06 Fév

Le coin des mangas. Intégrales, rééditions, nouveautés… douze titres récents à dévorer sous la couette

On commence avec une réédition, et pas des moindres, celle du cultissime manga de Kentaro Miura, Berserk. Cette nouvelle édition grand format, sous couverture rigide, bénéficie d’une traduction entièrement revue et propose des pages couleurs exclusives. L’occasion rêvée de redécouvrir ce chef-d’œuvre de dark fantasy dans des conditions idéales. Plongée garantie dans un Moyen Âge poisseux et désespéré, aux côtés de Guts, mercenaire au bras artificiel et à l’épée titanesque, et de Puck, un elfe espiègle issu d’un peuple féerique. Tandis que l’un incarne la violence brute, l’autre en atténue les ténèbres. Le troisième volume sorti en novembre réunit les tomes 5 et 6 de l’édition originale. Un quatrième volume est annoncé pour ce mois de février. Bienvenue en enfer ! (Berserk tome 3, de Kentaro Miura. Glénat. 24,90€)

Une autre série culte. Plus de quarante ans d’existence, des millions et des millions d’albums vendus à travers la planète, des adaptations en films d’animation, en jeux, des produits dérivés comme s’il en pleuvait… et une nouvelle collection pour ce bijou du manga du sieur Akira Toriyama, une collection Full Color et grand format dont la publication a débuté en mai 2024. Cette nouvelle édition reprend les mêmes pages que l’édition traditionnelle (42 volumes)  mais est divisée en arcs scénaristiques. Le premier volet du troisième arc consacré aux Saiyans vient tout juste de sortir et le second est annoncé pour mars. (Dragon Ball Full Color, Les Saiyans, tome 1, d’Akira Toriyama. Glénat. 14,95€ le volume)

En 2018, année où Osamu Tezuka aurait célébré ses 90 ans, les éditions Delcourt lançaient une collection entièrement dédiée à la réédition de ses œuvres emblématiques. Surnommé à juste titre le dieu du manga du haut de ses 700 titres et près de 170 000 planches, Tezuka est un artiste singulier inspiré par la littérature populaire, les comics américains, le cinéma d’une façon générale, les dessins animés de Walt Disney en particulier, à qui d’ailleurs il emprunta les yeux ronds que l’on retrouve aujourd’hui dans quantité de mangas. Une vingtaine de titres composent aujourd’hui cette collection que Princesse Saphir a rejoint en novembre dernier. Comme Astro Boy et Le roi Léo, Princesse Saphir, créée dans les années 50, contribua à forger le paysage du manga pour la jeunesse de l’après-guerre, comme le rappelle le spécialiste Xavier Hébert en postface. Une édition en deux tomes qui nous permet de retrouver cette fameuse princesse qui reçut deux cœurs à la naissance : un féminin et un masculin, déjà une interrogation sur le genre. (Princesse Saphir, de Osamu Tezuka. Delcourt/Tonkam. 29,99€)

On reste dans le culte avec One Pièce, qui arrive tranquillement à sa 111ᵉ livraison en décembre. De quoi nous faire tourner la tête et propulser la série du Japonais Eiichiro Oda dans le top One du manga le plus lu et le plus connu sur la planète Terre et peut-être au-delà. Plusieurs centaines de millions d’exemplaires vendus à travers le monde, une grosse trentaine en France, un univers unique, un mélange d’aventure, de fantastique et d’humour, et un héros baptisé Lufy qui rêve de devenir le roi des pirates en trouvant le « One Piece », un fameux trésor. (One Piece tome 111, de Eiichiro Oda. Glénat. 7,20€)

On continue avec les rééditions et la série Rave. Dix-huit tomes sont attendus ; onze sont d’ores et déjà disponibles. Cette réédition en grand format, proposée en volumes doubles, permet de profiter pleinement du dessin de Hiro Mashima et de redécouvrir une aventure aux accents très Dragon Ball. L’histoire débute dans un monde au bord des ténèbres, cinquante ans après une guerre ayant opposé les Rave, pierres sacrées, aux Dark Bring, pierres maléfiques, et qui s’est soldée par la victoire des premières. Mais pour empêcher le retour des Dark Bring, un sauveur est nécessaire. Ce sera Haru, jeune garçon aux cheveux argentés, débrouillard et courageux, maniant une épée gigantesque et toujours accompagné de Plue, une étrange petite créature ressemblant à s’y méprendre à un bonhomme de neige. Ensemble, ils affrontent les Dark Bring et l’organisation criminelle Demon Card, dans un récit d’aventure généreux et dynamique. Rave marque la première grande série de l’auteur de Fairy Tail(Rave, tome 11, de Hiro Mashima. Glénat. 14,95€ le volume)

