?, répondit le propriétaire des lieux, M. de Fombelle. J’ai toujours pensé que la vocation des bâtiments historiques doit être culturelle ». Les costumes de terrassiers entrèrent rapidement en piste. Des mètres cubes de terre passèrent ainsi des caves romanes à la cour Renaissance. Ce ballet de pioches, de pelles et de seaux dura d’octobre 1975 à février 1977. « Sans les copains, sans les copains des copains, sans ce réseau d’amitié, rien n’aurait été possible, avoue Charles Caunant. Au total, 80 personnes ont donné bénévolement leur temps, leur travail et leur ingéniosité ; une dizaine ont sué en permanence, pendant 18 mois, chaque jour, après leurs activités professionnelles habituelles ». Idée d’un homme, le café-théâtre de Limoges a été la réalisation d’une équipe. Non sans mal. Car creuser ne suffisait pas : il a fallu aussi assainir, assécher, casser des voûtes, rajouter des marches, paver, installer l’électricité et te chauffage, faire une sortie de secours… « Et trouver de l’argent, ajoute Caunant ». Evidemment, les outils, l’électricité, l’appareillage pour chauffer, l’estrade, les tables, les bancs, tout se paie ! Comme se paie l’entreprise de travaux publics à qui il a fallu faire appel pour certains travaux spécialisés. Toutes les économies de Caunant y sont passées. Quelques amis y ont été de leur poche. Et « la famille » a encore des dettes. Mais le résultat est là : « L’Echappée belle » a été inaugurée le 9 février 1977. C’est un beau nom, « L’Echappée belle ». C’est le nom d’une association régie par la loi de 1901, qui a pour objet « la création, la diffusion, la sensibilisation d’une activité théâtrale, artistique, culturelle, la recherche et la gestion des moyens nécessaires pour atteindre ce but ». Son président d’honneur est Serge Moati, le réalisateur du « Pain noir » si cher au cœur des Limousins. Son président est Charles Caunant et les autres membres du conseil d’administration sont… les terrassiers ! Officiellement « L’Echappée belle » n’est pas un café-théâtre, mais un théâtre de poche. A cause du fisc. Car si un théâtre ne verse que 7 % de T.v.a. sur ses recettes brutes, un café en débourse 17 % Un accord est finalement intervenu avec la direction des impôts : désormais, « L’Echappée belle » donne deux billets à chaque spectateur : un billet-spectacle et un billet-consommations. Moyennant quoi, en en octobre prochain, « L’Echappée belle » pourra fièrement arborer son appellation de « café-théâtre »… sans risquer une grosse pénalisation fiscale. « Notre épopée, dit Caunant, n’a été possible que parce que nous avions en mémoire l’expérience de Romain Bouteille et de son « Café de la gare » : eux aussi ont construit leur théâtre de leurs mains. » « L’Echappée belle », café-théâtre de province, est sorti du néant de la même façon que le plus célèbre des cafés-théâtres parisiens : « Le Café de la gare ». Elle en a également pris l’esprit : les trois premiers mois de programmation en témoignent. « Mourir bronzé », un spectacle irrévérencieux de Caunant, a ouvert le feu. Ont succédé : le chanteur Michel Sohié, le Modern Jazz Trio, le Théâtre en poudre, le chanteur Jacques-Emile Deschamps, les « one man show » de Christian Pereira et de Romain Bouteille, « J’Elle » (spectacle à un personnage de Max Eyrolle), une semaine de cabaret, le chanteur local Jean Alambre, le chanteur des quartiers populaires de Paris Christian Dente et la troupe du « Vrai Chic parisien », Patrick Font et Philipe Val en tête. On n’avait jamais vu ça à Limoges ! On voit rarement ça en province.

« Ce qu’on retrouve à « L’Echappée belle », explique un Limougeaud, c’est l’esprit des fêtes politiques, celles du P.s., du P.c. ou des gauchistes. Mais les fêtes ne durent qu’un jour ou deux. Alors que « L’Echappée belle » est un lieu libre où l’on peut aller tous les jours. » Ce lieu de liberté, Caunant le revendique : « Nous ne proclamons pas nos choix politiques sur nos affiches. Mais notre idéologie se lit, assez clairement je crois, sur notre scène. Ce sont les spectacles de Bouteille que nous donnons, pas du boulevard ! ». Les artistes le ressentent aussi de cette façon. « II faudrait beaucoup de lieux comme celui-là en France », dit Christian Dente. Pour Jacques-Emile Deschamps, « cette cave est une salle où j’ai vraiment envie de chanter, où je me sens bien, où je rencontre un climat et une chaleur humaine exceptionnels. C’est cela qui me semble important : ce n’est pas seulement un lieu de création, c’est aussi un lieu de rencontre. » Le public qui y vient le vit en effet ainsi : « Un catalyseur, un bain de jouvence qui nous sort des vieilleries locales. » Annie et Dominique sont de « la famille » ; elles ont manié seaux et pelles ; elles sont plutôt heureuses quand la cave s’emplit : « Nous avons construit un « chez nous », c’est vrai. Mais c’est vraiment chouette quand d’autres commencent à s’y sentir chez eux. Ceux qui viennent s’y ancrer de temps en temps prouvent que nous avions raison : il manquait à Limoges un lieu de tendresse et de fraternité. » Qui vient à « L’Echappée belle »? On ne sait pas encore très bien. Un millier de Limougeauds ont déjà pris la carte d’adhérent qui leur donne droit à une réduction sur tous les spectacles. Et 2 500 personnes sont déjà venues au moins une fois. Public mélangé, composé de lycéens, de militants, d’enseignants, de « bourgeois – libéraux – gauchisants – friqués ». Mais pratiquement pas d’étudiants ni « d’anarcho – gaucho – écolo – lecteurs-de- « Charlie » -et-fumeurs-de-joints ». « Une certitude, dit Caunant ; tous les jours nous vendons de nouvelles cartes. » Une évidence : « L’Echappée belle » est déjà entrée dans les mœurs. Sinon, pourquoi y croiserait-on tous les soirs le même jeune couple ? Lui est manutentionnaire dans un Monoprix de la place de la République ; lui et elle n’ont pas manqué un seul spectacle depuis l’ouverture. Ce qui ne veut pas dire que l’existence de « L’Echappée belle » soit définitivement assurée. L’entreprise est financièrement fragile. « Chaque mois, explique Caunant, avant de pouvoir comptabiliser toute recette, nous devons soustraire 4 000 F de dépenses en taxes, impôts, publicité, électricité et chauffage. C’est-à-dire que nous avons au moins 60 000 F de frais fixes par an. Pour l’instant, nous ne nous en sortons que parce que l’équipe continue à travailler bénévolement. Mais il n’est pas question de continuer ainsi éternellement. Je dirai même qu’il n’est pas question de rouvrir en octobre 1977 si nous sommes toujours endettés. » « Cette situation n’est pas normale, commente Christian Dente. « L’Echappée belle » est un lieu de création comme il y en a peu. On se demande pourquoi les pouvoirs publics s’en désintéressent » Alors, subventions ou pas subventions ? De la part de qui ? Ne pourrait-il y avoir une nouvelle orientation du budget culturel de la municipalité d’Union de la gauche de Limoges ? Une orientation qui tiendrait compte des nouvelles réalités culturelles de la ville. Et « L’Echappée belle » n’est-elle pas un de ces éléments nouveaux ? Peut-on inscrire la liberté de création noir sur blanc dans le texte du programme commun et l’ignorer sur le terrain ? « L’Echappée belle » de Limoges n’est qu’un exemple parmi d’autres. Il y a aussi un café-théâtre à Cahors et un autre à Montauban. Le phénomène fait tache d’huile sur le Sud-Ouest : « La Cave-poésie » existe à Toulouse, « Le Club Courteline » est né à Brive, « L’œil écoute  » à Poitiers, « La Caverne » à Périgueux, « L’Echanson » et « Les Argentiers » à Bordeaux. Des rencontres entre ces différents cafés-théâtres sont prévues. Une coordination de leur travail et de leur programmation est à l’ordre du jour. Serait-il juste que « L’Echappée belle ». dont l’aventure est exemplaire, disparaisse au moment où tout cela prend corps? « L’Echappée belle » qui porte bien son nom : sans aide, sans autre force que le pari d’un homme, ce café-théâtre aurait pu ne jamais exister. Une coopérative de production va s’installer à Limoges, dans la maison des Templiers, tout près de « L’Echappée belle ». Son premier produit sera le prochain album du chanteur Jacques-Emile Deschamps : « C’est le travail de Charles Caunant qui m’a donné l’envie d’installer la coopérative dans mon Limousin natal. Sans lui nous serions allés gonfler la liste déjà longue des maisons de disques parisiennes… »

 

Jean-Paul Liégeois, 20 mai 1977.

