08 Sep

Limoges volontairement oubliée sur le chemin de Compostelle par le Liber Sancti Jacobi ?

Codex Calixtinus, 1ère page du Livre V, les quatre routes menant à Saint-Jacques (Archives de St-Jacques-de-Compostelle)

Première page du livre V du Liber Sancti Jacobi (Archives de Saint-Jacques-de-Compostelle), sans titre mais commençant par « Il y a quatre routes qui, menant à Saint-Jacques… » et mentionnant l’itinéraire Sainte-Marie-Madeleine-de-Vézelay, Saint-Léonard en Limousin et la ville de Périgueux.

Comme on le sait, Le Guide du Pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle – tel que l’appela en 1938 la médiéviste Jeanne Vieilliard qui le traduisit pour la première fois – n’a pas porté ce titre, mais il constituait le Vème livre du Liber Sancti Jacobi, ouvrage dédié à la gloire de l’apôtre saint Jacques le Majeur. Il avait été retrouvé dans les archives de la cathédrale de Compostelle au XIXème siècle par un jésuite. C’est un ouvrage qui se présente comme étant à l’usage des pèlerins, destiné à leur donner des conseils pratiques pour leur voyage, une sorte de guide touristique. D’ailleurs, A. Grenier avait déjà noté que « certains monastères étaient devenus comme des agences de voyage »[1]. Toutefois, il ne faut pas imaginer qu’il s’agit d’une sorte de Guide du Routard médiéval, que tout voyageur pourrait emporter avec lui. D’abord il est en latin, ensuite on en connaît qu’une douzaine d’exemplaires : onze produits dans la péninsule ibérique, un en Angleterre – aucun en France ou dans l’Empire germanique[2]. La réception du livre a donc été plutôt limitée, mais j’y reviendrai plus tard.

Le guide accrédite l’idée qu’il existerait quatre routes menant à Saint-Jacques en Galice – ce qui est improbable car il en existait beaucoup d’autres, y compris maritimes – et il indique notamment des sanctuaires à visiter et des reliques à vénérer ; il est utile pour la description des voies pèlerines en Espagne, de la ville de Saint-Jacques et de sa cathédrale. Il appartient à une compilation de textes remontant à des époques variées, également baptisée Codex Calixtinus – puisqu’il s’ouvre par une lettre apocryphe du pape Calixte II (… 1124). L’auteur en est un Français, sans doute Aymery Picaud, de Parthenay-le-Vieux, moine poitevin ou saintongeais, qui aurait fait le voyage à cheval. Selon Bernard Gicquel, « sur arrière-plan de schisme pontifical, le patriarche de Jérusalem, Guillaume de Messines, envoie le chanoine régulier de saint Augustin Aimeric Picaud à Compostelle par Cluny, pour rallier Diego Gelmirez à la cause du pape Innocent II. Aimeric est porteur de pièces liturgiques et de miracles composés par Guillaume de Messines en l’honneur de saint Jacques. Il accroîtra en cours de route sa collection de miracles italiens, de miracles de saint Gilles et de miracles rhodaniens en remontant vers Cluny, puis d’emprunts aux miracles de saint Léonard en redescendant vers Compostelle, où il recueillera enfin quelques miracles espagnols. Sa collection ne va pas au-delà de 1135. »[3] Dix ans après, à la fin du Codex Calixtinus, figure un poème d’Aimeric Picaud, qui n’est qu’une table des matières versifiée du recueil de miracles. Enfin, vers 1160, des textes satellites isolés tendent à se regrouper en un volume qui occupe la quatrième place et deviendra le Guide du Pèlerin.

Des historiens émettent également l’hypothèse de plusieurs chanoines compilateurs d’informations, dont l’un aurait été chanoine à Saint-Léonard-de-Noblat, puis aurait occupé un poste dans l’hôpital même de Saint-Jacques.

C’est un ouvrage qui n’est pas exempt de préjugés, comme l’a par exemple montré Emmanuel Filhol, écrivant ainsi : « le discours tenu au XIIe siècle par l’auteur du Guide sur le monde rural révèle les images stéréotypées que l’Église et les hommes de religion se font des paysans. Dans sa description des populations rurales du sud-ouest de la France et du nord de l’Espagne, Aimery Picaud accumule une série de poncifs et de préjugés aussi grotesques qu’humiliants. Le paysan y est dépeint sous des traits péjoratifs qui l’affublent de vices et de défauts : laid, méchant, inculte, barbare, luxurieux. »[4]

Dans les premières lignes, le Guide évoque le Bordelais, « où le vin est excellent, le poisson abondant, mais le langage rude. Les Saintongeais ont déjà un parler rude, mais celui des Bordelais l’est d’avantage. » Evidemment, pour un moine, la langue légitime est le latin, instrument de savoir réservé à l’élite, qui n’est pas la langue « vulgaire » utilisée par les populations croisées. Le langage paysan est qualifié de lingua rustica. Cette rusticité s’étend bien entendu aux locuteurs.