Autre réédition marquante : Printemps bleu de Taiyō Matsumoto. Profondément inspiré par la bande dessinée franco-belge, l’auteur de Gogo Monster, Amer Béton ou Frères de Japon, tous parus chez Delcourt/Tonkam, signe ici un recueil de sept nouvelles situées dans l’enceinte du lycée Kitano. Un décor en apparence banal, où le désœuvrement des adolescents se transforme en jeux dangereux, sous le regard absent d’adultes à la dérive. Matsumoto capte l’ennui, la violence sourde et les failles d’une jeunesse en quête de sens, avec une justesse toujours aussi dérangeante. (Printemps bleu de Taiyo Matsumoto. Delcourt/Tonkam. 19,99€)

Incontournable ! Sorti fin janvier, Requiem Chevalier Vampire s’impose comme une adaptation foncièrement réussie de la série de bande dessinée culte signée Pat Mills et Olivier Ledroit, qui compte à ce jour douze albums publiés entre 2000 et 2024 aux éditions Glénat. S’ils reprennent ici les codes du manga avec dextérité, Seban et Victor Santos conservent tout ce qui a fait le succès de la série, à savoir une dark fantasy à l’esthétique baroque et gothique époustouflante, un univers sombre, torturé et violent à souhait, peuplé de personnages tourmentés. Bienvenue sur Résurrection, ce monde où tout est inversé. Et comme le dirait un des personnages à ceux qui n’auraient pas encore craqué : « T’attends quoi ? Un carton d’invitation ? ». (Requiem chevalier vampire, tome 1, de Seban et Victor Santos, d’après l’oeuvre originale de Ledroit et Mills. Glénat. 7,90€)

Changement radical de décor et d’ambiance avec ce manga paru en octobre dernier. Mon Petit nid douillet figure parmi les lauréats du prix Kono Manga Ga Sugoi 2024, qui récompense les 20 meilleurs mangas parus dans l’année au Japon. La mangaka Chiaki Ida y propose cinq courtes histoires, autant d’invitations à pénétrer l’intimité d’appartements japonais résolument cosy. On y suit leurs occupants dans leur quotidien, leurs hobbies, leurs petits plaisirs, et notamment dans la préparation de leurs repas. Une lecture délicate et apaisante qui ravira les gourmets, et plus largement tous les amoureux de la culture japonaise. Le tout dans un élégant manga grand format de 128 pages couleur, imprimé sur un papier épais. (Mon Petit nid douillet, de Chiaki Ida. Soleil Manga. 14,95€)

Après Kiki la petite sorcière, Le Château dans le ciel ou encore Princesse Mononoké, c’est au tour de Pompoko de rejoindre la collection d’anime comics lancée par Glénat autour des œuvres du Studio Ghibli. Réalisé par Isao Takahata, sur une idée originale de Hayao Miyazaki, le film trouve ici une nouvelle vie sur papier. Figure majeure de l’animation japonaise, Isao Takahata a récemment fait l’objet d’une superbe exposition à la Maison de la Culture du Japon. Sorti au Japon en 1994, Pompoko n’est arrivé en France qu’en 2005. Militant pacifiste et écologiste, à l’image de Miyazaki, Takahata livre ici une charge douce-amère contre l’urbanisation galopante. L’action se déroule aux abords de Tokyo, où une communauté de tanukis voit son habitat naturel dévoré par les promoteurs immobiliers. Une fable engagée, drôle et toujours actuelle. (Pompoko, de Isao Takahata. Glénat. 15,50€)