L’Unité était un hebdomadaire publié par le Parti socialiste français de janvier 1972 à décembre 1986. Il était dirigé par Claude Estier.

 

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (27): Les associations théâtrales brivistes

Le Théâtre du Cri s’est constitué en octobre 1971, à Brive-la-Gaillarde et a donné sa première représentation, au centre Raoul Dautry des Chapélies, le 17 mai 1972 avec Devant la porte de Wolfgang Borchert. 40 ans plus tard jour pour jour, le 17 mai 2012, il a joué Boomerang de Bernard da Costa à Tcherkassy (Ukraine) dans le cadre d’un festival international et, deux jours plus tard, à Kiev. Il a, à ce jour, 47 années d’existence et à peu près autant de réalisations à son actif. Dans les années 1980, création du Petit Cri (des jeunes) dont le noyau intègre plus tard le groupe adulte. Le Cri est une des troupes fondatrices (en 1990) du Théâtre de la Grange, à Brive (avec la Gargante, l’Etoile Grise, Lemur Kata Cie). Il a monté des pièces d’auteurs divers, parmi lesquelles, en 1972, Borchert,  Devant la porte ; 1981, Dario Fo, L’ouvrier connaît trois cents mots… ; 1984, M. Speer, Scènes de chasse en Bavière ; 1988, Sartre, Huis clos ; 1990, Anouilh, Le voyageur sans bagage ; 1991, Camus, Les Justes ; 1992, Obaldia, Impromptus ; 1993, Casona, La barque sans pêcheur ; 1994, Ionesco, La Cantatrice chauve ; 1998, R-D. Mac Donald, Conférence au sommet ; 2001, Brecht, Grand-peur et misère du 3ème Reich ; 2002, Beckett, Fin de partie ; 2005, P. Blasband, Les mangeuses de chocolat ; 2007, Feydeau, On purge bébé ; 2011, B. da Costa,  Boomerang ; 2017, Jean-Pierre Siméon, Stabat mater furiosa. Le Théâtre du Cri a aussi présenté des pièces de Robert Birou. Il a réalisé des adaptations ou montages de textes (par exemple L’Orange de Noël de l’écrivain corrézien Michel Peyramaure en 1988), des créations « originales »  – y compris collectives : 1973 Joana d’Oc, 1974 La barrarem pas, 1976 Les filatures, 1979 Quand on parle du loup. Il a proposé des tours de chants théâtralisés, organisé ou participé à diverses manifestations culturelles.

En 1981, quatre associations théâtrales brivistes décident d’unir leurs efforts et créent le CCTA (Centre de Création Théâtrale et Artistique) avec Bernard Lacombe, (Théâtre de la Gargante), Michèle et Robert Birou (Théâtre du Cri), Jean Faure (Mentalos Circus qui deviendra Lemur Kata Cie) et Yves Gay (Théâtre de l’étoile grise). Jean Faure devient le premier président du CCTA. Jean Charbonnel, maire de Brive, propose de mettre à la disposition du CCTA un local pour les répétitions. Une ancienne grange, dans le quartier de Rivet, est réaménagée est devient ARTHEA 5, puis le Théâtre de la Grange. Depuis les compagnies fondatrices ont été rejointes par le Théâtre du Paradoxe, La Carpe, Il Teatrino et enfin par la Compagnie des Indécis. Aujourd’hui ce sont 7 compagnies qui font vivre le Théâtre de la Grange. « La spécificité du théâtre de La Grange c’est d’abord la pratique du théâtre par des amateurs. La réalité du théâtre de La Grange c’est 150 passionnés au sein des 7 compagnies, des lectures, des ateliers, des stages et plus de 25 représentations avec près de 2000 spectateurs chaque année. Mais il n’y a pas de pratique possible sans se confronter à la pratique professionnelle et par là même s’enrichir : la réalité de La Grange c’est aussi une passerelle entre théâtre amateur et théâtre professionnel avec une programmation de spectacles professionnels et de stages. C’est aussi un temps de partage l’espace d’un moment au sein de l’assemblée théâtrale favorisé par la proximité des acteurs et des spectateurs, et après autour d’un pot dans un espace chaleureux. Implanté au cœur de Rivet, le Théâtre de la Grange se veut ouvert au quartier par différentes actions. Ces multiples activités, ce fourmillement (assurés par de nombreux bénévoles assistés par nos deux permanents salariés) sont le meilleur remerciement que nous puissions faire à la Ville de Brive qui met à notre disposition un tel outil. Une expérience rare et certainement unique en France. »[1]

[1] Site du Théâtre de La Grange.

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (26): le festival des francophonies

Chaque automne, Limoges accueille le beau festival bigarré, inventé par Pierre Debauche en 1984, mêlant théâtre, musique, danse et littérature (avec des résidences d’auteurs dans une maison qui leur est dédiée), dirigé tour à tour, après Monique Blin, par Patrick Le Mauff, Marie-Agnès Sevestre, Hassan Kassi Kouyaté.

Monique Blin (c) M. Blin

 

Monique Blin, après des études théâtrales à l’Université du Théâtre des Nations à  Paris, participe en 1966 à la création du Théâtre des Amandiers à Nanterre où elle travaille pendant 17 ans aux côtés de Pierre Debauche puis de Raoul Sangla. Sa passion pour les auteurs s’affirme à l’occasion de sa direction du Festival ; elle ouvre à Limoges la maison des auteurs où quatre-vingts se succèdent pour des résidences de trois mois de 1988 à  2000. Ses fonctions à Limoges l’amènent à voyager à travers le monde à la recherche de nouveaux  talents et d’auteurs en émergence. Sous son impulsion, le Festival devient un lieu incontournable pour de nombreux artistes des pays du Sud qui trouvent enfin l’occasion de se faire connaître et reconnaître. Elle se souvient : « J’ai participé à la naissance de ce festival dans une région que j’ai appris à connaître et à aimer pour ses qualités humaines et fraternelles, pour sa curiosité et son accueil en direction de la culture des autres. Nous avons reçu un accueil très chaleureux de la part de nombreuses communes dans le Limousin ; les artistes étaient accueillis dans les familles, des contacts ont perduré pendant plusieurs années, des actions de coopération se sont nouées. A l’occasion de l’un de mes déplacements en Afrique, je proposais à un journaliste de la région et à un élu de m’accompagner pour comprendre les situations vécues sur le terrain. C’est ainsi que la ville de Saint-Junien a envoyé une camionnette dentaire au Burkina Faso. En 1988, nous avons commencé à organiser des résidences d’écriture. La ville de Limoges a mis une maison à notre disposition avec quatre studios, face à nos bureaux, pour accueillir tout au long de l’année des auteurs du Nord et du Sud, pour partager ce temps en commun et échanger leurs expériences. L’éditeur belge Emile Lansman a publié plusieurs livres issus de ces résidences. Nous avons accueilli pour la première fois en France des artistes comme Robert Lepage (Canada-Québec), Wajdi Mouawad (Liban-Québec), Sony Labou Tansi (Congo- Brazzaville), Michel Marc Bouchard (Canada–Québec), Gao Xing Yang (Chine), prix Nobel de Littérature, Wolé Soynka (Nigéria), prix Nobel de littérature, Wéré Wéré Liking  et Souleymane Koly Kourouma (Côte d’Ivoire). 80 auteurs sont venus à Limoges entre 1984 et 1999 pour présenter leur travail. »

