02 Avr

Nouveautés BD collection printemps : notre sélection coups de coeur

Le printemps est là, et avec lui l’envie d’évasion. Voici une petite sélection de nouveautés qui nous ont particulièrement émerveillés ces derniers jours et pourraient nous emmener loin…

Pour commencer, direction l’univers singulier de Marcel Bascoulard, dans un album signé par le talentueux Frantz Duchazeau. L’auteur nous a déjà marqué la rétine – et le reste – avec Le Rêve de Météor, Debout les morts et, plus récemment, Robert Johnson, paru en 2024. Dans ce nouvel opus, il s’intéresse à une figure bien connue de la ville de Bourges, Marcel Bascoulard, qui vécut comme un clochard, se logeant dans des abris de fortune, s’habillant en femme et se déplaçant avec un curieux tricycle couché. Mais l’homme était aussi un artiste, toujours un appareil photo et un crayon à la main, réalisant de minutieux dessins de la ville qu’il vendait ou échangeait contre de la nourriture pour lui et ses animaux. Aidé d’une copieuse documentation mais précisant que cette histoire reste une œuvre de fiction, Frantz Duchazeau retrace les dernières années de l’homme et s’attache à en comprendre le parcours depuis sa jeunesse marquée par le meurtre de son père, tué par sa mère, jusqu’à son propre assassinat, le tout porté par un trait expressif et vivant, qui colle parfaitement à cette trajectoire singulière. (Marcel Bascoulard, de Duchazeau. Sarbacane. 25€)

Attention, zone de glisse ! Après le magnifique roman graphique à succès In Waves (100 000 exemplaires vendus et une adaptation pour le cinéma bientôt à l’écran), Aj Dungo passe d’une planche à l’autre, du surf au skateboard, pour nous raconter avec Brandon Dumais au scénario leur jeunesse de skateurs dans les rues de Los Angeles. À travers ce récit, les auteurs remontent aussi le fil de toute une histoire : celle du skateboard, dont les origines officieuses se perdent dans le temps, mais que l’on fait souvent débuter en 1959 avec la commercialisation des premières planches produites en série. Comme In Waves, Skating Wilder s’inscrit dans une veine autobiographique. Mais là où le premier explorait une histoire d’amour et de deuil sur fond de surf, ce nouveau livre met en lumière une amitié construite autour du skate, avec une dimension plus documentaire. Quoi qu’il en soit, Aj Dungo impressionne à nouveau : dans un registre graphique très différent, il confirme toute l’étendue de son talent. Un très beau roman graphique sur une pratique devenue un pilier de la culture populaire d’ici et d’ailleurs. (Skating Wilder, de Brandon Dumais et Aj Dungo. Casterman. 24€)

Ne cherchez pas d’histoire, il n’y en a pas. Ou plutôt si : plusieurs, une multitude. Des fragments d’histoires. Des pensées. Fugaces. Fuyantes. Des pensées qui nous prennent par la main pour nous emmener vers les suivantes. Peu de mots mais une profusion d’images. Et quelles images ! Chaque planche de cet album est un petit bijou de dessin et de poésie, une déambulation au cœur de l’imaginaire foisonnant de Jérémie Gasparutto, un auteur rare qui, comme il le confie lui-même dans les dernières pages, fait peu de livres. On l’a aperçu sur plusieurs albums de la série DoggyBags et sur le one-shot Teddy Bear aux éditions Ankama… et c’est à peu près tout. Autant dire qu’il serait dommage de passer à côté de cet album grand format au dos toilé mauve. Un très bel objet à feuilleter jusqu’au bout du chemin ! (Le Chemin derrière la maison, de Jérémie Gasparutto. Ankama / Label 619. 27,90€)

« C’est du passé, ça n’arrivera plus jamais. Il faut vivre maintenant. » Ces paroles, prononcées par les parents de Roger Fajnzylberg lorsqu’il n’était encore qu’un enfant, ont longtemps résonné en lui, sans qu’il sache vraiment ce qu’elles recouvraient. Jusqu’au jour où, devenu adulte, il décide d’ouvrir une mystérieuse boîte à chaussures qu’il connait depuis son enfance et dont il a logiquement hérité. À l’intérieur, des cahiers d’écolier sur lesquels Alter Fajnzylberg, le père, a consigné l’histoire de sa vie jusqu’en 1945. Et quelle vie ! Polonais, militant communiste, il fait plusieurs séjours en prison pour son activisme. Engagé dans les Brigades internationales, il part combattre en Espagne contre le franquisme, avant de trouver refuge en France. Mais la guerre le rattrape : arrêté à Paris, envoyé à Drancy, il est finalement déporté à Auschwitz où il se retrouve affecté aux Sonderkommandos, des commandos spéciaux chargés de faire fonctionner sous la contrainte les fours crématoires du camp d’extermination. L’horreur au milieu de l’horreur ! Alors que les derniers survivants de la Shoah disparaissent, il devenait essentiel pour Roger Fajnzylberg de transmettre ce témoignage et de faire connaître l’histoire de son père à travers un livre, livre sorti en 2025 au Seuil. Aujourd’hui, Jean-David Morvan, à qui l’on doit déjà quelques beaux livres sur le sujet (Adieu Birkenau, une survivante d’Auschwitz, Irena, Simone…), Victor Matet et Rafael Ortiz s’en emparent à leur tour et en proposent une adaptation en bande dessinée avec l’ambition de toucher un public plus jeune et plus large. Un témoignage bouleversant qui vient nourrir et prolonger le travail indispensable de transmission de la mémoire. (Ce que j’ai vu à Auschwitz, les cahiers d’Alter, de Morvan, Matet et Ortiz. Dupuis. 25€)

Initialement publié en 2020 aux éditions Pow Pow pour sa version française, puis sélectionné pour le Fauve Polar SNCF au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 2021, le premier volet des Mystères de Hobtown revient aujourd’hui sous les couleurs des éditions Delcourt. Cette réédition s’accompagne déjà d’une suite attendue en mai, d’un troisième tome prévu pour octobre et d’un quatrième annoncé pour 2028 — ces deux derniers étant inédits. Ce changement d’éditeur s’accompagne également d’un passage à la couleur, un choix initialement souhaité par les auteurs mais abandonné à l’époque. Une excellente occasion de se replonger dans ce récit délicieusement rétro, qui évoque l’esprit du Club des cinq (ça devrait parler aux plus anciens d’entre nous), revisité dans une atmosphère à la David Lynch. L’intrigue se déroule à Hobtown, une petite bourgade de Nouvelle-Écosse où la routine confine à l’ennui… jusqu’au jour où le club de détectives de l’école est sollicité pour enquêter sur la disparition d’un entrepreneur. Habitué aux affaires sans gravité, le groupe mené par Dana Nance se retrouve rapidement dépassé, confronté à une série d’événements bien plus sombres : disparitions inquiétantes, meurtres… Un récit envoûtant, tant sur le fond que sur la forme, qui ne laissera pas indifférents les amateurs de polar, de fantastique et d’horreur. (Les mystères de Hobtown 1, de Bertin et Forbes. Delcourt. 29,95€)