Sur l’itinéraire venu de Vézelay, le Guide indique qu’ « il faut aussi rendre visite au corps du bienheureux Léonard, confesseur, qui, issu d’une très noble famille franque et élevé à la cour royale, renonça par amour du Dieu suprême, au monde criminel et mena longtemps à Noblat, en Limousin, la vie érémitique, jeûnant fréquemment, veillant souvent dans le froid, la nudité et des souffrances inouïes. Enfin, sur le terrain qui lui appartenait, il reposa après une sainte mort ; ses restes sacrés ne quittèrent pas ces lieux. »[5] Il précise encore que « la clémence divine a donc déjà répandu au loin à travers le monde entier la gloire du bienheureux confesseur Léonard du Limousin et sa puissante intercession a fait sortir de prison d’innombrables milliers de captifs ; leurs chaînes de fer, plus barbares qu’on ne peut le dire, réunies par milliers, ont été suspendues tout autour de sa basilique, à droite et à gauche, au-dedans et au dehors, en témoignage de si grands miracles. On est surpris plus qu’on ne peut l’exprimer en voyant les mâts qui s’y trouvent chargés de tant et de si grandes ferrures barbares. Là en effet sont suspendus des menottes de fer, des carcans, des chaînes, des entraves, des engins variés, des pièges, des cadenas, des jougs, des casques, des faux et des instruments divers dont le très puissant confesseur du Christ a, par sa puissance, délivré les captifs. Ce qui est remarquable en lui, c’est que, sous une forme humaine visible, il a coutume d’apparaître à ceux qui sont enchaînés dans les ergastules, même au-delà des mers, comme en témoignent ceux que par la puissance divine il a délivrés. »[6] Le Guide poursuit encore quelques lignes ainsi et son auteur fustige les moines de Corbigny, dans la Nièvre, qui prétendent avoir les reliques du saint – « les fidèles qui vont là-bas croient trouver le corps de saint Léonard du Limousin qu’ils aiment, et, sans le savoir, c’est un autre qu’ils trouvent à sa place. »[7]

En fait, c’est partir du XIe siècle que le pèlerinage à Saint-Léonard en Limousin se développe. En 1105, pour veiller sur les reliques du bienheureux saint Léonard et accueillir les pèlerins, les clercs s’organisent pour former un collège. Au XIIème siècle, un chœur permettant la circulation et la dévotion des pèlerins, par le moyen d’un déambulatoire ouvrant sur des chapelles rayonnantes, fut réalisé[8].

Ce qui est inexplicable dans le Guide – entre autres oublis importants –, c’est qu’il ne parle pas de Limoges, distante de Saint-Léonard de cinq lieues seulement. C’est d’autant plus étonnant que le parcours de Noblat jusqu’à Limoges est facile et conforme à la géographie, au fil de la Vienne[9]. Limoges – en particulier la Ville du château – était pourtant bien dotée de tout ce qui peut attirer le pèlerin : selon Grégoire de Tours, en effet, Saint Martial aurait été l’un des sept évêques envoyés de Rome au IIIe siècle pour évangéliser la Gaule. Il fut inhumé, avec deux compagnons, Austriclinien et Alpinien, dans une crypte surmontée d’une petite basilique. Le sanctuaire — future église Saint-Pierre-du-Sépulcre — était desservi par des clercs, qui s’organisèrent en communauté canoniale puis adoptèrent en 848 la règle de saint Benoît. La renommée de l’abbaye ne cessa par la suite de s’accroître, notamment lors de l’épisode du « mal des ardents » de 994, qui vit la plupart des évêques d’Aquitaine se rassembler à Limoges ; la guérison des malades fut obtenue, dit-on alors, par l’intercession de saint Martial, dont les reliques firent l’objet d’une ostension. En 1031, pour accroître la renommée de saint Martial qui connaît alors la concurrence de l’invention des reliques de saint Jean-Baptiste (et peut être celles de saint Jacques à Compostelle), les moines défendent son apostolicité. Ils sont aidés par le chroniqueur Adémar de Chabannes. Un concile tenu à Limoges en cette même année proclama saint Martial apôtre du Christ. L’abbaye était un haut lieu de pèlerinage, abritant plusieurs confréries et constituant également un très important foyer culturel et artistique. Son scriptorium était particulièrement réputé, tout comme son école musicale. Son influence se fit également sentir dans la production d’orfèvrerie et d’émaillerie limousines[10]. On peut penser que la ferveur des pèlerins était toujours forte lorsqu’Aimery Picaud ou d’autres auteurs écrivirent le Guide.