 

Les souvenirs de théâtre de Denis Triclot, de la Limousine aux Francos

« Les lois du succès au théâtre sont précises, incontournables, seulement personne ne les connaît. » (attribué à Louis Jouvet)

Denis Triclot (au centre), du temps de La Limousine (c) D. Triclot

 

« A part ma pratique de spectateur, rien ne me destinait plus au théâtre qu’aux autres activités professionnelles exercées précédemment, au sein d’un institut de sondages, dans un groupe semencier international, ou dans la presse quotidienne régionale. Alors qu’au début de l’été 1988, je m’apprêtai à quitter Limoges pour prendre à Paris la direction d’un mensuel mutualiste, j’apprends qu’Arlette Téphany et Pierre Meyrand, nommés depuis janvier 1986 à la direction du Cendre dramatique national du Limousin cherchent un administrateur. Plusieurs rencontres, y compris dans le froid d’été limousin avant et après des représentations, et au final une décision rapide : j’intégrerai l’équipe en septembre 1988.

Mon parcours professionnel antérieur m’avait amené entre autres à exercer des responsabilités de gestion, mais aussi à être très présent sur les problématiques des publics, de leur fidélisation, Je pouvais apporter aussi à l’équipe du Centre dramatique une bonne connaissance du tissu régional et de ses réseaux. Mais pour ce qui est de la gestion d’une entreprise culturelle, de la vie courante d’un théâtre, je n’avais pas de formation. Grâce à la confiance audacieuse d’Arlette et de Pierre, à l’accompagnement et aux conseils de Jacques Téphany, et à l’indulgence de l’équipe, je fus vite dans le bain : ma première saison, toujours hors les murs, lancement et suivi du chantier de la rue des Coopérateurs, premières émotions aussi de voir toute la fabrique du théâtre jusqu’à la représentation. Ici, c’est lieu de créations.

Pierre Meyrand et Arlette Téphany épaulé par Jacques, le frère, aiment le fonctionnement en troupe. Pas une troupe permanente, mais un groupe d’acteurs, Caroline Bigueur, Dominique Vidal, Ariane Ascaride, Gil Baladou, Michel Lebret, Claude Lévêque, Robert Sireygeol, Alain Frérot … et de collaborateurs artistiques comme Stéphane Vilar à la composition de musiques de scène, ou Claude Lemaire à la création de costumes. Alternant jeu d’acteur et mise en scène, les deux directeurs dirigent vraiment « du plateau », générant une empathie profonde avec le public. En parenté proche avec la famille et l’esprit de Jean Vilar, mais aussi conscients des évolutions de la vie sociale et politique.

A l’inauguration de la salle de la rue des Coopérateurs, des limousines de luxe accueillent le public, aux côtés de beaux spécimens de la race bovine. Le premier logo de La Limousine reprend cette thématique. Ce jeu autour du distingué et du populaire constitue à mes yeux, pour l’époque, un des beaux exemples de communication réussie.

[Les bons souvenirs] Bien sûr les Brecht, les Corneille, Une Ardente patience d’Antonio Skarmeta, Les Affaires sont les affaires d’Octave Mirbeau, synonyme des trois récompenses aux Molières, mais mon trésor presque intime reste une représentation magique donnée, lors de la création du Soir des rois, d’après Shakespeare en plein air à St-Auvent. « Et les papillons de nuit, eux-mêmes participent à la fête, amoureux qu’ils sont des projecteurs… Le charme d’une entreprise résolument tournée vers le bouffon et la sagesse poétique» (Centre France 17 juin 1990).

[Moins bons souvenirs] Les conditions du départ d’Arlette Téphany et Pierre Meyrand, remerciés avec peu d’égards : rapport d’inspection du Ministère de la Culture non communiqué aux intéressés, sans possibilité de présenter des observations (pratique heureusement modifiée depuis), édiction d’une règle de conjoncture de trois mandats de trois ans maximum, vite abandonnée.

En janvier 1996, Silviu Purcarete, metteur en scène roumain très apprécié dans son pays et dans de grands festivals de théâtre internationaux arrive à la direction du Centre dramatique national qu’il rebaptise Théâtre de l’Union. Le choix est pour moi ouvert entre suivre Arlette Téphany et Pierre Meyrand ou accompagner le parcours de Silviu Purcarete. Je tranche en faveur d’une expérience dont je pressens le caractère inédit. L’économie du spectacle vivant, la troupe permanente, le répertoire (le fait de garder plusieurs pièces susceptibles d’être présentées en alternance et sur plusieurs saisons), la formation de l’acteur, les esthétiques, dans beaucoup de domaines essentiels, la tradition et la réalité théâtrales sont bien différentes entre l’est et l’ouest de l’Europe. Silviu Purcarete n’est pas un homme de modèle, bien trop conscient des imperfections de celui qu’il a connu et pratiqué et bien trop réfractaire à toute théorisation. Nous avançons pas à pas. Silviu n’est pas acteur, mais metteur en scène, il s’exprime à la scène et par la scène. Sa relation au public est ainsi différente de ses prédécesseurs. Le texte n’est qu’un des éléments du spectacle, constitué de signes, visuels, sonores, tout aussi décisifs. Dans l’Orestie, sa première création à Limoges, Silviu proposera Les Choéphores dans une version quasiment sans paroles. Des images, des images, rapporte Georges Banu, professeur et essayiste d’origine roumaine. « Elles persistent et ouvrent l’horizon…Elles libèrent et invitent au voyage que les voiles blancs si chers à Purcarete ne cessent pas d’évoquer. Ainsi il réactive le vieux rêve du théâtre – navire, navire de l’imaginaire. »

[Je me souviens de] La Cantatrice chauve de Ionesco. Dont Silviu demande la re-création en France à son ami, Gabor Tompa et sollicite l’administrateur que je suis pour un rôle de figuration comme maître de cérémonie. Me voilà pour quelques temps sur un plateau et derrière, pendant le spectacle à manipuler les lampes pour des effets d’ombres chinoises. Jamais je n’ai côtoyé mes partenaires comédiens et techniciens d’aussi près. J’apprends énormément. Mais trêve de nombrilisme, le spectacle vaut par ses idées lumineuses de mise en scène, par le jeu des acteurs. Quelle fantastique trouvaille que ce rembobinage final en accéléré ! Qui plus est, en parfait accord avec le final proposé par Ionesco.

Le projet artistique de Silviu Puracrete intégrait l’organisation d’une école d’acteurs, associée au centre dramatique, en contact direct avec le plateau. Il s’agit de réunir un groupe d’une quinzaine de comédiens disposant d’une première expérience de formation et de leur permettre de se perfectionner, en vivant comme une petite troupe. Apprentissages réguliers, mais aussi stages d’apparence éclectique, voire contradictoires se succèdent. Le choix du nom est délibéré : il s’agit d’une Académie, où selon le sens premier, les apprentis acteurs évoluent dans un jardin promenade. L’image du jardin m’amena à suggérer comme site de l’Académie le bâtiment de l’ancienne colonie de vacances de la Ville de Montreuil à St-Priest-Taurion. Je revoie la première visite avec Silviu, lequel imagine tout de suite le potentiel du lieu, satisfait de pouvoir travailler à la fois en « boîte noire » et à la lumière du jour. Bien qu’impliquant de nombreux partenaires, la réalisation/réhabilitation/transformation est rondement menée. Un vrai succès d’ingénierie culturelle, diront certains. Pour ma part, avec les Coopérateurs, ce fut un privilège exceptionnel d’ouvrir en dix ans un deuxième lieu théâtral, de participer au lancement d’une nouvelle aventure.

