15 Sep

C’est la rentrée : quatre nouveautés qui nous ont tapé dans l’œil (volet 2)

Ils sont tous morts, emportés par une grippe foudroyante, en quelques jours pour les plus chanceux, en quelques heures pour les autres. Les voisins, les amis, la famille, de loin en loin, tous ont disparu. Tous, sauf Jack. Un miraculé. Et il n’arrive pas à se l’expliquer. Alors, dans sa ferme à l’écart de la petite ville perdue de Caverton, Jack continue de vaquer à ses occupations, entouré des siens : son mari Luke et leur fille Daisy. Sauf que tous deux sont morts. Des morts-vivants avec lesquels Jack continue pourtant de vivre comme si de rien n’était, les protégeant, les nourrissant, tandis qu’eux répètent inlassablement les mêmes gestes, ceux du quotidien, ceux du dernier jour. Daisy réveille Jack en hurlant tandis que Luke s’affaire en cuisine. Ainsi commencent toutes les journées de Jack. La même scène, chaque matin. Jusqu’au jour où débarque à Caverton une bande de miraculés, comme lui. Mais contrairement à Jack, eux ont bien compris ce qui s’est passé. Et ils ne comptent pas laisser les morts continuer à vivre…  Genre à part entière, les histoires de morts-vivants remplissent régulièrement les étagères de nos librairies préférées, depuis The Walking Dead, série de Robert Kirkman et Tony Moore, jusqu’aux Moribonds, de Florence Dupré La Tour, en passant par Zombies, d’Olivier Peru et Sophian Cholet, et tant d’autres. Si chacune d’entre elles possède son style propre, Tout ce qui meurt & agonise se singularise par son approche profondément décalée et intimiste du genre. Ici, point de hordes sanguinaires lancées à la poursuite des derniers survivants, mais une famille qui tente de continuer à vivre le plus normalement possible dans le chaos du monde avec pour seule ambition de préserver son amour. Un récit étonnant, qui prend aux tripes et nous parle, entre les cases, de ces liens indéfectibles qui continuent d’unir les êtres, même lorsque la mort les a séparés. (Tout ce qui meurt & agonise, de Tate Brombal et Jacob Phillips. Urban Comics. 21,50€)

Non, This is London Calling n’est pas une énième bande dessinée consacrée à The Clash et à son célèbre titre London Calling, issu de l’album du même nom. Le titre fait en réalité référence au slogan utilisé par la BBC durant la Seconde Guerre mondiale, auquel les Clash faisaient eux-mêmes allusion pour dénoncer la politique menée par Margaret Thatcher, les violences policières et appeler la jeunesse à la révolte. Et pourquoi cette référence ? Tout simplement parce que le récit écrit par Caryl Férey et mis en images par Alex Mach nous entraîne au cœur de la Royal Air Force avant et pendant la Seconde guerre mondiale pour suivre le parcours de Louise, garçon manqué, acrobate dans le cirque de son père, mais littéralement passionnée d’aviation. Lorsque la guerre éclate, Louise se retrouve seule, embarque pour l’Angleterre, se fait passer pour un homme afin d’intégrer la RAF et de participer aux combats aériens contre les Allemands. S’il ne s’agit pas d’une histoire vraie à proprement parler, This is London Calling est l’histoire vraie de ce milieu exclusivement masculin, de ces aviateurs qui se sont sacrifiés pour sauver leur pays et l’Europe du joug nazi. Un très beau récit qui remet les femmes au cœur de l’Histoire avec un grand H, magnifiquement porté par le dessin nerveux, expressif et volontiers brut d’Alex Mach, qui restitue avec force les tensions de cette époque. (This is London Calling, de Férey et Mach. Glénat. 26€)

Version 1.0.0

En route vers le futur et, bien évidemment, vers un futur qui ne fait franchement pas rêver. Providence est le nom de ce très bel et imposant album paru aux éditions Sarbacane, mais aussi celui de la planète sur laquelle l’humanité s’est réfugiée après avoir, pendant plus de 500 ans, sucé le sang de la Terre et, accessoirement, épuisé toutes ses ressources pour que l’air soit respirable et la vie pas si mal sur cette planète d’adoption. Ne subsiste sur Terre que la classe laborieuse, qui finit par se révolter contre l’élite providencine, désormais au sommet de l’humanité. La réponse ne se fait pas attendre : déportations, massacres… jusqu’à la création de la Concorde, un projet censé permettre aux Terriens et aux Providencins de se réconcilier. Keren Kepler, fils d’ouvrier terrien, est devenu responsable de projet pour Providence, travaillant justement au rapprochement des deux planètes. Il est promis à un bel avenir et peut déjà profiter des privilèges réservés aux Providencins, notamment d’une voiture autonome fournie par Providence. Mais son avenir tout tracé bascule lorsqu’il se tue dans un accident… On avait découvert Nicolas Dehghani avec le thriller Ceux qui brûlent, paru en 2021 chez Sarbacane. Il revient aujourd’hui avec Providence, un récit dystopique qui nous entraîne dans un futur aussi fascinant qu’inquiétant. Un récit maîtrisé de bout en bout, plus de 330 pages tout de même, nourri de nombreuses références, du roman (1984) au cinéma (Blade Runner), en passant par le manga (Akira) et même la peinture (Bacon ou Degas), comme l’auteur l’explique dans les pages de la revue dBD du mois de septembre 2026. (Providence, de Nicolas Dehghani. Sarbacane. 29€)