En tout cas, après avoir évoqué Saint Léonard, il conseille : « il faut rendre visite dans la ville de Périgueux au corps du bienheureux Front, évêque et confesseur qui, sacré évêque à Rome par l’apôtre saint Pierre fut envoyé avec un prêtre du nom de Georges pour prêcher dans cette ville. » C’en est donc fini du Limousin.

Alors pourquoi ce silence à propos de Limoges ? Je rappelle d’abord qu’il oublie, volontairement ou non, d’autres sanctuaires, et pas les moindres, Saint-Benoît-sur-Loire ou Saint-Denis, par exemple. Mais l’oubli de Limoges est, pour reprendre les propos de Raymond Oursel, une « énormité »[11]. Sans doute ne pourra-t-on pas trouver de réponse certaine, mais on peut se poser la question. Avec Raymond Oursel, que je vais citer, on peut écarter une explication « anachronique », l’argument « qui consisterait à créditer le clerc Aymery Picaud d’un discernement critique inouï, s’il avait passé sous silence ce siège d’un pèlerinage roman très fameux, et celui-là seulement, sous le prétexte que, rejoignant avec huit cents ans d’avance les incertitudes de l’érudition moderne, il aurait pu émettre quelque doute intellectuel, sinon sur la réalité même d’un premier évêque de Limoges nommé Martial, du moins sur l’authenticité de la carrière que la pieuse hagiographie lui avait prêtée et, spécialement, de sa relation avec le collège des Apôtres. »

En fait, il y a un personnage très important à la fois pour Compostelle et le Liber Sancti Jacobi : Diego Gelmirez, évêque, puis archevêque de Saint-Jacques-de-Compostelle, né vers 1060 dans une famille noble de Galice, mort en 1140. Je ne vais pas faire ici sa biographie, mais il a déployé une intense activité pour le sanctuaire : travaux, recherche de nouvelles reliques, contacts divers en France, voyage passant d’ailleurs par l’abbaye de Saint-Martial dont il s’est par la suite inspiré de la liturgie, plusieurs entretiens à Cluny avec le vénérable Hugues de Semur, jusqu’à être élevé par le pape Calixte II à la dignité archiépiscopale. Il se préoccupe de la sécurité des pèlerins, embellit toujours la ville et la cathédrale, fait édifier un nouveau palais épiscopal, fait édifier un nouvel ensemble hospitalier pour les pèlerins. Mais par ailleurs, il consolide la promotion du sanctuaire par l’écrit et l’enluminure[12]. C’est lui qui initie la réalisation du Liber Sancti Jacobi vers 1130 ; il sera achevé vers 1150-1160. Comme se l’est demandé l’historienne américaine Alison Stones, on peut légitimement se demander qui a eu vraiment connaissance du Guide ? Il n’a sans doute été lu que par les abbés et les moines qui eurent accès à l’original ou à ses quelques copies, soit qu’ils résident dans les abbayes dont les bibliothèques en disposaient, soit qu’ils soient de passage. Peut-être a-t-il été commenté, peut-être a-t-il fait l’objet de conversations, peut-être son contenu a-t-il été plus ou moins diffusé à l’extérieur de manière orale, mais tout cela de manière modeste. En 2005, une étudiante, Florence Viant, a consacré son master 2 Option Réseaux d’information et Document électronique à ce Livre de Saint Jacques a rappellé que c’est une  « obra  de  propaganda »,  dont  le  but  est  de  célébrer  saint  Jacques  et  son  pèlerinage en interne, au sein de l’Eglise. On peut toutefois supposer que l’auteur ou les auteurs n’eurent pas spécialement à cœur d’évoquer le sanctuaire de Limoges construit sur le tombeau d’un saint également proclamé apôtre par les Limougeauds, c’est-à-dire, en fait, un concurrent.