« Il ne suffit pas d’être du côté des vainqueurs pour être heureux. » Celle qui prononce ces mots s’appelle Haru Sudô. Elle est japonaise. Celui à qui ils s’adressent se nomme Arthur Jirô Hashimoto, Américain d’origine japonaise, arrivé au Japon avec les forces alliées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il porte en lui le deuil de son frère, tombé sur le front italien. Depuis la capitulation, au cœur du chaos, chacun tente de survivre, de se reconstruire. Dans un pays exsangue, l’avenir reste incertain. Confrontée à un choix imposé — un mariage arrangé par son père ou la prostitution — Haru décide de tracer sa propre voie : épouser Arthur Jirô Hashimoto et le suivre aux États-Unis. À travers quatre personnages aux origines, aux identités et aux orientations sexuelles différentes, la mangaka Marina Lisa Komiya explore ces guerres invisibles que chacun porte en soi, dans un Japon encore meurtri, tiraillé entre traditions persistantes et aspirations à la modernité. Un manga en deux volumes porté par une grande pudeur dans le récit et une élégance dans le trait ! (Les Guerres invisibles, tome 2, de Marina Lisa Komiya. Casterman. 18€)

C’est une histoire d’épicier. Mais d’épicier épicé. Du genre qui ne vend pas que des légumes. Taro Sakamoto, c’est son nom. Léger embonpoint, moustache de papa, lunettes de myope : en apparence, rien d’impressionnant. Et pourtant, Sakamoto est un mythe. Une légende. Un ancien tueur à gages admiré par ses pairs, craint par tous les gangsters. Avant de raccrocher, de se marier, d’avoir un enfant et d’ouvrir une supérette, l’épicier avait le flingue facile. Une vie pépère, bien rangée, jusqu’au jour où Sin, jeune assassin télépathe, débarque dans son magasin et fait voler en éclats ce quotidien tranquille. Vous voulez de l’action ? Vous allez être servis. Sakamoto Days est un concentré d’énergie, un manga mené tambour battant, au rythme de parution effréné et à l’inventivité jamais prise en défaut. Le vingtième tome vient tout juste de sortir, et la série ne montre aucun signe d’essoufflement.  (Sakamoto Days tome 20, de Yuto Suzuki. Glénat. 7,20€)

Lancée en septembre 2023, la nouvelle édition du manga de Hiroaki Samura, L’Habitant de l’infini, s’est enrichie d’un onzième volume en janvier, avec un douzième attendu pour avril. Prévue en 15 volumes doubles, cette réédition offre l’opportunité de découvrir ou redécouvrir l’œuvre dans un format généreux et de retrouver Manji, le samouraï immortel, au cœur de combats de sabre tout à fait spectaculaires, sublimés par un graphisme réaliste brut plutôt musclé. Une œuvre incontournable ! (L’Habitant de l’infini, Immortal editions Tome 11, de Hiroaki Samura, Casterman. 13,95€)

Eric Guillaud

Deathbringer ou la première œuvre très prometteuse d’un jeune auteur français de dark fantasy

Pour sa première œuvre, Ismaël Legrand frappe un grand coup avec un pur récit de dark fantasy ne retenant pas ses coups, animé d’une âme diabolique où les personnages tentent de déjouer le destin et la damnation qui les guettent.

Un héros mutique qui n’en est pas vraiment un, une jeune sorcière obligée d’expier ses fautes en collaborant avec ceux qui veulent exterminer ses sœurs, un inquisiteur poursuivi par une étrange malédiction, un monde en ruines où règnent la mort et la désolation pendant que des ecclésiastiques corrompus tentent par tous les moyens de conserver le pouvoir…

Jeune auteur complet (scénario et dessin), Ismaël Legrand connaît visiblement ses classiques de la dark fantasy. Fantasy avec ce récit épique évoluant dans un monde moyenâgeux phantasmagorique où la magie est maître et où des créatures sinistres rôdent, mais dark (‘sombre’) car dénué de toute belle princesse à sauver ou de gentils hobbits. Dans ce Deathbringer qui porte bien son nom (‘celui qui apporte la mort’), tout n’est que souffrance et désolation.