Une ode à la nature, à la création, à la liberté, à la vie ! Né de l’imagination de Saïd Sassine et de Jean-Christophe Deveney, dont on a déjà pu apprécier le talent de scénariste dans Soli Deo Gloria et Les Météores, pour ne citer que ces deux titres récents, Portraits de Persil se présente comme un conte à la fois philosophique, fantastique et poétique, d’une extrême beauté, tant sur le plan scénaristique que graphique. Dès la première page — et même dès la couverture, serais-je tenté de dire — et jusqu’à la toute dernière, nous sommes littéralement happés, absorbés par cet univers. À l’image de Lina Degarel, la jeune héroïne et artiste peintre, nous nous laissons peu à peu gagner par la nature, qui occupe ici une place centrale, presque hypnotique. Une nature omniprésente, mystérieuse et foisonnante, qui semble peu à peu nous envelopper et nous entraîner dans un récit aussi singulier que fascinant. L’histoire ? Dans l’Europe d’un Second Empire alternatif, Lina Degarel fuit la capitale, appelée ici Lutécia, et un mari qui l’étouffe. Elle prend le chemin d’un véritable paradis vert, où elle espère retrouver l’inspiration et renouer avec la création. Elle y trouvera bien davantage : une nature foisonnante, une nouvelle liberté et, surtout, une émancipation totale, loin des contraintes et des carcans qui entravaient jusque-là son existence. Avec un graphisme et des couleurs d’une grande finesse, largement inspirés du manga et de la japanimation, Saïd Sassine nous offre des planches d’une beauté saisissante, parfois même bouleversante. Son trait, à la fois expressif, élégant et profondément évocateur, constitue un écrin magnifique pour le récit de Jean-Christophe Deveney et invite les lecteurs à un incroyable voyage dans l’imaginaire. (Portraits de Persil, de Deveney et Sassine. Glénat. 25€)

Eric Guillaud

05 Sep

C’est la rentrée : quatre nouveautés qui nous ont tapé dans l’œil (volet 1)

Un OVNI graphique. C’est ainsi que les éditions Glénat présentent Lune Artificielle, le premier album du dessinateur espagnol Coke Navarro, en librairie depuis le 26 août. Et c’est aussi ainsi que je l’ai ressenti en tant que lecteur. Dès la couverture et les pages de titre, le nom Lune Artificielle, écrit en lettres rouges, interpelle et nous renvoie immédiatement vers ce petit personnage, lui aussi rouge, qui semble nous fixer depuis la couverture. Une première rencontre pour le moins singulière, à l’image de l’album qui nous attend. Et ce qui nous attend est une histoire dystopique mettant en scène deux adolescents, Bucket Boy et Bobby Shinobi, qui tuent le temps en pratiquant le ninjutsu et le parkour, jusqu’au jour où ils apprennent qu’une start-up ambitionne d’installer une lune artificielle, sorte de gigantesque miroir, au-dessus de la ville pour réfléchir la lumière du soleil et éclairer la Terre en continu. De quoi interroger, faire rêver et parfois inquiéter nos deux compères comme l’ensemble de la population. Si l’histoire est pour le moins singulière, c’est bien le graphisme de Coke Navarro qui nous frappe d’emblée. Un dessin sombre, brut, nerveux et résolument contemporain. Le dessinateur espagnol joue avec les formes, les perspectives et les cadrages, donnant à Lune Artificielle une identité visuelle aussi étonnante qu’originale. (Lune artificielle, de Coke Navarro. Glénat. 25€)

On connaissait les Brigades rouges en Italie, la bande à Baader en Allemagne de l’Ouest et Action directe en France. On connaissait moins les groupes armés qui, dans les mêmes années, ont fait trembler le Japon. Saisons rouges, du talentueux Isao Moutte, auteur notamment de Clapas et Les Évaporés, deux albums également parus chez Sarbacane, nous plonge dans cette histoire à travers un épisode qui a traumatisé le pays : l’affaire du chalet Asama. Remontant à la fin des années 1960, au temps des manifestations étudiantes contre la guerre du Vietnam, l’auteur retrace la trajectoire de militants qui forment en 1971 l’Armée rouge unifiée. Pourchassés par la police, ils se réfugient dans des chalets de montagne pour préparer la révolution. Mais les rêves d’un monde meilleur vont rapidement se fracasser contre les dérives idéologiques du groupe, jusqu’à conduire ses membres à s’entretuer au nom d’une quête fanatique de pureté idéologique. Porté par un trait réaliste en noir et blanc, des pages à la composition absolument remarquable, un cadrage précis, un rythme maîtrisé et des dialogues percutants, Saisons rouges est un album saisissant dont on ne ressort pas indemne, nous interrogeant sur les dérives possibles de l’engagement politique et sur la frontière parfois ténue entre idéal révolutionnaire et fanatisme idéologique. (Saisons rouges, de Isao Moutte. Sarbacane. 26€)

Après Henri de Turenne et Annick Cojean, les éditions Dupuis poursuivent leur remarquable travail de mémoire autour des lauréats du prestigieux prix Albert-Londres. Place cette fois au journaliste Philippe Broussard et à son enquête sur l’odyssée tragique du Mc Ruby. Nous sommes en novembre 1992, au large du Portugal. Huit passagers clandestins, sept Ghanéens et un Camerounais, sont exécutés puis jetés par-dessus bord par un équipage ukrainien, effrayé de devoir subir des sanctions pour les avoir laissés monter à bord. Ce qui devait rester un secret entre eux, le ciel et la mer, sera finalement révélé par un neuvième clandestin, resté caché dans les profondeurs de la cale jusqu’à l’arrivée du navire au Havre. Philippe Broussard, alors journaliste au Monde, est chargé de mener une enquête qui le conduira du Havre à l’Ukraine, en passant par le Ghana. Son travail lui vaut le prix Albert-Londres en 1993. Plus de trente ans après, son enquête reste pourtant d’une terrible actualité, alors que les drames de l’exil et le nombre de migrants qui périssent sur les routes de l’Europe ne cessent de se multiplier. Un récit fort, porté par deux grands noms du Neuvième Art : Jean-Denis Pendanx au dessin et Jean-David Morvan au scénario. (L’Odyssée tragique du MC Ruby, de Philippe Broussard, Pendanx et Morvan. Dupuis. 25€)