Né à New York dans les années 1970, le hip-hop commence à étendre son influence au début des années 1980. Le mouvement traverse alors l’Atlantique et le Pacifique, s’imposant en France comme au Japon. Étonnamment, la côte ouest des États-Unis reste d’abord en marge de cette effervescence culturelle… mais pas pour longtemps ! En 1982, deux adolescents, dont le Français Alex Jordanov, débarquent à Los Angeles et fondent un club avec l’aide d’un certain Ice-T, dont la carrière est alors sur le point de décoller. Ce lieu, baptisé The Radio, premier du genre dans toute la ville, devient en une seule soirée le point de ralliement incontournable de la culture hip-hop locale. Très vite, les plus grandes figures artistiques s’y pressent : Michael Jackson, Prince, les Red Hot Chili Peppers, Nina Hagen, David Lee Roth, The Cold Crush Brothers, et bien d’autres encore. Cet album, écrit par Alex Jordanov et illustré par Ké Clero, retrace une aventure hors du commun à l’aube de l’explosion du hip-hop à travers le monde, le tout porté par le trait nerveux, brut, rythmé, de Ké Clero qui en embrasse toute l’énergie effervescente. (Radio Club, de Jordanov et Ké Clero. Glénat. 25€)

Impossible de passer devant cette couverture sans qu’elle éveille notre curiosité. Nocturnos, de l’autrice espagnole Laura Pérez, capte le regard autant qu’il trouble l’esprit. Que révèle ce visage masqué et ailé, immobile au cœur d’une forêt nocturne ? Du mystère, bien sûr, un mystère dense, comme seule la nuit sait en enfanter. De l’onirisme et du fantastique aussi. Nocturnos est tout cela à la fois, un récit qui évoque nos peurs, nos souvenirs, nos rêves. Pas de héros ici si ce n’est la nuit, mais des personnages qui appartiennent au paysage et participent par leur apparition plus ou moins furtive à cette atmosphère troublante et captivante qui enveloppe le récit porté par un graphisme épuré. À lire jusqu’au bout de la nuit ! (Nocturnos, de Laura Pérez. Morgen. 24,90€)

Comme son titre le suggère, Cécile la Shérif s’inscrit dans l’imaginaire du western en reprenant ses codes pour mieux les détourner et nous proposer une œuvre singulière, dont la véritable ambition est d’interroger notre rapport à la justice. L’histoire commence en 1848 du côté d’Orléans en France. La jeune Cécile n’a qu’un rêve : devenir la première femme magistrate de France. Mais son père, lui-même procureur, nourrit pour elle des ambitions bien différentes. « Je t’enjoins de mener une vie conforme à la morale », lui dit-il. En clair, ordre lui est donné de rester à sa place de femme. Mais Cécile a du caractère. Elle embarque pour les États-Unis en compagnie de Louis-Moreau Gottschalk, un artiste métis et homosexuel. Direction la Nouvelle-Orléans où elle devient shérif et tente d’imposer la loi dans un monde de brutes particulièrement épaisses… Au scénario, Victor Coutard dit s’être inspiré très librement de personnages réels. On peut imaginer que sa propre mère qui porte le prénom de Cécile et est avocate pénaliste lui a servi de guide même si le personnage, précise-t-il, s’inspire « aussi de toutes celles qui ont dû forcer les portes de la justice pour y entrer ». Sur le plan graphique, Walter Guissard développe un style à la fois hyperdynamique et épuré. La composition repose sur des aplats de couleurs qui renforcent la lisibilité et l’impact visuel. Cette économie de moyens, associée à une grande maîtrise du rythme et du mouvement, confère à l’album une énergie particulière. Une ode à la justice et à la différence ! (Cécile la shérif, de Walter Guissard et Victor Coutard. Casterman. 24€)

Charlotte rêve de cinéma. Fraîchement diplômée, elle se lance dans l’écriture de son premier scénario. Mais, en attendant de pouvoir en vivre, la jeune femme doit accepter un emploi alimentaire dans une boulangerie. Très vite, elle déchante : entre une cheffe tyrannique, des clients agressifs et des collègues à bout de souffle, l’endroit est loin de lui offrir la sérénité nécessaire à la création. Épuisée par le rythme et la pression, Charlotte est bientôt sujette à des hallucinations… à moins qu’il ne s’agisse de phénomènes paranormaux. Avec Levure, son tout premier album, l’autrice rennaise Juliette Hayer capte avec justesse ce moment charnière entre la fin des études et l’entrée dans l’âge adulte, et plus particulièrement la découverte du monde du travail. Son récit, proche de la chronique sociale, ausculte la précarité, la désillusion professionnelle et l’épuisement, tout en laissant affleurer une inquiétante étrangeté. (Levure, de Juliette Hayer. Sarbacane. 22€)

Il fait partie des événements qui marquent à jamais ceux qui l’ont vécu de près ou de loin : le séisme de Tōhoku, le 11 mars 2011, a provoqué un violent tsunami sur la côte pacifique du Japon et causé une catastrophe nucléaire d’une gravité comparable à celle de Tchernobyl en 1986, causant des milliers de morts et de disparus. Super-Gau, terme qui désigne un accident nucléaire majeur avec fusion du cœur d’un réacteur et fuites radioactives massives, est le titre de cet album paru dans la collection Aux Confins des éditions Steinkis, et signé de l’Allemande Bea Davies. Dans ce contexte dramatique, l’autrice met en scène plusieurs protagonistes, séparés par des milliers de kilomètres, dont les existences vont pourtant se trouver bouleversées de la même façon. Il en résulte un récit déstabilisant, dont toutes les clés ne se livrent pas immédiatement au lecteur. Une BD aux confins du manga et de la bande dessinée européenne. (Super-Gau, de Bea Davies. Steinkis – Aux-Confins. 24€)

Eric Guillaud

01 Avr

Deux des héros maudits de Michael Moorcock défient les dieux du chaos en BD

Ancien collaborateur du groupe de space-rock Hawkwind et figure emblématique de la science-fiction « new wave » des années 60 et 70, Michael Moorcock voit depuis quelque temps son œuvre littéraire faire l’objet d’une véritable revalorisation, notamment à travers plusieurs adaptations en bande dessinée. Au point que certaines se croisent aujourd’hui, comme en témoigne la parution simultanée du premier tome de la saga Corum et la réédition du troisième volume des adaptations des aventures d’Elric, signées par le scénariste Roy Thomas.

