18 Déc

Automne 1370 : le sac de la Cité … et Montaigne

 

Le 24 août 1370, vers neuf heures du matin, l’évêque et les consuls de la Cité abandonnent l’Angleterre et jurent fidélité au roi de France, devant le maréchal de Sancerre, son représentant – accueilli ensuite par les habitants et des manifestations d’allégresse. On crie « Montjoie et Saint-Denis » du haut du portail et des murs au passage de la bannière royale. Quelques chevaliers et quatre-vingt hommes d’armes s’installent à demeure. Le Château est alors encore fidèle aux Anglais. Un mois plus tard, le prince de Galles attaque la Cité. Le célèbre chroniqueur Jean Froissart a fait la relation vive du sac de la ville, avec toutefois quelque exagération : le prince de Galles, nous dit-il, « fut très courroucé […] Quand la plus grande partie de ses gens fut arrivée, on compta 1 200 lances, chevaliers et écuyers, 1 000 archers et 3 000 hommes de pied […] Avec le prince étaient ses deux frères, le duc de Lancastre, le comte de Cambridge et le comte de Pembroke qu’on appelait aussi leur frère […] Pendant près d’un mois, le prince de Galles assiégea la Cité de Limoges [puis, les mineurs firent leur œuvre et les Anglais entrèrent dans la ville] tout prêts à mal faire et courir la ville pour tuer hommes, femmes et enfants comme on leur avait commandé. Là, il y eut grand-pitié ; car hommes, femmes et enfants se jetaient à genoux devant le prince et criaient : « Grâce, noble sire, grâce !… » Mais il était si enflammé d’ardeur qu’il n’entendait pas, que personne n’était écouté, mais tous mis à l’épée, quand on les trouvait et rencontrait, ceux qui n’étaient pas coupables ; et je ne sais comment il n’avait pas pitié de ces pauvres gens qui n’étaient pas capables de trahison […] Il n’est si dur cœur se trouvant alors à Limoges et qui se souvînt de Dieu, qui ne pleurât tendrement de la grande infortune qui y était, car plus de 3 000 personnes, hommes, femmes et enfants furent tués et décapités pendant cette journée. Dieu en ait les âmes, car ils furent bien martyrs ! […] toute la Cité de Limoges fut parcourue, pillée et dévastée sans délai, puis brûlée entièrement et mise à destruction ; et puis repartirent les Anglais en emmenant leur butin et leurs prisonniers. »

Pour sa part, La Chronique de Saint-Martial évoque la mise à mort de 3 00 habitants, ce qui semble plus plausible. Les habitants du Château apportèrent tant bien que mal leur aide à ceux de la Cité, qui étaient parfois leurs parents ou amis et en 1378, un concile réuni à Paris accorda 40 jours d’indulgence à qui ferait des dons pour restaurer la cathédrale. La Cité ruinée servit un temps de repaire à des bandes de brigands, avant que les habitants du Château y mettent bon ordre.

Michel de Montaigne ouvre ses Essais par un épisode du sac qu’il tire de Froissart. Celui où Edouard, prince de Galles, « aperçut trois gentilshommes français qui, avec une hardiesse incroyable – écrit le penseur –, soutenaient seuls l’assaut de son armée victorieuse. La vue et la considération d’un courage aussi remarquable émoussa d’abord la pointe de sa colère, et il commença par ces trois-là à faire miséricorde à tous les autres habitants de la ville. » Le philosophe prend ce prétexte (et d’autres) pour réfléchir à propos du fait que « par divers moyens on arrive à pareille fin ».