La programmation des saisons, sous la conduite d’Alain Garlan, adjoint de Silviu donne une large place aux créations théâtrales internationales. Les spectateurs découvrent ainsi Fadel Jaïbi, Piotr Fomenko, Declan Donnellan, Eimoutas Nekrosius, Denis Marleau, le cirque de Pékin….L’Union même est inscrite dans des co-productions internationales, dont Silviu assure la mise en scène. De Sade est ainsi un grand projet avec l’Italie et L’Arena del Sole de Bologne, à l’occasion de Bologne, capitale européenne de la Culture […].

Le départ de l’administratrice du Festival des francophonies en Limousin ouvre alors en 2001 l’occasion d’une nouvelle expérience. Ma candidature est retenue par Patrick Le Mauff, récemment nommé directeur. Prise de poste juillet, deux mois avant le début du festival. Je n’ai jamais travaillé aussi intensément que pendant l’été 2001 ! Le festival me permet de poursuivre ce que j’ai toujours pratiqué, travailler auprès des artistes (par contrat, les directeurs des centres dramatiques nationaux doivent être artistes, et Patrick Le Mauff est lui même acteur et metteur en scène.)

Avec Marie-Agnès Sevestre, à partir de 2006, le binôme de direction fonctionne différemment, toujours au service des projets artistiques, avec une approche plus programmatrice : axée sur la génération d’actes de création, de l’écriture à la mise en scène, en passant par les lectures en comités spécifiques et en public, la circulation des textes, tout en s’efforçant de fédérer des partenariats.

[Ce qui m’a intéressé aux Francos] L’ouverture vers de nouvelles disciplines : la danse, la musique, les résidences d’écriture, les arts plastiques, la photographie. La confrontation festivalière d’esthétiques et de moyens, entre la Francophonie du Nord, souvent riche et la Francophonie du Sud, souvent pauvre. Limoges est le seul endroit au monde où une telle proximité existe. Ce n’est pas sans susciter des difficultés, mais à coup sûr, cela fait le plus souvent pour le spectateur, enrichissement personnel et apprentissage de la diversité, et pour la Ville et la Région ouverture au monde.

[Des difficultés] Les différences importantes de culture entre les pays francophones amènent parfois à s’interroger sur la pertinence à faire venir à Limoges, des spectacles sortis de leur contexte. Transposer un acte artistique du village sénégalais au centre culturel Jean-Gagnant n’est pas innocent, ne conduit pas au même spectacle, ni à la même réception. La réponse à cette problématique n’est pas univoque, certains spectacles pouvant, plus que d’autres, bénéficier d’un « accompagnement  spécifique». Une autre préoccupation est d’éviter les projets formatés pour plaire au public professionnel de programmateurs européens.

[Mes souvenirs de spectacle aux Francophonies] La période d’activité professionnelle n’est pas, dans un festival, le moment le plus approprié pour apprécier la représentation, l’esprit étant souvent occupé par des questions multiples de visas non délivrés, de contrôles divers et variés, de besoin de renforts inattendus… Alors pour citer quelques beaux moments :  la première venue en France du congolais Dieudonné Niangouna pour l’ouverture du Théâtre du Cloître à Bellac, la danse (de dos) des burkinabés Salia Sanou et Seydou Boro, et celle toute verticale du congolais DeLavallet Bidiefono, Junun, des tunisiens Fadel Jaïbi et Jalila Baccar, Les aveugles, de Maeterlinck par le canadien Denis Marleau, Ubu roi, de l’italien Marco Martinelli, avec son armée de palotins sénégalais et limougeauds.

[Un regret] Depuis le retrait de Pierre Debauche, l’absence dans la programmation du Festival, d’une mise en scène d’un texte contemporain francophone par le directeur du centre dramatique. Mais il ne faut pas désespérer, la coopération existe entre ces deux entités vouées à la création et peut évoluer….

[Les challenges] L’accueil des artistes étrangers ; visas, autorisations de travail, fiscalité… le sujet est complexe. Le fléchissement des subventions et des moyens, surtout ressenti à partir de 2006, qui réduit la « marge artistique » et rend le bouclage des budgets délicat. La période des changements de direction, où l’administrateur peut parfois se sentir bien seul, mais où il peut tout à la fois, s’engager et engager l’équipe dans un nouveau projet, remettre en cause des habitudes de travail, ouvrir de nouveaux chantiers, découvrir des horizons insoupçonnés.

[ce que j’aime au théâtre] la générosité, elle s’exprime aussi bien dans la tragédie que dans la comédie… »

 

En décembre 2002, Henri de Coignac délivre un rapport d’évaluation du Festival[1], dans le cadre de la Direction Générale de la Coopération Internationale et du Développement du Ministère des Affaires Etrangères, dans lequel il écrit : « Les  objectifs  ont  été  clairement  définis  et  les  activités  déployées  par  le  FIFL  sont  en cohérence  et  efficaces.  Le  festival  s’emploie  à  faire  connaître  et  à  diffuser  les  œuvres  des auteurs  et  des  artistes  de  l’espace  francophone.  Il  facilite  les  rencontres  et  favorise  les échanges  entre  auteurs,  metteurs  en  scène  et  comédiens  afin  de  promouvoir  l’écoute réciproque  et  de  stimuler  la  création.  Ses  productions  ou  coproductions  sont  la  résultante de ces échanges et sa référence appréciée (…) La  programmation  est  adaptée  aux  objectifs,  elle  privilégie  le  théâtre  tout  en  maintenant une  diversité  originale  et  nécessaire ;  la  danse,  la  musique  et  le  cinéma  sont  traités  en accompagnement des représentations théâtrales. L’articulation avec le pole francophone est satisfaisante et féconde, elle pourrait être approfondie avec l’université (…) L’implantation  du  festival  à  Limoges  a  donné  à  la  ville  une  dynamique  et  une  dimension nouvelle que l’industrie de la porcelaine, en déclin, ne suffisait plus à entretenir. Le festival a  imprégné  toute  la  vie  culturelle  limousine  et  suscite  de  nombreuses  réalisations  liées  à l’art  et  à  la  culture  francophone.  Le  pole  francophone  constitue  une  référence  pour  tous ceux qui s’intéressent à la francophonie en France et à l’étranger. Une véritable vocation de partenariat  avec  les  pays  de  l’espace  francophone  est  née  et  a  favorisé  de  multiples coopérations avec l’Afrique et plus particulièrement le Burkina. » Il concluait : « La  francophonie  a  mauvaise  réputation  en  France,  se  placer  sous  sa  bannière  est  un  pari dangereux.  Une  coterie  d’intellectuels  y  voit,  sans  le  dire  expressément,  une  tentative  de colonialisme  déguisé  et  refuse  de  considérer  que  cette  institution  jouit  d’un  grand  crédit auprès  de  nos  partenaires.  Cette  méfiance  rampante  est  insupportable,  elle  devrait disparaître. La célébration du vingtième anniversaire du festival en 2003 offre une excellente occasion au  Ministre  de  prendre  parti  et  de  rendre  à  l’entité  francophone  son  sens,  sa  valeur  et  sa dignité. »

Depuis le 13 septembre 2008, le parvis situé devant la Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges s’appelle place Aimé-Césaire, en hommage à l’écrivain et homme politique martiniquais, à la fois poète, dramaturge, essayiste, et biographe. Il écrivit notamment la pièce Et les chiens se taisaient, en 1958, qui fut jouée au Festival des Francophonies en 1993 , dans une mise en scène du Haïtien Hervé Denis – c’est la vie d’un homme, d’un révolutionnaire, revécue par lui au moment de mourir au milieu d’un grand désastre collectif. C’est à cette occasion que François Mitterrand, président de la République, vint assister à un spectacle du festival pour la première fois.

