14 Fév

De Marsupilami à Mickey, douze BD jeunesse à dévorer pendant les vacances d’hiver

L’aventure est au bout de la page !  Voici notre sélection de bandes dessinées jeunesse, douze albums, autant d’invitations à s’évader… sans bouger de son lit. Merci qui ?

On commence avec un récit de science-fiction qui vient de paraître aux éditions Dupuis et dont la particularité est de s’intéresser aux HPI, les fameux Hauts Potentiels Intellectuels. Zebraska est le nom de ce récit, c’est aussi le nom d’une bande dessinée réalisée par la grand-mère du protagoniste principal, une œuvre dont elle lui fait cadeau et qui va bousculer sa vie, dans un futur où les livres ont définitivement disparu. Martin, 15 ans, y découvre la condition de HPI à travers le quotidien de son propre père. « Il me titille, me bouscule, m’effraie. J’ai peur de quoi en fait ? Qu’il me dévoile ?' », s’interroge-t-il. Et effectivement, ce récit lui fait prendre conscience de sa propre condition de HPI… Prévu en deux volumes, Zebraska aborde avec intelligence et humanité la vie de ces drôles de « zèbres », des enfants pas tout à fait comme les autres. Un dossier pédagogique accompagne la bande dessinée et apporte des clés pour mieux comprendre cette singularité, tout en soulevant une question essentielle : suis-je, moi aussi, HPI ? (Zebraska, de Borecki, Bary et Corbeyran. Dupuis. 13,50€)

Grand classique parmi les classiques de la littérature, le roman Croc-Blanc de l’écrivain américain Jack London se voit une nouvelle fois adapté en bande dessinée, cette fois sous la plume de Maxe L’Hermenier et les pinceaux de Thomas Labourot, pour le compte des éditions Jungle. Sans réelle surprise du côté de l’intrigue, on retrouve la nature sauvage du Grand Nord canadien et le fameux chien-loup qui, au contact des hommes, apprendra la soumission, découvrira la brutalité des combats de chiens… avant de finalement connaître l’affection et la liberté. Côté dessin, Thomas Labourot opte pour un trait clair et fluide, d’une belle expressivité, soutenu par une palette de couleurs douce qui accompagne avec justesse l’atmosphère du récit. (Croc-Blanc, de L’Hermenier et Labourot. Jungle. 14,95€)

Le plus célèbre des papas poules du neuvième art a fait son retour en octobre dernier avec une nouvelle fournée de gags le mettant en scène dans sa vie quotidienne. Et quelle vie ! Avec quatre filles à la maison et pas une mère à l’horizon, Dad doit tout gérer en solo. Alors forcément, ça peut parfois être compliqué, voire très compliqué. Et cette fois, c’est carrément le Chaos Bang. Avec plus d’un million d’albums vendus, la série continue de faire mouche grâce à ses personnages ultra-attachants et ses situations qui sentent le vécu. Drôle, tendre et souvent très juste : on adore retrouver cette famille pas comme les autres. (Chaos Bang, Dad tome 12, de Nob. Dupuis. 12,50€)

« Entrez, il fait un froid de démon aujourd’hui ! » : c’est avec ces quelques mots qu’une vieille dame accueille chez elle une petite fille et sa maman, toutes deux réfugiées d’un pays lointain. Un froid de démon : il n’en fallait pas plus pour déclencher l’imagination de la petite fille qui rencontre pour de bon un démon. Il est minuscule, tout rouge, avec deux petites cornes sur la tête et surtout une énorme envie de s’amuser. Ensemble, ils partent à l’aventure, découvrent la nature et les saisons, partagent des moments complices jusqu’au prochain froid de démon. Une histoire douce, drôle et pleine de tendresse sur l’amitié et la différence, portée par un univers graphique d’une grande délicatesse qui invite à la rêverie. (Le Démon de l’hiver, de Toni Galmés. Delcourt. 11,50 €)

Mi-Mouche, pour ceux qui l’ignoreraient, désigne une catégorie de poids en boxe, la première en boxe amateur. Colette, 14 ans, appartient à cette catégorie, ou du moins le souhaiterait-elle. Car sa mère refuse catégoriquement qu’elle pratique ce sport. Depuis un grave accident de la route qui a coûté la vie à sa sœur jumelle, Colette s’est figée : elle a cessé de grandir et, peu à peu, endossé l’identité de sa sœur disparue, jusqu’à adopter sa passion pour la danse. Tout bascule le jour où elle assiste par hasard à un entraînement de boxe, une révélation, presque une libération. Ce choc va agir comme un catalyseur, lui permettant de renouer avec elle-même et de retrouver sa véritable personnalité. Mi-Mouche est une histoire de deuil et de reconstruction, autant qu’une réflexion sur le genre, la place des filles dans le sport et la quête d’identité. Connue et reconnue pour ses différents ouvrages (Bobigny 1972, En attendant Bojangles, Collaboration horizontale…), la dessinatrice nantaise Carole Maurel signe ici, tout comme la scénariste Véro Cazot, ses premiers pas dans la bande dessinée jeunesse, avec une très belle histoire. (Duels au collège, Mi-Mouche deuxième round, de Cazot et Maurel. Dupuis. 13,50€)

Mickey, Donald, Picsou, Riri, Fifi, Loulou, Pat Hibulaire, Daisy, Gontran ou encore Géo Trouvetou… Depuis 2010, les éditions Glénat se sont lancées dans l’ambitieux projet de republier les aventures légendaires des personnages de Walt Disney. L’initiative se poursuit aujourd’hui avec trois nouveaux recueils consacrés à Picsou, Mickey et Donald dans la collection Les Âges d’or de… Chaque volume réunit huit histoires signées par quelques-uns des plus grands artistes de la maison Disney, de Carl Barks à Romano Scarpa, en passant par Floyd Gottfredson. Des ouvrages pensés à la fois pour les nouvelles générations de lecteurs amoureux de Disney et pour les plus anciens, heureux de retrouver ces classiques intemporels. (Les Âges d’or de…. Glénat. 19€ le volume)

