Braquages absurdes, détectives désabusés, tueurs en série ordinaires, mafieux mélancoliques et cauchemars aux frontières de l’horreur… Pour les jours pluvieux, voici une sélection de bandes dessinées qui explore toutes les nuances du polar.
On ouvre cette sélection avec un polar noir au scénario parfaitement huilé. Dortmunder, signé Doug Headline et Jesús Alonso Iglesias, vient de rejoindre la jeune collection Aire Noire des éditions Dupuis, qui compte déjà une demi-douzaine d’albums, tous des adaptations de romans noirs. John Dortmunder est un cambrioleur chevronné, bien décidé à réussir son prochain coup, un très gros coup. Avec l’équipe qu’il a réunie autour de lui, il compte voler une banque. Oui, voler, vous avez bien lu. Et non, la braquer. Toute la nuance est là, et c’est précisément ce qui donne au récit son ton aussi absurde que jubilatoire. Car la banque en question est une agence provisoire installée dans un mobile home. Le plan ? Partir avec la banque entière sous le bras, ou plus exactement à l’arrière d’un camion. Mais faire disparaître un mobile home dans la nature le temps de forcer le coffre ne va évidemment pas être un jeu d’enfant. Porté par le dessin nerveux et le
découpage très cinématographique de Jesús Alonso Iglesias, ce casse improbable prend des allures de road-movie criminel aussi tendu que burlesque. (Bank Shot, Dortmunder tome 1, de Doug Headline et Jesús Alonso Iglesias. Dupuis. 21€)
On reste dans la même collection avec un album paru en octobre dernier : Que d’os !, dessiné par Max Cabanes, sur un scénario de Jean-Patrick Manchette et Doug Headline. En choisissant le métier de détective privé, Eugène Tarpon rêvait de défendre les faibles et de traquer les mauvais types qui s’en prennent aux honnêtes gens. Mais les choses ne se sont pas vraiment passées comme prévu. En réalité, c’est même tout l’inverse. Jusqu’au jour où une vieille dame pousse la porte de son officine pour lui demander de retrouver sa fille, Philippine Pigot, disparue sans laisser de trace du jour au lendemain. Tarpon va alors se retrouver dans un milieu aussi glauque que dangereux et faire le ménage, éliminer des ordures de la pire espèce, dans une spirale de violence.
Un récit fidèle à l’univers noir et mordant imaginé par Jean-Patrick Manchette, repris ici par son fils, Doug Headline, et sublimé ici par le trait expressif de Max Cabanes. (Que d’os!, de Max Cabanes, Jean-Patrick Manchette et Doug Headline. Dupuis. 22 euros).
Brian Michael Bendis nous avait embarqués il y a quelques mois dans les pas d’Eliot Ness avec Torso, petit bijou de littérature noire. Il revient aujourd’hui avec une réédition intégrale de Jinx, enrichie de soixante pages de bonus consacrées aux coulisses de la série. Cette fois, nous suivons un trio emmené par Jinx Alameda, chasseuse de primes bien décidée à mettre la main sur un joli pactole : trois millions de dollars issus d’une réserve cachée de la mafia. Mais évidemment, ce qui devait changer leur vie va rapidement virer au cauchemar. Comme Torso, Jinx impressionne par son intensité graphique, son noir et blanc saisissant et la singularité de son découpage, qui donnent à l’ensemble une tension permanente. Une œuvre toujours aussi percutante, incontournable
pour tous les amateurs de récits noirs, très noirs ! (Jinx, de Brian Michael Bendis. Delcourt. 32,50€)
Et si vous avez aimé Jinx, alors vous aimerez aussi Goldfish du même Brian Michael Bendis, qui vient tout juste de sortir chez Delcourt. Ce polar noir s’intéresse au personnage de David Gold, surnommé Goldfish, justement introduit dans Jinx. On y suit cet escroc de retour dans sa ville natale pour tenter de récupérer son fils, non sans mal entre son ex-femme, Laureen, qui règne sur l’univers du jeu et de la pègre locale, et son plus vieil ami et complice devenu inspecteur de police. De quoi réveiller quelques fantômes du passé dans un récit tendu au découpage nerveux, aux
dialogues ciselés et aux ambiances urbaines crépusculaires. (Goldfish, de Biran Michael Bendis. Delcourt. 27,95€)