© Delcourt / Legrand

Si le propos est parfois un chouia trop mystique, c’est vraiment son parti-pris graphique qui frappe le plus. Serti dans un superbe noir et blanc aux détours tranchés et offrant parfois aux déchaînements de violence des pages pleines sans dialogue, Deathbringer marque par son côté implacable et l’aspect cauchemardesque de ses créatures, rappelant parfois le travail de l’illustrateur américain Mark Riddick. Ce récit aux multiples ramifications (trop, peut-être) s’adresse d’ailleurs à un public adulte, avec son atmosphère gothique où le sacré ne cesse de basculer dans l’horreur. S’il ne devient jamais grotesque, ses nombreuses scènes de violence le réservent à un public averti.

© Delcourt / Legrand

L’amateur, lui, s’amusera sûrement à repérer les nombreux clins d’œil (volontaires ou pas) à certaines grandes illustrations chères aux fans de mondes fantastiques, comme par exemple le Death Dealer (1973) de l’Américain Frank Frazetta ou L’île des morts (1886) d’Arnold Böcklin. Et même si Legrand a peut-être commis une erreur de débutant en voulant cumuler les casquettes, le récit étant donc parfois trop verbeux et haché, visuellement c’est impressionnant de beauté. Mais une beauté noire et impitoyable.

Olivier Badin.

Deathbringer, d’Ismaël Legrand. Delcourt. 25,50€

30 Jan

Detroit Roma, d’Elene Usdin et Boni Prix France Télévisions Villa Médicis 2026

Impossible d’entendre Detroit Roma sans penser à Paris, Texas, une référence sans doute loin d’être anodine. Après René.e aux bois dormants, Grand Prix de la Critique ACBD 2022, Elene Usdin s’associe à son fils Boni pour livrer un récit d’une intensité rare : un road trip nourri de références cinématographiques et de failles intimes, dans une Amérique bien éloignée de son mythe…

Dans la vaste et déglinguée Detroit, rongée par les faillites et le chômage, rien ne prédestinait Becki et Summer à se rencontrer. Issues de milieux opposés, l’une survit dans une bicoque modeste auprès d’un père malade en proie à des hallucinations, tandis que l’autre grandit dans une villa avec piscine, auprès d’une mère, Gloria, ancienne actrice recluse dans ses rôles passés.

C’est finalement l’art qui les rapproche. Becki dessine, croque les silhouettes des gens qu’elle rencontre et graffe sur les murs gris de la ville, tandis que Summer fréquente les milieux underground de Detroit et réalise des films. À la mort de Gloria, elles prennent la route dans une vieille Ford Galaxie rose décapotable, direction Rome — non pas en Italie, mais en Géorgie d’où était originaire Gloria. Ensemble, elles comptent y disperser ses cendres.

Sur la route, entre confidences et silences, les deux femmes rembobinent leur existence, révélant blessures, espoirs et zones d’ombre qui les construisent et les rapprochent.

Passant d’un style graphique à l’autre avec une certaine radicalité, et animés par la volonté de transmettre toute la palette émotionnelle de leurs personnages, Elene Usdin et Boni livrent plus de 350 pages d’un road trip qui capte l’Amérique de 2015, jalonné de multiples clins d’œil au cinéma, à commencer par le judicieux format à l’italienne, qui ouvre l’espace et magnifie les paysages. Impressionnant !

Eric Guillaud

Detroit Roma, de Elene Usdin et Boni. Sarbacane. 35€

© Sarbacane / Usdin & Boni

29 Jan

Nouveautés BD 2026 : notre sélection coups de cœur

Pas de Festival International de la Bande Dessinée cette année, un Grand Off en lieu et place mais, fort heureusement, toujours autant de bandes dessinées à se mettre sous la dent. En voici une petite sélection, des coups de coeur parus en ce tout début d’année…

On commence avec Nos accords imparfaits, album publié aux éditions Casterman, un véritable coup de cœur, signé Gilles Marchand au scénario ainsi que Cécile Dupuis au scénario et au dessin. Un coup de cœur graphique tout d’abord, porté par un trait d’une immense délicatesse, une palette de couleurs tout aussi douce, une mise en forme aérée et aérienne, profondément poétique. Un coup de cœur scénaristique ensuite avec cette histoire aussi intime qu’universelle d’un couple, Anton et Hélène. Lui est livreur, elle est violoncelliste.