Quelque chose m’intriguait depuis le début, depuis que je l’avais tenu entre les mains. Son poids, c’est certain : plus de deux kilos pour près de 500 pages. Mais aussi ce code-barres placé en bas du dos. Un choix qui m’interrogeait, me dérangeait même, jusqu’à ce que j’en comprenne la raison. Nanbanjin n’a pas de quatrième de couverture, mais deux couvertures pour deux récits écrits par deux auteurs différents, le Français aux origines portugaises Cyril Pedrosa et le Japonais Taiyō Matsumoto. Avec deux sens de lecture : de gauche à droite pour le premier, de droite à gauche pour le second. Alors, bien sûr, impossible de coller ce fichu code-barres ailleurs que sur le dos, même si, esthétiquement parlant, ce n’est pas du meilleur goût. Deux récits, donc, ou plus exactement deux visions d’une même histoire, deux regards qui convergent avant de finir par se rejoindre au milieu de l’album. Au cœur de l’histoire, Fernando, un marin portugais échoué sur une plage du Japon après l’attaque de son navire par des pirates en mer de Chine. Recueilli et soigné par Shobei, un vieux pêcheur, Fernando découvre une langue, une culture et un monde qui lui sont totalement étrangers. Peu à peu, il s’intègre, même s’il reste pour beaucoup une curiosité et, pour certains, une menace. Nous sommes en 1543. Fernando est un nanbanjin, terme qui signifie littéralement « barbare du Sud » et désigne, par extension, les Européens de l’Ouest, notamment les Portugais et les Espagnols, qui commencent alors à arriver au Japon par les mers du Sud. C’est ce choc des cultures, cette découverte réciproque de deux mondes qui s’ignorent, que mettent ici en scène les auteurs. Avec deux approches graphiques — numérique pour Pedrosa, traditionnelle pour Matsumoto — absolument saisissantes de beauté. Deux styles, deux écritures, deux façons de raconter en bande dessinée qui se répondent et se complètent pour composer un album hors du commun, appelé à faire date dans l’histoire du Neuvième art. (Nanbanjin, de Pedrosa et Matsumoto Dupuis. 49€)

Eric Guillaud

24 Août

Pages d’été. De Michel Vaillant à Yoko Tsuno, les héros d’hier n’ont pas fini de nous faire rêver

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

Les héros sont-ils vraiment éternels ? Vaste question à laquelle je ne m’aventurerai pas à répondre ici. Toutefois, certains héros de papier ont visiblement la vie dure et traversent les décennies sans prendre une ride, continuant de séduire de nouvelles générations de lecteurs. Tel est le cas de Michel Vaillant, personnage créé en 1957 par Jean Graton, qui poursuit aujourd’hui sa carrière de pilote dans des albums emmenés par une écurie de choc composée de Marc Bourgne, Eillam et Denis Lapière. Mais l’album qui nous intéresse ici revient aux sources, en rassemblant les histoires courtes qui ont contribué à forger la légende du célèbre pilote automobile et plus précisément, dans ce cinquième volet de la série Michel Vaillant Histoires courtes, des histoires qui rendent hommage aux femmes très présentes, qu’il s’agisse de Gabriele Spangenberg, Françoise Vaillant ou encore de la championne de moto Julie Wood. (Women, Michel Vaillant, Histoires courtes tome 5, de Graton. Dupuis. 15,50€)

Julie Wood justement, l’autre grand personnage de Jean Graton lancé en 1976. Championne de moto, elle a vécu des aventures en solo avant d’être intégrée dans l’univers Michel Vaillant. Et comme Michel Vaillant, elle a récemment repris du service dans une deuxième saison menée par une autre écurie de choc avec Pelaez au scénario, Stassi au dessin et Eillam au storyboard. Au menu, un sérieux lifting graphique et un reboot scénaristique qui nous permet de la retrouver à l’âge de 18 ans dans notre monde actuel. Avec en prime, une enquête sur la mort des parents de la jeune femme et un défi : remporter une importante course de Flat Track. Pour les amoureux de moto mais pas que! (Secrets de famille, Julie Wood (saison 2), tome 2, de Pelaez, Stassi et Eillam. 15,50€)

Autre héros de légende : Buck Danny. Créé par Georges Troisfontaines, Victor Hubinon et Jean-Michel Charlier en 1947, il y a donc bientôt 80 ans, l’aviateur poursuit ses aventures depuis bien longtemps sous d’autres signatures, preuve en est si besoin que les grands héros peuvent survivre à leurs créateurs. Buck Danny, c’est aujourd’hui une série mère de 58 albums à ce jour, une déclinaison en intégrales, une série parallèle baptisée Buck Danny Classic et plus récemment le lancement d’une série portant sur ses origines signée Yann pour le scénario et Giuseppe de Luca pour le – somptueux – dessin. Buck Danny avant Buck Danny, un flot de souvenirs pour nous éclairer sur ce personnage qui a fait rêver tant de générations de lecteurs. (Miss Jane Hamilton, Buck Danny – Origines tome 1/2, de Yann et Giuseppe de Luca. Dupuis. 15,95€)