01 Déc

Limoges au Moyen Âge: Une bourgeoisie active dans la lutte pour les libertés urbaines

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Jean Fayen, Totius Lemovici et confinium provinciarum […] novissima et fidissima descriptio, Tours, Maurice Bouguereau, 1594, Carte originale publiée par Bouguereau dans Le Theatre francois

BNF, Cartes et Plans, Ge D 15 016

 

Face à la Cité dont sont maîtres les évêques, le Château profite du rayonnement de l’abbaye et de l’essor du commerce. Surtout, ses bourgeois – burgenses ou homines castrum lemovicum – manœuvrent fort habilement et avec âpreté pour conquérir de nouveaux droits, profitant notamment des rivalités entre le vicomte de Limoges, Adémar V, qui conteste l’autorité anglaise, alors que le duché d’Aquitaine est passé sous le contrôle de l’Angleterre suite au mariage d’Aliénor avec Henri II Plantagenêt. En 1171 (?), d’après Geoffroy de Vigeois, le jeune Richard Cœur de Lion, nouveau duc d’Aquitaine, après une entrée processionnelle devant la foule en liesse, où il est accompagné par sa mère, reçoit à la cathédrale (« église matrice du Limousin ») la bénédiction de l’évêque de Limoges, une belle tunique de soie et une relique précieuse mais sans doute apparue pour « la cause » : l’anneau de sainte Valérie, signe d’une union mystique entre le prince et la Cité, le culte de la sainte ayant été redynamisé depuis une dizaine d’années. Suivent diverses festivités : tournois et banquets. L’Eglise limougeaude légitimant ainsi la Cité comme le lieu du couronnement ducal – Reims étant celui du sacre royal. Mais, progressivement, l’opposition entre le duc et les Limousins grandit et le Château se retrouve au cœur des affrontements. En 1183, Henri II en fait raser l’enceinte et démantèle le pont Saint-Martial pour châtier les habitants indociles. En 1199, faisant face à une coalition entre Philippe-Auguste, le comte d’Angoulême et le vicomte de Limoges, Richard Cœur de Lion est mortellement blessé (vraisemblablement par Pierre Basile) d’un carreau d’arbalète à Châlus-Chabrol, ce qui inspira nombre de chroniqueurs médiévaux puis Walter Scott dans Ivanhoé. Il rend son dernier souffle dans les bras de sa mère Aliénor.

Malgré les désagréments, les bourgeois de Limoges – dont le vicomte a besoin pour assurer la défense de ses positions – se voient reconnaître des droits politiques par celui-ci et par l’abbé. De 1212 à 1260, ils établissent progressivement leurs coutumes, fixent l’organisation de leur institution consulaire – avec l’élection annuelle de huit (puis douze) consuls élus par les quartiers de la ville, assistés par le Conseil des Prud’hommes de l’Hôpital. Les consuls ont pour attributions la possession et l’entretien coûteux de l’enceinte et du guet, celui de la voierie, des aqueducs, des fontaines et des égouts, de la police, le contrôle des activités commerciales. Ils mettent aussi progressivement la main sur la justice, au détriment des seigneurs locaux. Malgré le soutien du roi d’Angleterre Henri III Plantagenêt qui confirme leurs franchises, les consuls se retrouvent face à l’hostilité vicomtale qui dégénère en une guerre – dite de la Vicomté – qui dure longtemps, de 1260 à 1276, alternant les combats et les trêves, les appels au roi de France ou au Parlement. Celle-ci ravage et épuise la commune et ses alentours (les vendangeurs se joignent aux bourgeois car leurs vignes subissent des dégâts). Parmi les victimes, on compte des femmes, des enfants, des clercs ; les vicomtins – dont le siège est à Aixe – se battent à cheval, les bourgeois à pied, parfois au son de tambours et trompettes : c’est un conflit violent. Après la mort du vicomte Guy VI, c’est sa veuve Marguerite de Bourgogne qui poursuit l’affrontement, aidée par Gérard de Maumont, détesté par les bourgeois, conseiller de Philippe III, futur ambassadeur puis chapelain du pape, qui reçut le château de Châlus-Chabrol pour services rendus avant d’acquérir celui de Châlucet haut. En 1276, alors que la commune est épuisée, une sentence, confirmée un an plus tard par le roi de France Philippe III, prive les consuls et les bourgeois de nombre de leurs droits au profit de la vicomtesse.

Il existe également un consulat dans la Cité de l’évêque, que l’on connaît mal, faute de sources. J’ai déjà montré qu’en 1307, un contrat de pariage fut signé entre le roi de France Philippe IV le Bel et l’évêque Raynaud de La Porte, à l’occasion d’un conflit entre les consuls de la Cité et ceux de Saint-Léonard-de-Noblat et l’évêque : celui-ci prive les bourgeois de tout droit sur la justice des villes, mais permet au souverain d’en récupérer la moitié et de faire habilement progresser son influence.