Elric, Hawkmoon et Corum : trois incarnations distinctes et partageant pourtant de nombreux points communs de la figure du Champion Eternel, archétype du héros maudit selon Moorcock. Depuis 2013, les éditions Glénat se sont mises en tête de proposer des réactualisations de toutes ces sagas littéraires, à commencer par celle d’Elric entamée en 1961 avec La Cité Qui Rêve. Mais en les confiant à des jeunes auteurs nourris de culture cyberpunk et de jeux vidéo, ces relectures se révèlent souvent exubérantes… Quitte à parfois un peu écraser ses personnages et leur psychologie. 

Le défaut principal de Corum est son personnage principal et surtout sa proximité avec Elric. Comme lui, c’est un prince déchu, utilisant une magie noire qui le dépasse parfois et nanti d’armes magiques, en l’occurrence ici une main et un œil lui permettant de convoquer des démons et de voir sur les autres plans de l’existence. Même physiquement parlant, avec leur look gothique et leurs longs cheveux blancs déployés sur leur peau couleur d’ivoire, la ressemblance est troublante.

Autre élément troublant : la place de ‘grand méchant’ prise ici dans le récit par Arioch, dieu du Chaos. Le même Arioch protecteur, malgré lui, d’Elric…

Corum – Glénat / Chauvel & Merli

Cette confusion des genres était assumée dans les textes originaux, voire carrément revendiquée par Moorcock, chacun de ces anti-héros étant présentés comme des allitérations d’un seul et même personnage : le Champion Eternel.

Un parti-pris intéressant sur le plan littéraire mais qui complique un peu la vie du scénariste David Chauvel et du dessinateur italien Luca Merli, surtout qu’ils arrivent après deux adaptations très réussies donc d’Elric et de Hawkmoon.

Ce premier tome est donc une histoire d’exil, celui du prince Corum, dernier représentant de sa race (du moins le croit-il) après le massacre de son peuple par des barbares. Affreusement mutilé, il ne doit son salut qu’à l’intervention d’un autre exilé au destin tragique, le comte Moidel et prend le chemin de la revanche, sans d’abord se rendre compte qu’il n’est que le jouet des dieux et de leurs sautes d’humeur…

Plutôt que d’affronter frontalement la très colorée et romantique  adaptation réalisée dans les années 80 par un alors inconnu Mike Mignola (le futur créateur de Hellboy), le dessinateur Luca Merli a eu l’intelligence de partir dans une direction opposée avec un design très noir et tortueux, quitte à parfois étaler sur deux pages un seul et même dessin, même si ce choix graphique un peu pompier ne sera pas du goût de tout le monde.

Elric, La Cité qui Rêve – Delirium / Thomas & Russell

Justement, pour ces déçus, il y a la nouvelle réédition, quatre ans et demi après la dernière en date sur Delcourt, de la première adaptation BD des aventures d’Elric, chapeauté par le scénariste ‘star’ et ex-Marvel, Roy Thomas. La Cité Qui Rêve est l’histoire par laquelle tout a commencé et quarante-quatre ans après sa première publication, cette version n’a rien perdu de sa flamboyance, notamment grâce au style très atypique de P. Craig Russell.

Par rapport à l’édition principale, cette édition 2026 bénéficie d’un plus grand format, d’une restauration optimisée des planches, d’une nouvelle postface sur ‘Moorcock en images’ par le traducteur Alex Nicolavitch et d’une entrevue réalisée par ce dernier avec le maître.

Olivier Badin

Corum, tome 1 : Le Chevalier des Epées par David Chauvel et Luca Merli. Glénat. 24 euros

Elric, La Cité qui Rêve par Roy Thomas et P. Craig Russell. Delirium. 18 euros

19 Mar

Old man, le temps n’est-il vraiment qu’une illusion ?

Drôle d’objet que ce Old Man, un manga, évidemment, mais aussi et surtout un thriller ou plutôt une histoire de vengeance teintée de fantastique multipliant les clins d’œil plus ou moins appuyés à Hollywood mais aussi à la légende d’Elisabeth Bàthory et à la source de sa supposée éternelle jeunesse.

 

Old Man c’est d’abord la nouvelle création de Chang Sheng, auteur d’origine taïwanaise complet car signant ici le scénario et les dessins. C’est aussi un volume plus conséquent qu’à la normale avec ses 360 pages et sa couverture classieuse. Mais c’est surtout une parabole, assez cruelle, sur tous ceux et toutes celles prêts à tout, même le pire, pour retarder l’inévitable. Son slogan récurrent le résume d’ailleurs très bien : le temps n’est qu’une illusion.

Dans un pays non identifié et à une période hybride – à la fois victorienne et moyenâgeuse – s’affrontent dans une ronde morbide une reine immortelle, un illusionniste embastillé pour avoir soi-disant trahi la couronne et une générale amputée de ses quatre membres pour avoir failli. Si le ‘old man’ du titre (‘vieil homme’) est l’illusionniste, modelé d’une manière troublante sur l’acteur Sean Connery, la reine, elle, est directement calquée sur Elisabeth Bàthory, comtesse hongroise de la fin du XVIᵉ siècle ayant réellement existé et à la beauté, paraît-il, légendaire, au point d’être soupçonnée d’avoir fait régulièrement enlever et assassiner des jeunes vierges pour pouvoir se baigner dans leur sang et ainsi prolonger sa jeunesse.  

© Glénat / Chang Sheng

Avec son trait très réaliste et ses nombreux gros plans explorant le visage de ses protagonistes, Sheng réussit à retranscrire la psyché de ces êtres tous maudits ou maudites à leur façon et se débattant, parfois d’une façon pathétique, pour essayer d’échapper à leur destin. Tous sont cabossés, intérieurement ou littéralement, la plus perturbante étant Rebecca, ancienne soldate dévouée dont les extensions des membres lui donnent un faux air de poupée enfantine.

Même si le tout est parfois un chouia dense et souffre un peu d’un rythme inégal car alternant scènes frappantes, comme l’introduction, et digressions un peu longuettes, Old Man cultive soigneusement sa singularité, notamment grâce à un ton inhabituel, sombre et cruel certes mais aussi raffiné et, disons-le carrément, classieux.

Olivier Badin

Old Man, de Chang Sheng, Glénat. 15,95 euros

© Glénat / Chang Sheng

13 Mar

« Ce n’est plus possible de dire ou penser certaines choses » : Mathou revisite son premier album à l’aune de son engagement féministe

Dix ans après ses débuts dans la bande dessinée, l’autrice-illustratrice angevine Mathou nous offre une réédition largement revue et augmentée de son premier album, idéale pour faire le plein de légèreté, de finesse et d’amour dans un monde qui en manque cruellement.

