12 Oct

Interview d’Alain Dodier à l’occasion de la sortie du 23e album de la série Jérôme K. Jérôme Bloche, « Post Mortem », et de sa venue à la 25e Heure du livre au Mans

Dodier – D.R.

30 ans d’aventures, 23 albums, des centaines de planches, des milliers de cases et un héros qui crève la page, à la fois unique et ordinaire, un anti-héros répondant au doux nom de Jérôme K. Jérôme Bloche, détective privé de son état, un look à la Bogart avec imper et chapeau mou, un solex pour les longs trajets et des intrigues à lire le soir bien au chaud sous la couette… Aux manettes, quelqu’un qui lui ressemble, Alain Dodier, l’un des piliers de la bande dessinée franco-belge, un auteur discret qui aime son personnage, son métier, les gens. Rencontre…

Bonjour Alain Dodier. Bon, autant vous le dire tout de suite, vous êtes un de mes auteurs préférés. Si si ! Comme pour des milliers, voire des millions de personnes, donc rien d’original. Passons…. Tout de même à ce sujet, quelles relations entretenez-vous avec vos lecteurs ? Les avez-vous vus grandir, vieillir, se renouveler, se reproduire ? Personnellement, ça me fait drôle de voir ma fille de 7 ans se jeter sur vos albums aujourd’hui…

A.D. Merci. Je ne suis jamais aussi heureux que lorsque j’apprends que des enfants lisent mes Bd. Alors, être lu par des enfants ET des adultes, là c’est le top !.

23 albums, 30 ans d’aventures. N’avez-vous jamais eu envie de prendre la fuite, de tout faire exploser, de partir pour des îles lointaines, de lancer un western ? Ou une série de science fiction ?

A.D. Je préfère laisser le western ou la science fiction à plus compétent que moi . Mon

domaine, c’est le quotidien et je trouve qu’il y a suffisamment à faire puisque, par définition, le quotidien change tous les jours.

Rassurez-nous, il y a quand même des changements en 30 ans d’aventure ?
A.D. L’avantage d’une série, c’est qu’elle permet d’installer des personnages sur la longueur et de les étoffer petit à petit.

Et d’un point de vue graphique ?
A.D. Il y a évolution, c’est certain . Mais attention de ne pas confondre évolution et progrès : ce qu’on gagne d’un côté ( trait plus maitrisé, meilleure lisibilité ) on le perd de l’autre ( perte de spontanéité, encrage moins “généreux” ). Mais tout ceci se passe à l’insu de l’auteur. De la même façon qu’on ne sent pas vieillir.

Sincèrement, pensiez-vous que votre personnage irait aussi loin ?

A.D. Je ne me suis jamais posé ce genre de question : un pas devant l’autre, c’est l’idéal pour avancer.

crayonné © Dodier

J’ai l’impression que pour nous lecteurs, il y a quelques chose de rassurant dans cette « stabilité » ? Un espèce de cocooning scénaristique ? Un peu comme si on était en famille. Et pour vous ?

A.D. Idem pour moi. J’espère faire le genre de bouquin qu’on a envie de retrouver le soir, sur sa table de chevet, au moment du coucher.

Jérôme K Jérôme Bloche est un détective privé mais un détective privé un peu spécial, un détective de quartier, de proximité. Comme France 3 est une télévision de proximité ! Et vous qui vous définissez souvent comme l’alter ego de votre personnage, seriez-vous aussi un auteur de quartier, dans le sens humain, proche du quotidien, des gens ?
A.D. C’est vrai que j’aime la vie de quartier, le plaisir d’échanger quelques mots avec les voisins dans le hall de l’immeuble, de rencontrer des gens en faisant mon marché. Peut-être tout simplement parce que je suis un gens, moi aussi.

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lire la chronique de l’album Post Mortem ici

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On parlait plus haut de « stabilité ». Pourtant, à chaque nouvelle aventure, vous parvenez à vous renouveler et à nous surprendre. Comment fait-on pour trouver de nouvelles idées, de nouvelles intrigues ?
A.D. Trouver une nouvelle idée de scénario me demande beaucoup de temps et d’efforts . Ca ne vient pas tout seul, malheureusement . Mais quel bonheur quand, après 2-3 mois de recherche obstinée, l’idée finit par tomber, lumineuse, évidente, simple !

Post Mortem est le 23e album de la série. Il y a une intrigue policière forte mis on y parle aussi de famille, de culpabilité, de maladie, de solidarité. Des thèmes graves abordés avec légèreté. C’est ça aussi la marque JKJ Bloche ?

crayonné © Dodier

A.D. Je ne décide pas de traiter à priori d’un thème, mais quand l’idée se fait jour, comme par magie un thème se dégage. Ce qui permet de donner une orientation à l’histoire ! Mais le but premier est de distraire le lecteur.

Est-ce que le Fauve d’Angoulême obtenu en 2010 a changé quelque chose dans votre vie et dans celle de votre personnage ?

A.D. Un prix comme celui-là a quelque chose de rassurant pour un auteur : le sentiment que sa grammaire est comprise et partagée. Idem pour les séances de dédicaces, dans la rencontre avec les lecteurs.

Quel a été votre premier coup de cœur BD et quel a été son influence sur votre travail ?
A.D. Franquin, Uderzo, Morris, Tillieux, Herman, Tibet, De La Fuente, Jiji, Peyo, Jijé, Mézières… Je peux en citer des dizaines et des dizaines d’autres ! Tous les auteurs BD des années 50, 60 et 70 m’ont apporté quelque chose, à commencer par le bonheur de les lire.

Post Mortem © Dodier/Dupuis

Vous sentez-vous plus dessinateur que scénariste ou l’inverse ?
A.D. je me sens plus dessinateur. Je suis un dessinateur qui adore faire ses scénarios.

.Jérome K Jérome Bloche : est-ce vraiment que du bonheur ?

A.D. YES !

.Quels sont vos projets ?

A.D. Faire le 24ème Jérôme dont le scénario est déjà prêt. Il ne me reste qu’à le dialoguer pour, enfin, recommencer à dessiner.

Merci beaucoup Alain Dodier

Interview réalisée par mail le 11 octobre 2012 par Eric Guillaud. © toutes illustrations Alain Dodier – Dupuis

06 Oct

En exclusivité, l’interview de l’Argentin Jorge González pour son album « Chère Patagonie »

Argentin d’origine, espagnol d’adoption, Jorge González s’est fait connaître en France avec « Bandonéon » paru chez Dupuis il y a deux ans. Il revient avec « Chère Patagonie », un ouvrage de 280 pages d’une densité dramatique et d’une richesse graphique tout à fait exceptionnelles. Rencontre…

Jorge González (D.R.)


« Bandonéon » il y a deux ans, « Chère Patagonie » aujourd’hui, vos deux derniers livres publiés en France parlent de votre pays d’origine, l’Argentine, et de son histoire. Votre travail ne serait-il pas guidé par une certaine forme de nostalgie, de mélancolie ?

Jorge González. Il m’est impossible de ne pas ressentir, de ne pas réfléchir au lieu que j’ai quitté, à la vie que je ne vivrai jamais, du moins au quotidien. Résider dans un autre pays m’a, bien sûr, placé dans le rôle du spectateur vis-à-vis de mes racines et des racines des miens, et soudain je me suis vu fouiller là-dedans, à questionner mes vides. C’est un fantôme qui m’accompagne quotidiennement, la vie semble être un « non-lieu » et quand, en plus, tes repères se sont évaporés, tout devient plus complexe. De toute manière, avant d’arriver en Europe, je dirais même depuis mon enfance, j’ai une certaine facilité à fréquenter la mélancolie. Il y a une tristesse permanente qui circule autour des habitants de Buenos Aires et qui reste à jamais en eux.