C’est la guerre de Cent Ans qui permet finalement aux consuls de Limoges de faire à nouveau reconnaître leurs pouvoirs, par Edouard III d’Angleterre, d’abord – suite au Traité de Brétigny qui place Limoges sous souveraineté anglaise en 1365 –  puis, suite à leur ralliement, par Charles V de France en 1371. Ils redeviennent ainsi les maîtres de leur ville, jusqu’au règne de Louis XI qui l’amoindrira au profit de la Couronne et de ses officiers. Les charges consulaires se transmettent de génération en génération, comme la richesse économique ; en sont écartés le peuple et les bourgeois modestes.

 

23 Nov

L’abbaye Saint-Martial (3)

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Limoges fut aussi un centre majeur de création musicale, les moines entreprenant dès le début du Xème siècle des recherches à propos de l’office liturgique, y intercalant des passages n’en faisant pas partie, d’abord des vocalises, agrémentées ensuite de paroles, puis des tropes, de véritables pièces polyphoniques chantées, composant aussi des séquences (textes rimés) et contribuant aux débuts de l’organum. Les œuvres dites de l’Ecole de Saint-Martial sont contemporaines de l’apogée de l’architecture romane. Au XIème siècle y fut composé le Sponsus, drame liturgique bilingue en occitan et en latin, mettant en scène la parabole biblique des vierges folles et vierges sages (Matthieu, XXV, 1-13), considéré comme la première œuvre dramatique rédigée en occitan mais aussi comme l’ancêtre de nos opéras et oratorios classiques. C’est du mot trope que vient celui de troubadour et il n’est pas anodin que l’on compte nombre de Limousins parmi les plus grands troubadours. Des liens existèrent entre les moines musiciens de Limoges et les poètes profanes inventeurs de la fin’amor. Le premier troubadour connu, Guillaume IX, est duc d’Aquitaine, c’est le grand-père d’Aliénor, elle-même élevée dans l’amour de la littérature et de la musique, amie et mécène des troubadours, épouse d’Henri II Plantagenêt, et l’on a dit les connexions qui existaient entre ces familles et Limoges.

Il y eut même du théâtre puisque l’on a mention, en mai 1290 et juin 1302 au moins de représentations de miracles dans le cimetière de Saint-Martial, près de la croix en pierre – les auteurs étant cadurciens.

On doit donc envisager l’abbaye Saint-Martial de Limoges et ses parages comme un centre culturel majeur de l’Europe occidentale médiévale, imaginer ses diverses activités créatrices, mais aussi les rencontres, les recherches, les disputes, des différents artistes et artisans, qu’ils soient religieux ou laïcs : copistes, enlumineurs, orfèvres, émailleurs, sculpteurs, moines musiciens et troubadours. Ce lieu se doublait bien sur d’une école, où l’on apprenait certes à lire et à écrire, mais également à chanter.

 

13 Nov

La gare de Limoges-Bénédictins parmi les plus belles du monde…

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(c) L. Bourdelas

Le magazine Vanity fair vient de classer la gare de Limoges-Bénédictins comme l’une des plus belles du monde.

Grâce à la mobilisation des élus locaux, la Compagnie ferroviaire privée du Paris-Orléans est chargée de l’exploitation de la ligne reliant Limoges à la capitale. En 1856, le premier service voyageurs est ouvert entre la ville et Argenton-sur-Creuse. Deux ans après, la première gare en dur est achevée, œuvre de Pierre Louis Renaud – deux tours carrées flanquent le bâtiment central en pierre, orné de sculptures. L’emplacement choisi pour la nouvelle infrastructure est celui occupé par la Maison-Dieu (une léproserie) jouxtant un ancien monastère bénédictin. Non loin, l’ancien Champ de mars occupé par le 9e Régiment de Chasseurs, transformé par la suite en champ de foire et lieu d’expositions diverses, se mue en Champ de Juillet (en hommage aux Trois Glorieuses) en octobre 1831. En 1858, le paysagiste Eugène Bühler est chargé de le réaménager complètement afin de permettre la création d’une promenade publique – le quartier évolue encore dans les années qui suivent. De la gare d’Orléans – tel qu’on l’appelle alors – jusqu’à Paris, il faut compter douze heures de trajet. De plus en plus fréquentée, le trafic s’intensifiant, la gare est agrandie en 1891 et divers aménagements réalisés jusqu’au début du XXème siècle.