© Mathou & Cie

Il n’y a pas de mal à se faire du bien ! Depuis plus de dix ans, l’Angevine Mathou, de son vrai nom Mathilde Virfollet, a fait de cette phrase sa devise, publiant sur ses réseaux sociaux et dans ses livres une succession de dessins humoristiques au ton léger, au trait joyeux, des dessins reconnaissables entre tous qui figent ces minuscules moments du quotidien, aussi anodins qu’essentiels, avec pour seule ambition d’adoucir la vie de chacun et chacune.

La suite ici

11 Mar

Une édition prestige pour l’adaptation de l’un des plus grands romans d’aventure

Initialement publiée en triptyque entre 2007 et 2008, puis réunie en édition intégrale en 2016, l’adaptation du roman de Daniel Defoe par Christophe Gaultier fait aujourd’hui l’objet d’une édition prestige de 144 pages, habillée d’un dos toilé et de liserés d’or qui subliment cette aventure intemporelle imaginée en 1719.

Plus de 27 000 exemplaires vendus de cette adaptation en bande dessinée, toutes éditions confondues. C’est dire si le récit de Daniel Defoe reste aujourd’hui une référence incontournable de notre patrimoine culturel.

Maintes fois adapté au cinéma, à la télévision, en bande dessinée et même en opéra comique, l’histoire de Robinson Crusoé a fait plusieurs fois le tour de notre planète, un voyage qui n’aurait pas déplu à notre aventurier des mers.

« Je ne suis qu’un jeune homme qui fuit la monotonie. Je rêve d’aventure et d’action ».

Destiné par son père à devenir avocat, Crusoé se retrouve naufragé sur une île déserte au large des côtes vénézuéliennes. Vingt-huit ans durant, il y vivra seul… enfin presque. Une poignée d’indigènes y vit, et l’un d’eux, qu’il baptisera Vendredi, deviendra son fidèle compagnon d’infortune.

Voilà pour le fond, l’histoire que tout le monde connaît. Pour le reste, la forme, Christophe Gaultier nous offre une adaptation exceptionnelle, où le dessin sublime le texte et où chaque planche transporte le lecteur dans les pas de notre Robinson. Une lecture plaisir qui redonne vie à ce classique intemporel.

Eric Guillaud

Robinson Crusoé, édition prestige, de Christophe Gaultier d’après l’œuvre de Daniel Defoe. Delcourt. 25€

© Delcourt / Gaultier

 

08 Mar

Terre ou Lune : Jade Khoo entre poésie lunaire et tragédie familiale

Deuxième livre de la toute nouvelle maison d’édition Morgen, Terre ou Lune nous embarque pour un sacré voyage dans le temps et l’espace avec une histoire qui mêle science-fiction, poésie et drame familial dans un futur où la Terre étouffe sous le béton tandis que la Lune est devenue le dernier refuge de l’humanité…

« L’album le plus important de 2026 » : Ce n’est pas moi qui le dis ou l’écris mais Mathieu Bablet, l’auteur de Carbone et Silicium ou plus récemment de Silent Jenny. Et si Mathieu Bablet le dit, alors on est en droit de le croire. Et même si l’année 2026 vient tout juste de débuter et nous réserve, on peut l’espérer, d’autres belles surprises, Terre ou Lune restera à tous les coups un album marquant.

À la plume et aux pinceaux : Jade Khoo. Ce nom ne vous dit rien ? N’en soyez pas surpris, la jeune autrice de 28 ans, née à Fontainebleau, signe ici son deuxième album seulement après Zoc paru en 2022 aux éditions Dargaud. Un album qui lui avait déjà permis de se faire remarquer dans le monde du neuvième art.

Et pas besoin d’en attendre plus pour lui reconnaître un certain talent, pour ne pas dire un talent certain dans l’écriture et le dessin. À l’image de la couverture, Terre ou Lune est un bijou de fantastique et de poésie, un récit qui nous emmène dans un futur lointain où la Terre ne serait plus que l’ombre d’elle-même et la Lune le nouvel endroit où il fait bon vivre.

© Morgen / Khoo

« Il y a deux cents ans, la Terre n’était déjà plus qu’un calot de bitume… Une ville sans fin, qui ne pouvait plus croître qu’en direction du ciel… »

La Lune au secours de la Terre ? En quelque sorte, même si les échanges entre les deux se résument depuis longtemps à seuls quelques produits.

« Garder ces soixante milliards de Terriens confinés sur leur planète était malheureusement une condition pour préserver notre satellite » 

Othello est un jeune garçon passionné d’ornithologie qui vit sur la Lune avec ses parents séparés. Il passe le plus clair de son temps à explorer la campagne lunaire pour observer et étudier les oiseaux, sa seule échappatoire dans une vie familiale fragile. Mais tout bascule le jour où, manipulé par sa mère, il provoque la mort de son père. Elle est envoyée en prison, lui est placé en foyer. Finies les escapades dans la nature et les heures passées à observer les oiseaux : le garçon doit désormais apprendre à grandir dans un monde bien plus dur que celui qu’il connaissait.

© Morgen / Khoo

Des années plus tard, lorsqu’il obtient l’autorisation de sortir du foyer pour effectuer un stage, Othello part sur les traces du passé de ses parents. Il veut comprendre comment leur histoire a pu mener à une telle tragédie. Peu à peu, les secrets de famille se dévoilent.

Le récit est porté par un trait d’une finesse absolue et une mise en couleur à l’aquarelle qui apporte beaucoup de douceur et de tendresse. Une esthétique lumineuse qui contraste avec le fond, plus sombre : celui d’une tragédie familiale qui révèle ses secrets au fil des pages. Les personnages, profondément attachants, accompagnent le lecteur dans cette quête intime où la beauté formelle se heurte à la dureté des souvenirs.

Eric Guillaud

Terre ou Lune tome 1/2, de Jade Khoo. Morgen. 27,90€ jusqu’au 29 avril 2026 puis 32,90€

01 Mar

Le Visage du créateur de Bollée et Spadoni : autopsie de la tragédie de la navette spatiale Challenger

Après avoir raconté l’histoire de la bombe atomique aux côtés d’Alcante au scénario et de Denis Rodier au dessin, Laurent-Frédéric Bollée revient avec Cristiano Spadoni pour Le Visage du créateur, le roman vrai de la tragédie qui a touché la navette spatiale américaine Challenger en 1986. Un récit particulièrement captivant, qui mêle rigueur historique et tension dramatique…

Cocoa Beach, côte est de la Floride, décembre 1996. Deux pêcheurs, un père et son fils, remontent dans leur filet une énorme pièce de métal estampillée NASA. D’abord intrigué, le père voit ressurgir un souvenir douloureux : celui de la tragédie de la navette spatiale Challenger, le 28 janvier 1986.