Entre eux, c’est l’amour fou, Anton aurait suivi Hélène au bout du monde. « Pour tout dire, elle est le bout de mon monde », confie-t-il. Et puis, le temps, le poids du quotidien… Anton se renferme, le silence s’installe, l’amour s’éteint. « J’avais perdu le mode d’emploi ». Le mode d’emploi et les mots. Ceux qui parlent d’amour. Leur séparation devient inévitable. Anton se retrouve seul. Plus de jus, plus d’envie. il se sent perdu. Jusqu’au jour où il doit livrer un colis à Hélène, son Hélène…

Le récit prend alors une tournure de conte moderne. Si l’écrivain Gilles Marchand signe ici son premier album de bande dessinée, Cécile Dupuis déjà remarquée avec L’ombre des Pins paru aux éditions Virages Graphiques, ne fait que confirmer ici un talent évident. (Nos accords imparfaits, de Dupuis et Marchand. Casterman. 25€)

Avril 1945. L’Europe n’est plus qu’un vaste champ de ruines doublé d’un cimetière à ciel ouvert. La guerre n’est pas encore tout à fait terminée, elle le sera dans quelques jours après la capitulation de l’Allemagne nazie. Mais déjà, la France doit faire face à l’urgence du rapatriement sanitaire de ses ressortissants : prisonniers de guerre blessés, travailleurs du STO et survivants des camps de concentration.

Pour mener à bien cette mission, le général de Gaulle envoie Madeleine Pauliac, médecin-lieutenant des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI) à Moscou avant de la nommer à la tête de l’hôpital français de Varsovie dans la Pologne libérée par l’Armée rouge. Avec l’aide d’un groupe d’infirmières-ambulancières connu sous le nom de l’Escadron bleu, elle met en place des convois entre l’Allemagne, la Pologne et la France.

C’est cette histoire que racontent Virginie Ollagnier au scénario et Yan Le Pon au dessin. Un récit nécessaire pour garder en mémoire l’engagement, le courage et l’abnégation de ces femmes. Un récit nécessaire aussi pour qu’advienne, comme le signifie la scénariste, « après le temps des héros, le temps des héroïnes ».

Un album à ranger sur la même étagère que la série consacrée à une autre Madeleine – Madeleine Riffaud – dont Jean-David Morvan et Dominique Bertail ont relaté la vie dans Madeleine Résistante paru dans la même collection Aire Libre des éditions Dupuis. (L’Escadron bleu 1945, de Le Pon et Ollagnier. Dupuis. 25€)

Le Brésilien Marcello Quintanilha a entamé sa carrière française au Lombard avec Sept balles pour Oxford, dont il signait le dessin. Il y revient aujourd’hui avec Eldorado, après avoir produit une belle poignée d’albums pour la maison d’édition indépendante ça et là, et surtout après avoir remporté le Fauve d’or à Angoulême en 2022 pour Écoute, jolie Marcia, récit saisissant qui nous plongeait dans l’univers des favelas à travers le quotidien d’une femme ordinaire… ou presque.

Lui qui n’a jamais cessé de raconter la société brésilienne à travers ses récits, et plus particulièrement ses couches les plus populaires, continue de le faire ici avec la même force et le même objectif : raconter des histoires à dimension humaine, des destins ordinaires confrontés à une réalité sociale implacable. Dans ce polar néo-réaliste comme il le définit lui-même, l’auteur nous entraîne dans les pas de Hélcio et de sa famille. Tandis que le jeune homme devient l’un des plus grands arrières droits du football brésilien, son frère, lui, bascule dans la délinquance. Des années 50 aux années 70, Eldorado suit leur trajectoire dans un Brésil où la misère rivalise avec la violence.

Pour celles et ceux qui craindraient de passer à côté de certaines clés en ne connaissant ni l’histoire ni la culture brésiliennes, pas d’inquiétude, Marcello Quintanilha nous offre un résumé de l’histoire du Brésil en ouverture de l’album, un résumé en bande dessinée et en noir et blanc bien évidemment, dans lequel on apprend notamment que le football fut longtemps un sport réservé aux élites au début du XXᵉ siècle. Côté dessin, l’auteur déploie une ligne claire « qui n’est justement pas très claire », confie-t-il, en tout cas un dessin qui porte l’histoire avec des cadrages singuliers et une « bande son » visuelle faite de tensions et des bruits du monde. (Eldorado, de Marcello Quintanilha. Le Lombard. 26,90€)

Depuis 2016, date de parution de Cruelle, jusqu’en janvier 2026, avec la sortie de Jeune et fauchée, Florence Dupré La Tour a exploré avec un succès indéniable le registre autobiographique, revenant tout à tour sur son enfance au sein d’une cellule familiale bourgeoise, catholique et patriarcale, sur les rapports entretenus avec sa sœur jumelle ou encore sur ses années de jeune autrice sans le sou.