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Peut-on savoir pourquoi vous vous êtes installé en Espagne ? En quelques mots, pouvez-vous revenir sur votre parcours ?


J.G. Je suis arrivé en Espagne il y a environ 18 ans. J’aimais l’idée de voyager (sans grande intention précise) et, en même temps, j’imaginais, à travers les revues que nous lisions à Buenos Aires, ce qui, une fois à Barcelone et à Madrid (la même langue aidant), serait le mieux pour présenter mes rares pages et essayer de vivre de ce que je croyais être la seule chose que j’avais entre les mains. J’ai mis du temps à trouver l’opportunité, au-delà d’un livre jeunesse que j’ai pu illustrer. Ce fut avec « Hard Story », sur un scénario de Horacio Altuna, que je me suis consacré totalement à la BD. Dès lors, j’ai complété mes projets avec des travaux publicitaires, ceux qui me faisaient vivre. Plus tard, je suis allé à Angoulême et j’ai pu projeter deux albums avec Glénat (« Le Vagabond » et « Hate Jazz »). Des années plus tard, j’ai gagné en Espagne le prix FNAC-Sins Entido avec « Fueye » (en France « Bandonéon »), et c’est à ce moment qu’a commencé ma relation avec Dupuis.

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Vous sentez-vous aujourd’hui plus Espagnol qu’Argentin ? Quel regard portez-vous sur votre pays d’accueil qui vit aujourd’hui une grave crise économique ?

J.G. Où que je vive, je ne cesse de me sentir Argentin, à ceci près, c’est vrai, que l’expérience de vivre dans un lieu qui n’est pas le tien te pousse à t’adapter et à développer d’autres aptitudes. C’est très étrange d’être dans un lieu que tu apprécies pour de nombreuses raisons, mais auquel tu n’appartiens pas. La langue aide à maintenir cette illusion. Au début, tu as l’impression que c’est un pays avec lequel tu as des points communs mais, après quelques mois, tu te découvres dans un monde très différent et dans un contexte européen dont tu sais peu de choses.

Je pense à toutes les crises que j’ai vécues dans mon pays et à toutes celles qu’a vécues l’Amérique latine : l’attitude face aux problèmes et la manière de les résoudre est toujours différente. Quoi qu’il en soit, chaque pays, chaque continent avance selon sa propre inertie. Et je ne crois pas qu’on regarde beaucoup autour pour apprendre, reprendre ou inventer d’autres chemins. L’Espagne doit trouver ses propres outils pour récupérer tout ce qu’elle est en train de perdre, peut-être devra-t-elle se briser, se rompre pour comprendre comment elle est arrivée là où elle en est arrivée.

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On vous présente comme un auteur contemporain incontournable, un virtuose du dessin. Il y a quelques années, on vous comparait à des gens comme Mattoti. Depuis, votre dessin a évolué. Comment qualifiez-vous aujourd’hui votre propre style ? Et de qui vous sentez-vous proche ?

J.G. Mon apprentissage visuel dans la préadolescence a commencé avec José Muñoz, Horacio Altuna, Juan Giménez, Moebius, Mattotti, Jordi Bernet, etc… Ce fut ma première impression, et c’est celle qui persiste en moi aujourd’hui. À la longue, j’ai découvert les précurseurs de cet art comme Herriman, McKay et Frank Robbins, et tout naturellement, je me suis imprégné petit à petit de la nouvelle génération (Ware, De Crecy, Blutch…) et d’autres domaines artistiques. Mon style est lié depuis un moment à ma manière d’être et de faire de « l’autothérapie », en privilégiant les esquisses, le trait le plus spontané et immédiat, et en redonnant du sens à « l’erreur ». Tout ce que nous faisons est autobiographique. Il peut se déguiser de mille manières, mais nous nous y retrouvons toujours tels que nous sommes, avec notre multitude de « moi » : ce qui se voit et ce qui ne se voit pas (les bruits, les odeurs et les atmosphères personnelles qui ne peuvent se décrire ni correspondre à un sens).

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Plus largement, quelles sont vos influences graphiques mais aussi picturales, cinématographiques… ?

J.G. En peinture : Goya, Van Gogh, Hopper, Ensor, Rothko, Turner… Au cinéma : Tarkovsky, Welles, Cassavetes, Fritz Lang, Buñuel, Scorsese, Herzog, Lynch… La photographie est arrivée tardivement entre mes mains : Berenice Abbott, William Klein,

Weegee… Dernièrement, je m’intéresse plus au théâtre, à comprendre les structures narratives et à lire des auteurs qui écrivent des dialogues incroyables comme Manuel Puig, Philip Roth, etc.

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De même, au niveau de l’écriture, quelles sont vos livres de chevet ?

J.G. J’ai beaucoup de mal à me limiter à quelques-uns. J’aime lire des essais et de la philosophie. Des auteurs comme Nietzche, Ciorán, Lao-Tsé, Foucault, Krishnamurti. Les « Nine Stories », de Salinger et « El perseguidor », de Cortázar. « La Conjuration des imbéciles », de Toole. « Poemas y Antipoemas », de Nicanor Parra, le « Martin Fierro », tout Borges, la poésie de Oliverio Girondo, tout Roberto Arlt… et, ces dernièrs temps, tout ce qu’a écrit Roberto Bolaño, en particulier « 2666 ».

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Lire la chronique de l’album

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La musique tient une importance considérable semble-t-il dans votre vie et dans votre production. Le tango dans « Bandonéon », le jazz dans « Hate jazz »… Quelle musique vous a accompagné tout au long de la création de « Chère Patagonie » ?

J.G. Ce sont mes amis de Sensorial qui ont créé la musique de l’album. Il me semble que leur composition organique cadre parfaitement avec chaque page. Elle est intégrée à l’application pour l’iPad. [voir le site de l’auteur, ndlr].

De toute manière, quand je dessine, j’écoute toute sorte de musique, la radio argentine et aussi le silence de temps en temps.

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Vous mettez en scène dans l’album des indiens, des colons, des missionnaires, des pionniers, des anarchistes, des commerçants… Vous évoquez le massacre du peuple indigène, le mouvement syndicalo-anarchiste, le massacre de Trelew, la répression de la junte militaire, le conflit mapuche et même les prémices du football… Quelle est votre intention initiale ? L’important pour vous est de raconter une fiction ancrée dans le réel ou de parler du réel à travers une fiction ?

J.G. « Chère Patagonie », selon moi, est un album qui traverse un état d’âme, le mien, une manière de ressentir une atmosphère précise. Au fur et à mesure que l’album avance, la narration s’intensifie. J’essaie de l’amener vers des situations surréalistes (grâce à Hernán González) et de voir comment tout se pourrit et se complexifie. Elle se fait plus extrême, traverse le Buenos Aires de 2001, où n’importe quelle histoire devient possible. Le délire fut tel qu’il a culminé dans quelque chose d’aussi surréaliste que le « Corralito » (1) bancaire. La réalité et la fiction s’entrelacent à tel point qu’elles se confondent, et on ne sait pas de façon certaine quelle est l’une ou l’autre.

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L’atmosphère générale de « Chère Patagonie » est singulièrement âpre, sombre, inquiétante, parfois hermétique. Pourquoi ce parti pris ? Pouvez-vous nous dire un mot de la technique employée pour le graphisme et les couleurs ?

J.G. Tout découle de mes envies de décrire cette atmosphère intérieure qui m’accompagne. « Chère Patagonie » fut une intuition et un grand prétexte pour me raconter. J’utilise des crayons à papiers, des cires, des pastels gras, et je me sers, à la fin, de Photoshop pour fusionner le noir et blanc et la couleur.

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Comme « Bandonéon », « Chère Patagonie » comporte deux parties distinctes. Et comme dans Bandonéon, la deuxième partie met en scène un retour au pays, ici celui de Alejandro Aguado, écrivain. Pouvez-vous nous parler de cet homme qui est aussi le scénariste de cette partie de l’album ? N’y a-t-il pas un peu de vous-même dans ce personnage ?