À peine 73 secondes après son décollage, l’appareil explosait dans le ciel. Sept astronautes périssaient sous les yeux de millions de téléspectateurs, laissant un pays entier sous le choc et marquant à jamais l’histoire de la conquête spatiale.

C’est cette histoire que relate Le Visage du créateur, une histoire qui commence bien des années avant par une rencontre entre l’actrice afro-américaine Michelle Nichols, alors connue pour incarner le lieutenant Uhura dans la série télévisée Star Trek, et Martin Luther King.  

Alors qu’elle envisageait de quitter la série, estimant son rôle secondaire, Martin Luther King lui aurait exprimé toute son admiration et l’aurait exhortée à rester. 

« Vous avez posé les fondations d’un progrès, vous êtes un modèle pour votre communauté et pour les autres… », lui confia-t-il.

© Rue de Sèvres / Bollée & Spadoni

Mais que viennentt faire Star Trek et Martin Luther King dans cette histoire me direz-vous ?

Pour les auteurs, Laurent-Frédéric Bollée et Cristiano Spadoni, cette rencontre est décisive. Michelle Nichols se retrouve un peu plus tard embauchée par la NASA pour contribuer à transformer l’image de l’institution en encourageant les femmes et les minorités ethniques à postuler au programme des astronautes.

De fait, des Afro-américains, mieux, des Afro-américaines, et des personnes issues de la société civile vont intégrer les vols habités.

Et on y arrive. À bord de la navette Challenger qui explosa le 28 janvier 1986 se trouvait  l’institutrice Christa McAuliffe, première femme civile sélectionnée pour un vol spatial

© Rue de Sèvres / Bollée & Spadoni

C’est principalement à travers le destin de cette femme devenue un symbole pour tout un pays que se déploie le récit de la tragédie. Une narration minutieusement documentée, tendue comme un compte à rebours, un dessin au trait nerveux, dans l’esprit d’un story-board, une œuvre aussi rigoureuse qu’émouvante !

Eric Guillaud

Le Visage du créateur, de Bollée et Spadoni. Rue de Sèvres. 25€

21 Fév

Minor Arcana : la nouvelle série envoûtante de Jeff Lemire

Une boule de cristal, des cartes de tarot, un cabinet de voyance et une protagoniste qui préférerait être ailleurs : pas besoin d’être voyant pour comprendre que Jeff Lemire nous offre, derrière cette couverture cafardeuse, un récit où le passé colle à la semelle et où l’avenir n’est qu’une arnaque de plus…

Limberlost, tout le monde descend ! Enfin, surtout Theresa Saint-Pierre. Car, à vrai dire, il n’y a pas grand monde dans le bus et encore moins à vouloir faire une halte dans ce patelin paumé. Même Theresa Saint-Pierre ne s’y rend pas avec le sourire, loin de là. « Merde… je suis chez moi », rage-t-elle en touchant de ses pieds l’asphalte de sa ville natale. Il faut dire que la jeune femme ne revient pas pour le plaisir mais pour s’occuper de sa mère alcoolique et voyante. Enfin voyante… c’est ce qu’elle dit. Theresa est persuadée qu’elle ne voit pas plus loin que le bout de son nez et de son porte-monnaie.

© Delcourt / Lemire

Et les retrouvailles sont un peu piquantes, entre elle et sa mère, mais aussi avec tous les fantômes de sa vie d’avant, restés ici contrairement à elle : « Je ne me suis jamais sentie chez moi ici. À Limberlost. J’ai passé ma vie à me dire que je valais mieux que ça ». Mais ce retour lui réserve quelques surprises, des surprises qu’elle aurait peut-être pu voir venir dans la boule de cristal ou les cartes de sa mère…

© Delcourt / Lemire

Jeff Lemire est l’un des auteurs majeurs de la bande dessinée contemporaine. Il suffit de jeter un œil à son palmarès pour s’en convaincre : il a notamment remporté deux Eisner Awards de la meilleure nouvelle série, en 2017 pour Black Hammer et en 2019 pour Gideon Falls. Mais le mieux reste encore de se replonger dans ses livres, depuis Essex County sorti aux éditions Futuropolis en 2010 jusqu’au plus récent Labyrinthe inachevé paru chez le même éditeur en 2022. Avec Minor Arcana, Jeff Lemire nous ressert son trait brut et profondément expressif, un dessin fragile en apparence mais d’une puissance émotionnelle immédiate, parfait pour ce récit qui flirte avec l’occulte.

Eric Guillaud

Le Fou, Minor Arcana tome 1, de Jeff Lemire. Delcourt. 17,50€

“Ce n’est pas juste un comics” : rencontre avec James Tynion IV, le scénariste de The Nice House On The Lake était de passage à Paris pour présenter Exquisite Corpses

Le grand public français l’a véritablement découvert avec The Nice House Of The Lake et Derrière La Porte. Auréolé de plusieurs prix (dont le prestigieux Eisner Award) et à seulement 39 ans, James Tynion IV maîtrise déjà à la perfection l’art de suggérer l’horreur et l’angoisse. En prenant les rênes de son destin et en fondant sa propre maison d’édition, il a décidé de faire un pas de côté avec la série Exquisite Corpses. Nous l’avons rencontré à Paris…

© Urban Comics / James Tynion IV et Michael Walsh à Paris – Février 2026

Très prolixe, avec cette décontraction typiquement américaine, James Tynion IV sait qu’il est actuellement l’un des scénaristes les plus en vue de la BD indépendante outre-Atlantique. Et il compte bien en profiter. Attablé dans un bistrot parisien où il enchaîne les interviews sans se défaire de sa bonhommie, il nous parle de la sortie du premier épisode d’Exquisite Corpses en France, réalisé avec le dessinateur Michael Walsh. Le tout est un sacré petit jeu de massacre et mérite bien son titre en VF de ‘cadavre exquis’, les autres épisodes étant pris en charge par d’autres équipes créatives, mais sous sa direction.

D’abord, comment devrions-nous qualifier ce Exquisite Corpses, ou ‘cadavres exquis’ en VF ? Est-ce le début d’une franchise ? D’une série ? Voire d’un empire ? Ou est-ce que c’est ‘juste’ un comics ?

James Tynion IV . Ce n’est pas juste un livre de comics. Je dirais que c’est une série avec un vrai potentiel de franchise et pour être franc, cela a très bien démarré aux États-Unis, où beaucoup de choses se jouent la première semaine car tu vois tout de suite si le public accroche ou pas. Or, avec Exquisite Corpses, cela a été mon meilleur lancement en trois ans ! Donc cela nous réconforte dans notre idée d’en faire un objet multimédia unique et nous avons d’ailleurs un plan sur cinq ans pour ça.