Créée en 1970 par Roger Leloup, Yoko Tsuno poursuit tranquillement sa route avec une 32ᵉ aventure baptisée L’Intelligence intemporelle. Toujours pas une ride, pas même un cheveu blanc qui dépasse de sa belle chevelure noire : Yoko est décidément aussi universelle qu’intemporelle. Pour cette nouvelle aventure, la jeune électronicienne de métier doit explorer une navette spatiale en perdition, qui pourrait bien représenter une menace pour la Terre puisqu’elle transporte sur son dos… un gigantesque désintégrateur ! De quoi donner quelques sueurs froides à notre héroïne et, accessoirement, aux habitants de notre bonne vieille planète. (L’Intelligence intemporelle, Yoko Tsuno, tome 32, par Roger Leloup. Dupuis, 10,95€)

Voici une autre héroïne mythique qui, elle, n’a jamais eu sa propre série… du moins jusqu’à aujourd’hui. Seccotine, reporter de profession, est apparue en 1953 dans La Corne de rhinocéros, une aventure de Spirou et Fantasio. Sous le crayon d’André Franquin, elle a rapidement imposé son caractère et son indépendance, ouvrant les portes de la bande dessinée franco-belge à des personnages féminins qui ne se contentaient plus de jouer les potiches. Plus de 70 ans après sa première apparition, Seccotine passe enfin au premier plan et s’offre, à son tour, sa propre série. L’histoire, prévue en trois volets, nous entraîne dans le village de Champignac où Seccotine vient d’emménager. Pas le temps d’ouvrir les cartons : Spirou et Fantasio lui demandent de réaliser un article sur d’étranges disparitions d’animaux. Une enquête qui va rapidement prendre une tournure inattendue, avec, d’un côté, une milice d’autodéfense qui réunit fermiers et chasseurs, de l’autre, des écologistes, et au centre une Seccotine qui va devoir démêler le vrai du faux. Car derrière ces mystérieuses disparitions se cache une affaire bien plus complexe qu’il n’y paraît… (Mystère à Champignac, tome 1, d’Elric et Sophie Guerrive. Dupuis. 13,50€)

Mickey, Donald, Picsou, Riri, Fifi, Loulou, Pat Hibulaire, Daisy, Gontran ou encore Géo Trouvetou… Depuis 2010, les éditions Glénat se sont lancées dans l’ambitieux projet de republier les aventures légendaires des personnages de Walt Disney. L’initiative se poursuit aujourd’hui avec trois nouveaux recueils consacrés à Picsou, Mickey et Donald dans la collection Les Âges d’or de… Chaque volume réunit huit histoires signées par quelques-uns des plus grands artistes de la maison Disney, de Carl Barks à Romano Scarpa, en passant par Floyd Gottfredson. Des ouvrages pensés à la fois pour les nouvelles générations de lecteurs amoureux de Disney et pour les plus anciens, heureux de retrouver ces classiques intemporels. (Les Âges d’or de Mickey, tome 3, Les Âges d’or de Picsou, tome 2, Les Âges d’or de Donald, tome 2 collectif. Glénat. 19€)

Eric Guillaud 

22 Août

Pages d’été. Là où danse le vent : le joli premier souffle d’Enora Boutle

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

Derrière ce magnifique et poétique titre se cache une histoire du quotidien, une histoire de désamour, une séparation forcément douloureuse entre deux êtres, mais aussi une belle histoire d’amour entre un grand-père et sa petite-fille. Yaëlle est le prénom de cette petite fille. Ses parents, Charli et Solenn, ne s’entendent plus et ont décidé de divorcer. À hauteur d’enfant, Yaëlle va devoir composer avec cette nouvelle réalité et trouver auprès de son grand-père un refuge, une écoute et une présence rassurante. C’est d’ailleurs chez lui en Bretagne qu’elle séjourne le temps que les choses se règlent du côté de ses parents. Un soir, ce grand-père attentionné lui apprend à confier sa colère au vent :

« Il emportera tes maux, les transportera au gré des courants et te soulagera de leur poids. »

Une jolie métaphore qui va profondément aider Yaëlle à apprivoiser ses émotions et à alléger, peu à peu, le poids de cette séparation. Au point que, des années plus tard, lorsque son grand-père tombe gravement malade, elle décide de revenir auprès de lui pour lui redonner un peu de ce qu’il lui avait offert autrefois : de l’amour tout simplement.

Pour sa toute première bande dessinée, Enora Boutle nous offre un récit empreint d’émotion et de tendresse, porté par une écriture sensible, un trait fin et délicat et des personnages véritablement attachants. Avec beaucoup de justesse, elle évoque ce qui peut nous lier aux êtres que nous aimons, mais aussi ce qui peut nous en séparer : la maladie, la mort et le deuil. Malgré une thématique plutôt grave, Enora Boutle a su donner à son récit une approche aussi légère qu’une caresse du vent. Une autrice à suivre !

Eric Guillaud

Là où danse le vent, d’Enora Boutle. Glénat. 20€

© Glénat / Boutle

16 Août

Pages d’été. Douze mangas à lire sur la plage et partout ailleurs

L’avantage avec les mangas, c’est qu’ils ne prennent pas beaucoup de place dans les valises… sauf, bien sûr, si vous décidez d’en emporter une étagère entière ! Pour les vacances, une petite sélection bien sentie suffit. En voici une, entre douceur, aventure, amour, humour et frissons…

On commence en douceur avec un petit plongeon dans Mofusand, un univers imaginé par la Japonaise Juno qui a déjà conquis près de 770 000 abonnés sur Instagram avec ses chats tout mignons, mais surtout garantis sans poils sur votre canapé ! Deux ouvrages viennent de paraître aux éditions Soleil. Si le premier, Requin-Miaou, propose une série d’histoires très courtes en quatre cases, je lui préfère Parler japonais avec Mofusand, qui nous plonge dans l’univers décalé et irrésistible de Juno tout en nous permettant d’apprendre quelques rudiments de japonais. Comment se dit Trop mignon, Puis-je le caresser ou encore Ne me griffe pas ? Vous le saurez en lisant ce livre au format manga mais qui se lit dans le sens de lecture européen. (Parler japonais avec Mofusand, de Juno. Soleil Manga. 12,99€ et Mofusand Requin-Miaou, de Juno. Soleil Manga. 9,99€)