La décision de création de la ligne Limoges – Angoulême fut décidée en 1845, mais le lancement des études n’eut lieu qu’en 1853. Le premier train arriva en gare des Charentes (dans le faubourg Montjovis) le 26 avril 1875, et la gare fut reliée à la gare des Bénédictins en 1894. La Compagnie des Charentes y avait installé dépôt de locomotives et gare à marchandises.

Dès 1908, le ministre des Travaux Publics, Louis Barthou, juge la gare existante indigne d’une ville comme Limoges et juste après l’armistice de 1918, la ville de Limoges et la Compagnie du Paris-Orléans signent l’accord de construction d’une nouvelle gare, en surélévation au-dessus des voies, faite de béton, d’acier et de calcaire, confiée à l’architecte Roger Gonthier (1884-1978), associé à l’ingénieur-en-chef Jullien. Les travaux, financés par la municipalité, le conseil général et la Compagnie du Paris-Orléans, complétés par le réaménagement du Champ de Juillet, durent de 1924 à 1929 – elle est inaugurée le 2 juillet, après avoir essuyé bien des critiques. Son campanile haut de 57 mètres surplombe la ville (et lui donne l’heure avec ses quatre horloges aux chiffres romains) ; les vitraux de Francis Chigot (1879-1960), décorés de châtaignes, de feuilles de chênes et de glands, la parent et éclairent un hall de près de 4 000 m2 ; la coupole de 26 mètres de haut (surmontée par un magnifique dôme) lui confère un aspect de cathédrale industrielle vouée aux transports modernes ; enfin, diverses statues d’Henri-Frédéric Varenne (1860-1933) y célèbrent les provinces desservies par la Compagnie (Limousin, Bretagne, Touraine et Gascogne), l’émail, la porcelaine, l’agriculture, et le commerce. Si certains virent dans la gare, au moment de son inauguration, avec quelque exagération, un « bloc de saindoux que les charcutiers exposent dans les vitrines à Noël », Limoges-Bénédictins est devenue emblématique de la ville, avec ses cuivres vert-de-grisés et les Limougeauds y sont attachés, à tel point que lors de l’incendie de 1998, beaucoup vinrent sur place. L’auteur de ces lignes – qui a financé ses études en étant contrôleur à la S.N.C.F. – n’est pas loin de penser que c’est bien l’une des plus belles gares de France, si ce n’est du monde, en effet ; il en veut pour preuve que Chanel l’a choisie en 2009 pour servir de décor à la publicité pour son célèbre N° 5, avec la comédienne Audrey Tautou. Auparavant, les jeunes cheminots cégétistes de mai 68 avaient orné le campanile d’un drapeau rouge de 5 x 4 mètres, et l’image était devenue le symbole des événements dans la ville.

06 Nov

La foire du livre de nos voisins brivistes…

DanieleSallenave

Daniele Sallenave, présidente de la 34ème édition

Echanges avec mon ami Jérôme Leroy, notamment publié par la prestigieuse Série Noire de Gallimard, et avec la grande historienne Mona Ozouf… Non, cette année, je ne pourrai pas les rencontrer: je ne serai pas à Brive mais à… Paris. Je croiserai donc le fameux « Train du livre » qui conduit les auteurs vers « Cholesterol City », pour reprendre l’expression d’Erik Orsenna – si mes informations sont exactes. Si je fais une entorse sur ce blog consacré à l’histoire limougeaude, c’est parce que cette « foire du livre » (attention! L’éditeur René Rogerie évoquait la Fête des ânes à propos de ce type de manifestation!) est bien entrée dans l’histoire, celle du « riant portail du Midi ».