Il faut enfin aussi ajouter, par rapport au tracé des chemins mentionnés dans le Liber Sancti Jacobi, que l’historienne Denise Péricard-Méa a remarqué qu’il coïncidait en partie avec ceux des sanctuaires favoris des seigneurs aquitains conviés, en 1135, au couronnement d’Alphonse VII comme empereur.

En tout cas, lorsque parut le Guide des chemins de France et des fleuves du royaume au milieu du XVIème siècle, chez l’imprimeur parisien Charles Etienne, Limoges figurait bien sur l’itinéraire mythique allant de Vézelay à Compostelle, via Saint-Léonard-de-Noblat. Et les diverses cartes des chemins indiquent par la suite toujours Limoges comme point obligé de passage.

 

 

[1] J. Vieilliard, Le guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle, Librairie Philosophique J. Vrin, Paris, édition de 1997, note 1, p. XI.

[2] P. Huchet, Les pèlerins de Compostelle, Mille ans d’histoire, Ouest-France, 2010, p. 48.

[3] La légende de Compostelle, Tallandier, 2003, résumé sur le site SaintJacquesInfo.

[4] « L’image de l’autre au Moyen Age. La représentation du monde rural dans le Guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle », Cahiers d’histoire [En ligne], 45-3 | 2000, mis en ligne le 13 mai 2009, consulté le 23 juillet 2017. URL : http://ch.revues.org/285

[5] J. Vieilliard, op. cit ., p. 53.

[6] Ibid., p. 57.

[7] Ibid, p. 55.

[8] http://www.limousin-medieval.com/saint-leonard-de-noblat

[9] R. Oursel, Routes romanes 1 La route aux saints, Zodiaque, 1982, p. 261.

[10] L. Bourdelas, Histoire de Limoges, Geste Editions, 2014.

[11] R. Oursel, Routes romanes 1. La route aux saints, Zodiaque, 1982, p. 261.

[12] P. Huchet, Les pèlerins de Compostelle, Mille ans d’histoire, Ouest-France, 2010, p. 44.

06 Sep

13, rue de Genève

 

  • Et maintenant, essayez de vous rappeler.
  • La ville ? C’était, je crois, une ville grise, au cœur de la France. Il pleuvait souvent…
  • Une ville grise ?
  • Oui… D’anciennes manufactures, des quartiers en forme de faubourgs, une gare désaffectée de laquelle, autrefois, on partait vers les Charentes…
  • Mais n’était-ce pas au début des années 70 ?
  • La première fois que je suis venu à Limoges, c’était à l’automne 1973…
  • Mais vous parlez de cette première rencontre comme si elle s’était déroulée à la fin des années 1930…
  • Aujourd’hui encore, quelquefois…
  • Pourtant, une sorte de géographie sentimentale, de nostalgie…
  • Oui, à cause d’un lieu. La magie d’un lieu…
  • Essayez encore… Avez-vous des bribes d’adresse, un nom ?
  • Attendez… Je me rappelle un petit manoir, entouré d’arbres, à peine visible entre les immeubles… Il y avait non loin, une voie de chemin de fer…
  • Où vous avez habité ?
  • Non, pas vraiment… C’était une sorte de no man’s land, un autre pays… La Suisse, peut-être… Un paysage tranquille dans lequel se promenaient des jeunes gens convalescents…
  • Un souvenir de maladie ?
  • L’enfance… Oui, je me rappelle, l’enfance. Ils essayaient de soigner leur enfance. Il y avait un Professeur, Sorenno, Soriano, oui, c’est cela, Soriano… Je crois qu’il s’appelait ainsi… C’était un éminent spécialiste qui avait bien connu Riquet à la Houppe et le Petit Poucet, Cendrillon et le Chat Botté… C’est pour cela, sans doute, qu’il habitait ce château singulier avec son parc peuplé de chevêches… Mais il n’est pas resté longtemps. L’année suivante, il est parti. Une vilaine histoire. On lui prêtait des… contes en Suisse, au 13 de la rue de Genève.

 

Alain Galan, écrivain, se souvint ainsi de son passage à la Faculté des Lettres de Limoges, naissante (Analogie, n°20-21, 1990).

02 Août

Jack Lang au Festival international des francophonies de Limoges

Numérisation_20170802

Numérisation_20170802 (2)

Numérisation_20170802 (3)

Photos (c) L. Bourdelas

Je ne retrouve pas la date de ces photographies (1988 ?). Jack Lang arrive au chapiteau du Festival des Francophonies, au Jardin d’Orsay, accompagné par Robert Savy, président du Conseil régional du Limousin, 1er adjoint au maire de Limoges – Louis Longequeue, également sur les photos. Le ministre de la culture prononce un vibrant discours auquel répond Pierre Debauche, fondateur du festival en 1984. A sa droite sur la photo, derrière la plante, Monique Blin, cofondatrice, puis directrice, du festival.