Blame!, Biomega… Tsutomu Nihei s’est fait connaître au Japon comme en Europe avec des récits de science-fiction sombres, désespérés, violents, oppressants et organiques, à l’identité graphique immédiatement reconnaissable. Ses œuvres sont d’ailleurs récemment rééditées en version Deluxe aux éditions Glénat. Il revient aujourd’hui avec un récit de fantasy, Tower Dungeon, graphiquement un peu moins torturé, mais toujours aussi percutant et efficace. Au cœur de l’histoire, une princesse enlevée par un nécromancien maléfique et enfermée dans la tour des dragons. Pour la libérer, la garde royale va devoir affronter quelques délicieux monstres. Le quatrième volet vient de sortir, le cinquième est annoncé pour novembre. (Tower Dungeon, tome 4, de Tsutomu Nihei. Glénat. 7,90€)

Un amour naissant, un amour pastel, à l’image des douces couleurs qui habillent les pages de ce diptyque paru aux éditions Casterman et signé Ito. Miho et Murata viennent tous deux de faire leur rentrée en seconde. Ils ne se connaissent pas encore, ne connaissent personne, mais sont rapidement attirés l’un par l’autre. Les premiers regards, les premiers mots, les premiers gestes parfois maladroits, les premiers émois, les premiers baisers, les premiers moments de délice, les premiers malentendus… L’autrice capte et retranscrit avec justesse et sensibilité ces instants que l’on a tous vécus ou que l’on vivra un jour : l’éveil du désir et de l’amour. (Les Années bleues, de Ito, série en 2 tomes. Sakka / Casterman. 10,95€ le volume)

Une série culte. Quarante ans d’existence, des millions et des millions d’albums vendus à travers la planète, des adaptations en films d’animation, en jeux, des produits dérivés comme s’il en pleuvait… et une nouvelle collection pour ce bijou du manga du sieur Akira Toriyama, une collection Full Color et grand format dont la publication a débuté en mai 2024. Cette nouvelle édition reprend les mêmes pages que l’édition traditionnelle mais est divisée en arcs scénaristiques. Le premier volet de Freezer est sorti cet été, le deuxième est prévu pour début septembre. (Dragon Ball Full Color, Freezer tome 1, d’Akira Toriyama. Glénat. 14,95€ le volume)

Gao Yan nous avait déjà éblouis par son talent au début de l’année 2025 avec sa première œuvre publiée aux éditions Sakka, le diptyque The Song about Green. Elle revient aujourd’hui avec Sukima, un récit sensible et intimiste qui confirme toute la finesse de son regard d’autrice, déployant une grande délicatesse, aussi bien dans le dessin que dans le propos. Cette fois, Gao Yan nous guide sur les pas de Yang Yang, 22 ans, étudiante taïwanaise en quête d’échappatoire. Pour fuir le deuil de sa grand-mère et une relation amoureuse douloureuse, elle part pour Okinawa, au Japon, dans le cadre d’un échange universitaire. Dès son arrivée, un typhon l’accueille, comme un écho à la tempête qui l’habite. Entre découvertes et rencontres, elle tente de se reconstruire, mais les fantômes du passé peinent à la laisser en paix. Un récit d’émancipation tout en subtilité, où l’intime se mêle au politique et où Gao Yan explore avec justesse les fragilités, les blessures et le lent chemin vers la reconstruction. (Sukima, tome 2, de Gao Yan. Sakka / Casterman. 14,50€)

C’est une histoire d’épicier. Mais d’épicier épicé. Du genre qui ne vend pas que des légumes. Taro Sakamoto, c’est son nom, a beau avoir un léger embonpoint, une moustache à la papa, des lunettes de myope, il est à lui seul un mythe, une légende, un ex-tueur admiré de tous ses congénères, craint par tous les gangsters. Oui, Sakamoto l’épicier avait le flingue facile avant de raccrocher, de se marier, d’avoir un enfant et de s’installer comme épicier. Une vie pépère jusqu’au jour où le jeune assassin télépathe Sin débarque dans la supérette. Vous voulez de l’action ? Alors vous en aurez, Sakamoto Days est un concentré d’énergie au rythme de parution effréné. Le 22e tome est sorti en juillet, le suivant est attendu pour octobre. (Sakamoto Days tome 22, de Yuto Suzuki. Glénat. 7,20€)

Shako Maeda est employée de bureau à Tokyo. Célibataire et sans enfant, elle se voit régulièrement confier les dossiers en retard, histoire de libérer ses collègues qui, eux, doivent aller chercher leur progéniture à l’école. Elle vit en colocation avec trois autres filles, Eika Matsuki, Misaki Kawaseda et Ohio Momoyama, avec lesquelles elle partage les petits soucis et les grands bonheurs du quotidien. À l’approche de la trentaine, Shako s’interroge sur la tournure que prend sa vie, surtout lorsqu’elle voit ses colocataires se passionner ici pour un garçon, là pour la musique ou pour leur métier… Tout est dans le titre ! Quatre filles et une coloc aborde la crise de la trentaine à travers le parcours de d’une jeune femme confrontée aux questionnements sur l’amour, le travail et la place qu’elle souhaite occuper dans la société. (Quatre filles et une coloc, de Mizoko Tsuno. Delcourt / Tonkam. 8,50€)