J’aurais bien aimé m’entretenir avec Mona Ozouf, car elle est lauréate 2015 du Prix de la langue française qui récompense une personnalité du monde littéraire, artistique ou scientifique dont l’oeuvre a contribué de façon importante à illustrer la qualité et la beauté de la langue française. Il est doté de 10.000 € par la Ville de Brive. Le jury est composé d’Académiciens français, d’Académiciens Goncourt, d’écrivains et de journalistes. C’est un prix largement mérité par l’historienne dont la lecture provoque toujours un intense plaisir littéraire et intellectuel. Je vous conseille particulièrement sa Composition française. Une autre dimension donc que certains autres invité(e)s, comme Christine Angot, dont on se souvient qu’en 2008, elle avait livré le récit sans intérêt littéraire de sa rencontre avec Doc Gynéco (un rappeur oublié) justement à la Foire de Brive. Comme quoi, cette Foire du livre de Brive, c’est un peu La Samaritaine: on y trouve de tout! C’est sans doute ce qui fait son succès, chaque début de septembre.

Elle fut créée en 1973 et son existence est intimement lié à « L’Ecole de Brive », dont le romancier Jacques Peuchmaurd fut le parrain: « Moi, plutôt que groupe, plutôt qu’école, je dis bande… Un groupe uni par l’amitié, qui fait leur force, et elle est considérable… A l’origine, il y a donc un pays, la Corrèze, et une ville, Brive. Des paysans et des citadins… mais Creusois ou Corréziens c’est pareil: nous sommes tous des Limousins, de la nation gauloise des Lémovices – des pas commodes, selon César. » En 73, donc, c’est la rencontre entre lui, Michel Peyramaure et Claude Michelet, une équipe à laquelle vient se joindre un peu plus tard Denis Tillinac, puis Christian Signol et Gilbert Bordes. Peuchmaurd précisa la philosophie de sa bande: « … on festoie: on boit, on rit, on déconne (nous sommes très doués). On n’est plus seul! » La suite, on la connaît: c’est un immense succès commercial. » En 1998, le facétieux Pierre Marcelle ironisait dans Libération: « Solidement implantés dans le paysage socioculturel de Jacques Chirac et de Patrick Sébastien, ils sont la FNSEA d’une industrie agriculturelle que les Goncourt viennent désormais honorer chaque premier dimanche de novembre, à la veille de la remise de leur propre trophée. Les sous-préfets des lettres parisiennes applaudissant à la remise du Grand prix littéraire de la Corne d’or limousine, c’est beau comme la scènes des comices dans Madame Bovary… ». S. Coyault-Dublanchet notant par ailleurs: « Quant à Pierre Michon, Pierre Bergounioux ou Richard Millet, en leur province même – le Limousin – ils tiennent à afficher leur distance à l’égard de la très locale « Ecole de Brive ». Il n’empêche, on a déjà croisé l’ami Bergounioux à la Foire du Brive, éprouvant beaucoup de plaisir à écouter magnifiquement disserter ce grand écrivain corrézien – l’un des plus grands écrivains français.

Le temps sera clément, cette année encore, pour aller se presser à la foule dans les allées de la Foire, mais aussi se prélasser sur une terrasse. Ne pas oublier d’aller faire un petit tour à la librairie de livres anciens Livresse de Frédérick Bazin, 14 bis rue Elie Breuil, qui accueillera Vénus Khoury-Ghata, l’une des grands poètes de notre temps, dont l’écriture est illuminée par son Liban natal, souvenirs heureux, teintés de désespoir et de chagrin, la Guerre et la Mort étant passés par là… Connue  et reconnue pour son travail romanesque, elle se considère avant tout comme poète. Diane de Bournazel sera également présente. Ce sera samedi 7 novembre 2015, à partir de 17h.