Dans son quartier, certains l’appellent « Pépère », une manière de le ranger parmi ceux qui mènent une existence sans éclat, sans débordement, sans amour excessif ni haine tapageuse, bref, une vie bien pépère. Dans la maison dont il a hérité de ses parents, c’est un peu le même scénario, rien n’a bougé depuis des lustres : l’électroménager, les meubles, et même la tapisserie. Un vrai musée ! Mais derrière cette apparente et rassurante bonhomie se cache un tueur et qui plus est un tueur en série. La première fois, c’était un accident, la deuxième aussi. Et puis, Pépère a pris goût à la chose. De quoi donner un peu de sens à sa vie, de quoi aussi fertiliser la terre de sa cave et de son jardin… Avec ce nouveau récit, Moynot nous entraîne dans une lente descente dans
les abîmes de l’âme humaine, explorant sans fard la banalité du mal. C’est noir, oui, mais d’une noirceur étrangement jubilatoire, presque grinçante, qui laisse au lecteur un sourire coupable au coin des lèvres. (Le Pépère, de Moynot. Glénat. 19€)
Trente corps découverts dans une rivière à quelques kilomètres de Grenoble. Des hommes et des femmes aux cerveaux littéralement brûlés de l’intérieur. Tous vêtus — sauf un — de tenues provenant d’un hôpital psychiatrique fermé depuis plus de vingt ans. C’est un pêcheur qui a fait la macabre découverte. Une sacrée prise… et le point de départ d’une affaire aussi sordide qu’incompréhensible. Car les premières constatations défient toute logique : les trente victimes seraient des médecins, des infirmiers et des patients de cet établissement abandonné. Officiellement, ils auraient disparu il y a quarante ans. Et ce n’est que le début. Une équation mystérieuse, un tatouage dont la signification échappe à tous, une secte dont l’existence même semble incertaine et
surtout… un village qui apparaît et disparaît au fil des siècles, entraînant avec lui des populations entières, tout est en place pour nous plonger corps et âme dans un récit aux frontières de l’horreur et du thriller. Un cauchemar ! (Le Village, de Thilliez, Tackian et Kochanski. Delcourt. 22,50€)
Comté de Los Angeles, 1963. George Reeves alias Superman vient de mourir. Écrasé par un train. Un suicide ? Non, un meurtre. Quelques heures plus tard, non loin de là, une Marylin Monroe plus vraie que nature débarque chez un détective privé qui ressemble comme deux balles de revolver à Humphrey Bogart. Et de lui confier pour mission de trouver qui l’a tuée. Vous suivez ? Peut-être pas. Frankenwood est une comédie noire en parodirama — c’est inscrit sur la couverture —, autrement dit une parodie XXL du cinéma hollywoodien et de la télévision des années 50. Peu importe, au fond, que Bogart soit mort en 1957, Reeves en 1959 et Monroe retrouvée sans vie chez elle en 1962 : ici, les auteurs s’amusent à imaginer un polar dans la Cité des Anges où un étrange établissement baptisé « The Castle » s’est spécialisé dans la réanimation des acteurs défunts. De quoi les faire vivre et surtout les exploiter indéfiniment. Une comédie noire surprenante !
(Frankenwood, de Macan et Kordey. Dupuis. 23€)
Peintre à ses heures perdues, Peter Graham plaque des couches de couleurs sur ses toiles, mais son quotidien défile en noir et blanc, comme dans un bon polar. Détective privé de retour à Los Angeles après quatre années passées en Europe à combattre les nazis, il n’aspire qu’à reprendre une vie normale. Une dernière mission l’attend pourtant : remettre la trompette de son meilleur ami, tombé au front, à son frère, musicien de jazz. Mais ce qui devait être une simple livraison se transforme rapidement en une sombre affaire. Le frère en question a disparu et tout laisse penser qu’il a été liquidé. Mais pourquoi ? Voilà Peter Graham embarqué dans une enquête aussi trouble que dangereuse, au cœur d’une ville où les faux-semblants règnent en maîtres… L’auteur italien Stefano Martino nous livre ici un hommage vibrant aux films noirs des années 1940, un album porté par un graphisme réaliste de toute beauté et des décors somptueux qui plongent immédiatement le lecteur dans l’atmosphère feutrée et mélancolique d’un grand polar. (The Painted Crime, de Stefano Martino. Glénat. 17,50€)
Eric Guillaud