 

Longue, langue, lune

 

C’est la nouvelle affiche des 21èmes Francophonies en Limousin: un bas de visage vert et une langue tirée comme le fit en son temps Mick Jagger[2]. Une belle langue rose, bien longue, une jolie langue maternelle, dont on ne devrait pas avoir honte et qui même devrait apparaître comme une langue résistante et en tout cas provocatrice. Une langue de Martiens, de fraternité partagée du Québec à l’Afrique et de Paris à l’Asie. Une langue rose aujourd’hui mais qui fut par le passé – et peut-être encore aujourd’hui – celle de la sombre colonisation: d’abord en France, en Bretagne ou ici, en Limousin, avant de s’expatrier en Algérie et ailleurs. Langue conquérante et aussi langue émancipatrice, langue de poètes, d’écrivains et de dramaturges, langue divergente à l’O.N.U. avant l’intervention américaine illégale en Irak. Langue menacée d’être langue morte.

Longue langue, Lune. Prévert écrivait: « De deux choses lune, l’autre, c’est le soleil. » La langue qui dit la lune, c’est celle des poètes et des incertains, celle de la nuance et du dialogue au crépuscule. C’est la langue de la douceur, et l’on rêve que cette douceur soit longue. L.B.

Hassan Kassi Kouyaté (c) Service de presse du Ministère de la Culture

En 2018, Hassan Kassi Kouyaté, comédien, conteur et metteur en scène burkinabé de 54 ans, né dans une famille de griots[3], devient le directeur du Festival, qu’il fréquente depuis qu’il était étudiant. Il apprécie le Limousin par ailleurs. Avec sa compagnie Deux Temps Trois Mouvements, il a créé une quarantaine de pièces de théâtre, en France et autres pays d’Europe, en Afrique, en Amérique Latine, dans les Caraïbes, etc. Avant Les Francophonies, il dirigeait la scène nationale Tropiques Atrium en Martinique. Il a aussi créé, assumé la direction artistique et/ou préside encore nombre de lieux de théâtre et festivals dans divers pays : le festival Yeleen au Burkina Faso, le festival des Petites formes et Caravane des Mots en Martinique, Théâtre Galante à Avignon, etc. Il est membre du collège de la diversité au ministère de la Culture et de la communication. Au moment de sa nomination, il a déclaré : « Je suis un directeur francophone, avec un projet francophone, attentif à la pertinence des contenus et des esthétiques. Mais je ne peux nier que je suis Africain. Mon attention est aiguisée quant à ce continent, qui a beaucoup à apporter. »[4] Hassan Kassi Kouyaté souhaite également développer Nouvelles zébrures, manifestation littéraire annuelle, lancée en 2006 qui se déroule en mars, entre deux éditions du Festival. A partir de l’édition 2019, à Limoges et aussi à Bruxelles ou Sarrant, dans des collèges ou lycées, sous la tente berbère (dans le jardin de la Maison des auteurs), dans des théâtres ou dans la rue, dix jours ont été consacrés à explorer de « nouveaux territoires d’écritures, du premier geste à la scène. » En juin 2019, le Festival des francophonies en Limousin change de nom pour devenir Les Francophonies – Des écritures à la scène, deux festivals de création de onze jours devant désormais jalonner l’année, l’un en mars, festival consacré aux écritures[5], les Zébrures de printemps, le second fin septembre-début octobre, festival consacré au spectacle vivant, aux arts visuels et à leurs artistes, les Zébrures d’automne.

Maison des auteurs Festival des francophonies

            La Maison des auteurs liée au festival accueille des résidences d’écriture. Des écrivains, se dédiant principalement à l’écriture théâtrale mais aussi à d’autres genres littéraires (roman, poésie et éventuellement traduction), viennent y faire un séjour de deux à trois mois. Ils bénéficient pour cela d’une bourse accordée par différents organismes (Centre national du Livre, CulturesFrance, Beaumarchais …). Cette Maison voit passer dans ses murs des auteurs d’expression française vivant en Afrique, en Amérique du Nord, au Proche-Orient, au Maghreb, dans l’océan Indien ou en Europe. En 20 ans, plus de 150 auteurs d’une trentaine de pays différents sont venus travailler sur leur œuvre personnelle, tout en participant à de multiples rencontres avec les publics. En effet, lectures, débats, animations littéraires, ponctuent leur temps de résidence. La Maison des auteurs est partenaire de quatre prix littéraires : le Prix Sony Labou Tansi des Lycéens, le Prix de la Dramaturgie de langue française de la SACD, le Prix ETC_Caraïbe et, depuis 2014, le Prix RFI Théâtre.

 

Le Prix Sony Labou Tansi des Lycéens

 

Depuis 2003, le Pôle de Ressources pour l’Éducation artistique et culturelle « Écritures contemporaines francophones et théâtre » a mis en place dans l’Académie de Limoges un comité de lecteurs lycéens du théâtre francophone. Ce prix est devenu aujourd’hui international. Il a pris son essor en Nouvelle-Aquitaine, accueillant plus de 700 lycéens des académies de Limoges, Bordeaux et Poitiers, tout en renforçant son rayonnement dans toute la France et à l’étranger. En 2018, plus de 1300 lycéens participent au vote. Ce prix permet aux lycéens de plusieurs pays de découvrir des œuvres théâtrales modernes, atypiques, incisives, et pertinentes où l’acte de lire n’est plus seulement un rapport au texte mais aussi un rapport au monde. Il porte le nom de Sony Labou Tansi, grand auteur dramatique congolais dont l’œuvre marque l’histoire de la littérature francophone et qui fut un compagnon du festival des Francophonies en Limousin dès ses débuts. Sony Labou Tansi est décédé en 1995.

Les lauréats :

2003 : Ahmed Ghazali – Le Mouton et la baleine, (éditions Théâtrales),

2004 : Carole Fréchette – Le Collier d’Hélène (éditions Lansman) et Wajdi Mouawad – Incendies, (éditions Actes Sud-Papiers),

2005 : Moussa Konaté – Un Appel de nuit, (éditions Lansman),

2006 : Marie-Christine Lê-Huu – Jouliks, (éditions Lansman),

2007 : Nasser Djemaï – Une étoile pour Noël, ou l’ignominie de la bonté, (éditions Lansman),

2008 : Ben Hamidou, Nacer Nafti, Gennaro Pitisci et Sam Touzani – Gembloux, à la recherche de l’armée oubliée, (éditions La Mesure du possible),

2009 : Suzanne Lebeau – Le Bruit des os qui craquent, (éditions Théâtrales),

2010 : Vincent Zabus – Les Ombres (éditions Lansman, 2008),

2011 : Manuel Antonio Pereira – Mythmaker, ou l’obscénité marchande(éditions Espaces 34, 2010),

2012 : Régis Duqué – Hors-la-loi, Lansman,

2013 : Jean-Marie Piemme – Dialogue d’un chien avec son maître ou de la nécessité de mordre ses amis, Editions Actes Sud-Papiers, en 2013.