On aurait pu le croire définitivement relégué au rang de pièce de musée du Neuvième art. Mais non, Docteur Poche est encore vivant, bien vivant, et s’anime une nouvelle fois en cette année 2026 sous la plume et les pinceaux de son créateur Marc Wasterlain. Créé en 1976, il y a donc précisément 50 ans, les aventures de ce personnage figureront régulièrement au sommaire du journal Spirou jusqu’au milieu des années 80 avant de connaitre une seconde vie en albums, d’abord aux éditions Dupuis, puis Casterman et enfin Mosquito. Le voici aujourd’hui chez Anspach avec une histoire inédite, Les Jardins d’Alice, aussi délicieuse et poétique que les précédentes. Cette fois, Docteur Poche se voit confier une poupée qui a eu le crâne fracassé dans un accident. Docteur Poche se donne alors pour mission de la soigner et de la ramener à sa jeune propriétaire, Alice. (Les Jardins d’Alice, Docteur Poche, de Wasterlain. Anspach. 15,50€)

Vous aimez les monstres ? Vous aimez Minecraft ? Alors vous allez adorer Mobs – La vie secrète des monstres Minecraft ! Cette série délirante est signée Waltch, Pirate Sourcil et Frigiel, le célèbre youtubeur à l’origine de la saga à succès Frigiel et Fluffy. Lancée en 2023, elle compte déjà cinq tomes et nous emmène dans les coulisses du jeu vidéo le plus cubique du monde. Au programme : des gags en une page, des monstres plus drôles que terrifiants et plein de situations improbables. (Roc and Drôle, Mobs La vie secrète des monstres Minecraft tome 5, de Frigiel, Piratesourcil et Watch. Glénat. 11,50€)

Personnage imaginé par André Franquin en 1952, le Marsupilami s’invite d’abord dans les aventures de Spirou et Fantasio avant de devenir, quelques années plus tard, le héros d’une série à part entière. Paru en 1987, le premier album, La Queue du Marsupilami, s’écoule à 600 000 exemplaires et consacre la naissance d’une véritable icône de la bande dessinée. Quarante ans et trente-cinq albums plus tard, alors qu’une seconde adaptation cinématographique vient de sortir dans les salles obscures de France et de Navarre, Batem, toujours au dessin, accompagné d’un nouveau duo de scénaristes, Kid Toussaint et Ced, nous embarquent à nouveau pour le fin fond de la jungle palombienne où de sombres malfrats ont été parachutés pour capturer un Marsupilami. Et bien évidemment, rien ne va se passer comme espéré ! (La Dernière chasse, Marsupilami tome 35, de Batem, Kid Toussaint et Ced. Dupuis. 13,50)

Ce héros-là est lui aussi une star du neuvième art. Il s’appelle Gaston et apparaît pour la première fois dans les pages du Journal de Spirou en 1957, toujours sous le crayon d’un certain André Franquin. Près de soixante-dix ans plus tard, ses gags n’ont rien perdu de leur pertinence ni de leur pouvoir comique. Ce nouvel album best-of en apporte une preuve éclatante, en rassemblant une sélection des meilleurs gags autour de la thématique de l’amour. Gaston amoureux, qui l’eût cru ? En tout cas, sous ses airs de doux rêveur un peu dingo, notre héros avait trouvé en Mademoiselle Jeanne sa plus fidèle admiratrice… et peut-être bien davantage. (L’amour de Lagaffe, de Franquin. Dupuis. 13,50€)

Ils ne viennent peut-être pas de Saint-Tropez mais ils nous font toujours bien rire. Les Gendarmes ont fait leur grand retour en librairie en octobre dernier avec un dix-huitième recueil de gags dessinés par un nouveau venu dans l’équipe, Bast. Bientôt trente ans d’existence, plus de deux millions d’exemplaires vendus et toujours cette brigade de bras cassés prête à semer la pagaille. Dans ce nouvel album, les voilà chargés d’enquêter dans un hippodrome où quelque chose ne tournerait pas rond. Un album à lire avant la sortie de l’adaptation cinématographique prévue en août prochain. (Le Poids des mots, Les Gendarmes tome 18, de Bast, Sulpice et Cazenove. Bamboo Edition. 11,90€)

C’est l’un des plus grands héros de papier de l’après-guerre, un gars qui a été capable de faire oublier aux plus jeunes les difficultés du quotidien, capable aussi de susciter quantité de vocations, Buck Danny est de retour pour une treizième aventure dans la collection « Classic », une série qui permet de revisiter certaines périodes marquantes de l’histoire à travers le regard du héros. Cette fois, direction l’Égypte et la crise du canal de Suez. Nous sommes en 1956, le président égyptien Nasser a nationalisé le canal, provoquant une riposte militaire de la France, d’Israël et du Royaume-Uni. Les Soviétiques menacent de répliquer à leur tour. Buck Danny et ses coéquipiers se retrouvent plongés au cœur d’un conflit explosif qui pourrait bien faire basculer le monde dans une troisième guerre mondiale. (Mission Pharaon, Buck Danny Classic, de Zumbiehl, Marniquet et Le Bras. Dupuis / Zéphyr. 16,50€)

Eric Guillaud

06 Fév

Le coin des mangas. Intégrales, rééditions, nouveautés… douze titres récents à dévorer sous la couette

On commence avec une réédition, et pas des moindres, celle du cultissime manga de Kentaro Miura, Berserk. Cette nouvelle édition grand format, sous couverture rigide, bénéficie d’une traduction entièrement revue et propose des pages couleurs exclusives. L’occasion rêvée de redécouvrir ce chef-d’œuvre de dark fantasy dans des conditions idéales. Plongée garantie dans un Moyen Âge poisseux et désespéré, aux côtés de Guts, mercenaire au bras artificiel et à l’épée titanesque, et de Puck, un elfe espiègle issu d’un peuple féerique. Tandis que l’un incarne la violence brute, l’autre en atténue les ténèbres. Le troisième volume sorti en novembre réunit les tomes 5 et 6 de l’édition originale. Un quatrième volume est annoncé pour ce mois de février. Bienvenue en enfer ! (Berserk tome 3, de Kentaro Miura. Glénat. 24,90€)