Dix-huit tomes attendus, quatorze sont d’ores et déjà disponibles, les éditions Glénat nous offrent une réédition en grand format et en volumes doubles, de quoi profiter pleinement du dessin de Hiro Mashima et de cette histoire à la Dragon Ball qui débute dans un monde sur le point de basculer dans les ténèbres, cinquante ans après une guerre qui a opposé les Rave, les pierres sacrées, aux Dark Bring, les pierres maléfiques, et vu la victoire des Rave. Pour éviter que les Dark Bring reprennent le dessus, il faut un sauveur, ce sera Haru, un jeune garçon aux cheveux argentés plein de ressources, doté d’une épée gigantesque et toujours accompagné de Plue, un petit animal qui ressemble étrangement à un bonhomme de neige. Ensemble, ils vont lutter contre les Dark Bring et l’organisation criminelle Demon Card. La première grande série de l’auteur de Fairy Tail ! (Rave, tome 14, de Hiro Mashima. Glénat. 14,95€ le volume)

Après Yan et Baby, le Taïwanais Chang Sheng revient en force avec Oldman, une histoire en deux volumes qui débute dans les geôles d’un pays lointain. Billy Oldman y est emprisonné jusqu’au jour où, devant une reine ébahie, il utilise ses dons d’illusionniste pour s’évader, entraînant dans sa fuite une autre prisonnière, Rebecca, une ancienne générale amputée des quatre membres. Rejoints par Wilson, un anatomiste concepteur d’automates qui, au passage, redonne un corps à Rebecca, le trio donne des spectacles de magie dans les théâtres de la ville, en attendant de pouvoir prendre sa revanche. Un trait précis et fouillé, un univers foisonnant, des personnages aux caractères trempés dans l’acier : Chang Sheng nous apporte ici une nouvelle preuve, s’il en fallait une, de son immense talent. (Oldman, tome 2, de Chang Sheng. Glénat. 15,95€)

L’amour n’est pas réservé aux jeunes. Il peut aussi se vivre et se réinventer après cinquante ans de vie commune, comme nous le démontrent Seiichi et Mitsuko dans cette histoire d’une incroyable tendresse signée Erika Kogiku. Avec cette question que se posent tous les couples : qu’adviendra-t-il de celui qui restera le dernier ? Un trait délicat, une mise en page d’une grande clarté, des protagonistes attachants et au final une réflexion tout en douceur sur le couple, la vieillesse, la mort…  (Si Nous pouvions rester ensemble pour toujours, d’Erika Kogiku. Moonlight / Delcourt. 8,50€)

Direction la seconde moitié du XXIᵉ siècle. La Terre agonise sous l’effet du changement climatique, de la surpopulation et de l’épuisement des ressources. Dans ce contexte, les humains ont cherché une solution de repli du côté de l’espace. Mais un siècle plus tard, les colons doivent faire face à un autre fléau, de mystérieuses créatures qui portent le nom de star beasts. Pour les combattre, les humains construisent des AIGIS, des armures robotiques. C’est dans l’usine qui les fabrique que travaille Ryu Tyker, un homme ordinaire qui, confronté à une situation extraordinaire, va devenir un héros… Des créatures monstrueuses, des vaisseaux spatiaux, des armures XXL, un univers riche et de l’action à tous les étages : Hero Organization nous offre une sacrée virée dans le futur ! (Hero Organization, de Kei Saikawa et Akira Takahashi. Glénat. 2 tomes parus, 7, 20€ l’exemplaire)

On termine avec le chef-d’œuvre de dark fantasy Berserk. Imaginé par Kentaro Miura dans les années 1980, puis poursuivi après sa disparition par son meilleur ami, Kouji Mori, et le Studio Gaga, Berserk s’enrichit aujourd’hui d’un 43ᵉ tome. Il nous offre une plongée dans un Moyen Âge plus sombre que jamais, aux côtés de Guts, mercenaire au bras artificiel et à l’épée titanesque, et de Puck, un elfe espiègle issu d’un peuple féerique. Tandis que l’un incarne la violence brute, l’autre apporte une touche de légèreté à cet univers plongé dans les ténèbres. Bienvenue en enfer. (Berserk, tome 43, de Kentaro Miura, Kouji Mori et le studio Gaga. Glénat. 7,20€)

Eric Guillaud

 

09 Août

Pages d’été. Quatre BD, autant d’univers et de façons de s’évader

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

On commence avec un album paru en janvier dernier chez Casterman, qui nous plonge dans l’univers de la boxe. Kid Francis en est le titre, mais c’est aussi le nom de scène ou plus exactement le nom de ring de son protagoniste principal. Dans les années 1920, ce petit Marseillais, qui a commencé dans la vie comme cireur de chaussures, fait trembler les meilleurs poids coqs. En 135 combats, il signe 104 victoires et décroche, en 1925, le titre de champion de France avant de devenir champion d’Europe. Une ascension fulgurante que ses liens avec le milieu marseillais, puis les tourments de la Seconde Guerre mondiale, finiront par briser. Arrêté en 1943, déporté au camp de Sachsenhausen, il meurt en 1945. S’inspirant de cette destinée hors du commun, Grégory Mardon et Marius Rivière livrent un récit romancé, nourri de faits réels, dans lequel ils prennent la liberté d’introduire plusieurs personnages fictifs. Un très beau livre qui redonne vie à une figure aussi fascinante que méconnue de la boxe française. (Kid Francis, de Grégory Mardon et Marius Rivière. Casterman. 25,95€)