2014 : David Paquet – 2h14,

2015 : Sarah Berthiaume – Yukonstyle (Canada-Québec), Editions Théâtrales

2016 : Guillaume Poix – Straight (France) Editions théâtrales

2017 : Léonore Confino (France) : Le Poisson belge, Actes Sud Papiers

2018 : David Paquet, Le Brasier, Leméac

2019 : Marine Bachelot Nguyen, Le fils, Editions Lansman

 

 

 

 

 

 

 

[1] http://www.oecd.org/derec/france/36484249.pdf

[2] J’écrivis ce billet pour la radio RCF le 18 septembre 2009.

[3] Le griot (ou djeli, djéli ou encore jali), aussi appelé barde est une personne qui officie comme communicateur traditionnel en Afrique de l’Ouest.

[4] Site du Populaire du Centre, 06/02/2019.

[5] Qui sait ? Peut-être sera-t-il même ouvert aux auteurs vivant en Limousin… ?

La disparition de Jean-Marie Bourdelas (1932-2022)

Jean-Marie Bourdelas est décédé à Limoges le 2 octobre 2022.

Il était né le 19 septembre 1932 rue du Pont-Saint-Martial, dans une famille de « ponticauds » peintres en bâtiment. Après la guerre durant toute laquelle son père Eugène fut prisonnier en Allemagne, il entra en apprentissage à la S.N.C.F. où il fit par la suite une carrière de conducteur, débutant à la vapeur. Engagé syndicalement, il participa aux côtés des cheminots aux évènements de mai 1968. Jean-Marie Bourdelas était bien connu du monde des cyclotouristes limougeauds, pour être membre du « Club des Cent Cols » (pour en être membre, il faut avoir franchi à bicyclette au moins cent cols différents, dont cinq cols de 2000 m ou plus pour chaque centaine proposée). Il fut aussi adhérent du Réveil Cyclotouriste de Limoges, avec lequel il participa par exemple à la randonnée des « Puys et Grands Monts ». Il a parcouru toute le France sur son vélo fabriqué par le limougeaud Marcel Jourde, célèbre artisan cadreur du « sur mesure ». L’autre passion de Jean-Marie Bourdelas était la photographie et il participa à plusieurs expositions individuelles ou collectives, parmi lesquelles, en 1994, « Espagnes » au théâtre de La Passerelle à Limoges et « Fragments de souvenirs de la Compagnie des Indes », pour accompagner des textes de son fils Laurent, à la Galerie municipale de Port-Louis dans le Morbihan, commune où il passait ses vacances. Il réalisait également des photographies liées à ses sorties vélo et fut primé à plusieurs reprises par la revue Cyclotourisme. Le Musée de la Résistance de Limoges accueille une exposition du 21 octobre au 31 décembre 2022 consacrée à la guerre d’Algérie, pour laquelle il a prêté des photographies.

04 Juil

Notices pour l’histoire du théâtre à Limoges et en Limousin (25): LES CENTRES CULTURELS MUNICIPAUX A LIMOGES

Henri-Louis Lacouchie et sa petite-fille Aurélie (c) A. Lacouchie

 

La Ville de Limoges propose, à partir de 1970, une programmation culturelle et des ateliers, avec ses centres culturels et sociaux : le principal étant avenue Jean Gagnant, les autres étant le Centre Jean-Macé et le Centre Jean-Le Bail ; c’est Henri-Louis Lacouchie qui en est le premier directeur, jusqu’en 1980. C’était un peintre, ancien instituteur détaché la Fédération des Œuvres Laïques, metteur-en-scène d’au moins 40 pièces, marqué par les spectacles vus à Paris avec les plus grands comédiens et par ses rencontres avec Jean Vilar au T.N.P. de Chaillot – et avec Jean-Paul Sartre, Jean-Louis Barrault, Roger Planchon, Laurent Terzieff, parmi d’autres – ou par la découverte du travail d’Ariane Mnouchkine à La Cartoucherie. Il n’est donc pas anodin que le sénateur-maire de Limoges ait sollicité cette personnalité, jusqu’à ce qu’il acceptât. Néanmoins, l’inauguration, à Jean Gagnant, tourna au cauchemar, comme il me l’a confié : « le jour de la réception des travaux, en présence des responsables de toutes les activités présentes sur le Centre, une voix s’élève : « Et la salle de spectacles ? » Effectivement, dans une telle maison, c’est le lieu central, le cœur des activités et cette visite était donc capitale. Le groupe des officiels se dirige donc vers la grande salle : au premier regard, elle est magnifique, impressionnante. C’est alors que le préfet Lambert (qui devait mesurer plus d’1m 80) a l’idée (saugrenue ?) de s’asseoir … Cette manœuvre lui étant impossible, car ses genoux ne rentrent pas entre les deux rangées de fauteuils, il pousse un cri d’indignation ! Scandale ! Le maire, l’architecte et quelques autres « personnalités » se précipitent et ne peuvent que constater le drame. Il y aura procès, bien sûr ; et travaux ! Deux ans de travaux afin de tout démolir et de tout reconstruire (avec une trentaine de places en moins), les gradins étant en ciment. Mais l’épilogue de cette histoire a été dramatique pour moi : comment, en effet, faire fonctionner un tel établissement sans cette salle, comment attirer du public dans ce lieu si nouveau et encore inconnu des Limougeauds ? La difficulté était majeure. »1 « Lors de l’ouverture du Centre Jean-Gagnant, le personnel était très réduit : un concierge, une secrétaire et moi, le directeur (…) Mais il fallait impérieusement, un animateur, un véritable animateur : après de nombreuses démarches, et grâce à l’aide efficace du secrétaire général (Monsieur Tourong), j’ai enfin obtenu la personne qu’il me fallait : Jacques Benaud. Avec lui, j’ai pu construire de vrais programmes – même si je me dois de préciser que, dès le départ, nos moyens étaient réduits au point que j’étais même obligé de réaliser les affiches et les prospectus, au sous-sol, en sérigraphie … avec l’aide du concierge ! » Progressivement, les activités se sont mises en place, sous la houlette d’Henri-Louis Lacouchie, qui raconte que les ateliers étaient le cœur du centre : « cinéma amateur, photo, modelage, émaux, tissage, gymnastique volontaire (gros succès !), karaté, langues étrangères (Allemand, italien, arabe, etc.) ». Un ciné-club fut créé, « nous avons pu entrer en possession d’un projecteur professionnel. Le programme était choisi, bien sûr, parmi les chefs d’œuvre du cinéma mondial. Avec, aussi, après le film, des discussions avec l’animateur. » Des expositions, dont certaines sont restées dans les mémoires limougeaudes, ont très vite été proposées au public : « le C.C.S.M. est un lieu de culture pour tous, d’éducation populaire. Il n’est pas un sanctuaire pour une élite « avertie ». Il doit absorber tous les domaines susceptibles d’informer ou divertir l’ensemble de la population. Les sujets des expositions ont donc été très variés : la peinture, la sculpture, les arts en général pont été la matière principale. Mais aussi des formes intéressantes de l’habileté et l’ingéniosité de quelques passionnés. Nous avons donc présenté, aussi, par exemple, des expositions sur les poissons ou sur … les trains. Mais les expositions les plus marquantes étaient des expos photos et, bien entendu, des expos de peinture : des expos personnelles d’artistes connus dont beaucoup d’artistes parisiens classiques ou d’avant-garde, expos qui permettaient de présenter au public un panorama aussi complet que possible. Et, en fin d’année, comme des graines prêtes à germer, étaient exposées les productions de la PAP, envahissant les deux salles de leurs œuvres originales et colorées, au grand plaisir des enfants… et à l’émerveillement des parents. » Après les deux ans de travaux pour réhabilitation de la salle, les activités s’y sont succédées très rapidement. « Le public a tout de suite été au rendez-vous. Il est vrai que les spectacles étaient très attrayants : musique classique avec des orchestre et des solistes (par exemple l’orchestre symphonique de Toulouse avec, en fond de scène, une immense tapisserie de Lurçat, une pièce qui faisait partie d’une exposition au Centre, en parallèle) ; Jacques Higelin ou Marianne Sergent… » Lacouchie a également créé une première troupe théâtrale : « par chance, j’ai eu le plaisir de constater le ralliement d’acteurs professionnels souvent issus de la radio. Par exemple, Jean Pellotier professeur d’art dramatique au Conservatoire de Limoges. Mais j’ai pensé qu’il me fallait conserver cette idée d’éducation populaire. Parallèlement à cette troupe, donc, j’ai créé deux autres groupes : Les Patarêves (pour un perfectionnement des acteurs amateurs) et Le Petit Chien (pour l’initiation). La gestion de ces trois troupes (qui s’ajoutait au travail ordinaire d’un directeur de centres culturels) demandait un énorme investissement. Je faisais, en effet, toute la mise en scène, les décors (conception et réalisation !), les costumes (conception) et, bien sûr j’assurais la direction des répétitions. Mais c’est un travail qui a payé. Nous avons présenté à Limoges et dans sa région quelques chefs d’œuvres qui ont marqué (Gogol, Molière, Brecht, Obaldia, Audiberti, Anouilh et combien d’autres !).» Des conférences assurées par une centaine de reporters-aventuriers qui sont venus personnellement présenter autant de pays constituent le Festival « image et voyage ». Henri-Louis Lacouchie crée aussi, inspiré par le travail de son épouse institutrice et par celui d’Arno Sters, la Petite Académie de Peinture destinée aux enfants, dans des locaux désaffectés de l’Ecole du Boulevard Saint-Maurice : « il y avait là des salles où on pouvait faire tomber de la peinture par terre, avec des murs recouverts de contreplaqué sur lesquels étaient accrochés des grandes feuilles de papier de toutes les couleurs. A la disposition des enfants, des couleurs à l’eau, des pinceaux, des éponges et … un tablier à toute épreuve pour chaque enfant. Pas de thème imposé, bien sûr. En général, ils produisent des souvenirs et des vues de la vie courante. L’ensemble produit était d’une variété surprenante : chaque enfant révélait ainsi sa propre personnalité grâce à ce moment de liberté créatrice. Au rythme d’une séance d’une heure trente par semaine, un nombre impressionnant d’enfants a pu ainsi s’exprimer (aidés, s’ils le demandaient, par des moniteurs – souvent des étudiants de l’école des Beaux-Arts ; aidés, pas dirigés). Les réunions mensuelles avec les parents ont montré la portée de cette initiative. Je n’ai qu’un regret, c’est que l’expérience si originale, populaire efficace ait été abandonnée. » Jean Gagnant accueillit dès le début des spectacles de jazz, d’abord en liaison avec Jean-Marie Masse et le Hot-Club, par exemple le Festi-Jazz. Tous les grands noms de ce style musical sont passés par le centre – comme Lionel Hampton, par exemple. « Une anecdote typique : pour une soirée, nous avions programmé Claude Bolling, alors au sommet de son art. Masse m’avait malicieusement glissé dans l’oreille que, ce jour-là, Claude Bolling aurait 41 ans. J’ai donc fait confectionner un magnifique piano en nougatine et, à la surprise générale, à l’entracte, je suis monté sur scène avec ma nougatine et je la lui ai offerte. Emotion générale : le secret avait été bien gardé ! Bolling, fou de joie et dans un moment d’euphorie a décidé d’assurer seul, au piano, toute la deuxième partie : quelle séance inoubliable ! » Henri-Louis Lacouchie conclue : « en fin d’année, c’était la fête des ateliers. Le Centre était alors transformé avec leurs productions. C’était la fête des adhérents, des enfants et de tous les parents. Il y avait une atmosphère indescriptible de kermesse. C’était un jour heureux. C’est ainsi qu’en quelques années seulement, avec imagination et travail, nous avons construit un centre culturel extrêmement complet répondant à un besoin de culture riche et simple à la portée de tous. L’abondance des adhérents et des visiteurs atteste de la réussite du projet du maire de Limoges. Le nombre de retraités assidus aux réunions atteste, lui aussi, de ce succès. Chaque semaine, plusieurs centaines d’aînés se retrouvaient au C.C.S.M. »