Une autre série culte. Plus de quarante ans d’existence, des millions et des millions d’albums vendus à travers la planète, des adaptations en films d’animation, en jeux, des produits dérivés comme s’il en pleuvait… et une nouvelle collection pour ce bijou du manga du sieur Akira Toriyama, une collection Full Color et grand format dont la publication a débuté en mai 2024. Cette nouvelle édition reprend les mêmes pages que l’édition traditionnelle (42 volumes)  mais est divisée en arcs scénaristiques. Le premier volet du troisième arc consacré aux Saiyans vient tout juste de sortir et le second est annoncé pour mars. (Dragon Ball Full Color, Les Saiyans, tome 1, d’Akira Toriyama. Glénat. 14,95€ le volume)

En 2018, année où Osamu Tezuka aurait célébré ses 90 ans, les éditions Delcourt lançaient une collection entièrement dédiée à la réédition de ses œuvres emblématiques. Surnommé à juste titre le dieu du manga du haut de ses 700 titres et près de 170 000 planches, Tezuka est un artiste singulier inspiré par la littérature populaire, les comics américains, le cinéma d’une façon générale, les dessins animés de Walt Disney en particulier, à qui d’ailleurs il emprunta les yeux ronds que l’on retrouve aujourd’hui dans quantité de mangas. Une vingtaine de titres composent aujourd’hui cette collection que Princesse Saphir a rejoint en novembre dernier. Comme Astro Boy et Le roi Léo, Princesse Saphir, créée dans les années 50, contribua à forger le paysage du manga pour la jeunesse de l’après-guerre, comme le rappelle le spécialiste Xavier Hébert en postface. Une édition en deux tomes qui nous permet de retrouver cette fameuse princesse qui reçut deux cœurs à la naissance : un féminin et un masculin, déjà une interrogation sur le genre. (Princesse Saphir, de Osamu Tezuka. Delcourt/Tonkam. 29,99€)

On reste dans le culte avec One Pièce, qui arrive tranquillement à sa 111ᵉ livraison en décembre. De quoi nous faire tourner la tête et propulser la série du Japonais Eiichiro Oda dans le top One du manga le plus lu et le plus connu sur la planète Terre et peut-être au-delà. Plusieurs centaines de millions d’exemplaires vendus à travers le monde, une grosse trentaine en France, un univers unique, un mélange d’aventure, de fantastique et d’humour, et un héros baptisé Lufy qui rêve de devenir le roi des pirates en trouvant le « One Piece », un fameux trésor. (One Piece tome 111, de Eiichiro Oda. Glénat. 7,20€)

On continue avec les rééditions et la série Rave. Dix-huit tomes sont attendus ; onze sont d’ores et déjà disponibles. Cette réédition en grand format, proposée en volumes doubles, permet de profiter pleinement du dessin de Hiro Mashima et de redécouvrir une aventure aux accents très Dragon Ball. L’histoire débute dans un monde au bord des ténèbres, cinquante ans après une guerre ayant opposé les Rave, pierres sacrées, aux Dark Bring, pierres maléfiques, et qui s’est soldée par la victoire des premières. Mais pour empêcher le retour des Dark Bring, un sauveur est nécessaire. Ce sera Haru, jeune garçon aux cheveux argentés, débrouillard et courageux, maniant une épée gigantesque et toujours accompagné de Plue, une étrange petite créature ressemblant à s’y méprendre à un bonhomme de neige. Ensemble, ils affrontent les Dark Bring et l’organisation criminelle Demon Card, dans un récit d’aventure généreux et dynamique. Rave marque la première grande série de l’auteur de Fairy Tail(Rave, tome 11, de Hiro Mashima. Glénat. 14,95€ le volume)

Autre réédition marquante : Printemps bleu de Taiyō Matsumoto. Profondément inspiré par la bande dessinée franco-belge, l’auteur de Gogo Monster, Amer Béton ou Frères de Japon, tous parus chez Delcourt/Tonkam, signe ici un recueil de sept nouvelles situées dans l’enceinte du lycée Kitano. Un décor en apparence banal, où le désœuvrement des adolescents se transforme en jeux dangereux, sous le regard absent d’adultes à la dérive. Matsumoto capte l’ennui, la violence sourde et les failles d’une jeunesse en quête de sens, avec une justesse toujours aussi dérangeante. (Printemps bleu de Taiyo Matsumoto. Delcourt/Tonkam. 19,99€)

Incontournable ! Sorti fin janvier, Requiem Chevalier Vampire s’impose comme une adaptation foncièrement réussie de la série de bande dessinée culte signée Pat Mills et Olivier Ledroit, qui compte à ce jour douze albums publiés entre 2000 et 2024 aux éditions Glénat. S’ils reprennent ici les codes du manga avec dextérité, Seban et Victor Santos conservent tout ce qui a fait le succès de la série, à savoir une dark fantasy à l’esthétique baroque et gothique époustouflante, un univers sombre, torturé et violent à souhait, peuplé de personnages tourmentés. Bienvenue sur Résurrection, ce monde où tout est inversé. Et comme le dirait un des personnages à ceux qui n’auraient pas encore craqué : « T’attends quoi ? Un carton d’invitation ? ». (Requiem chevalier vampire, tome 1, de Seban et Victor Santos, d’après l’oeuvre originale de Ledroit et Mills. Glénat. 7,90€)