J.G. Je connaisssais Alejandro Aguado par Internet. Nous avons des goûts communs et, au fil du temps, nous avons échangé. Quand l’idée de « Patagonie » était déjà bien lancée, son histoire personnelle m’est venue en tête et ça m’a semblé naturel de lui offrir un espace. Son histoire me semble fascinante, je me reconnais en elle et m’y projette sans effort. J’ai organisé son scénario pour qu’il fonctionne avec le reste de l’album … J’aime ce choc, entre des moyens et des intentions narratives différentes. J’ai besoin de raconter des choses qui ont à voir avec une réalité tangible et documentée, qui se raconte avec un code identique à celui du « carnet de voyage ». Je trouve intéressant le contraste qui se produit entre les parties du livre.

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Graphiquement, cette deuxième partie est très différente. Les planches sont destructurées. Vous utilisez différentes techniques… Que souhaitez-vous provoquer chez le lecteur ?

J.G. Les dessins et l’écriture sont faits d’une manière qui n’a rien d’organisé. C’est une autre de mes façons de travailler, plus immédiate, qui n’a pas besoin d’être structurée en vignettes, quelque chose de plus « peint » et rapide. Je pense que les personnages ne peuvent pas communiquer entre eux et connaître déjà une partie de l’histoire, en se regardant avec objectivité et distance ; cela c’est le temps qui l’apporte. Les personnages de la première partie parlent au présent. Le dernier chapitre est un regard plus « objectif » sur un événement historique à travers une expérience réelle qui est arrivé à Alejandro Aguado et dans laquelle apparaît, par exemple, sa grand-mère Elizabeth, qui est présente dans toutes les parties de la fiction. Je pense que cela a à voir avec une esthétique plus de « carnet de voyage », quelque chose de plus personnel et immédiat, comme si quelqu’un te racontait une histoire tout en prenant un café et qu’il déborde.

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Quel a été l’album ou la rencontre décisive qui vous a amené à la bande dessinée ?

J.G. Sans aucun doute, « L’Éternaute » de Solano Lopez et Oesterheld. Il s’agit d’un livre que j’ai lu quand j’étais tout petit, peut-être prématurément, mais ce fût comme une « balle dans le foie » [un choc, ndlr], c’est mon point de départ. Au cinéma, il m’est arrivé la même chose avec « Apocalypse Now ».

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Quel regard portez-vous sur la BD contemporaine ?

J.G. Il y a beaucoup d’auteurs qui s’orientent vers la voie de l’expérimentation, l’exploration et le risque et c’est elle qui m’intéresse le plus, surtout dans l’attitude, au-delà des styles. Impossible de ne pas être surpris avec chaque livre de Chris Ware, de Blutch et de de Crécy. Et, heureusement, l’envie de raconter des histoires ne se perdra jamais.

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Quels sont vos projets ?

J.G. En ce qui concerne la BD, je dessine un scénario de Gani Jakupi intitulé « Retour au Kosovo », que Dupuis va également éditer. En attendant, je prépare avec mon ami Hernán González un autre livre de son propre cru : « Llamarada ». C’est sur le football argentin, depuis ses origines jusqu’à nos jours. Il s’inscrit un peu dans la logique de mes albums précédents sur le plan de la narration « chorale ». Je suis également en train d’illustrer des sonnets de Pedro Mairal, un auteur argentin, intitulés « El Gran Surubí ».

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Merci à Jorge González. © toutes illustrations Jorge González / Dupuis.

Interview réalisée par mail en septembre 2012 par Eric Guillaud

Traduction de Danielle Beaudry et remerciements à Adriana Flores

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(1) Corralito, mot qui désigne les mesures économiques restrictives prises par le gouvernement argentin pendant la crise de 2001


21 Mai

Rencontre avec Xavier Coste, scénariste, dessinateur et coloriste de l’album Egon Schiele chez Casterman

 


Un auteur est né ! Totalement inconnu du grand public et même des milieux autorisés, Xavier Coste sort mercredi son premier album de bande dessinée, un portrait romancé d’Egon Schiele, le mythique et sulfureux peintre autrichien, un récit remarquable par son intensité graphique et sa qualité narrative. Sans prendre de risque, parions que l’inconnu ne le restera pas longtemps. Il était donc urgent de l’interroger avant que la presse dans un élan mal contrôlé ne l’assaille. Rencontre…
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Quel a été votre premier coup de cœur BD ?

Xavier Coste. Enki Bilal, sans aucun doute. Son univers m’a toujours interpellé.

Quelle a été son influence sur votre travail ?

X.C. Elle s’est surtout faite au niveau du dessin, des ambiances, je dirais. J’ai longtemps reproduit des univers de Science-Fiction, mais je me suis vite rendu compte que je ne serais qu’un ersatz. J’avais donc besoin de m’éloigner, de traiter autre chose… En revanche, j’aimerais revenir à cet univers pour un prochain livre.

Comment qualifiez-vous votre style graphique ?

X.C. Je dirais un dessin semi réaliste. Je tiens à ce que les proportions soient réalistes mais j’aime que le trait « bouge » d’une page à l’autre, parfois mes dessin sont un peu lisses, d’autres fois, le trait est plutôt enlevé. Beaucoup de cases sont faites sans crayonné, pour que ce soit plus vivant. Au niveau des couleurs, j’espère avoir rendu une ambiance qui rappelle la peinture impressionniste.

Pouvez-vous nous expliquer la technique que vous avez employée pour le dessin et les couleurs?

X.C. J’ai dessiné cet album entièrement à l’ordinateur. En faisant tout pour que ça ne saute pas aux yeux ! Comme c’est mon premier livre, j’avais besoin d’avoir le sentiment de tout contrôler. Ça m’a permis de tâtonner, de recadrer chaque dessin, chaque case, pour arriver au résultat que je recherchais. Il m’a fallu beaucoup de temps pour que le dessin se mette en place. Au départ, le projet de ce livre était en petit format, en noir et blanc.

De quels auteurs BD vous sentez-vous proche ?

X.C. En plus de Bilal, j’admire énormément le travail d’auteurs comme Jacques Tardi, François Schuiten, et Hugo Pratt. Ce sont des auteurs qui ont leur propre univers, unique, très marqué. Je suis impressionné par leur bibliographie… De vraies références.

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Lire la chronique de l’album

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Expliquez-nous la genèse de ce tout premier album ?

X.C. Je venais de terminer mes études de graphisme, que j’ai faites par sécurité. J’ai toujours voulu faire de la bande-dessinée, alors c’est tout naturellement que je m’y suis remis à la fin de mes études. Je démarchais des galeries également, comme je peins des portraits. En parallèle j’ai donc mené le projet sur Egon Schiele, dans lequel je relate un peu cette expérience…

Pourquoi avoir choisi l’univers de la peinture ? Et pourquoi Schiele ?

X.C. C’est en découvrant, par hasard, une biographie sur sa vie que l’idée d’en faire un livre s’est imposée. J’ai eu un véritable coup de foudre pour sa vie, son destin, qui m’était complètement inconnu. J’ai besoin qu’un sujet me passionne réellement pour le traiter, sinon je n’y arrive pas, je bloque… C’est pour cela que j’ai tenu à tout assumer tout seul. J’ai besoin de douter, d’être totalement investi dans mon histoire..

Quel regard portez-vous sur le monde de la peinture ? Et sur celui de la bande dessinée ?

X.C. Je connais assez peu l’art contemporain, je suis plus attiré par les peintres impressionnistes. À défaut d’avoir pu vivre à leur époque, j’essaie modestement de reproduire cette ambiance d’autrefois.