Après avoir longtemps travaillé pour DC Comics, vous avez décidé en février 2024 de lancer votre propre maison d’édition, Tiny Onion (‘petit oignon’) dont Exquisite Corpses est la première grosse sortie. Est-ce que vous avez su dès le début que ce serait, en quelque sorte, votre vaisseau-amiral ?

Clairement, oui. J’avais l’idée en tête depuis pas mal d’années, depuis que j’avais travaillé chez DC sur des crossover où l’on réunissait plusieurs univers différents dans une seule et même BD. Je me suis dit que j’aimerais utiliser le même type d’énergie mais au bénéfice d’une œuvre faite par et appartenant aux artistes. Je savais que le concept de cette nouvelle série serait parfait pour fédérer autour d’elle tout un groupe de dessinateurs et de scénaristes, quitte à me lancer dans quelque chose dont la magnitude n’avait rien à voir avec ce que j’avais fait jusqu’à maintenant. Et franchement, cela s’est révélé être l’une de mes expériences les plus amusantes et collaboratives de ma vie.

Mais on ne peut pas dire que vous avez choisi la facilité pour lancer ta maison d’édition, Exquisite Corpses étant particulièrement violent, noir et pas franchement très grand public non ?

Oui, mais c’est comme ça, vous savez, je ne pense pas qu’il y ait de valeur à jouer la facilité. En ce moment, il est difficile de lancer des idées originales sur le marché des comics, qui s’est pas mal rétréci. Une grande partie du public préfère graviter vers les valeurs sûres et les super-héros ancestraux et d’ailleurs, des boîtes comme Energon Universe lancée par Robert Kirkman le créateur de The Walking Dead a su, avec succès, réinventer des séries comme Transformers ou GI Joe. Mais nous, nous avons choisi de lancer notre propre univers et pour attirer les lecteurs et les lectrices, on avait besoin de choquer un peu. Ce ton plus brutal nous permet également de nous différencier : jamais par exemple DC Comics n’aurait lancé une série comme Exquisite Corpses où l’un des tueurs est un gamin de douze ans fan de jeux vidéo ! Accessoirement, j’avoue ne pas vouloir suivre cette recherche en respectabilité qui anime pas mal d’éditeurs à l’heure actuelle. Lorsque j’étais gamin, les comics ne cherchaient pas à se faire aimer de tous, c’était de l’art, un point c’est tout, quitte à ce que cela ne plaise pas à tout le monde, voire que cela en énerve certains.

© Urban Comics – Tiny Onion / James Tynion IV & Michael Walsh

Le pitch d’Exquisite Corpses est assez osé : tous les cinq ans, les treize grandes familles qui, en secret, contrôlent les États-Unis envoient dans une petite ville de leur choix leurs champions s’entretuer, le gagnant permettant à son propriétaire si l’on peut dire de régner sur les pays pour les cinq années à venir. C’est très graphique et ne cache aucun détail. Mais croyez-vous vraiment qu’en 2026 on puisse encore choquer les gens ?

Choquer pour choquer, non. Et ce n’est de toute façon pas notre motivation première. Surtout qu’il aurait été très facile, trop même, de céder à la tendance actuelle portant sur la nostalgie des années 80 et les slashers de l’époque, style Vendredi 13. Je comprends qu’il y ait un public pour ça mais nous ne voulions pas aller dans ce sens-là. Surtout que l’idée que nous vivons sans le savoir dans une société où tout est contrôlé par treize familles hyper-riches qui s’amusent tous les cinq ans à remettre en jeu leur titre de famille dominante tout en tuant au passage des innocents me paraît beaucoup plus effrayante.

Vous suggérez que ce jeu cruel remonte à 1775, soit au début de la guerre d’indépendance des États-Unis qui se résumait alors à treize états, d’où les treize familles. Est-ce que cela veut dire que, selon Exquisite Corpses, les États-Unis ont été bâtis sur un mensonge ? 

Vous croyez que vous avez le pouvoir, que votre vote peut compter et que vous pouvez changer les choses. Mais vous savez quoi ? C’est juste un jeu. Une illusion. C’est pour ça qu’Exquisite Corpses va au-delà de l’horreur graphique car d’une certaine façon, nous disons que tout ce que vous regardez, c’est faux. Il existe dans ce monde des gens extrêmement puissants dans le monde pour qui les règles ne s’appliquent pas mais qui les fixent pour le reste d’entre nous.

© Urban Comics – Tiny Onion / James Tynion IV & Michael Walsh

Nous nageons donc là en pleine théorie conspirationnelle ?

(sourire) Tout cela reste un comics, attention. Surtout, je pense que la réalité est, hélas, beaucoup plus terre-à-terre et ennuyante. Mais pas moins dangereuse et horrible. La réalité est plus puissante que la fiction et c’est une drôle de période pour écrire un commentaire sur le monde car les systèmes censés nous protéger ne fonctionnent pas comme nous l’avions dit qu’ils fonctionneraient dans des moments de crise. C’est un moment que beaucoup de nous ressentent.

Revenons au concept en lui-même : le cadavre exquis, en bon français, est un procédé littéraire dont l’un des meilleurs exemples fut le duo formé par Marcel Allain et Pierre Souvestre qui ont créé en 1911 le personnage de Fantômas. Pour pouvoir soutenir la cadence frénétique du roman-feuilleton, ils s’alternaient à l’écriture de chaque chapitre pour être ainsi deux fois plus productifs, sans forcément savoir où l’autre voulait emmener le récit. Est-ce le cas également ici ?

Pas tout à fait. Disons que c’est beaucoup plus sous contrôle car nous voulions être sûrs de conserver un récit cohérent. Déjà, Michael Walsh et moi nous avons écrit le premier chapitre, dessiné les contours du monde et caractérisé tous les personnages qui y évoluent. Le design des différents tueurs en série par exemple était également bien établi. Mais une fois toutes ces données établies, nous les avons mises à disposition de la salle d’écriture et demandé aux différents auteurs que nous avions conviés où est-ce qu’ils pensaient nous emmener avec tout ça.

Mais quelle est leur liberté réelle ?

Elle est assez grande. Comme tout le monde, j’ai mon personnage préféré mais si un auteur décide de les trucider dès le quatrième épisode, je ne vais rien faire pour l’empêcher. Disons que Michael et moi, nous agissons comme une sorte de comité de direction contrôlant la qualité finale du produit tout en laissant chacun s’exprimer comme il l’entend.

© Urban Comics – Tiny Onion / James Tynion IV & Michael Walsh

Toute l’action se passe dans une petite ville imaginaire de la côte est américaine du nom d’Oak Valley dont personne ne peut sortir. Est-ce que ce n’est pas un, disons, terrain de jeu trop limité sur le plan dramatique ?