Changement radical de décor et d’ambiance avec ce manga paru en octobre dernier. Mon Petit nid douillet figure parmi les lauréats du prix Kono Manga Ga Sugoi 2024, qui récompense les 20 meilleurs mangas parus dans l’année au Japon. La mangaka Chiaki Ida y propose cinq courtes histoires, autant d’invitations à pénétrer l’intimité d’appartements japonais résolument cosy. On y suit leurs occupants dans leur quotidien, leurs hobbies, leurs petits plaisirs, et notamment dans la préparation de leurs repas. Une lecture délicate et apaisante qui ravira les gourmets, et plus largement tous les amoureux de la culture japonaise. Le tout dans un élégant manga grand format de 128 pages couleur, imprimé sur un papier épais. (Mon Petit nid douillet, de Chiaki Ida. Soleil Manga. 14,95€)

Après Kiki la petite sorcière, Le Château dans le ciel ou encore Princesse Mononoké, c’est au tour de Pompoko de rejoindre la collection d’anime comics lancée par Glénat autour des œuvres du Studio Ghibli. Réalisé par Isao Takahata, sur une idée originale de Hayao Miyazaki, le film trouve ici une nouvelle vie sur papier. Figure majeure de l’animation japonaise, Isao Takahata a récemment fait l’objet d’une superbe exposition à la Maison de la Culture du Japon. Sorti au Japon en 1994, Pompoko n’est arrivé en France qu’en 2005. Militant pacifiste et écologiste, à l’image de Miyazaki, Takahata livre ici une charge douce-amère contre l’urbanisation galopante. L’action se déroule aux abords de Tokyo, où une communauté de tanukis voit son habitat naturel dévoré par les promoteurs immobiliers. Une fable engagée, drôle et toujours actuelle. (Pompoko, de Isao Takahata. Glénat. 15,50€)

« Il ne suffit pas d’être du côté des vainqueurs pour être heureux. » Celle qui prononce ces mots s’appelle Haru Sudô. Elle est japonaise. Celui à qui ils s’adressent se nomme Arthur Jirô Hashimoto, Américain d’origine japonaise, arrivé au Japon avec les forces alliées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il porte en lui le deuil de son frère, tombé sur le front italien. Depuis la capitulation, au cœur du chaos, chacun tente de survivre, de se reconstruire. Dans un pays exsangue, l’avenir reste incertain. Confrontée à un choix imposé — un mariage arrangé par son père ou la prostitution — Haru décide de tracer sa propre voie : épouser Arthur Jirô Hashimoto et le suivre aux États-Unis. À travers quatre personnages aux origines, aux identités et aux orientations sexuelles différentes, la mangaka Marina Lisa Komiya explore ces guerres invisibles que chacun porte en soi, dans un Japon encore meurtri, tiraillé entre traditions persistantes et aspirations à la modernité. Un manga en deux volumes porté par une grande pudeur dans le récit et une élégance dans le trait ! (Les Guerres invisibles, tome 2, de Marina Lisa Komiya. Casterman. 18€)

C’est une histoire d’épicier. Mais d’épicier épicé. Du genre qui ne vend pas que des légumes. Taro Sakamoto, c’est son nom. Léger embonpoint, moustache de papa, lunettes de myope : en apparence, rien d’impressionnant. Et pourtant, Sakamoto est un mythe. Une légende. Un ancien tueur à gages admiré par ses pairs, craint par tous les gangsters. Avant de raccrocher, de se marier, d’avoir un enfant et d’ouvrir une supérette, l’épicier avait le flingue facile. Une vie pépère, bien rangée, jusqu’au jour où Sin, jeune assassin télépathe, débarque dans son magasin et fait voler en éclats ce quotidien tranquille. Vous voulez de l’action ? Vous allez être servis. Sakamoto Days est un concentré d’énergie, un manga mené tambour battant, au rythme de parution effréné et à l’inventivité jamais prise en défaut. Le vingtième tome vient tout juste de sortir, et la série ne montre aucun signe d’essoufflement.  (Sakamoto Days tome 20, de Yuto Suzuki. Glénat. 7,20€)

Lancée en septembre 2023, la nouvelle édition du manga de Hiroaki Samura, L’Habitant de l’infini, s’est enrichie d’un onzième volume en janvier, avec un douzième attendu pour avril. Prévue en 15 volumes doubles, cette réédition offre l’opportunité de découvrir ou redécouvrir l’œuvre dans un format généreux et de retrouver Manji, le samouraï immortel, au cœur de combats de sabre tout à fait spectaculaires, sublimés par un graphisme réaliste brut plutôt musclé. Une œuvre incontournable ! (L’Habitant de l’infini, Immortal editions Tome 11, de Hiroaki Samura, Casterman. 13,95€)

Eric Guillaud

Deathbringer ou la première œuvre très prometteuse d’un jeune auteur français de dark fantasy

Pour sa première œuvre, Ismaël Legrand frappe un grand coup avec un pur récit de dark fantasy ne retenant pas ses coups, animé d’une âme diabolique où les personnages tentent de déjouer le destin et la damnation qui les guettent.

Un héros mutique qui n’en est pas vraiment un, une jeune sorcière obligée d’expier ses fautes en collaborant avec ceux qui veulent exterminer ses sœurs, un inquisiteur poursuivi par une étrange malédiction, un monde en ruines où règnent la mort et la désolation pendant que des ecclésiastiques corrompus tentent par tous les moyens de conserver le pouvoir…

Jeune auteur complet (scénario et dessin), Ismaël Legrand connaît visiblement ses classiques de la dark fantasy. Fantasy avec ce récit épique évoluant dans un monde moyenâgeux phantasmagorique où la magie est maître et où des créatures sinistres rôdent, mais dark (‘sombre’) car dénué de toute belle princesse à sauver ou de gentils hobbits. Dans ce Deathbringer qui porte bien son nom (‘celui qui apporte la mort’), tout n’est que souffrance et désolation.

© Delcourt / Legrand

Si le propos est parfois un chouia trop mystique, c’est vraiment son parti-pris graphique qui frappe le plus. Serti dans un superbe noir et blanc aux détours tranchés et offrant parfois aux déchaînements de violence des pages pleines sans dialogue, Deathbringer marque par son côté implacable et l’aspect cauchemardesque de ses créatures, rappelant parfois le travail de l’illustrateur américain Mark Riddick. Ce récit aux multiples ramifications (trop, peut-être) s’adresse d’ailleurs à un public adulte, avec son atmosphère gothique où le sacré ne cesse de basculer dans l’horreur. S’il ne devient jamais grotesque, ses nombreuses scènes de violence le réservent à un public averti.