Concernant la bande dessinée, je trouve qu’il y a une offre incroyable, il y en a pour tous les goûts, en termes de narration, de dessin… On met de plus en plus l’accent sur le caractère unique d’un auteur. C’est ce qui m’intéresse, sentir la personnalité de quelqu’un à travers son dessin, sa façon de raconter. Un même scénario dessiné par un autre ne donnera absolument pas le même ressenti à la lecture…

22 ans et déjà une impressionnante maturité dans le trait et le traité. Comment voyez-vous l’avenir ?

X.C. Merci ! Le marché de la BD étant ce qu’il est, je pense que cela dépendra des ventes. J’aimerais professionnellement me consacrer à la peinture aussi, mais je n’en ai pas encore eu l’opportunité, et il me reste du travail. J’espère pouvoir faire des livres tant que j’aurais des choses à raconter…

Quels sont vos projets ?

X.C. Je travaille sur un gros projet chez Casterman, une biographie de 120 pages sur Arthur Rimbaud. Comme pour Schiele, je ressentais le besoin d’exploiter ce personnage passionnant. La documentation sur sa vie est considérable, je ne pouvais pas me permettre de faire une adaptation libre contrairement à ma BD sur Schiele, où il m’a fallu romancer et combler les trous dans sa biographie. On peut penser que la vie de Rimbaud est connue de tous, vue et revue, mais en fait absolument pas. Il y a tellement d’anecdotes incroyables, méconnues, que je ne voulais pas passer à côté d’un tel sujet ! La réalité dépasse la fiction. Ce qu’il a vécu, ce qu’il a vu, est complètement fou, hors norme…

Merci beaucoup Xavier…

Interview réalisée par mail le 20 mai 2012 – Eric Guillaud

21 Mar

Rencontre avec Eric Borg, scénariste de Sidi Bouzid kids aux éditions KSTR

Connu dans le milieu du Neuvième art pour avoir lancé le magazine Zoo aujourd’hui diffusé gratuitement dans une grande enseigne culturelle, Eric Borg vient de publier avec Alex Talamba au dessin un récit sur la Révolution tunisienne qui, comme beaucoup d’entre-nous, l’a profondément marqué. D’autant que, comme nous le découvrirons dans cette interview, la vie d’Eric Borg est intimement liée à ce pays. Rencontre…

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Quand et comment vous est venue l’idée de ce livre ?

Eric Borg. Je suis né et ai vécu mes dix premières années en Tunisie, je suis donc naturellement interpellé par ce qui s’y passe. J’étais concerné depuis longtemps par l’absence de réelle démocratie et par les abus policiers en Tunisie (et ce même avant Ben Ali, sous Bourguiba) et aussi par la corruption gigantesque qu’y faisait régner le clan Trabelsi, famille de l’épouse de Ben Ali. J’ai donc suivi de très près les événements qui ont suivi le 17 décembre 2010, jour de l’immolation de Bouazizi à Sidi Bouzid (dont ma compagne est native), cette petite ville oubliée du centre de la Tunisie qui passera à la postérité comme le berceau du printemps arabe. J’ai commencé à conserver les photos et toutes les petites vidéos postées sur le Net, filmées avec des téléphones portables, montrant les premières manifestations à Sidi Bouzid, puis à Kasserine, les exactions policières, les snipers… J’avais sans doute dans l’idée un projet à partir de ça, mais c’était très vague : documentaire, film de fiction, BD… ? La question ne se posait pas vraiment. J’archivais de toute façon, pour constituer un corpus de témoignages, craignant que ces vidéos ne soient rapidement censurées par le pouvoir et disparaissent à jamais. Ma décision d’en faire une BD s’est concrétisée avec la découverte du dessin d’Alex Talamba, dans une compilation de jeunes auteurs roumains proposée à Angoulême en 2011. Un coup de crayon extraordinaire, suffisamment réaliste tout en étant très dynamique et très expressif, le style parfait pour traduire ce récit en images.

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Est-ce qu’un an suffit selon vous pour avoir assez de recul par rapport aux faits et proposer un récit globalement objectif ? D’ailleurs était-ce vraiment le but pour vous de proposer un récit objectif ?

E.B. 9 mois même… effectivement c’est un exercice délicat. Le recul sur la situation de dictature et sur la nature policière et corrompue du régime était suffisant. Pour les événements de décembre et janvier, je me suis énormément documenté pour approcher le plus possible la vérité des faits. J’ai écrit fin janvier 2011 une première version de l’histoire, que j’ai affinée dans les semaines et les mois qui ont suivi, améliorant la narration et corrigeant certaines parties à la lumière de nouvelles révélations journalistiques ou judiciaires. Dans cette période très passionnelle, les rumeurs vont vite et se contredisent sans cesse, il faut donc croiser le maximum de sources pour arriver à y voir plus clair… Mais je n’utiliserai pas le mot « objectif », tout récit, même basé sur l’histoire ou le reportage, porte un regard forcément subjectif, cela passe par le prisme de nos sensibilités et de nos opinions. En outre, mon récit est une fiction (Foued, Lotfi, Anissa et Ali sont inventés et n’ont donc jamais connu Mohamed Bouazizi), mon souci était de veiller à ce que tout soit « vraisemblable » et sincère… La fiction laisse une grande liberté théorique, mais il faut savoir l’utiliser, il y a tout le temps des choix à faire, par exemple dans le cas de la fameuse gifle de la policière qui aurait été la cause de l’immolation de Bouazizi. Malgré la disculpation de la policière de cette accusation par la justice, j’ai choisi de conserver cette version car je la trouvais à la fois représentative de la réalité policière et, de manière plus sous-jacente, symptomatique de ce qui allait se passer après la révolution, avec l’islamisme et sa vision de la femme qui trouveront un écho très favorables dans la société tunisienne… J’ai d’ailleurs souhaité dévoiler en partie l’utilisation de mes sources documentaires dans une postface de l’album.

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Vous reconnaissez avoir joué avec la réalité notamment dans les passages mettant en scène le clan Ben Ali. Pouvez-vous nous expliquer ce parti pris ?

E.B. Plus le pouvoir est autoritaire et dictatorial, plus il se cache. Il est nécessaire de le démasquer, de le remettre à sa place, d’opposer la satire à la propagande. C’est ce que font les caricaturistes, en Tunisie le cyber-dessinateur Z a brillamment œuvré en ce sens depuis des années, avec un sens de la provocation assez unique. Mais ma démarche n’était pas tout à fait la même : l’idée était de montrer ce couple de tyrans dans la débâcle de façon naturaliste, en gardant une certaine mesure, avec ce souci de la vraisemblance qui a toujours été le mien : frapper « juste », plutôt que frapper fort. En ce qui concerne la drogue, par exemple, deux kilos de stupéfiants ont bien été retrouvés au Palais de Ben Ali. L’imagination a simplement aidé une documentation forcément assez limitée…

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Découvrez la chronique de l’album ici-même

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Avez-vous des retours de Tunisiens ayant lu votre ouvrage ? Et quelles sont leurs réactions ?

E.B. J’ai eu encore peu de réactions des Tunisiens, le livre vient de paraître en France à l’heure où je vous écris. Mais en tous cas, le projet a éveillé leur intérêt, d’autant plus que la bande dessinée est un moyen d’expression encore peu développé en Tunisie et dans le monde arabe en général.

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Qu’avez-vous ressenti au moment de la révolution tunisienne ? Comment avez-vous vécu l’événement ?