C’était justement un sacré défi à relever. Et lorsqu’on y pense, il y a aussi cette compétition entre ces treize tueurs. Mais il y a aussi les treize puissantes familles derrière, leurs motivations, leurs histoires, leurs luttes internes… Et puis il y a tous ces civils dont la seule faute est de vivre au mauvais endroit au mauvais moment et qui doivent apprendre à essayer de ne pas se retrouver au milieu de tout ça tout en faisant de leur mieux pour résoudre leurs soucis personnels. Donc tout cela mis bout-à-bout offre énormément de déclinaisons possibles.

Est-ce que l’on peut penser qu’Oak Valley est représentatif de ce que l’on a appelé ‘suburbia’, c’est-à-dire ces petites villes pleines de lotissements loin des grandes métropoles qui constellent le territoire américain ? Et pourquoi ce choix de la côte est ?

Oui, c’est même carrément un archétype. Il existe des centaines, des milliers d’Oak Valley aux USA qui ont parfois leurs heures de gloire dans les années 50 ou 60 et qui dépérissent depuis. Quant au choix de la Nouvelle-Angleterre et plus précisément de l’état du Maine, c’est clairement un hommage à l’œuvre de Stephen King dont la quasi-intégralité des romans se passe dans le Maine.

Mais vous savez comment tout cela va finir ?

Ah oui, j’ai une idée très précise. Mais non, je ne vais rien te dire ! Au moment où je te parle, le dernier épisode dont la sortie est prévue en mai prochain aux États-Unis est en train d’être finalisé.

D’après ce que j’ai lu, d’autres déclinaisons sont déjà prévues ?

Tout à fait. Nous travaillons actuellement sur le développement d’une série pour la télé même si nous sommes encore trop tôt dans le processus pour pouvoir en dire plus. Mais tout cela rappelle que le comics n’est que le début : il y a déjà un jeu de cartes, une série est donc en cours d’écriture plus d’autres choses. En fait, Exquisite Corpses ne fait que commencer.

Une interview d’Olivier Badin

Exquisite Corpses de James Tynion IV & Michael Walsh. Urban Comics / Tiny Onion. 13,90 € .

14 Fév

De Marsupilami à Mickey, douze BD jeunesse à dévorer pendant les vacances d’hiver

L’aventure est au bout de la page !  Voici notre sélection de bandes dessinées jeunesse, douze albums, autant d’invitations à s’évader… sans bouger de son lit. Merci qui ?

On commence avec un récit de science-fiction qui vient de paraître aux éditions Dupuis et dont la particularité est de s’intéresser aux HPI, les fameux Hauts Potentiels Intellectuels. Zebraska est le nom de ce récit, c’est aussi le nom d’une bande dessinée réalisée par la grand-mère du protagoniste principal, une œuvre dont elle lui fait cadeau et qui va bousculer sa vie, dans un futur où les livres ont définitivement disparu. Martin, 15 ans, y découvre la condition de HPI à travers le quotidien de son propre père. « Il me titille, me bouscule, m’effraie. J’ai peur de quoi en fait ? Qu’il me dévoile ?' », s’interroge-t-il. Et effectivement, ce récit lui fait prendre conscience de sa propre condition de HPI… Prévu en deux volumes, Zebraska aborde avec intelligence et humanité la vie de ces drôles de « zèbres », des enfants pas tout à fait comme les autres. Un dossier pédagogique accompagne la bande dessinée et apporte des clés pour mieux comprendre cette singularité, tout en soulevant une question essentielle : suis-je, moi aussi, HPI ? (Zebraska, de Borecki, Bary et Corbeyran. Dupuis. 13,50€)

Grand classique parmi les classiques de la littérature, le roman Croc-Blanc de l’écrivain américain Jack London se voit une nouvelle fois adapté en bande dessinée, cette fois sous la plume de Maxe L’Hermenier et les pinceaux de Thomas Labourot, pour le compte des éditions Jungle. Sans réelle surprise du côté de l’intrigue, on retrouve la nature sauvage du Grand Nord canadien et le fameux chien-loup qui, au contact des hommes, apprendra la soumission, découvrira la brutalité des combats de chiens… avant de finalement connaître l’affection et la liberté. Côté dessin, Thomas Labourot opte pour un trait clair et fluide, d’une belle expressivité, soutenu par une palette de couleurs douce qui accompagne avec justesse l’atmosphère du récit. (Croc-Blanc, de L’Hermenier et Labourot. Jungle. 14,95€)

Le plus célèbre des papas poules du neuvième art a fait son retour en octobre dernier avec une nouvelle fournée de gags le mettant en scène dans sa vie quotidienne. Et quelle vie ! Avec quatre filles à la maison et pas une mère à l’horizon, Dad doit tout gérer en solo. Alors forcément, ça peut parfois être compliqué, voire très compliqué. Et cette fois, c’est carrément le Chaos Bang. Avec plus d’un million d’albums vendus, la série continue de faire mouche grâce à ses personnages ultra-attachants et ses situations qui sentent le vécu. Drôle, tendre et souvent très juste : on adore retrouver cette famille pas comme les autres. (Chaos Bang, Dad tome 12, de Nob. Dupuis. 12,50€)

« Entrez, il fait un froid de démon aujourd’hui ! » : c’est avec ces quelques mots qu’une vieille dame accueille chez elle une petite fille et sa maman, toutes deux réfugiées d’un pays lointain. Un froid de démon : il n’en fallait pas plus pour déclencher l’imagination de la petite fille qui rencontre pour de bon un démon. Il est minuscule, tout rouge, avec deux petites cornes sur la tête et surtout une énorme envie de s’amuser. Ensemble, ils partent à l’aventure, découvrent la nature et les saisons, partagent des moments complices jusqu’au prochain froid de démon. Une histoire douce, drôle et pleine de tendresse sur l’amitié et la différence, portée par un univers graphique d’une grande délicatesse qui invite à la rêverie. (Le Démon de l’hiver, de Toni Galmés. Delcourt. 11,50 €)