© Delcourt / Legrand

L’amateur, lui, s’amusera sûrement à repérer les nombreux clins d’œil (volontaires ou pas) à certaines grandes illustrations chères aux fans de mondes fantastiques, comme par exemple le Death Dealer (1973) de l’Américain Frank Frazetta ou L’île des morts (1886) d’Arnold Böcklin. Et même si Legrand a peut-être commis une erreur de débutant en voulant cumuler les casquettes, le récit étant donc parfois trop verbeux et haché, visuellement c’est impressionnant de beauté. Mais une beauté noire et impitoyable.

Olivier Badin.

Deathbringer, d’Ismaël Legrand. Delcourt. 25,50€

03 Fév

« On voulait parler de l’Amérique, du déclin de l’Amérique » : rencontre avec Elene Usdin Prix BD France Télévisions Villa Médicis 2026

Sans le festival d’Angoulême, annulé cette année, mais en association avec Villa Médicis, France Télévisions a attribué son prix BD 2026 à Elene Usdin et Boni pour l’album Detroit Roma paru aux éditions Sarbacane. Un road trip traversé de références cinématographiques et de failles intimes dans une Amérique bien éloignée du mythe. Rencontre…

Elene Usdin et Boni, lauréats du Prix BD France Télévisions Villa Médicis • © France Télévisions / Katia Martin Gilis

Ils étaient huit au départ, il n’en est resté qu’un à l’arrivée. Vendredi 30 janvier, le Prix BD France Télévisions Villa Médicis a été attribué à Elene Usdin et à son fils Boni pour l’album Detroit Roma, paru aux éditions Sarbacane. Le lauréat a été désigné par un jury de lecteurs après plus de deux heures d’échanges intenses et de débats passionnés, à partir d’une sélection de huit albums établie par un comité de journalistes et de spécialistes de la littérature de France Télévisions.

C’est la première édition du prix sous cette appellation, mais ce n’est pas la première fois que France Télévisions affiche son soutien au neuvième art. Depuis 2020, en partenariat avec le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, la chaîne remettait le Fauve Prix du Public, mis en sommeil cette année à la suite de l’annulation du festival.

Detroit Roma est un récit d’une intensité rare, qui plonge le lecteur au cœur de Détroit en 2014, ville démesurée et dévastée, rongée par les faillites industrielles et le chômage. À quelques kilomètres de là, la crise sanitaire de Flint éclate : l’eau potable, empoisonnée au plomb, devient le symbole d’un scandale environnemental et d’un abandon politique. Dans ce paysage de désolation, Becki et Summer, deux femmes que tout oppose, voient leurs destins s’entremêler dans un road trip à travers l’Amérique. Entre confidences et silences, elles rembobinent leur existence, révélant blessures, espoirs et zones d’ombre qui les construisent et les rapprochent.

L’interview ici

30 Jan

France Télévisions fête le 9e art : Maison Fumetti, un espace de création, de partage et de réflexion sur la BD

Parce que le métier d’auteur est souvent solitaire et précaire, Maison Fumetti fait de la BD une aventure collective et inclusive. Rencontre avec Enora Loaëc, autrice en résidence, et Sébastien Vassant, membre du conseil d’administration, qui nous parlent de leur art et de la vitalité de ce lieu nantais.

Enora Loaëc, en résidence à Maison Fumetti co-organise les fêtes interconnectées de la BD sur Nantes • © France Télévisions – Eric Guillaud

En bientôt dix ans d’existence, Maison Fumetti s’est imposée comme un lieu incontournable de la bande dessinée à Nantes, aussi bien pour les professionnels que pour les amateurs. À la fois espace de création, de partage et de réflexion autour du neuvième art, elle joue aujourd’hui un rôle d’autant plus important que le secteur traverse une crise profonde, à la fois économique, sociale et sociétale.

Une crise dont l’un des symptômes les plus spectaculaires a été l’annulation du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, vitrine pourtant essentielle et incontournable pour le monde du neuvième art depuis 1974.

Angoulême, le point de rupture

Précarisation des auteurs et autrices, surproduction éditoriale, contexte économique dégradé… les motifs de colère et d’inquiétude étaient déjà nombreux. Ils ont été renforcés par de nouvelles interrogations concernant la gestion financière et humaine du plus grand festival de bande dessinée en France. On connaît l’histoire : un appel au boycott et pour finir une annulation pure et simple.

Pour Sébastien Vassant, auteur et membre du conseil d’administration de Maison Fumetti, ce n’est pas une surprise : « Ça fait des années qu’on parle de boycotter Angoulême pour un peu réveiller les esprits sur divers sujets (…) et là, la chose positive, c’est que c’est parti d’une démarche d’autrices ».

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France Télévisions fête le 9e art : « L’édition, c’est un métier passion », rencontre avec Maël Nonet des éditions BD Rouquemoute

Dix ans après la création de sa maison d’édition Rouquemoute, Maël Nonet continue de défendre la bande dessinée d’humour avec passion et conviction. Face aux mutations du secteur et à un contexte économique incertain, l’éditeur s’adapte sans renier sa ligne éditoriale, avec un mot d’ordre inchangé : ne pas baisser les bras et continuer à faire sourire.

Maël Nonet • © France Télévisions / Eric Guillaud

Maël Nonet est un passionné, et c’est heureux, car le métier d’éditeur, surtout en ces temps d’incertitudes économiques, est loin d’être le plus reposant et le plus lucratif. Voilà maintenant dix ans qu’il a créé sa maison d’édition indépendante, Rouquemoute, sur une ligne éditoriale qui se résumait en un mot : humour.