E.B. Passionnément… J’ai suivi les événements 24h sur 24, sur Facebook relayé par les chaînes satellitaires comme Al Jazeera mais aussi sur la télé nationale tunisienne (TV7) avec les discours de Ben Ali et sa propagande éhontée relayée par des journalistes aux ordres. Peu à peu la révolte s’amplifiait et le régime découvrait de plus en plus son vrai visage, celui que ne voulaient pas voir les politiciens français, de Frédéric Mitterrand à Michelle Alliot-Marie, celui d’une dictature barbare. Le 14 janvier a été une journée incroyable. Voir cette foule de Tunisiens, hommes, femmes, enfants, vieillards, avocats en robes… rassemblés devant le ministère de l’Intérieur à crier à Ben Ali «  Dégage ! », était complètement surréaliste et très émouvant. Il faut savoir qu’habituellement, il était interdit de marcher sur le trottoir devant le bâtiment du ministère avenue Bourguiba, il fallait traverser pour passer sur le trottoir d’en face ! La fuite de Ben Ali le 14 janvier était digne des scénarios les plus fous, comme la cerise sur un « gâteau » déjà grandiose !

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Comment jugez-vous l’évolution du pays aujourd’hui ?

E.B. Je suis déçu… comme beaucoup de Tunisiens, mais sans doute pas la majorité puisque cette majorité a voté pour les islamistes. Pour l’instant, dans le monde arabe, que ce soit en Tunisie, en Egypte, en Lybie… la seule alternative à la dictature policière ou militaire semble être pour l’instant la religion… C’est évidemment néfaste pour la modernité, la liberté, les droits de l’homme et surtout de la femme… qui étaient (et sont encore, mais pour combien de temps) bien plus avancés en Tunisie que dans les autres pays arabes.

Mais si le processus démocratique est respecté, la situation actuelle est néanmoins un progrès par rapport à la situation antérieure, car le combat des idées est aujourd’hui possible. Même s’il est inégal. Ennahda et le courant islamiste bénéficient d’un évident soutien des émirats arabes comme le Qatar, et déjà depuis de nombreuses années, par l’intermédiaire des chaînes satellitaires islamiques. Le Qatar est même soupçonné de financer directement le parti au pouvoir en Tunisie.

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Quel est pour vous le premier rôle de la bande dessinée ? Le divertissement ? L’information ?

E.B. Bénéficiant d’une force expressive et émotive comparable à celle du cinéma (ce qui explique son succès auprès de la jeunesse), le récit de bande dessinée peut bien sûr avoir aussi un rôle pédagogique, notamment sur cette jeunesse. Avec un avantage énorme sur le cinéma: la BD peut se faire avec des moyens financiers bien moindres et donc une indépendance et une liberté plus grandes.

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Quel regard portez-vous sur la production actuelle et notamment sur la bande dessinée reportage ?
E.B. J’avais justement lu le court reportage BD de Chapatte sur la révolution tunisienne, que j’avais trouvé excellent. Mais je ne lis malheureusement plus beaucoup de BD depuis que j’en fais…

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Quel a été votre premier coup de cœur BD et quelle a été son influence sur votre parcours professionnel, sur votre travail de scénariste, sur cet album ?

E.B. J’ai été un très gros consommateur de BD dans mon enfance et mon adolescence. Je lisais tous genres de récits, tout me passionnait.

Si je devais un peu artificiellement n’en citer que quelques uns : des classiques comme Tintin, Corto Maltese, mais aussi des « séries B » comme Zembla et Bibi Fricotin… Toute la production de super héros Marvel avec le magazine Strange. Puis bien sûr la « nouvelle BD » initiée par le magazine Pilote que je vénérais et poursuivie par les revues Métal Hurlant, l’écho des savanes, A Suivre : Moebius, Mandryka, Serge Clerc, Ted Benoit, Manara, Tardi… Mais j’oublie sans doute les plus importants ! Plus récemment ce sont les mangas en général qui m’ont le plus impressionné, avec ses deux figures tutellaires Tezuka et Taniguchi en particulier.

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Vos projets ?

E.B. En mai prochain paraîtra le tome 2 de « Rocher Rouge », une série d’aventure-horreur, avec cette fois-ci Renart au dessin (après Michaël Sanlaville). En août 2012, « Crematorium », un thriller psychologique très sombre et émouvant, je l’espère, dessiné par Pierre-Henry Gomont.

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Interview réalisée par mail le 19 mars 2012 – Eric Guillaud

Illustrations extraites de Sidi Bouzid kids – Alex Talamba & Eric Borg

01 Mar

Interview express de Rémi Gourrierec, auteur de Big crunch aux éditions Delcourt

© Chloé Vollmer-Lo

Né en région parisienne, Rémi Gourrierec est aujourd’hui nantais. Big crunch est sa première contribution à la bande dessinée. Une série prévue en six volumes autour d’un super-héros nommé Cosmos.

Un super-héros de plus me direz-vous ? Pas du tout, Cosmos est un super-héros français, oui Madame, qui pourrait bien sauver la planète d’une conclusion funeste. Un auteur nantais, un super-héros français, une bande dessinée inspirée par le comics, le manga et la BD franco-belge… il n’en fallait pas plus pour que nous ayons envie de lui poser quelques petites questions…

 

Quels ont été vos premiers coups de cœur BD?

Rémi Gourrierec. Johan et Pirlouit (Peyo) au primaire, Akira (Katsuhiro Otomo) et Le Grand pouvoir du Chninkel (Van Hamme et Rosinski) au collège, Lapinot (Lewis Trondheim) et les livres de l’Association au lycée.

Quelle a été leur influence sur votre travail ?

R.G. Ce sont des BD jalons comme je pourrais en citer une dizaine d’autres dans mon parcours de lecteur. En tant qu’auteur aujourd’hui, elles me rappellent que l’on peut raconter des histoires prenantes quel que soit le sujet ou le style.

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retrouvez la chronique de l’album ici-même !

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Comment qualifiez-vous votre propre style ?

R.G. Graphiquement, entre la « nouvelle BD » franco-belge type Poisson Pilote et les mangas pour ados. Narrativement, j’accorde beaucoup d’importance au rythme. Pas pour noyer le lecteur sous des tonnes d’actions, mais plutôt pour jouer les montagnes russes, en gérant avec attention les temps forts et les respirations.

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projet de couverture

Pouvez-vous nous expliquer la genèse de ce premier album ? Et votre sentiment à sa sortie?

R.G. J’avais en tête cette image d’enfants qui découvrent leur père habillé en super-héros inconscient dans leur cuisine. Tout le reste a découlé des enjeux énoncés par cette simple scène. Je ne suis pas forcément fan des récits de super-héros et du coup, je crois, ça m’aide à proposer quelque chose d’un peu déviant sur ce sujet. J’ai beaucoup appréhendé la sortie du premier tome, mais finalement elle m’a permis de gagner en sérénité sur le suivant. Il est déjà bien avancé et ça aurait été difficile de ne pas tout remettre en question si je n’avais pas eu au moins ces quelques retours enthousiastes de libraires et de lecteurs.

Comment perceviez-vous le monde de la BD avant la sortie de votre album et aujourd’hui ?

R.G. Déjà ado, ça me paraissait plus être un univers d’artisans que de stars, peut-être grâce à la proximité apportée par les festivals et les séances de dédicaces. Et effectivement les rapports avec les autres auteurs et les éditeurs sont très simples pour peu que l’on accepte de n’être qu’un parmi d’autres.

Quels sont vos projets ?

R.G. Dans un premier temps, boucler cette série sans laisser trop de délai entre chacun des 6 tomes prévus. En parallèle, j’espère pouvoir lancer un ou deux projets en tant que simple scénariste avec d’autres dessinateurs. Énormément d’envies mais peu de temps.

Propos recueillis par mail le 28 février 2012 – Eric Guillaud

27 Fév

Cinq questions à… Philippe Girard, auteur de Rewind aux éditions Glénat Québec

Auteur d’une dizaine d’albums parmi lesquels Jim le Malingre, Danger public ou encore Tuer Vélasquez, le Québécois Philippe Girard nous revient en ce début d’année avec Rewind, un récit construit autour d’un étonnant jeu d’écriture et enveloppant le lecteur dans une atmosphère de polar. Rencontre…


Quels ont été vos premiers coups de cœur BD ?