29 Oct

Le lycée Gay-Lussac dans les années 1960

Gay-Lussac (lycée) 001-4 - façade Georges-Périn - Photothèque P. Colmar

Gay-Lussac (lycée) 002-2 - façade Wilson (22 - Cigogne) - Photothèque P. Colmar

Le 14 novembre 2015, c’est le banquet de l’association des anciens élèves du lycée Gay-Lussac… L’occasion, grâce à ces deux photographies issues de la photothèque de Paul Colmar (publiées dans Limoges années 1950 1960 1970) de redécouvrir le vénérable établissement limougeaud tel qu’il était dans les années 1960… On notera la présence de la deudeuche, des scooters et vélomoteurs… A noter qu’il y avait alors un collège, également, et que le collège Donzelot avait d’abord été conçu comme une annexe du lycée.

24 Oct

L’abbaye Saint-Martial (2)

Au XIIIème siècle, l’abbaye est un « chantier permanent », que l’on construit, aménage, embellit au fil du temps (elle est même un jalon essentiel dans la diffusion des formes gothiques en direction du Midi de la France). Des artisans y travaillent régulièrement : maîtres d’œuvre ; en amont du chantier : on travaille dans les carrières, les forêts, on transporte ; sur le chantier même : terrassiers, tailleurs de pierre, maçons, sculpteurs et imagiers (ainsi les voûtes des travées occidentales sont-elles décorées de peintures la deuxième moitié du XIème siècle), charpentiers, plâtriers, couvreurs et plombiers, forgerons et serruriers, verriers, et tous les métiers « annexes » du chantier. Les pèlerins affluent en grand nombre vers ce lieu spirituel qui abrite plusieurs confréries ; c’est donc un endroit très vivant. Selon le Codex Calixtinius, Limoges se situe sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle qui traverse Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, Saint-Léonard en Limousin et la ville de Périgueux. La ville est sur la Via Lemovicensis, et l’on imagine sans peine tous les voyageurs qui la traversaient, devisant, témoignant de ce qu’ils avaient vu en route, chantant, avec leur besace et leur bourdon, vêtus de leur cotte, surcot (plus tard remplacé par la pèlerine), chaperon et chapeau, munis de la fameuse coquille à qui l’on attribuait parfois des pouvoirs miraculeux.

La vie liturgique est rythmée par le son des cloches : aux grandes fêtes, comme celle des Rameaux, trois cloches résonnaient en même temps à Saint-Martial. Elles accompagnaient aussi les évènements publics ou l’arrivée des personnalités, comme Jacques, roi de Majorque, en 1307.

L’abbatiale romane du Sauveur mesure 100 m de long – son plan caractéristique avec un déambulatoire à chapelles rayonnantes la rattache au groupe des églises de pèlerinage; sa nef compte dix travées ; le clocher superpose des étages octogonaux à des étages carrés. Il y a la crypte ; l’église Saint-Pierre-du-Sépulcre ; la chapelle Saint-Benoît ; divers autres bâtiments comme le réfectoire et le cloître aux baies vitrées rayonnantes. Le scriptorium de l’abbaye est particulièrement réputé. Le chroniqueur Adémar de Chabannes, originaire du Limousin et moine de Saint-Cybard d’Angoulême, y fait plusieurs séjours. Il est un ardent promoteur de l’apostolicité de saint Martial à travers la Vie de saint Martial qu’il rédige dans les années 1028-1029. Autre moine formé à Saint-Martial, Geoffroy de Vigeois, abbé de Vigeois de 1170 à 1184, rédige également une Chronique. La bibliothèque de l’abbaye, riche de nombreux manuscrits, parmi lesquels des documents nécrologiques, martyrologes, antiphonaires, les manuscrits de Bernard Ithier et les livres du chapitre, a été dispersée à partir de l’Ancien Régime (on les trouve aujourd’hui pour la plupart à la Bnf). L’atelier d’enluminure est particulièrement actif et créatif, inspiré, par exemple, par les ivoires. A Limoges, on qualifie de « bibliothécaire » l’officier ayant la charge des livres, ce qui indique un important fonds d’ouvrages (le second, après Cluny) : près de 450 volumes au début du XIIIème siècle. Parmi eux, la superbe Bible de Saint-Martial, signée Bonebertus, avec ses beaux dessins colorés (orange et jaune, brun, bleu foncé et vert très subtilement traité), et ses motifs animaux ou végétaux, qui illustre selon Danielle Gaborit-Chopin la transition entre l’art carolingien et l’art roman. Dans le Tropaire-prosier de Saint-Martial, également très délicatement coloré, on se plaît à découvrir une composition de couleurs vives où Martial (cheveux blonds et yeux ronds) apparaît en « maître des animaux », encadré par deux grands oiseaux au corps arrondi lui agrippant chaque épaule de leur long bec, tandis que lui, vêtu d’une tunique et auréolé, les saisit chacun par une serre. Ces enluminures ont à leur tour inspiré les sculpteurs limousins, notamment ceux des chapiteaux de l’abbatiale du Sauveur.