25 Juil

La Creuse mystérieuse chez La Geste

À travers monts et vallées, à travers villes et bourgades beaucoup de mystères, de légendes et de vieilles histoires racontent la Creuse d’antan.

Avec une série de textes réunis par thème, vous découvrirez toute une série d’histoires à raconter lors des veillées au coin du feu.

Des récits plus ou moins longs, des contes, de la poésie, des légendes que vous pourrez lire en famille pour en savoir plus sur les mystères de la Creuse.

159957

26 Juin

Les mutations de la ville de Louis Longequeue à Alain Rodet, ou la naissance d’une capitale régionale

Résultat de recherche d'images pour "train le capitole limoges"

Train le CAPITOLE – loco CC 6506 en gare – LIMOGES BENEDICTINS

Le 10 décembre 1956, le socialiste Louis Longequeue, pharmacien de formation, succède à Betoulle. C’est l’homme fort des « Trente glorieuses » limougeaudes, puisque maire, il est aussi député, puis sénateur et président du Conseil régional du Limousin. En 2007, l’historien Michel Kiener, adjoint au maire, évoquait ainsi dans L’Express le Limoges du début des années 1960 : « Limoges est une ville ouvrière noircie par la fumée de ses fours à porcelaine, dotée d’équipements extrêmement vétustes et d’un patrimoine immobilier hors d’âge […] En 1960, la ville n’est pas attrayante et n’est malheureusement pas appréciée à sa juste valeur […]  L’aménagement de la ville y est aussi pour quelque chose. A l’époque, tout est à refaire. Les écoles sont vieillies et l’assainissement quasi inexistant […] Limoges n’est pas perçue comme une grande ville. Les personnes qui y passent, les quelques touristes comme les conscrits qui y font leurs « trois jours », n’ont pas envie d’y rester […] Longequeue n’aspire qu’à moderniser sa ville, à l’épurer. » Jeune quadragénaire, le maire et son équipe voient augmenter la population : en 1975, Limoges compte près de 144 000 habitants. Avec l’aide de l’Etat, des ZUP (zones à urbaniser en priorité) sont créées. Elles s’ouvrent par tranches dans les années 1960. Un premier grand ensemble, la Bastide, sort de terre dès 1959 (il sera notamment suivi par l’Aurence, les Portes-Ferrées et Beaubreuil). Le vieux centre surpeuplé de Limoges se vide alors au profit de la périphérie, où les H.L.M. et les collectifs privés se multiplient. En 2010, le même Michel Kiener a consacré un très bel ouvrage à La Bastide, avec des photographies de Vincent Schrive, où il explique la genèse et l’évolution de ce quartier de grands ensembles. Avec ces constructions de nouveaux quartiers aux portes de Limoges, il s’agissait de faire face au baby boum et de proposer des appartements décents et modernes à des populations vivant alors parfois dans des taudis ou des bidons villes. Limoges se dote d’un boulevard périphérique, d’un premier parking souterrain place de la République et d’un réseau d’assainissement. Paradoxalement, la ville maintient, crée, entretient parcs et jardins, qui ont font une cité particulièrement agréable et fleurie. Divers parcours et animations y sont proposés tout au long de l’année. Si le Jardin de l’Evêché accueille un intéressant jardin botanique, les joggers limougeauds apprécient particulièrement le Bois de La Bastide, qui appartient à la Ville depuis 1975. Acquise progressivement par la municipalité, la vallée toute entière de l’Aurence est aménagée, ponctuée d’enclos pour animaux, de terrains de grand jeu, de vastes prairies en accès libre et de sites pittoresques. Le lac d’Uzurat, les parcs du Moulin-Pinard, de l’Aurence, du Mas-Jambost, se succèdent, formant une réserve naturelle de plus de 200 hectares. Une roseraie offre à la belle saison plus de 5.200 rosiers représentant 200 variétés.