Philippe Girard. Gotlib et Hergé, sans doute. Ensuite Baru et Avril quand j’ai été plus vieux.
Quelle a été leur influence sur votre travail, sur votre démarche ?

P.G. Du premier, je retiens le désir d’égratigner et du second, un amour pour la ligne claire. Côté démarche, je suis vraiment partagé entre la méthode Hergé (très planifiée et bien organisée) et le côté un peu bordélique de Gotlib. J’ai tendance à osciller entre les deux selon le projet que je mets en chantier.

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retrouvez la chronique de l’album ici-même

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Comment qualifiez-vous votre propre style ?

P.G. Végétarien garni avec extra olives noires.

Quel a été l’élément déclencheur de votre album Rewind ?

P.G. En fait, c’est un livre qui clôt un cycle. Il y a quelques années, mon meilleur ami est mort d’un cancer et c’est un événement qui a eu une grande incidence sur mon travail d’auteur. Son décès a fait entrer la mort dans mon imaginaire. Les quatre livres que j’ai faits par la suite étaient tous placés sous le signe de la mort. Avec Rewind, j’ai enfin l’impression de m’être libéré de cette emprise au point où je peux enfin en rire.


Quels sont vos projets ?

P.G. L’année dernière, j’ai eu la chance d’être invité en résidence d’auteur à Bordeaux. Pendant mon séjour, j’ai adapté une anecdote tirée du journal personnel de ma grand-mère. Tout ça se déroule dans les années 30 à Québec. Avec l’éditeur, nous sommes en train de mettre la touche finale au livre, qui partira chez l’imprimeur dans quelques semaines. Autrement, j’ai passé les derniers mois à travailler sur un nouveau projet qui a pour thème la musique. C’est très emballant ! Ce sera un projet en deux tomes et en couleurs.

Propos recueillis par mail le 26 février 2012 – Eric Guillaud

10 Fév

Cinq questions à… Bastien Vivès, auteur de l’album Le Jeu vidéo paru chez Delcourt

Sorti dans la collection Shampooing dirigée par Lewis Trondheim, Le Jeu vidéo nous permet de retrouver un jeune auteur en pleine ascension, Bastien Vivès, déjà remarqué pour ses romans graphiques, Le Goût du chlore et Polina, et pour sa contribution à la bédénovela Les Autres gens. Interview express…

©Olivier Roller
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Quel a été votre premier coup de cœur BD ?
Bastien Vivès. Mon premier vrai coup de cœur reste Calvin et Hobbes de Bill Watterson… Ça doit être les albums que j’ai le plus relus et surtout la première fois ou j’ai vraiment acheté des BD avec mon argent. A chaque strip, je me demandais: « mais comment fait-il pour être aussi génial ? ». Et le dessin y est si impressionnant !

Quelle a été son influence sur votre travail, sur votre démarche ?

B.V. Peut-être au niveau de l’écriture, le décalage consistant à faire parler un enfant comme un adulte et surtout le fait que Calvin et Hobbes c’est sérieux… j’ai beaucoup utilisé ce ton dans mes strips. La situation est absurde mais les personnages gardent complètement leur sérieux et leur aplomb.

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retrouvez la chronique de l’album ici-même !

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Comment qualifiez-vous votre propre style ?
B.V. Un mix d’influences de toute part : animation japonaise, Richard Corben, Russ Meyer, Paul Verhoeven, Capcom … Ensuite, je reste dans  une mise en scène assez réaliste dans l’ensemble.

Quel a été l’élément déclencheur pour votre dernier album et le but recherché ?
B.V. Le fait de m’être mis sérieusement sur Street Fighter, et de partager cette passion avec d’autres.

Vos projets ?
B.V. Avec Ruppert et Mulot, on va sortir « La Grande odalisque » chez Dupuis Aire Libre, un récit d’action avec des voleuses de tableaux…

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Interview réalisée par mail le 9 février 2012 – Eric Guillaud

08 Fév

Cinq questions à… Blan et Galou, auteurs de Sois gentil, tais-toi et dors!

Blan et Galou… Galou et Blan… Derrière ces pseudos dignes de héros de dessin animé se cachent deux jeunes auteurs de BD bien décidés à croquer la vie et partager avec nous un humour décalé et corrosif. Ils viennent de publier Sois gentil, tais-toi et dors aux éditions Blandine Lacour. Rencontre…

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Quel a été votre premier coup de cœur BD ?

Galou. Mon premier coup de cœur remonte aux années 80. Je suis tombé sur une BD d’Hislaire, Bidouille et Violette : une histoire d’amour impossible entre deux adolescents séparés par deux mondes. C’était à la fois drôle, ténébreux, tragique et d’un romantisme digne de Roméo et Juliette. J’ai découvert à cette occasion qu’il n’y avait pas que les romans qui pouvaient nous emporter et que bien des sensations pouvaient être ressenties à la lecture d’une BD. Mon second coup de cœur, le coup fatal, c’est Bill Watterson avec son Calvin et Hobbes. Alors là, je dois dire que son travail m’a mis K.O. Encore aujourd’hui, je prends plaisir à étudier ses planches et je ne me lasse jamais devant autant de sommets d’inventivité.

Blan. Trois auteurs m’ont donné du plaisir et l’envie d’en donner aussi, à travers des mini-histoires tout en finesse : Scott Adams, Andy Riley et Martin Vidberg.  Dilbert, Bunny et les patates me font sourire et réfléchir. J’aime quand le texte et le dessin visent juste, quand ils sont efficaces et sans chichi. J’ai aussi redécouvert Sempé tardivement, je n’avais pas saisi toute la subtilité de certaines scènes plus jeune.

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lire la chronique de l’album

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Quelle a été son influence sur votre travail, sur votre démarche ?

Galou. Sans doute le noir et blanc que Watterson utilise à la perfection. J’ai beaucoup de mal à traiter un dessin avec de la couleur, je trouve que l’on perd en authenticité. J’aime ce côté un peu brut, un peu brouillon que le noir et blanc apporte et que la couleur a tendance à dissimuler.

Blan. Celui qui m’a décidé à faire de la BD, c’est Galou ! Il s’amusait à croquer sa vie et ses amis, c’est comme ça qu’est née La p’tite Blan. J’ai trouvé ça drôle et touchant, et je me suis dit que ce serait génial de pouvoir raconter l’histoire que j’aurais aimé pouvoir lire plus jeune à la place de Tom-Tom et Nana : une BD dont le personnage principal n’est pas forcément hétérosexuel, une BD légèrement déviante, une BD pour dire ce que je n’avais pas osé dire tout ce temps !

Comment qualifiez-vous votre style ?

Galou. Avant de rencontrer Blan, l’idée de devenir dessinateur ne m’avait jamais effleuré l’esprit. Je dessinais des petits personnages pour les coller dans la rue, principalement des mains que je faisais sortir des bouches d’égouts, des distributeurs ou des toilettes publiques, mais je n’avais jamais pensé à faire de la BD. Je n’ai fait aucune école, mais je me suis lancé, je me suis fait la main sur Coming Soon, Naissance d’une déviante (notre premier tome) et depuis je dessine tous les jours des heures pour faire évoluer mon style ! Dans un premier temps, le trait était plutôt minimaliste, je ne m’encombrais pas de détails, j’allais à l’essentiel. Peu à peu, mon dessin a évolué : toujours épuré, avec un esprit « premier jet », mais avec plus de détails. J’apprends en regardant ce que font les autres et en faisant vivre mes personnages. J’essaie de ne pas m’enfermer dans une case/un style, mais de faire au mieux avec ce que je sais faire !