Et c’est toujours le cas. De l’humour, rien que de l’humour. Nous avions rencontré Maël en 2018, sa maison d’édition était alors installée sur Rezé au sud de l’agglomération nantaise, il cherchait à l’époque un local plus grand qui lui permettrait de stocker ses livres et de créer un lieu dédié à l’événementiel. Il l’a trouvé du côté du quartier de la Création à Nantes. Et son projet est devenu réalité.

« On a une particularité au niveau de la maison d’édition, et je crois qu’il n’y en a pas beaucoup en France qui ont ça aussi en parallèle, on a un bar-librairie dans lequel on retrouve bien évidemment le catalogue de la maison d’édition mais aussi ce que nous on nomme les copains éditeurs, c’est une sélection de livres qu’on aime bien chez d’autres maisons d’édition indépendantes. Du coup, les gens peuvent venir boire un verre, ils peuvent acheter une BD, souvent ils font les deux. C’est vraiment un lieu de rencontre ».

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Detroit Roma, d’Elene Usdin et Boni Prix France Télévisions Villa Médicis 2026

Impossible d’entendre Detroit Roma sans penser à Paris, Texas, une référence sans doute loin d’être anodine. Après René.e aux bois dormants, Grand Prix de la Critique ACBD 2022, Elene Usdin s’associe à son fils Boni pour livrer un récit d’une intensité rare : un road trip nourri de références cinématographiques et de failles intimes, dans une Amérique bien éloignée de son mythe…

Dans la vaste et déglinguée Detroit, rongée par les faillites et le chômage, rien ne prédestinait Becki et Summer à se rencontrer. Issues de milieux opposés, l’une survit dans une bicoque modeste auprès d’un père malade en proie à des hallucinations, tandis que l’autre grandit dans une villa avec piscine, auprès d’une mère, Gloria, ancienne actrice recluse dans ses rôles passés.

C’est finalement l’art qui les rapproche. Becki dessine, croque les silhouettes des gens qu’elle rencontre et graffe sur les murs gris de la ville, tandis que Summer fréquente les milieux underground de Detroit et réalise des films. À la mort de Gloria, elles prennent la route dans une vieille Ford Galaxie rose décapotable, direction Rome — non pas en Italie, mais en Géorgie d’où était originaire Gloria. Ensemble, elles comptent y disperser ses cendres.

Sur la route, entre confidences et silences, les deux femmes rembobinent leur existence, révélant blessures, espoirs et zones d’ombre qui les construisent et les rapprochent.

Passant d’un style graphique à l’autre avec une certaine radicalité, et animés par la volonté de transmettre toute la palette émotionnelle de leurs personnages, Elene Usdin et Boni livrent plus de 350 pages d’un road trip qui capte l’Amérique de 2015, jalonné de multiples clins d’œil au cinéma, à commencer par le judicieux format à l’italienne, qui ouvre l’espace et magnifie les paysages. Impressionnant !

Eric Guillaud

Detroit Roma, de Elene Usdin et Boni. Sarbacane. 35€

© Sarbacane / Usdin & Boni

29 Jan

Nouveautés BD 2026 : notre sélection coups de cœur

Pas de Festival International de la Bande Dessinée cette année, un Grand Off en lieu et place mais, fort heureusement, toujours autant de bandes dessinées à se mettre sous la dent. En voici une petite sélection, des coups de coeur parus en ce tout début d’année…

On commence avec Nos accords imparfaits, album publié aux éditions Casterman, un véritable coup de cœur, signé Gilles Marchand au scénario ainsi que Cécile Dupuis au scénario et au dessin. Un coup de cœur graphique tout d’abord, porté par un trait d’une immense délicatesse, une palette de couleurs tout aussi douce, une mise en forme aérée et aérienne, profondément poétique. Un coup de cœur scénaristique ensuite avec cette histoire aussi intime qu’universelle d’un couple, Anton et Hélène. Lui est livreur, elle est violoncelliste.

Entre eux, c’est l’amour fou, Anton aurait suivi Hélène au bout du monde. « Pour tout dire, elle est le bout de mon monde », confie-t-il. Et puis, le temps, le poids du quotidien… Anton se renferme, le silence s’installe, l’amour s’éteint. « J’avais perdu le mode d’emploi ». Le mode d’emploi et les mots. Ceux qui parlent d’amour. Leur séparation devient inévitable. Anton se retrouve seul. Plus de jus, plus d’envie. il se sent perdu. Jusqu’au jour où il doit livrer un colis à Hélène, son Hélène…

Le récit prend alors une tournure de conte moderne. Si l’écrivain Gilles Marchand signe ici son premier album de bande dessinée, Cécile Dupuis déjà remarquée avec L’ombre des Pins paru aux éditions Virages Graphiques, ne fait que confirmer ici un talent évident. (Nos accords imparfaits, de Dupuis et Marchand. Casterman. 25€)

Avril 1945. L’Europe n’est plus qu’un vaste champ de ruines doublé d’un cimetière à ciel ouvert. La guerre n’est pas encore tout à fait terminée, elle le sera dans quelques jours après la capitulation de l’Allemagne nazie. Mais déjà, la France doit faire face à l’urgence du rapatriement sanitaire de ses ressortissants : prisonniers de guerre blessés, travailleurs du STO et survivants des camps de concentration.

Pour mener à bien cette mission, le général de Gaulle envoie Madeleine Pauliac, médecin-lieutenant des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI) à Moscou avant de la nommer à la tête de l’hôpital français de Varsovie dans la Pologne libérée par l’Armée rouge. Avec l’aide d’un groupe d’infirmières-ambulancières connu sous le nom de l’Escadron bleu, elle met en place des convois entre l’Allemagne, la Pologne et la France.

C’est cette histoire que racontent Virginie Ollagnier au scénario et Yan Le Pon au dessin. Un récit nécessaire pour garder en mémoire l’engagement, le courage et l’abnégation de ces femmes. Un récit nécessaire aussi pour qu’advienne, comme le signifie la scénariste, « après le temps des héros, le temps des héroïnes ».