On remonte le temps de quelques années pour se retrouver en 1910 avec un récit de pure fiction cette fois, Gunnar le vampire, imaginé et dessiné par l’excellent Nicolas Dumontheuil. Le fameux Gunnar, Gunnarson de son patronyme, est un vampire, mais un vampire pas tout à fait comme les autres. Grâce à l’absorption quotidienne de charbon, il supporte la lumière du jour. Mieux encore, il s’est juré de ne plus s’attaquer aux humains, ce qui lui permet de mener une existence presque ordinaire. Dans son village, nombreux sont ceux qui l’apprécient, de la prostituée du coin à l’instituteur, sans oublier le curé, qui ne désespère pas de le voir un jour assister à la messe. Un vampire à l’église ? De quoi sourire. Du haut de ses 600 ans, Gunnar mène une vie en apparence paisible jusqu’au jour où des lapins et des chats sont retrouvés vidés de leur sang et décapités. Alors, bien sûr, tous les regards se tournent naturellement vers lui… Trente ans après Qui a tué l’idiot ?, l’album qui lui valut l’Alph-Art du meilleur album au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême et révéla au grand public l’étendue de son talent, Nicolas Dumontheuil démontre, avec Gunnar le vampire, qu’il n’a rien perdu de son inspiration ni de sa maîtrise narrative. Son trait expressif, son sens du dialogue et son goût pour les récits décalés font une nouvelle fois merveille dans cette fable où le fantastique côtoie avec délectation la satire sociale. Un petit bijou ! (Gunnar le vampire, de Dumontheuil. Dupuis. 29,95)

Un petit western pour la route, mais un western aux forts accents de thriller. Le massacre du gang Enfield nous entraîne au Texas, dans la petite ville de Fort Lehane, en 1875. Montgomery Enfield, hors-la-loi aussi redouté qu’insaisissable, et sa bande viennent de dévaliser la banque locale… pour la troisième fois en seulement trois mois. De quoi éveiller chez les habitants un sentiment d’insécurité. D’autant que cette fois, le banquier Bill Barley, est retrouvé mort, atrocement mutilé.  Il n’en fallait pas plus pour que le Texas Ranger Ely se lance à la poursuite du gang pour le livrer à la justice… ou pas ! Au scénario, Chris Condon signe un récit aussi noir que violent, sublimé par le dessin et les couleurs de Jacob Phillips. Un duo dont on avait déjà pu apprécier le talent avec Texas Blood, dont le premier tome est paru en 2021 chez Delcourt. Ils livrent ici une traque haletante où, sous couvert de rétablir l’ordre et de rendre justice, un innocent fera les frais d’une violence aveugle. Un récit qui brouille sans cesse la frontière entre justice et vengeance. (Le massacre du gang Enfield, de Condon et Phillips. Delcourt. 18,50€)

« À la personne que vous méritez d’être ! » L’album de Lucie Albrecht sorti en mars dernier aurait tout aussi bien pu s’intituler ainsi, tant cette petite phrase rythme le récit. Mais l’autrice lui a finalement préféré Le Complexe, un titre certainement plus évocateur. Le Complexe, c’est ici le nom d’une clinique de chirurgie esthétique un peu spéciale dans laquelle sévit le docteur Nazer aux méthodes peu orthodoxes. Ici, tous les rêves sont permis et tous les soins sont possibles : diagnostic de peau, épilation, extensions en tout genre, soins anti-âge, gommage énergisant, rhinoplastie… Une véritable aubaine pour Inès, Nadège et Toni, qui ont gagné un séjour dans la clinique et comptent bien en profiter pour changer tout ce qui les dérange, tout ce qu’ils jugent disgracieux. Au risque, peut-être, d’aller trop loin, beaucoup trop loin… À travers ce récit au graphisme expressif, aéré et redoutablement efficace, doublé d’une narration audacieuse et d’une belle palette chromatique réduite au vert et à l’orange, Lucie Albrecht livre une réflexion sur le diktat de la beauté dans notre société, l’image de soi, le regard des autres et les dérives d’un système capitaliste qui nous pousse sans cesse à vouloir devenir quelqu’un d’autre, à atteindre cet idéal d’un esprit parfait dans un corps parfait. Le récit se veut dystopique, mais chacun de nous peut pourtant y reconnaître quelque chose de notre époque, à commencer par l’omniprésence des réseaux sociaux et des images retouchées, qui contribuent à façonner des normes esthétiques toujours plus irréalistes.  (Le Complexe, de Lucie Albrecht. Casterman. 25€)

Eric Guillaud

31 Juil

Pages d’été. Le Blé en herbe de Laura Carpentier ou la douceur des premiers émois

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

Attention, talent ! Née à l’aube de ce XXIᵉ siècle, Laura Carpentier signe avec ce premier roman graphique une entrée remarquée dans le neuvième art. Une entrée tout en délicatesse, tant sur le plan graphique, avec des couleurs directes appliquées à la gouache, que sur le plan narratif, grâce à cette adaptation sensible du roman de Colette.

Déjà porté au cinéma, à la télévision et même en musique, ce classique de la littérature n’avait encore jamais été transposé en bande dessinée. C’est désormais chose faite, et avec une réussite qui force l’admiration. Bien que le roman ait été publié en 1923, la lecture qu’en propose Laura Carpentier semble étonnamment contemporaine. Car quoi de plus universel que les premiers émois amoureux ?

Avec peu de dialogues, mais une infinie éloquence dans les silences, les regards et les gestes, Le Blé en herbe raconte la naissance des sentiments entre Phil, seize ans, et Vinca, quinze ans. Depuis toujours, ils passent ensemble leurs vacances d’été dans une maison louée en Bretagne par leurs parents respectifs. Au fil des jours, l’insouciance de l’enfance cède doucement la place aux troubles de l’adolescence, faisant naître un sentiment amoureux aussi tendre que bouleversant. Mais l’arrivée d’une femme mystérieuse va brusquement accélérer leur passage à l’âge adulte et mettre à l’épreuve l’équilibre fragile de leur relation…

C’est beau, délicat, d’une infinie justesse. Une lecture qui se savoure, se contemple et donne aussitôt envie d’y revenir, d’autant plus en cette période estivale où les souvenirs de vacances et les premiers émois semblent plus proches que jamais.