La volonté modernisatrice de Louis Longequeue passe parfois par la destruction de bâtiments anciens qui auraient mérité conservation et mise en valeur. Lorsqu’il a l’idée surprenante de détruire le quartier séculaire de la Boucherie, début 1973, pour y construire des immeubles modernes, des Limougeauds (prévenus par l’adjoint Gilbert Font), emmenés par Jean Levet – fonctionnaire aux Impôts, très attaché à sa ville depuis son enfance dans le quartier du Chinchauvaud, auteur de nombreux travaux historiques – créent l’association Renaissance du Vieux Limoges pour résister. Avec le groupe traditionnel L’Eicolo dau Barbichet et d’autres partenaires, ils décident de ressusciter, le 19 octobre, la fête traditionnelle des Petits Ventres, qui voyait chaque année les dames bouchères recommencer à fabriquer des produits tripiers après une interruption de deux mois due aux chaleurs estivales. Dans le même temps, des adhérents restaurent de vieilles façades pour montrer à quoi pourrait ressembler le quartier remis en valeur. Le maire abandonne son projet : le quartier est sauvé, restauré et devient l’un des lieux touristiques principaux de Limoges, tout comme la Frairie des Petits Ventres un rendez-vous essentiel de l’automne, où l’on vient manger et trinquer dans la bonne humeur. Le succès de la sauvegarde du quartier de la Boucherie (avec l’ouverture d’une maison traditionnelle de la boucherie qui se visite), entraîna d’autres quartiers anciens à se préoccuper de la conservation de leur patrimoine. Renaissance du Vieux Limoges les aida de son expérience. Ainsi furent sauvés de la pioche des démolisseurs, dans le quartier de l’Abbessaille, les maisons de la Règle, dans la partie de la ville appelée la Cité. Renaissance du Vieux Limoges, avec Michel Toulet, poursuit son inlassable travail au service du patrimoine de la ville. Louis Longequeue eut l’intelligence d’entendre raison lorsque les citoyens se mobilisèrent aussi pour protéger l’ancien Ciné-Union ou l’un des bâtiments historiques de l’ancien hôpital.

En 1962, Beaune-les-Mines est intégrée à la commune de Limoges.

L’ère Longequeue vit Limoges bénéficier de nombreux équipements : gymnases et piscines, grand théâtre, centres culturels, foyers d’aide sociale, palais des expositions. Siège d’une Académie depuis 1965, la ville est pourvue d’une université en 1968, qui comprend alors les quatre facultés traditionnelles et un Institut Universitaire de Technologie. Ses statuts sont élaborés et adoptés en 1970 par l’Assemblée Constitutive présidée par Monsieur Robert Savy, Professeur à la Faculté de Droit et Sciences Economiques. L’Université compte alors 7000 étudiants. Elle ne cessa ensuite de se développer, sous l’impulsion de ses Présidents successifs. Elle compte maintenant cinq U.F.R. (Droit et des Sciences Economiques, Médecine, Pharmacie, Lettres et Sciences Humaines, Sciences et Techniques), un Institut Universitaire de Technologie, une Ecole Nationale Supérieure d’Ingénieurs (E.N.S.I.L., ouverte en 1992), un Institut d’Administration des Entreprises (ouvert en 2007), une École supérieure du professorat et de l’éducation (E.S.P.E.), un Institut de Préparation à l’Administration Générale (créé en 1985) et un Institut Limousin de Formation aux métiers de la réadaptation (I.L.F.O.M.E.R.).

Le 9 janvier 1976, le premier ministre Jacques Chirac, accompagné par Simone Veil, ministre de la Santé, inaugure le Centre Hospitalier Régional Universitaire Dupuytren, relié à la Faculté de Médecine et de Pharmacie. Les personnels exercent aujourd’hui au sein de 4 hôpitaux et d’un Etablissement d’Hébergement des Personnes Agées Dépendantes : l’hôpital Dupuytren, l’hôpital Jean Rebeyrol, l’hôpital du Cluzeau, l’hôpital de la mère et de l’enfant et l’E.H.P.A.D. Dr Chastaingt. Avec plus de 7 600 employés, médicaux ou non, c’est un employeur important (avec Legrand, Valéo, la Poste et la Ville).

Le magnifique et confortable train rouge le « Capitole » relie alors Limoges à Paris-Austerlitz en moins de trois heures – un essai a d’ailleurs permis d’abaisser cette durée – et poursuit sa route en direction de Toulouse. (A noter que le 29 mars 1982, près d’Ambazac, le Capitole fut victime d’un attentat à la bombe revendiqué par le terroriste Carlos qui fait 5 morts et 28 blessés. Le bilan aurait pu être plus lourd s’il avait explosé en gare des Bénédictins). Le 26 septembre 1971, un avion « Caravelle » se pose sur le tarmac du nouvel aéroport de Limoges-Bellegarde – l’actuel fut mis en service en 1980. C’est le début du désenclavement progressif, accéléré dans les années 1980-2000 par la mise en service de l’autoroute A 20, dite « L’Occitane ».