Changement radical de genre avec Les Moribonds. Florence Dupré La Tour retrouve ici la fiction et revisite le mythe des vampires et des morts-vivants, qu’elle nomme les Moribonds. Dans un monde en fin de vie, ces créatures chassent les rares humains, regroupés en cheptel pour le bénéfice de quelques vampires, tels que le Seigneur Gabriel, dont la survie dépend du sang de ces hommes et femmes. Mais le temps de l’abondance est révolu : Gabriel, en tout seigneur qu’il est, va devoir protéger lui-même son cheptel qui diminue au fil des attaques des Moribonds et mettre la main à la pâte, quitte à perdre de son pouvoir et de son autorité.

C’est précisément ce que Florence Dupré La Tour cherche à mettre en exergue dans cet album : le renversement des rapports dominants-dominés, interrogeant, et nous interrogeant, sur la question des classes sociales à la manière d’une fable politique. D’un côté, les nobles et bourgeois assoiffés de sang, de l’autre, les prolétaires. Côté graphisme, l’autrice propose un dessin encré au stylo noir dans la lignée de ces albums autobiographiques, enrichi ici de couleurs numériques dans une gamme pop particulièrement bien sentie, qui contraste avec la noirceur du propos et renforce encore sa portée satirique. (Les Moribonds, de Florence Dupré La Tour. Casterman. 24,50€)

C’est l’une des plus belles couvertures de l’année. Facile à dire, me direz-vous, nous ne sommes qu’au début du mois de février. Alors oui, d’autres suivront, sans doute tout aussi remarquables, mais celle-ci a déjà fait son œuvre : elle nous a imprimé la rétine pour l’éternité, ou presque. Du feu, de la neige, du sang, un village japonais et un samouraï : tout est là, tout est bien là pour nous happer.

Mais une couverture ne suffit pas à faire un bon livre. Elle attire le chaland, c’est indéniable, joue son rôle de teaser, fait de belles promesses. Reste une question : l’album tient-t-il justement ces promesses ?

La réponse se trouve à l’intérieur, dans les somptueuses 80 planches signées JEF et dans le scénario de Corbeyran et Rurik Sallé. Et c’est sans appel : oui ! Oui, Neige de sang est un petit bijou à tous les niveaux : la maquette, le graphisme, les couleurs, et bien sûr le récit.

Direction le Japon, plus précisément Shikomi dans la baie de Wakasa, un village traditionnel, hors du temps, paisible. Nous sommes en 1970, c’est l’été, mais quelque chose ne tourne pas rond. Takashi n’en revient pas de ses yeux. À son réveil, le jour ne s’est pas levé, il fait nuit, il fait froid et bientôt la neige se met à tomber en quantité. Certains villageois partent chercher des secours, tandis que sur place on découvre un cadavre puis deux. Du sang sur la neige : aucun doute, il s’agit d’assassinats…

Récit fantastique aux accents de polar, Neige de sang revisite le mythe du samouraï dans un récit sombre et glaçant sur fond d’amour et de haine, de violence et de beauté. Un album aussi envoûtant que brutal ! (Neige de sang, de JEF, Corbeyran et Rurik Sallé. Ankama. 18,90€)

Il fut un temps, celui de la télévision reine, où certains directeurs de chaînes parlaient sans détour du temps de cerveau disponible pour vendre de la publicité à des téléspectateurs un brin passifs qui profitaient tout de même des écrans de pub pour aller aux toilettes ou faire la vaisselle. Avec un œi ou une oreille sur le poste de télévision au cas où…

Depuis l’arrivée d’internet et des smartphones, ces téléspectateurs passifs sont en quelque sorte devenus des internautes actifs, pour ne pas dire addicts. Des heures passées à scroller, liker, cliquer, tout en fournissant, souvent sans s’en rendre compte, des données précieuses sur leur identité et leurs comportements. Des données qui permettent à l’industrie du numérique de diffuser une publicité toujours plus ciblée et, plus inquiétant encore, d’influencer nos choix et nos attitudes.