Un album à ranger sur la même étagère que la série consacrée à une autre Madeleine – Madeleine Riffaud – dont Jean-David Morvan et Dominique Bertail ont relaté la vie dans Madeleine Résistante paru dans la même collection Aire Libre des éditions Dupuis. (L’Escadron bleu 1945, de Le Pon et Ollagnier. Dupuis. 25€)

Le Brésilien Marcello Quintanilha a entamé sa carrière française au Lombard avec Sept balles pour Oxford, dont il signait le dessin. Il y revient aujourd’hui avec Eldorado, après avoir produit une belle poignée d’albums pour la maison d’édition indépendante ça et là, et surtout après avoir remporté le Fauve d’or à Angoulême en 2022 pour Écoute, jolie Marcia, récit saisissant qui nous plongeait dans l’univers des favelas à travers le quotidien d’une femme ordinaire… ou presque.

Lui qui n’a jamais cessé de raconter la société brésilienne à travers ses récits, et plus particulièrement ses couches les plus populaires, continue de le faire ici avec la même force et le même objectif : raconter des histoires à dimension humaine, des destins ordinaires confrontés à une réalité sociale implacable. Dans ce polar néo-réaliste comme il le définit lui-même, l’auteur nous entraîne dans les pas de Hélcio et de sa famille. Tandis que le jeune homme devient l’un des plus grands arrières droits du football brésilien, son frère, lui, bascule dans la délinquance. Des années 50 aux années 70, Eldorado suit leur trajectoire dans un Brésil où la misère rivalise avec la violence.

Pour celles et ceux qui craindraient de passer à côté de certaines clés en ne connaissant ni l’histoire ni la culture brésiliennes, pas d’inquiétude, Marcello Quintanilha nous offre un résumé de l’histoire du Brésil en ouverture de l’album, un résumé en bande dessinée et en noir et blanc bien évidemment, dans lequel on apprend notamment que le football fut longtemps un sport réservé aux élites au début du XXᵉ siècle. Côté dessin, l’auteur déploie une ligne claire « qui n’est justement pas très claire », confie-t-il, en tout cas un dessin qui porte l’histoire avec des cadrages singuliers et une « bande son » visuelle faite de tensions et des bruits du monde. (Eldorado, de Marcello Quintanilha. Le Lombard. 26,90€)

Depuis 2016, date de parution de Cruelle, jusqu’en janvier 2026, avec la sortie de Jeune et fauchée, Florence Dupré La Tour a exploré avec un succès indéniable le registre autobiographique, revenant tout à tour sur son enfance au sein d’une cellule familiale bourgeoise, catholique et patriarcale, sur les rapports entretenus avec sa sœur jumelle ou encore sur ses années de jeune autrice sans le sou.

Changement radical de genre avec Les Moribonds. Florence Dupré La Tour retrouve ici la fiction et revisite le mythe des vampires et des morts-vivants, qu’elle nomme les Moribonds. Dans un monde en fin de vie, ces créatures chassent les rares humains, regroupés en cheptel pour le bénéfice de quelques vampires, tels que le Seigneur Gabriel, dont la survie dépend du sang de ces hommes et femmes. Mais le temps de l’abondance est révolu : Gabriel, en tout seigneur qu’il est, va devoir protéger lui-même son cheptel qui diminue au fil des attaques des Moribonds et mettre la main à la pâte, quitte à perdre de son pouvoir et de son autorité.

C’est précisément ce que Florence Dupré La Tour cherche à mettre en exergue dans cet album : le renversement des rapports dominants-dominés, interrogeant, et nous interrogeant, sur la question des classes sociales à la manière d’une fable politique. D’un côté, les nobles et bourgeois assoiffés de sang, de l’autre, les prolétaires. Côté graphisme, l’autrice propose un dessin encré au stylo noir dans la lignée de ces albums autobiographiques, enrichi ici de couleurs numériques dans une gamme pop particulièrement bien sentie, qui contraste avec la noirceur du propos et renforce encore sa portée satirique. (Les Moribonds, de Florence Dupré La Tour. Casterman. 24,50€)

C’est l’une des plus belles couvertures de l’année. Facile à dire, me direz-vous, nous ne sommes qu’au début du mois de février. Alors oui, d’autres suivront, sans doute tout aussi remarquables, mais celle-ci a déjà fait son œuvre : elle nous a imprimé la rétine pour l’éternité, ou presque. Du feu, de la neige, du sang, un village japonais et un samouraï : tout est là, tout est bien là pour nous happer.

Mais une couverture ne suffit pas à faire un bon livre. Elle attire le chaland, c’est indéniable, joue son rôle de teaser, fait de belles promesses. Reste une question : l’album tient-t-il justement ces promesses ?

La réponse se trouve à l’intérieur, dans les somptueuses 80 planches signées JEF et dans le scénario de Corbeyran et Rurik Sallé. Et c’est sans appel : oui ! Oui, Neige de sang est un petit bijou à tous les niveaux : la maquette, le graphisme, les couleurs, et bien sûr le récit.

Direction le Japon, plus précisément Shikomi dans la baie de Wakasa, un village traditionnel, hors du temps, paisible. Nous sommes en 1970, c’est l’été, mais quelque chose ne tourne pas rond. Takashi n’en revient pas de ses yeux. À son réveil, le jour ne s’est pas levé, il fait nuit, il fait froid et bientôt la neige se met à tomber en quantité. Certains villageois partent chercher des secours, tandis que sur place on découvre un cadavre puis deux. Du sang sur la neige : aucun doute, il s’agit d’assassinats…

Récit fantastique aux accents de polar, Neige de sang revisite le mythe du samouraï dans un récit sombre et glaçant sur fond d’amour et de haine, de violence et de beauté. Un album aussi envoûtant que brutal ! (Neige de sang, de JEF, Corbeyran et Rurik Sallé. Ankama. 18,90€)

Il fut un temps, celui de la télévision reine, où certains directeurs de chaînes parlaient sans détour du temps de cerveau disponible pour vendre de la publicité à des téléspectateurs un brin passifs qui profitaient tout de même des écrans de pub pour aller aux toilettes ou faire la vaisselle. Avec un œi ou une oreille sur le poste de télévision au cas où…

Depuis l’arrivée d’internet et des smartphones, ces téléspectateurs passifs sont en quelque sorte devenus des internautes actifs, pour ne pas dire addicts. Des heures passées à scroller, liker, cliquer, tout en fournissant, souvent sans s’en rendre compte, des données précieuses sur leur identité et leurs comportements. Des données qui permettent à l’industrie du numérique de diffuser une publicité toujours plus ciblée et, plus inquiétant encore, d’influencer nos choix et nos attitudes.