Blan. Humoristique et engagé, caustique et percutant. En tout cas c’est comme ça que j’aimerais qu’on le perçoive. Pour moi le top du style, c’est Desproges, si un jour quelqu’un trouve qu’on s’en approche, même de loin, ce sera la grande classe !

Quel a été l’élément déclencheur pour votre dernier album et le but recherché ?

Galou. Après avoir sorti les trois tomes de La p’tite Blan, nous avions envie de travailler sur quelque chose de différent et l’idée de Sois gentil, tais-toi et dors s’est naturellement imposée. Nous trouvions cela marrant de mettre en situation deux personnages qui partagent le même lit, mais pas toujours les mêmes envies ! L’idée était de dire tout fort ce que les hommes n’entendent même pas à voix basse : arrêtez de faire vos gros lourds, si votre femme ne veut pas faire l’amour avec vous, ce n’est pas à cause des migraines ou des règles, c’est seulement parce qu’elle n’a pas envie de vous là, maintenant. Et à en juger par l’accueil que Sois gentil, tais-toi et dors a reçu lors du Festival de BD d’Angoulême, il semble que beaucoup de femmes se soient reconnues sous le regard gêné de leur mari. Je me souviens en particulier de cette femme qui a tenté de convaincre sa belle-fille de ne pas l’acheter en lui disant que « cela pourrait porter à confusion » si elle l’offrait à son mari. Elle l’a pris quand même..

Blan. L’idée, c’est toujours de faire sourire mais à contre-pied de ce qu’on a l’habitude de trouver en rayons. Les BD dans lesquelles les femmes s’en prennent plein la poire pullulent, alors dans Sois gentil, tais-toi et dors on voulait remettre les choses et les hommes à leur place. Le lit est certainement l’endroit idéal pour ça…

Quels sont vos projets ?

Galou. Dans un premier temps nous allons travailler sur la suite des péripéties de La p’tite Blan avec un tome 4 dans la lignée des trois précédents. En parallèle, j’aimerais sortir une BD un peu plus personnelle sur mon expérience de quarantenaire pré-pubère, célibataire, immature et au chômage. D’ailleurs, à ce propos, si quelqu’un a quelque chose à me proposer (femme, homme, travail ou les trois), je suis preneur !

Blan. J’ai hâte de sortir un nouvel opus de La p’tite Blan et de publier la première BD 100% Galou. Dans le même temps, on continue de travailler beaucoup sur nos dessins d’actualités (www.laptiteblan.fr) car ça nous semble essentiel par les temps qui courent de réagir et de faire réfléchir… On travaille aussi pour des entreprises, c’est moins essentiel mais c’est amusant et ça permet de se remplir l’estomac !

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Interview réalisée par mail le 7 février 2012 – Eric Guillaud

07 Déc

Interview d’Etienne Davodeau à l’occasion de la sortie de l’album Les Ignorants

Ne cherchez pas de super-héros dans les livres d’Etienne Davodeau, il n’y en a pas ! Ce qui intéresse avant tout cet auteur installé dans le Maine et Loire, c’est d’explorer le réel, la vie de tous les jours, le travail des gens ordinaires. Avec son nouvel album, Les Ignorants, il raconte une double initiation, celle d’un vigneron à la bande dessinée et celle d’un auteur à la viticulture. Rencontre…

Tout d’abord, pouvez-vous nous dire un mot sur votre rencontre avec le vigneron Richard Leroy ? Peut-être vous connaissiez-vous avant ce projet ?

Etienne Davodeau. Je le connaissais en tant que voisin, nous vivons dans le même village. Nous sommes rapidement devenus amis. C’est la façon, radicale et vivante, dont il parlait de son travail qui m’a incité à aller vers lui. En l’écoutant, je me disais souvent que sa description du milieu du vin aurait pu s’appliquer à celui de la bande dessinée.

Parler de son métier, de son travail, n’est pas une évidence pour tout le monde. Est-ce que la proposition de cette initiation croisée a été tout de suite acceptée et comprise (dans la démarche) par Richard Leroy ?

E.D. La réaction de Richard a été exactement celle que je raconte dans les deux premières pages du livre. Ma proposition – je j’ignorais alors – coïncidait avec un moment où il avait envie, pour sa famille, pour ses proches, de « raconter son travail ». Il a aussi fallu qu’il accepte de consacrer du temps à la découverte de la bande dessinée.

A-t-il joué le jeu comme vous l’espériez ? Et vous-même, pensez-vous avoir été à la hauteur de ses attentes ?

E.D. Il aurait été difficile pour moi qu’il laisse tomber l’expérience au bout de six mois sous le prétexte qu’elle l’emmerdait. Non seulement le risque ne s’est jamais présenté, mais je dois avouer que la tenue de ce livre doit beaucoup à son implication sans faille, qui est allée bien au-delà de ce que j’espérais. Pour ce qui me concerne, si je peux sans doute faire un ouvrier viticole potable, mes aptitudes à la dégustation ont souvent consterné mon patron vigneron. On s’est bien amusés.

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Lire la chronique de l’album ici

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Auriez-vous pu transposer « Les Ignorants » dans un autre domaine que la viticulture ?

E.D. Certainement. Mais se serait-on amusés autant ?

Au final, qu’avez-vous retiré de cette expérience ?

E.D. J’ai découvert l’invraisemblable complexité du métier de vigneron tel que le pratiquent ces mecs-là. C’est aussi un très rude métier, qui met le corps à l’épreuve. Au final, ce sont les rencontres qui me resteront en mémoire: Richard Leroy fasciné par le rapport qu’entretient Emmanuel Guibert avec ses livres, les moments magiques passés dans les vignes et la cave de Jean-François Ganevat…

Dans une interview de mars 2010 accordée au site evene.fr, vous disiez refuser l’étiquette de militant. Comment vous définissez-vous alors ? Journaliste ? Documentariste ?

E.D. Très simplement, je me définis comme auteur de bande dessinée. Point. Je pratique une bande dessinée de fiction (Chute de vélo, Lulu femme nue) ou pas (Les mauvaises gens, Les Ignorants). Et j’aime bien l’idée qu’on ne parvienne pas à étiqueter précisément ce genre de livres. Journaliste, sûrement pas. Auteur, oui. J’ai juste envie d’emmener la bande dessinée où elle va encore peu -le récit du réel, du quotidien- . Je suis persuadé qu’elle a, pour explorer ces domaines, des aptitudes qu’on sous-estime encore.

Le réel est effectivement omniprésent dans votre œuvre. Souvent, vos personnages sont des gens ordinaires, parfois des losers magnifiques comme vous dites. Rassurez-nous, Richard Leroy fait plutôt partie des gens ordinaires ?

E.D. Richard Leroy est un homme qui a empoigné son destin à deux mains et qui se consacre avec passion à la tâche qu’il s’est librement assignée: écouter, comprendre et accompagner trois hectares de coteaux pierreux plantés de chenin dont il donnera le vin à boire à d’autres êtres humains. Et la rencontre avec ces gens est la finalité réelle de ce projet. Ça me semble un projet de vie infiniment respectable. Ordinaire si on veut, exigeant sûrement, racontable, certainement.

Vous aimez mettre en exergue les petites choses de la vie, celles qu’on a tous les jours sous nos yeux et qu’on finit par ne plus voir. Quelles peuvent être ici ces fameuses petites choses…

E.D. Elles sont là, près de nous. Elles nécessitent juste une sorte d’acuité qui nous permettra d’en comprendre la valeur. Je suis à peu près convaincu que dans chaque vie humaine, on trouverait une histoire digne d’être racontée. Un exemple? Élever des enfants, cette expérience « banale », n’est ce pas aussi parfois une sorte de vaste saga pleine de coups de théâtre, d’émotions diverses et de suspens?