Dans les deux cas, on parle de la même chose : l’économie de l’attention. Cette attention si convoitée qu’une étude — attribuée à Google — l’estime à 8 secondes pour un poisson rouge tournant en rond dans son bocal… et à pas beaucoup plus pour un être humain. Neuf secondes. Oui, vous avez bien lu.

C’est précisément ce phénomène qu’explore cette bande dessinée, adaptation des essais de Bruno Patino, La Civilisation du poisson rouge et Tempête dans le bocal (éditions Grasset). L’album remonte aux sources du mal pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, comment tout est pensé, conçu, optimisé pour capter et retenir notre attention — et poser la question essentielle : sommes-nous vraiment devenus des poissons rouges ?

Un album à la fois drôle et effrayant, aussi ludique que salutaire, à lire avant d’aller en discuter… avec de vrais gens, dans la vraie vie. (9 secondes, La civilisation du poisson rouge, de Bruno Patino et Morgan Navarro. Dupuis. 19,90€)

Eric Guillaud

26 Jan

France Télévisions fête le 9e art : Avec Retour à Carmélites, Thaïs Guimard fait une entrée remarquée dans la BD contemporaine

À 28 ans, la Nantaise Thaïs Guimard publie sa première bande dessinée, Retour à Carmélites, aux éditions Sarbacane. Un récit sensible et coloré, entre autofiction et chronique générationnelle, qui explore les incertitudes du passage à l’âge adulte et affirme d’emblée une voix singulière dans le paysage du neuvième art.

Thaïs Guimard © France Télévisions / Eric Guillaud

Thaïs Guimard aime les couleurs ! Dans sa chambre d’adolescente où elle nous reçoit, les murs bleus dialoguent avec un bureau rose. Partout, des figurines, des posters et ses premières œuvres d’étudiante aux Beaux-Arts habillent l’espace.

Un décor à son image, foisonnant, expressif, rieur, à l’image aussi de sa première bande dessinée, tout juste parue chez un éditeur reconnu, Sarbacane.

Cette chambre d’adolescente, elle l’a bien sûr quittée depuis longtemps. D’abord pour Angoulême où elle a suivi les Beaux-Arts pendant six ans avant d’intégrer pour une année supplémentaire La Maison des auteurs qui accueille des créateurs en résidence.

Puis pour Rennes, où elle vit désormais. Une ville où l’air lui paraît plus rock, suffisamment éloignée de Nantes pour s’en détacher, mais assez proche pour y revenir régulièrement. Comme aujourd’hui, quelques jours après la sortie de son livre, peut-être simplement pour le partager avec sa mère.

La suite ici

.

16 Jan

L’Autoroute du Soleil : une magnifique réédition pour les 30 ans du chef d’oeuvre de Baru

Prix du meilleur album au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême 1996, L’Autoroute du Soleil retrouve les rayons de nos libraires dans une nouvelle édition enrichie de documents inédits et d’une nouvelle photogravure des planches originales qui lui redonnent un éclat nouveau.

Pendant des années, certaines personnes l’ont présenté comme le premier manga français. À tort ! Comme le souligne Baru lui-même dans la préface à cette nouvelle édition, L’Autoroute du Soleil est un « pur produit de la culture franco-belge », simplement influencé par le cinéma et surtout libéré de toutes contraintes de pagination.

Il faut dire, pour leur défense, que ce récit a été imaginé et réalisé pour un magazine japonais. En 1991, Baru vient tout juste de recevoir l’Alph-Art du meilleur album français pour Le Chemin de l’Amérique. Yoshiyuki Kurihara et Yatsumitsu Tsutsumi, respectivement patron et directeur éditorial du magazine Morning (Kodansha), pensent alors que son dessin pourrait séduire les lecteurs japonais. Ils lui proposent de développer un projet original. Ce sera L’Autoroute du Soleil. Publié au Japon en 1995, l’album est un échec commercial. 