Dans les deux cas, on parle de la même chose : l’économie de l’attention. Cette attention si convoitée qu’une étude — attribuée à Google — l’estime à 8 secondes pour un poisson rouge tournant en rond dans son bocal… et à pas beaucoup plus pour un être humain. Neuf secondes. Oui, vous avez bien lu.

C’est précisément ce phénomène qu’explore cette bande dessinée, adaptation des essais de Bruno Patino, La Civilisation du poisson rouge et Tempête dans le bocal (éditions Grasset). L’album remonte aux sources du mal pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, comment tout est pensé, conçu, optimisé pour capter et retenir notre attention — et poser la question essentielle : sommes-nous vraiment devenus des poissons rouges ?

Un album à la fois drôle et effrayant, aussi ludique que salutaire, à lire avant d’aller en discuter… avec de vrais gens, dans la vraie vie. (9 secondes, La civilisation du poisson rouge, de Bruno Patino et Morgan Navarro. Dupuis. 19,90€)

Eric Guillaud

26 Jan

France Télévisions fête le 9e art : Avec Retour à Carmélites, Thaïs Guimard fait une entrée remarquée dans la BD contemporaine

À 28 ans, la Nantaise Thaïs Guimard publie sa première bande dessinée, Retour à Carmélites, aux éditions Sarbacane. Un récit sensible et coloré, entre autofiction et chronique générationnelle, qui explore les incertitudes du passage à l’âge adulte et affirme d’emblée une voix singulière dans le paysage du neuvième art.

Thaïs Guimard © France Télévisions / Eric Guillaud

Thaïs Guimard aime les couleurs ! Dans sa chambre d’adolescente où elle nous reçoit, les murs bleus dialoguent avec un bureau rose. Partout, des figurines, des posters et ses premières œuvres d’étudiante aux Beaux-Arts habillent l’espace.

Un décor à son image, foisonnant, expressif, rieur, à l’image aussi de sa première bande dessinée, tout juste parue chez un éditeur reconnu, Sarbacane.

Cette chambre d’adolescente, elle l’a bien sûr quittée depuis longtemps. D’abord pour Angoulême où elle a suivi les Beaux-Arts pendant six ans avant d’intégrer pour une année supplémentaire La Maison des auteurs qui accueille des créateurs en résidence.

Puis pour Rennes, où elle vit désormais. Une ville où l’air lui paraît plus rock, suffisamment éloignée de Nantes pour s’en détacher, mais assez proche pour y revenir régulièrement. Comme aujourd’hui, quelques jours après la sortie de son livre, peut-être simplement pour le partager avec sa mère.

La suite ici

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16 Jan

L’Autoroute du Soleil : une magnifique réédition pour les 30 ans du chef d’oeuvre de Baru

Prix du meilleur album au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême 1996, L’Autoroute du Soleil retrouve les rayons de nos libraires dans une nouvelle édition enrichie de documents inédits et d’une nouvelle photogravure des planches originales qui lui redonnent un éclat nouveau.

Pendant des années, certaines personnes l’ont présenté comme le premier manga français. À tort ! Comme le souligne Baru lui-même dans la préface à cette nouvelle édition, L’Autoroute du Soleil est un « pur produit de la culture franco-belge », simplement influencé par le cinéma et surtout libéré de toutes contraintes de pagination.

Il faut dire, pour leur défense, que ce récit a été imaginé et réalisé pour un magazine japonais. En 1991, Baru vient tout juste de recevoir l’Alph-Art du meilleur album français pour Le Chemin de l’Amérique. Yoshiyuki Kurihara et Yatsumitsu Tsutsumi, respectivement patron et directeur éditorial du magazine Morning (Kodansha), pensent alors que son dessin pourrait séduire les lecteurs japonais. Ils lui proposent de développer un projet original. Ce sera L’Autoroute du Soleil. Publié au Japon en 1995, l’album est un échec commercial. 

© Casterman / Baru

Dans la foulée, Casterman récupère les droits pour l’édition française. L’album paraît en 1995 et reçoit l’Alph-Art du meilleur album français à Angoulême en 1996. Une récompense largement méritée tant L’Autoroute du Soleil cristallise ce que l’auteur a su apporter à la bande dessinée à cette époque : un ancrage social et politique, des personnages issus de la classe ouvrière, loin des archétypes héroïques, plutôt des anti-héros cabossés par la vie, portés par une narration et un dessin exigeants. Un album précurseur, annonciateur de l’essor des romans graphiques dans le paysage du neuvième art.

© Casterman / Baru

Reste alors la question essentielle : le livre a-t-il bien vieilli ? Trente ans, ça marque un homme, et ça peut aussi marquer une œuvre. Pourtant, force est de constater que L’Autoroute du Soleil demeure étonnamment actuel. De quoi se demander si le récit de Baru était en avance sur son époque, ou si, finalement, rien n’a véritablement changé dans ce bas monde, la violence sociale, le racisme et l’exclusion demeurant des constantes. À chacun d’y apporter sa réponse. Pour ma part, je pencherais plutôt pour un mélange des deux. C’est en tout cas un immense bonheur de retrouver les deux principaux protagonistes, Karim et Alex, dans ce road trip d’une énergie folle.

L’édition présente est enrichie de documents inédits en album et a bénéficié d’une nouvelle photogravure des planches originales. Et rien que pour ça…

Eric Guillaud

L’Autoroute du Soleil, de Baru. Casterman. 30€