Eric Guillaud

Le Blé en herbe, de Laura Carpentier d’après le roman de Colette. Sarbacane. 22€

© Sarbacane / Carpentier

Pages d’été. Le piéton de… : des auteurs de BD jouent les guides et nous font découvrir leur ville

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

Qui mieux qu’un de ses habitants peut révéler l’âme d’une ville ? Et qui mieux qu’un auteur de bande dessinée pour lui donner vie en images ? C’est sans doute de cette réflexion qu’est née la collection Le Piéton, lancée en mai dernier par Glénat. Les deux premiers volumes nous invitent à flâner dans les rues de Bordeaux aux côtés de François Ayroles, puis dans celles de Lyon avec Didier Tronchet.

Chacun avec sa sensibilité, François Ayroles et Didier Tronchet offrent une vision très personnelle de leur ville, le premier avec un trait réaliste, épuré et d’une grande élégance, le second avec un dessin semi-réaliste, spontané et immédiatement reconnaissable. Tous deux, accompagnés de leur fidèle compagnon à quatre pattes, nous entraînent d’une rue à l’autre, d’un quartier à l’autre, s’arrêtant tantôt devant un monument emblématique, tantôt au détour d’une ruelle discrète, d’un lieu méconnu ou d’un détail que seuls les habitants savent encore remarquer. Le tout est ponctué de traits d’humour, d’anecdotes et de rappels historiques qui enrichissent agréablement la promenade.

Cerise sur le gâteau, chaque album est ponctué par des plans illustrés permettant aux lectrices et aux lecteurs de refaire les itinéraires empruntés par les auteurs. Une belle manière de prolonger la balade, album en main.

On attend la suite…

Eric Guillaud

Le Piéton de Bordeaux, de François Ayroles. Glénat. 20€ – Le Piéton de Lyon, de Didier Tronchet. Glénat. 20€

28 Juil

Pages d’été. Le mode d’emploi de la vie d’adulte signé Margaux Motin

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

Les bonnes idées sont toujours les bienvenues. Et celle de Margaux Motin en est une excellente. On connaissait les guides destinés aux futures mamans, remplis de conseils pour vivre sereinement la grossesse et accueillir un nouveau-né. Mais pour accompagner les jeunes adultes au moment de quitter le nid et de prendre leur envol, il n’existait jusqu’ici rien, ou presque.

Pourtant, les interrogations ne manquent pas à ce tournant de la vie : à quoi sert la Sécurité sociale ? Une mutuelle est-elle indispensable ? Quelles aides peut-on obtenir pour se loger ? Comment s’inscrire à France Travail ? Comment remplir une feuille de soins ? Quels sont les différents livrets d’épargne ? Peut-on contester une contravention ? Comment demander une carte d’identité ou apprendre à gérer un budget ?

Avec beaucoup d’humour, de tendresse et un sens de l’observation affûté par l’expérience, Margaux Motin répond à toutes ces questions dans un ouvrage de plus de 300 pages et 220 illustrations. Logement, santé, démarches administratives, études, argent, voyages, travail… aucun sujet essentiel n’est laissé de côté. Elle signe un guide aussi pratique que drôle, capable de rassurer dans un même élan les jeunes adultes qui s’apprêtent à voler de leurs propres ailes… et leurs parents. Un achat utile pour toute la famille ! Pour ma part, je l’ai offert à ma fille cadette qui quittera bientôt le nid.

Eric Guillaud

Facile, Le guide pratique de la vie d’adulte, de Margaux Motin. Casterman. 25,95€

© Casterman / Motin

Pages d’été. Kutani ou l’âme japonaise d’un auteur français

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

Cet album-là a un petit quelque chose de manga. Par l’histoire qu’il nous propose, bien sûr, mais aussi par son traitement. Certes, le sens de lecture, le découpage des planches et le graphisme s’inscrivent davantage dans la tradition de la bande dessinée européenne. Pourtant, son esprit général évoque celui de Jirō Taniguchi, cet auteur japonais profondément marqué par la bande dessinée européenne. 

Rien d’étonnant à cela. Son auteur, Franck Manguin, est français, mais entretient depuis toujours une relation privilégiée avec le Japon. Tout commence par des études de langue, littérature et civilisation japonaises, sanctionnées par l’obtention d’un diplôme dans cette spécialité. Il s’installe ensuite pendant trois ans au pays du Soleil-Levant, où il consacre un mémoire à l’art traditionnel d’Okinawa. Parallèlement, il réalise des animations destinées aux machines à pachinko, ces célèbres jeux japonais à mi-chemin entre le flipper et la machine à sous.

De retour en France, Franck Manguin publie chez Sarbacane deux albums remarqués : Ama, le souffle des femmes en 2020, puis Kutani, dont il est ici question. Ce magnifique ouvrage de plus de 120 pages, réalisé en bichromie, raconte avec une infinie délicatesse le retour d’un fils auprès de son père, atteint de la maladie d’Alzheimer.

À travers ce récit profondément humain, l’auteur explore avec une grande pudeur les liens familiaux qui résistent au temps, à l’éloignement et à l’effacement des souvenirs, il évoque aussi la maladie, une mémoire qui s’efface, et les silences qui demeurent.

Kutani est un récit intime qui trouve un écho universel. Il touchera sans doute tous ceux qui ont accompagné un proche confronté à cette maladie. Porté par un dessin d’une rare élégance, ce récit bouleversant offre, en prime, une belle découverte : celle de la céramique kutani, un art traditionnel japonais qui irrigue discrètement l’ensemble de l’ouvrage.

Eric Guillaud

kutani, retour à Kanazawa, de Franck Manguin. Sarbacane. 22€

© Sarbacane / Manguin