A l’abbaye ou dans ses parages se trouvent des ateliers d’orfèvrerie, qui produisent un grand nombre d’objets liturgiques (châsses, coffrets, statues, croix…) et d’émaillerie champlevée sur cuivre, où se développe l’Opus lemovicense ou Œuvre de Limoges, bien étudiée par ailleurs. L’hypothèse a été émise que la piété particulière des Limousins pour de nombreux saints locaux et leur goût pour les reliques auraient d’abord nourri ces créations émaillées, entraînant par la suite – grâce à leur virtuosité de réalisation et leur coût somme toute raisonnable – une demande élargie, d’autant plus que la ville était dans une situation de carrefour, souvent visitée par les princes, notamment Plantagenêt, généreux commanditaires. Les émaux de Limoges s’exportèrent à travers toute la Chrétienté, jusqu’à Rome sous le pontificat d’Innocent III. L’historien des arts décoratifs Jean-Marc Ferrer a souligné « la simplicité de l’illustration limousine, compréhensible même par un public populaire » ; il parle même des « délices colorés du martyre » lorsqu’il évoque la châsse de Saint-Etienne, à Gimel. L’art de l’émail limousin a évolué au fil des temps romans puis gothiques, apprivoisant progressivement les techniques de la sculpture et du relief. Sans doute les châsses sont-elles les objets qui illustrent ou évoquent le mieux la créativité des émailleurs de Limoges : au gré de nos propres goûts, on apprécie des mouvements et des attitudes, la beauté de palmettes-fleurs, la couleur bleu foncé de la tunique d’un Christ en majesté…

19 Oct

La disparition de Jean-Marie Masse

J.M. Masse

Après avoir été un pôle majeur de la musique médiévale, Limoges est devenue, à partir de la fin des années 1940, l’une des villes européennes qui comptent pour le jazz. En dehors de Jean Marcland, on peut écouter, dans les années 1930, l’orchestre Marcel’s jazz de Marcel Lalue, ou celui de Christian Beaubrun qui propose diverses animations jazz : bals (notamment à la préfecture), mariages ou arbres de Noël. Progressivement, les jeunes s’intéressent à ce genre de musique, également diffusée à la radio. Ray Ventura se produit plusieurs fois à Limoges, devant 2000 personnes en 1938 ; Josephine Baker vient en 1934 et en 1938.

Jean-Marie Masse, jeune homme né en 1921, qui baigne dans une atmosphère artistique et musicale, qui expose ses toiles pour la première fois à 18 ans, découvre le jazz. Il achète des disques chez Lagueny boulevard Carnot et, dès avant la guerre, entre en relation avec Hugues Panassié, grand gourou du Hot Club de France. Le conflit mondial marque d’abord un coup d’arrêt mais, dès 1941, c’est la reprise des concerts dans les brasseries, les cafés, les restaurants, sous réserve d’autorisation préfectorale. Les musiciens doivent être en tenue sombre, le jazz est « sous surveillance ». En 1943, il est officiellement interdit, mais on continue à en jouer en francisant les titres. Les zazous qui osent se promener en ville sont critiqués par L’Appel du Centre, journal collaborationniste. Pourtant, dès 1941, Jean-Marie Masse donne des conférences-auditions au Théâtre Berlioz place de la République, devant un public nombreux, grâce à Jean Fouquet, président de l’Office de lectures théâtrales, qui y organisait des conférences sur de multiples sujets. A l’occasion de la troisième prestation de Masse, de jeunes extrémistes firent une échauffourée en lançant des insultes contre les Juifs, les Noirs et le jazz, « musique de pourris ». En 1943, Jean-Marie Masse expose à la galerie Magadoux, avant de rejoindre le S.T.O. puis de s’en évader. Il revient à Limoges avec un déguisement pour une jam-session ! Puis il rejoint Panassié à Montauban.