Pour la première fois peut-être, votre album suscite moins la réflexion que la curiosité. Qu’est ce qui vous intéressait de découvrir au départ ? Qu’est ce que ous avez vu au final ? Certains considèrent Rural comme plus militant avec une histoire d’agriculteurs qui souhaitent se lancer dans le bio et qui sont dans le même temps confrontés à un projet d’autoroute devant traverser leurs terres ?

E.D. « Les ignorants » est conçu comme un pari. Je m’y suis lancé sans rien avoir préparé. Au départ, n’existait en moi qu’une sorte d’intuition qui, si elle se vérifiait, mettrait en évidence des points de contact entre ces deux pratiques: faire du vin, faire des livre. J’avais plus de questions que de réponses. Mes questions étaient: pourquoi consacrer sa vie à faire du vin, des livres? Pour qui les fait-on?

Par ailleurs, si j’aime raconter des expériences militantes (et je ne suis pas sûr que celle de Richard ne le soit pas!) je n’ai jamais considéré mes livres eux-mêmes comme « militants ». La question de savoir lequel l’est plus que l’autre est donc, à mes yeux, sans objet.

Quelles sont vos influences ? Des auteurs de bande dessinée ? Des documentaristes ? Des militants ? Des gens ordinaires ?

E.D. Elles sont multiples et variées. Par exemple, le travail de Daniel Mermet, homme de radio, n’est pas pour rien dans ma façon de faire de la bande dessinée. Le cinéma social britannique non plus. Mais plus largement, je me nourris de toutes sortes de récits, qui n’ont souvent rien de commun avec la teneur de mes livres. J’aime le travail de ceux qui tracent leur propre route. Les suiveurs m’exaspèrent.

Le cinéma, vous y pensez en vous rasant le matin ? C’est un bon support pour aborder le réel, filmer le travail… Plus généralement, quels sont vos projets ?

E.D. Je commence à réfléchir sur le scénario d’un livre qui s’inscrira dans la fructueuse collaboration Futuropolis-Le Louvre. Par ailleurs, avec mon camarade Joub, je réalise un nouveau bouquin qui fera suite au triptyque Geronimo, que nous avons réalisé ensemble.

J’accompagne avec intérêt et curiosité les projets d’adaptation cinématographique qui peuvent naître autour de mes livres. C’est flatteur et enthousiasmant. Ces projets me permettent de vérifier une chose que je savais déjà : La liberté de travail que nous procure la bande dessinée est infiniment supérieure à celle que permet le cinéma. J’aime la bande dessinée, je ne suis pas un cinéaste frustré, et je pense que ceux qui considèrent la bande dessinée comme du cinéma au rabais se trompent lourdement.

Ma liberté de travail n’est pas négociable.

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Interview réalisée par Eric Guillaud le 12 novembre 2011

21 Sep

Rencontre avec Barroux, l’auteur du roman graphique On les aura! publié au Seuil…

Auteur de livres jeunesse et de carnets de voyage, Barroux fait une entrée remarquée dans l’univers de la bande dessinée avec un roman graphique singulier tant d’un point de vue graphique que scénaristique. Il s’agit d’une adaptation – très réussie – du journal d’un poilu, journal qu’il a de ses mains sauvé de la destruction et donc de l’oubli. Explications…

Vous avez découvert le carnet de ce poilu dans une rue de Paris. Pouvez-vous nous préciser les circonstances ce cette fabuleuse trouvaille et comment l’idée de l’adapter en BD a germé dans votre esprit ?

Barroux. « Je marcherai, c’est pas si loin… » De la place de la Bastille à la place de la République, je marche. C’est une belle journée d’hiver, il fait un froid polaire mais le ciel est bleu sans nuage. Devant moi, deux hommes en bleu de travail vident une cave et déversent sur le trottoir, meubles fatigués, livres moisis, vieilles revues des années cinquante. Au milieu, une boîte en carton bouilli attire mon regard. A l’intérieur, se trouve un cahier d’écolier et une croix de guerre. J’ouvre le cahier et je lis ces lignes : « 3 août 1914, c’est le jour du départ, la mobilisation est décrétée, il faut partir… ». C’est avec beaucoup d’émotion que j’ai glissé le cahier et la croix de guerre dans mon sac avec le sentiment d’avoir sauvé un bout d’histoire de la destruction. Plus tard, au calme, je me suis rendu compte que le texte retraçait les 3 premiers mois de la guerre de 14, jour après jour. L’idée d’illustrer ce journal commence à germer. Il aura fallu 2 ans de travail, entre la recherche iconographique, le découpage, les esquisses et les illustrations finales pour que le livre voit le jour.

Quel a été dès lors votre souci majeur pour donner naissance à cette adaptation ?

B. Respecter la mémoire de cet homme, réaliser des images fortes mais sans être redondantes avec le récit. Récit que j’ai décidé de laisser intacte, à la virgule près.

Une adaptation qui met en lumière un aspect peut-être moins connu, moins traité, moins vu, de la Grande guerre…

B. Ce texte, non censuré par l’armée, est un voyage dans le temps… J’ai l’impression d’avoir mis des images sur le récit d’un homme, avec ses doutes, ses craintes, ses peurs mais aussi des moments de joies.

La guerre de 14 est-elle une période qui vous passionne particulièrement ?

B. Non, pas vraiment. Mais j’avais mon fil conducteur, le texte. J’ai beaucoup travaillé en bibliothèque, j’ai amassé beaucoup de documents de toute sorte. Maintenant, je suis incollable.

Pouvez-vous nous expliquer la technique utilisée précisément pour cet album ?

B. J’ai travaillé au crayon, à la mine de plomb sur un papier aquarelle Arches 300gr. Le crayon est ensuite fixé et vernis avec un vernis teinte ou teinté « chêne clair ».

Pourquoi avoir choisi le noir et blanc et opté pour des textes placés au dessous des vignettes ?

B. Le noir et blanc s’est imposé dès le début du projet. Je trouvais que le texte placé de cette manière donnait une grande modernité à l’ensemble, comme un fil conducteur qui nous porterait à travers l’action, à travers l’histoire, à travers la guerre.

C’est votre première incursion dans l’univers de la BD. Qu’en retenez-vous et êtes vous prêt à renouveler l’expérience ?

B. J’ai pris beaucoup de plaisir à mettre en image ce récit vieux de 100 ans. Une nouvelle porte s’est ouverte dans ma carrière d’illustrateur et je suis déjà en quête de mon prochain « roman graphique ». J’ai déjà une petite idée.

Quel regard portez-vous sur la production du secteur jeunesse et comment vous y situez-vous ?

B. Beaucoup de livres, beaucoup d’histoires… Difficile de trouver sa place pour ma part. J’avance, j’expérimente, j’assemble, je teste, je doute beaucoup et quand j’ai trouvé, je recommence. Sur chaque livre, j’essaye de trouver le bon cadrage, la bonne technique, l’image la plus adaptée au récit sans coller au texte. Prendre de la distance par rapport au travail de l’auteur.

Des projets ?

B. Un carnet de voyage sur le Cap vert pour un éditeur parisien. Plusieurs livres pour enfants dont un pour Blue Apple Books à New York. Et j’espère, un prochain « roman graphique ».

Avez-vous déjà imaginé que quelqu’un tombe sur votre livre et reconnaisse l’histoire et le carnet d’un parent ?

B. Oui, bien sûr. Les notes prises dans le cahier continuent jusqu’en 1917. Après cette date, que s’est-il passé ? J’imagine qu’il a survécu, j’imagine qu’il habitait Paris. Qui était-il vraiment ? Sa famille ? Son métier ? Le reste de sa vie ? … Pour le moment, il garde tout son mystère.

Interview réalisée par Eric Guillaud le 21 septembre 2011.

Retrouvez la chronique de l’album On les aura ! en cliquant ici.