Le premier directeur a passé la main à Hubert Bonnefond sous la conduite duquel, pendant vingt-huit ans, les centres se développèrent et prirent leur rythme de croisière. Dans la revue Analogie, Maryse Benoît, spécialiste de l’aménagement du territoire, écrivait : « De 1978 à 1988, on a noté un accroissement de 130% du nombre des adhérents et des abonnés. Ces résultats sont un réel encouragement. Aussi, un effort réel et soutenu est fait dans le domaine de la programmation des séances de spectacle. Espérons que cet effet d’entraînement se maintiendra. »2

En 2008, c’est le directeur-adjoint, Michel Caessteker, qui succède à H. Bonnefond et poursuit la politique engagée. Puis, en 2015, Robert Seguin prend la direction, après celle du centre culturel du Guilvinec en Bretagne. Deux centres se sont ajoutés aux premiers : Jean Moulin, dans le quartier de Beaubreuil, et John Lennon – plus spécifiquement dédié au rock, au blues, au reggae. Aujourd’hui, les centres culturels municipaux accueillent près de 70 000 spectateurs chaque saison et organisent plus de 14  000 heures de cours chaque année. Une attention particulière est portée au jeune public avec des spectacles et animations adaptées. Leur programmation demeure d’une excellente qualité. Une des manifestations les plus importantes organisée par le Centre culturel Jean Gagnant est le festival Danse-Emoi, biennale de danse contemporaine réputée, qui propose au public de découvrir le travail de créateurs reconnus sur la scène internationale et de jeunes chorégraphes tout en soutenant des créations originales. Le centre accueille également, tout au long de l’année, des expositions d’art plutôt contemporain.

 

1 Témoignage de décembre 2013. Les citations entre guillemets en sont toutes issues.
2 « L’évolution de la politique culturelle et la ville de Limoges », Analogie n°20/21, 1990, p. 16-17.

Notices pour l’histoire du théâtre à Limoges et en Limousin (24): L’AVENTURE DU CENTRE DRAMATIQUE NATIONAL DU LIMOUSIN (suite)

Romane Bohringer a Limoges dans la peau

Née le 14 août 1973 à Pont-Sainte-Maxence (Oise), Romane Bohringer, fille du comédien Richard Bohringer, est une actrice qui a commencé très jeune sa carrière aux côtés de son père. En 1992, elle est consacrée par le succès du film Les Nuits fauves de Cyril Collard, qui lui vaut le César du meilleur espoir féminin et le prix Georges de Beauregard. Elle joue par la suite dans plusieurs films, au cinéma et à la télévision. A partir de 1991, elle monte aussi sur les planches, dirigée par des metteurs en scène comme Peter Brook ou Jacques Weber. Pierre Pradinas la met en scène à plusieurs reprises. Sur sa manière de travailler, elle a confié à La Vie : « Je suis quelqu’un de timide, je connais des premières semaines pleines de doute, avec l’impression que je monte sur scène pour la première fois et qu’une autre comédienne le ferait mieux que moi. Mais tout d’un coup, ça bascule dans l’autre sens, personne ne pourrait prendre mon rôle et je le défends comme un animal défendrait son os. Je n’ai plus peur de rien et j’y vais ! »

Attachée au théâtre de L’Union (et appréciée par son public) et à la ville, elle s’est fait tatouer « Limoges » sur son avant-bras droit à l’occasion de ses quarante ans.