Limoges est bien une capitale régionale qui accueille les trois services/bâtiments emblématiques de cette fonction : l’Hôtel de Ville, le Conseil général (avenue de la Libération avant de s’installer rue François Chénieux) – présidé par l’historien Jean-Claude Peyronnet, puis par Marie-Françoise Pérol-Dumont –, et le Conseil régional qui bénéficie d’un nouvel emplacement boulevard de la Corderie à partir de 1989 – en 1986, c’est le dynamique Robert Savy, homme de valeur, qui le préside jusqu’en 2004. Agrégé de droit public et de science politique, celui qui a été, notamment, professeur à la Faculté de droit puis Conseiller d’Etat, député (on lui doit la création d’un système de péréquation interrégionale), juge titulaire à la Haute Cour de Justice française, vice-président de l’Assemblée des régions d’Europe, a livré sa pertinente réflexion sur l’émergence de la région dans un ouvrage paru en 2010. Jusqu’en 2014, ces trois pôles de pouvoir sont gérés par les socialistes – ce qui ne veut pas dire que tensions et rivalités ne les opposent pas à l’occasion.

Bien que Limoges soit devenue cette capitale régionale, une partie de la population rêve de plus d’animation et de dynamisme (le festival de musique militaire un temps imaginé par le maire ne saurait satisfaire les adolescents et jeunes adultes limougeauds !). Mai 68 est d’ailleurs passé par là : à partir du 18 mai, nombre d’entreprises avaient été en grève et le drapeau rouge hissé sur le campanile de la gare. 20 000 personnes manifestèrent du Champ de Juillet à la Place d’Aine. Dans les années 1970-80, la jeunesse semble manquer d’air. Pourtant, Louis Longequeue (« le Roi Louis » selon certains), se représente en 1989 aux élections municipales où il est mis en ballotage. Au second tour, il est élu de peu (40,86 %) face au gaulliste modéré Michel Bernard – professeur de biophysique à la faculté de médecine – qui conduit la liste R.P.R.-U.D.F. (39,67%) et n’a pratiquement pas fait campagne. Il faut dire que les Verts, qui se sont maintenus et ont bénéficié des voix des électeurs de gauche qui rêvaient de changement ont obtenu près de 20 % des suffrages. Le 11 août 1990, Louis Longequeue disparaît et un court mais dur affrontement oppose pour sa succession Robert Savy à Alain Rodet, né dans la Drôme en 1944, diplômé en science politique, ancien enseignant en économie à l’I.U.T. de Limoges, élu au conseil municipal depuis 1971, député depuis 1981. C’est ce dernier qui devient finalement maire de Limoges, réélu dès le premier tour aux élections municipales de 1995, 2001 et 2008.

Tout au long de ses mandats successifs, Alain Rodet et les équipes qui l’accompagnent poursuivent la modernisation de Limoges entreprise par son prédécesseur, participant ainsi à la revalorisation de l’image de celle-ci. Sous sa municipalité, la ville s’est dotée d’infrastructures déjà en projet dans les années 1980 sous Louis Longequeue : parc technologique Ester Technopole qui accueille des entreprises (près de 2000 emplois), deux pôles de compétitivité (Pôle Européen de la Céramique / Elopsys) et deux écoles d’ingénieurs (830 étudiants) ; La « soucoupe volante » posée en son centre est un édifice d’Yves Bayard et Jacques Charron symbolisant à sa manière le volontarisme moderniste. Autre réalisation : la Bibliothèque Francophone Multimédia, près de laquelle s’implante un nouveau quartier accueillant la Faculté de droit. Il fait le choix d’insister sur des domaines tels que la culture (Zénith de Limoges, rénovation réussie du musée des Beaux Arts) l’éducation, les infrastructures (voies de liaison sud et nord, construction d’un nouveau pont innommé, réaménagements de places), le développement économique (reconversion de l’ancienne base militaire de Romanet, développement de la zone industrielle nord) et les équipements sportifs : rénovation du stade d’honneur de Beaublanc par le cabinet d’architecture Ferret, utilisant l’alliance du béton et de la porcelaine, et nouveau centre aquatique de Limoges métropole (12 000 m2 de surface couverte et 27 000 m2 de surface extérieure). En 2003, Le Centre National pour l’Aménagement des Structures des Exploitations Agricoles) – créé pour accompagner le grand mouvement de modernisation de l’agriculture, engagé dans les années 60, doté de diverses missions – est délocalisé de la région parisienne à Limoges, rue du Maupas. En 2008, Limoges entre dans le réseau national des 139 « Villes et Pays d’art et d’histoire », prestigieux label décerné par le ministère de la Culture aux collectivités qui mettent en valeur leur patrimoine et le font connaître auprès de leurs habitants et visiteurs : en lien avec l’Office de tourisme, le service Ville d’art et d’histoire met en place des actions et supports pour faire découvrir, apprécier et comprendre les nombreux visages de Limoges. Un label que justifient diverses découvertes ou mises à jour encore à valoriser, comme le baptistère près de la cathédrale ou la nécropole médiévale de la rue de La Courtine. Limoges est donc devenue pour l’essentiel une ville où il fait bon vivre (terrasses, places et jardins, bords de Vienne aménagés, proximité de la campagne, rues piétonnes – comme la fameuse « rue de la soif », rue Charles Michels, réaménagée), où l’insécurité est faible, où la culture occupe une large part. Cependant, certains ont commencé à déplorer l’évolution d’ensembles périphériques vers une forme de ghettoïsation où la pauvreté et le communautarisme ont gagné du terrain.