Mi-Mouche, pour ceux qui l’ignoreraient, désigne une catégorie de poids en boxe, la première en boxe amateur. Colette, 14 ans, appartient à cette catégorie, ou du moins le souhaiterait-elle. Car sa mère refuse catégoriquement qu’elle pratique ce sport. Depuis un grave accident de la route qui a coûté la vie à sa sœur jumelle, Colette s’est figée : elle a cessé de grandir et, peu à peu, endossé l’identité de sa sœur disparue, jusqu’à adopter sa passion pour la danse. Tout bascule le jour où elle assiste par hasard à un entraînement de boxe, une révélation, presque une libération. Ce choc va agir comme un catalyseur, lui permettant de renouer avec elle-même et de retrouver sa véritable personnalité. Mi-Mouche est une histoire de deuil et de reconstruction, autant qu’une réflexion sur le genre, la place des filles dans le sport et la quête d’identité. Connue et reconnue pour ses différents ouvrages (Bobigny 1972, En attendant Bojangles, Collaboration horizontale…), la dessinatrice nantaise Carole Maurel signe ici, tout comme la scénariste Véro Cazot, ses premiers pas dans la bande dessinée jeunesse, avec une très belle histoire. (Duels au collège, Mi-Mouche deuxième round, de Cazot et Maurel. Dupuis. 13,50€)

Mickey, Donald, Picsou, Riri, Fifi, Loulou, Pat Hibulaire, Daisy, Gontran ou encore Géo Trouvetou… Depuis 2010, les éditions Glénat se sont lancées dans l’ambitieux projet de republier les aventures légendaires des personnages de Walt Disney. L’initiative se poursuit aujourd’hui avec trois nouveaux recueils consacrés à Picsou, Mickey et Donald dans la collection Les Âges d’or de… Chaque volume réunit huit histoires signées par quelques-uns des plus grands artistes de la maison Disney, de Carl Barks à Romano Scarpa, en passant par Floyd Gottfredson. Des ouvrages pensés à la fois pour les nouvelles générations de lecteurs amoureux de Disney et pour les plus anciens, heureux de retrouver ces classiques intemporels. (Les Âges d’or de…. Glénat. 19€ le volume)

On aurait pu le croire définitivement relégué au rang de pièce de musée du Neuvième art. Mais non, Docteur Poche est encore vivant, bien vivant, et s’anime une nouvelle fois en cette année 2026 sous la plume et les pinceaux de son créateur Marc Wasterlain. Créé en 1976, il y a donc précisément 50 ans, les aventures de ce personnage figureront régulièrement au sommaire du journal Spirou jusqu’au milieu des années 80 avant de connaitre une seconde vie en albums, d’abord aux éditions Dupuis, puis Casterman et enfin Mosquito. Le voici aujourd’hui chez Anspach avec une histoire inédite, Les Jardins d’Alice, aussi délicieuse et poétique que les précédentes. Cette fois, Docteur Poche se voit confier une poupée qui a eu le crâne fracassé dans un accident. Docteur Poche se donne alors pour mission de la soigner et de la ramener à sa jeune propriétaire, Alice. (Les Jardins d’Alice, Docteur Poche, de Wasterlain. Anspach. 15,50€)

Vous aimez les monstres ? Vous aimez Minecraft ? Alors vous allez adorer Mobs – La vie secrète des monstres Minecraft ! Cette série délirante est signée Waltch, Pirate Sourcil et Frigiel, le célèbre youtubeur à l’origine de la saga à succès Frigiel et Fluffy. Lancée en 2023, elle compte déjà cinq tomes et nous emmène dans les coulisses du jeu vidéo le plus cubique du monde. Au programme : des gags en une page, des monstres plus drôles que terrifiants et plein de situations improbables. (Roc and Drôle, Mobs La vie secrète des monstres Minecraft tome 5, de Frigiel, Piratesourcil et Watch. Glénat. 11,50€)

Personnage imaginé par André Franquin en 1952, le Marsupilami s’invite d’abord dans les aventures de Spirou et Fantasio avant de devenir, quelques années plus tard, le héros d’une série à part entière. Paru en 1987, le premier album, La Queue du Marsupilami, s’écoule à 600 000 exemplaires et consacre la naissance d’une véritable icône de la bande dessinée. Quarante ans et trente-cinq albums plus tard, alors qu’une seconde adaptation cinématographique vient de sortir dans les salles obscures de France et de Navarre, Batem, toujours au dessin, accompagné d’un nouveau duo de scénaristes, Kid Toussaint et Ced, nous embarquent à nouveau pour le fin fond de la jungle palombienne où de sombres malfrats ont été parachutés pour capturer un Marsupilami. Et bien évidemment, rien ne va se passer comme espéré ! (La Dernière chasse, Marsupilami tome 35, de Batem, Kid Toussaint et Ced. Dupuis. 13,50)

Ce héros-là est lui aussi une star du neuvième art. Il s’appelle Gaston et apparaît pour la première fois dans les pages du Journal de Spirou en 1957, toujours sous le crayon d’un certain André Franquin. Près de soixante-dix ans plus tard, ses gags n’ont rien perdu de leur pertinence ni de leur pouvoir comique. Ce nouvel album best-of en apporte une preuve éclatante, en rassemblant une sélection des meilleurs gags autour de la thématique de l’amour. Gaston amoureux, qui l’eût cru ? En tout cas, sous ses airs de doux rêveur un peu dingo, notre héros avait trouvé en Mademoiselle Jeanne sa plus fidèle admiratrice… et peut-être bien davantage. (L’amour de Lagaffe, de Franquin. Dupuis. 13,50€)

Ils ne viennent peut-être pas de Saint-Tropez mais ils nous font toujours bien rire. Les Gendarmes ont fait leur grand retour en librairie en octobre dernier avec un dix-huitième recueil de gags dessinés par un nouveau venu dans l’équipe, Bast. Bientôt trente ans d’existence, plus de deux millions d’exemplaires vendus et toujours cette brigade de bras cassés prête à semer la pagaille. Dans ce nouvel album, les voilà chargés d’enquêter dans un hippodrome où quelque chose ne tournerait pas rond. Un album à lire avant la sortie de l’adaptation cinématographique prévue en août prochain. (Le Poids des mots, Les Gendarmes tome 18, de Bast, Sulpice et Cazenove. Bamboo Edition. 11,90€)

C’est l’un des plus grands héros de papier de l’après-guerre, un gars qui a été capable de faire oublier aux plus jeunes les difficultés du quotidien, capable aussi de susciter quantité de vocations, Buck Danny est de retour pour une treizième aventure dans la collection « Classic », une série qui permet de revisiter certaines périodes marquantes de l’histoire à travers le regard du héros. Cette fois, direction l’Égypte et la crise du canal de Suez. Nous sommes en 1956, le président égyptien Nasser a nationalisé le canal, provoquant une riposte militaire de la France, d’Israël et du Royaume-Uni. Les Soviétiques menacent de répliquer à leur tour. Buck Danny et ses coéquipiers se retrouvent plongés au cœur d’un conflit explosif qui pourrait bien faire basculer le monde dans une troisième guerre mondiale. (Mission Pharaon, Buck Danny Classic, de Zumbiehl, Marniquet et Le Bras. Dupuis / Zéphyr. 16,50€)

Eric Guillaud