En novembre 2006, Monsieur de Pourceaugnac (comédie ballet de Molière et Lully) est de retour dans sa bonne ville de Limoges (à l’Opéra-Théâtre puis à L’Union), dans une création et une mise en scène de Sandrine Anglade, avec une chorégraphie de Pascaline Verrier et de magnifiques costumes signés Claude Chestier. Un travail de troupe, où certains des comédiens sont aussi chanteurs et musiciens de grand talent. Pourceaugnac est interprété par Nathalie Nerval, née en 1926 (disparue en 2012), qui joua avec Jean Vilar puis à la Comédie-Française. Sandrine Anglade justifiait ainsi ce parti-pris : « Le seul choix que fait Monsieur de Pourceaugnac, à qui pendant plus d’une heure est retiré son libre-arbitre, est de s’habiller en femme pour fuir ses assaillants. Travestissement ? J’y ai vu plutôt un dévoilement : du personnage à la personne. Je lis cette histoire comme une métaphore de l’acteur tout comme la pièce joue du théâtre dans le théâtre (…) Nathalie portera sur scène cette immense culture de théâtre qui est la sienne (…) Seule en costume de scène elle est le théâtre. Venant d’ailleurs, de Limoges, ou du XVIIème siècle, elle regarde, avec toute sa générosité, le monde comme il court, trop élégant pour être honnête. » Et plus loin : « Au-delà du prétexte à rire du bourgeois limousin débarquant à Paris, la pièce renvoie à un enjeu qui peut paraître simple : transformer un homme en un personnage de pièce de théâtre. » Une pièce qu’il ne connaît pas. Ceux qui, comme moi, eurent la chance d’assister à l’une des représentations en éprouvèrent beaucoup de plaisir.

Jean Lambert-wild (c) Tristan Jeanne-Valès

En juillet 2014, Jean Lambert-wild est nommé pour succéder à Pierre Pradinas le 1er janvier 2015. Le communiqué du Ministère de la Culture indiquant : « Jean Lambert-wild, metteur en scène, auteur, acteur, performer, scénographe dirige le Centre dramatique national de Caen depuis 2007. Il présente pour le Centre dramatique du Limousin un projet novateur et fédérateur, réunissant auprès de lui Marcel Bozonnet, Lucie Berelowitsch, David Gauchard et Nathalie Fillion en tant qu’« artistes-coopérateurs » aux esthétiques et aux parcours complémentaires. En témoigne la multiplication des propositions de collaborations sur des projets innovants et des ambitions à partager avec le Festival des Francophonies en Limousin, l’Opéra ou le Pôle National des Arts du Cirque de Nexon, mais également des collaborations inédites.

L’originalité et l’intérêt du travail artistique personnel de Jean Lambert-wild est l’invention de Gramblanc, personnage qui revêt l’aspect d’un clown blanc, vêtu d’un pyjama rayé, blanc et bleu. C’est lui qui apparaît dans la plupart de ses spectacles ; il y intrigue, interroge, inquiète et amuse. Dans des spectacles qui rejoignent la performance, baptisés « Calentures » (Jean Lambert-wild ambitionne d’en créer 326 en tout), il est confronté à des situations de jeu extrêmes, jusqu’au fond d’une piscine…

La programmation de l’Union est ambitieuse, rythmée par de belles créations du directeur, comme Richard III – Loyaulté Me Lie, d’après Richard III de William Shakespeare, ou Dom Juan ou le Festin de pierre d’après Molière. Au printemps 2020, le « confinement » lié à l’épidémie du COVID 19 a empêché les représentations de La Chanson de Roland. Des rencontres ont été initiées avec des écrivains, des poètes, des artistes, sous le nom de « Capitainerie des langues ».

Désormais, la classe préparatoire intégrée de L’Académie de l’Union fait partie d’une plateforme conçue par L’Académie de l’Union et le Théâtre de l’Union en collaboration avec le Centre Dramatique National de l’Océan Indien à la Réunion pour favoriser le développement et la circulation d’artistes dramatiques ultra-marins. La formation dispensée à L’Académie de l’Union propose – après un processus de sélection mené de concert avec les référents des trois zones géographiques (Zone Caraïbe & Atlantique, Zone Océan Indien, Zone Pacifique) et les institutions territoriales concernées – de constituer, tous les deux ans, une classe préparatoire intégrée destinée à favoriser la réussite des élèves comédiens ultra-marins aux concours des écoles nationales d’art dramatique (et éventuellement, aux grandes écoles francophones de Suisse, de Belgique ou du Québec)2.

Entretien avec Jean Lambert-wild, juillet 2019

Qu’a signifié pour toi d’être nommé à Limoges (à la fois ce théâtre et Limoges, le Limousin)?

Une grande joie et une grande responsabilité.

Roland Giraud avait déclaré que si on voulait du public au théâtre, c’est la ville où il ne faut pas aller…

Je n’aime pas cette idée. Pour ma part, chaque lieu et chaque moment sont propices à rencontrer du public. Il faut juste ne jamais oublier pourquoi on joue et à qui on s’adresse.

L’Union, son histoire, tes prédécesseurs (Laruy, Debauche, Purcarete, Pradinas…), les Francophonies… Cela t’était déjà en partie/entièrement connu… Quel était ton sentiment?

Je connaissais bien l’histoire du Théâtre de l’Union car son nom et l’origine de son bâtiment correspondent aux valeurs qui sont les miennes. Mon sentiment, et celui-ci n’a pas changé, est qu’il faut travailler pour faire grandir cet idéal avec l’aplomb joyeux d’une confiance en l’avenir.

Dans ta pratique, il y a la collaboration avec d’autres formes d’art et même d’artisanat – d’art en Limousin. Qu’est-ce que cela ajoute, selon toi, à ta démarche et à tes créations?

Cela élargit l’esprit de coopération, mais avant tout me rappelle que le théâtre est un artisanat ou l’art n’existe que dans l’instant fugace d’une rencontre avec un public.

Il semble que tu t’intéresses à d’autres structures, d’autres metteurs en scène, comme Michel Bruzat, en Limousin. C’est important? (Tout le monde ne l’a pas fait avant toi).

C’est le principe premier de l’esprit des coopérateurs. Michel Bruzat fait un travail d’excellence qui accroit l’empire des mots du théâtre. Je lui dois une forêt de verbe imaginaire.

Ton « limogeage » a-t-il modifié/apporté quelque chose à ton travail, tes créations?

Je suis plus calme et je crois plus pointu.

Et toi, que penses-tu avoir déjà apporté à L’Union?

Il m’est impossible de répondre à cette question. Je peux juste murmurer ce que Le Théâtre de l’Union me donne: De l’amour et de la conscience.

Dans la rue des Coopérateurs, très chargée d’histoire, il y a une église, un théâtre, et la plus vieille loge franc-maçonne de Limoges, de même qu’un parking qui porte le nom d’un résistant, Lucien Berdasé. Est-ce que cela est signifiant pour toi?

Que la conviction laïque est un rituel qui libère le langage lorsque l’on remonte la rue des coopérateurs en prenant le trottoir de droite.

Selon toi, quel est l’avenir du théâtre décentralisé en France?

Je n’ai aucun talent d’aruspice. Tout dépendra donc de la volonté, au présent, de chacun, public comme artiste, à défendre son histoire, sa mémoire et ses valeurs de résistance.

Et quels sont les projets à la fois limousins et plus généraux de Jean Lambert-wild… Où en sont les Calentures?

Je n’ai pas de projet. J’ai des rencontres à faire. Elles sont le tronc et la sève qui me permettent d’être une feuille heureuse de voir s’écrire sur ma peau le vent, la pluie et le soleil et le temps.

Jean Lambert-wild dans Richard III (c) Tristan Jeanne-Valès

C’est Aurélie Van Den Daele, qui a succédé à Jean Lambert-wild comme directrice.

1 Le 16/02/2010.

2 Site de L’Académie de l’Union.

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