11 Juin

La ville des trolleys

 Résultat de recherche d'images pour "trolley limoges"

Photo Jean-Henri Manara 1967, trolleybus Vétra CS 60

 

            Le tramway électrique se développa et connut un véritable succès à Limoges à la fin du XIXème siècle puis fut modernisé de 1928 à 1932. En 1933, la C.T.E.L., compagnie qui le gérait, proposa à la Ville une modernisation complète du réseau et l’adoption du trolleybus ; l’année 1935 marque le lancement du projet, suite à un voyage d’études d’élus et de fonctionnaires – conduits par Léon Betoulle – à Liège, ville pionnière dans l’introduction de ce moyen de transport. « Limoges est la première grande ville française à décider la transformation complète de son réseau de transport urbain en adoptant la technologie manifestement la plus moderne de l’époque », note Christian Buisson. Après divers obstacles – dont la déclaration de guerre –, la première ligne est inaugurée le 14 juillet 1943, ce qui n’est pas un hasard. A la Libération, la municipalité Guingouin voulut exploiter le réseau en régie directe, ce que ne permit pas le retour de Léon Betoulle. Celui-ci conduit lui-même le dernier tramway au dépôt en mars 1951. En juillet suivant, le programme fixé en 1938 est achevé et l’on peut organiser un défilé de trolleybus pavoisés à travers la ville. De 1954 à 1984, la Compagnie des Trolleybus de Limoges gère le réseau et le développe. Elle est l’un des principaux employeurs de la ville (chaque véhicule dispose d’un conducteur et d’un receveur). Le trolley (à prononcer avec l’accent limougeaud) s’inscrit dans le paysage ; les habitants s’attachent aux différents modèles : CB.60, gris puis rouge et blanc ; ER.100.H. Progressivement, Limoges s’étendant, les lignes sont prolongées jusqu’à la périphérie. Au lieu de remplacer, comme ailleurs, les trolleys de petite capacité par des autobus, la C.T.L., en accord avec le maire Louis Longequeue, décide de racheter 24 trolleys en bon état à prix intéressant à la R.A.T.P. Au fil du temps, la modernisation s’amplifie ; par exemple avec l’apparition des oblitérateurs automatiques). A partir de 1985, la Société des Transports en Commun de Limoges prit l’exploitation, la propriété des installations et du matériel roulant étant reprise par la Ville. Les années 1990 voient notamment la mise à niveau technique du réseau de lignes aériennes et d’alimentation électrique, une volonté d’Alain Rodet, le nouveau maire. En 2002, le nouveau Centre d’exploitation voit le jour au Clos Moreau (site historique), où sont regroupés administration, exploitation et maintenance. A partir de 2006 furent mis en service les nouveaux trolleys : les Cristalis (Irisbus) puis les Swisstrolley (Hess). Un véhicule a par ailleurs été décoré avec les personnages des « Légendaires », d’après la bande dessinée du limougeaud Patrick Sobral. On peut voir ailleurs dans cet ouvrage qu’un restaurant de la rue des Grandes Pousses porta le nom de « Trolley », avec du mobilier issu du célèbre moyen de transport – qui inspira également la troupe théâtrale Asphodèle pour l’une de ses créations, sur un texte de Joël Nivard.

RSS