Pendant l’Occupation, des Manouches installés dans des caravanes et des roulottes au Champ Dorat ou dans l’actuelle avenue Jean Gagnant jouent du jazz. Parmi eux : les Ortica, les Villerstein et quelques Reinhardt. Certains jeunes limougeauds viennent les écouter, les rencontrer, apprendre. Parmi eux : Robert (Bob) Aubert, qui partit à Paris ou Raymond Beau, artiste be bop dans la capitale dans les années 1950. A la Libération, l’orchestre de Bob Dixon anime le bal de Limoges avec ses treize musiciens. En mai 45, Hugues Panassié donne à son tour une conférence au Théâtre Berlioz. Le jazz retrouve droit de cité, au Café Riche, au Central, au Faisan, avec l’orchestre Jazz sans nom, lors de bals nocturnes. Parmi les musiciens de ce style de musique à l’époque : Georges Suchot (futur commerçant d’instruments) à la guitare, Lucien Dufour, Elie Labesse au saxo, Daniel Faure à la clarinette, Jean-Pierre Bruneau et Raymond Thomas au piano. D’autres orchestres existent, celui d’Alex Cosaï et son quintette, de Camille Lorotte, qui joue au Lion d’Or, l’orchestre Carenzi, avec lequel joue Joseph Reinhardt en 1946, celui encore de Pierre Guyot. La famille Christophe ouvre un magasin de disques et de partitions en 1948. Victor Ronzeau ouvre quant à lui un atelier d’instruments de jazz rue du Balcon. Limoges devient donc un haut-lieu du jazz en France.

A partir de la Libération, Jean-Marie Masse – qui s’est mis à la batterie et devient professionnel – anime chez lui des réunions consacrées à ce style musical avec des jeunes, des lycéens de Gay-Lussac, des étudiants. Trente années plus tard, collégien puis lycéen, j’ai moi-même assisté à ces réunions où l’on écoutait religieusement les disques passés par Masse, barbe et crinière blanches, pas très grand mais imposant par sa belle voix, vêtu de costumes en velours : les plus avertis y allaient de leurs commentaires très érudits ; comme beaucoup fumaient, notamment la pipe, il fallait régulièrement aérer en ouvrant les fenêtres sur la rue François Chénieux plongée dans la nuit, sous peine de suffoquer. Des piles de disques vinyles tapissaient les murs. En janvier 1948, on accueille à la gare des Bénédictins (cela va devenir une tradition) Rex Stewart, soliste de Duke Ellington, salle Berlioz, place de la République, à guichets fermés. Le 26 du même mois, c’est la création du Hot Club de Limoges et des concerts sont régulièrement organisés dans des lieux variés : Don Byas, Bill Coleman, Buck Clayton ou bien encore Willie Smith « le Lion ». Masse loge les musiciens à domicile. Dès lors, le Hot Club ne cessa pas d’organiser de fabuleux concerts : 1200 entrées en 1971-72, 4250 en 1976-77, plus de 5000 en 1981-82 – tout en demeurant indépendant, fonctionnant sans autres subventions que la mise à disposition des salles municipales, et défendant « une certaine idée du jazz » (disons historique).

Les centres culturels municipaux ont toujours accueilli des concerts de jazz et de blues. Depuis 2006 a lieu le très ouvert festival Eclats d’Email, animé par toute une équipe et dirigé par Jean-Michel Leygonie, qui permet de découvrir dans diverses salles d’excellents musiciens limousins, français et internationaux. Durant toute la manifestation, des « Jazz clubs » permettent aux musiciens de se rencontrer pour faire des bœufs, des rencontres et des expositions complétant le dispositif.

Jean-Marie Masse a rejoint le paradis des jazzmen – il y a du beau monde! – un jour d’octobre 2015. Nul doute que la municipalité donnera son nom à une rue ou un lieu de Limoges, dont il a fait l’une des capitales européennes du jazz…

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