© Casterman / Baru

Dans la foulée, Casterman récupère les droits pour l’édition française. L’album paraît en 1995 et reçoit l’Alph-Art du meilleur album français à Angoulême en 1996. Une récompense largement méritée tant L’Autoroute du Soleil cristallise ce que l’auteur a su apporter à la bande dessinée à cette époque : un ancrage social et politique, des personnages issus de la classe ouvrière, loin des archétypes héroïques, plutôt des anti-héros cabossés par la vie, portés par une narration et un dessin exigeants. Un album précurseur, annonciateur de l’essor des romans graphiques dans le paysage du neuvième art.

© Casterman / Baru

Reste alors la question essentielle : le livre a-t-il bien vieilli ? Trente ans, ça marque un homme, et ça peut aussi marquer une œuvre. Pourtant, force est de constater que L’Autoroute du Soleil demeure étonnamment actuel. De quoi se demander si le récit de Baru était en avance sur son époque, ou si, finalement, rien n’a véritablement changé dans ce bas monde, la violence sociale, le racisme et l’exclusion demeurant des constantes. À chacun d’y apporter sa réponse. Pour ma part, je pencherais plutôt pour un mélange des deux. C’est en tout cas un immense bonheur de retrouver les deux principaux protagonistes, Karim et Alex, dans ce road trip d’une énergie folle.

L’édition présente est enrichie de documents inédits en album et a bénéficié d’une nouvelle photogravure des planches originales. Et rien que pour ça…

Eric Guillaud

L’Autoroute du Soleil, de Baru. Casterman. 30€

15 Jan

La saga de dark fantasy franco-britannique Requiem réincarnée dans un manga exubérant

Adorée ou détestée, Requiem, née de l’imaginaire torturé du dessinateur français Olivier Ledroit et du scénariste britannique Pat Mills (Judge Dredd), demeure sans doute l’héritière la plus légitime des Chroniques de la Lune Noire. Un univers horrifique saturé de références au mythe de Dracula et à l’iconographie gothique, traversé par un sous-texte érotico-SM audacieux, qui s’offre aujourd’hui une relecture inattendue en version manga.

Alors que Ledroit et Mills sont en train de travailler sur un tome 13 très attendu, ils ont autorisé et supervisé cette adaptation en manga, à mi-chemin entre le reboot et le spin-off, c’est-à-dire une réinvention fidèle du mythe mais qui se permet d’y ajouter sa propre patte. Un pari visant clairement à toucher un plus jeune public jusqu’à lors plutôt rétif à l’univers graphique très typé ‘années 90’ de Ledroit, quitte à en atténuer (un peu) l’aspect le plus sexué… Mais pas son goût pour l’excès.

L’histoire reste grossièrement la même, même si les références à la Seconde Guerre Mondiale et aux nazies a été effacée. Voici Heinrich, projeté dans un monde cauchemardesque où tout est inversé. Amnésique, il découvre qu’il est un chevalier vampire du nom de Requiem engagé dans une guerre qui le dépasse alors qu’il recherche désespérément sa bien-aimée, Rebecca.

La saga originale avait marqué les esprits par ses multitudes de couleurs et ses véritables tableaux dantesques mangeant des pages entières et débordant de détails. Deux éléments forcément absents ici, le manga se consommant en noir et blanc et en petit format. On sent d’ailleurs parfois que cette nouvelle version de Requiem, Chevalier Vampire aimerait pouvoir pousser les murs, tout comme il a parfois un peu de mal à gérer l’ajout (obligatoire dans le style manga) de personnages ‘décalés’ à l’humour sous-jacent, comme ici la ‘Mère Terreur’ à la tête des vierges pirates.   

Mais en fan éclairé, le dessinateur bolivien Seban multiplie ici les clins d’œil, aussi bien à l’univers torturé d’Elric le Nécromancien le prince maudit crée par Michael Moorcock qu’au dessin animé Albator. Et puis même si tout ici est too much avec des personnages complètement baroques et hystériques, cette approche sans filet colle finalement plutôt bien à l’univers démentiel de Requiem. Reste à savoir auprès quel public ce premier tome réussira à atteindre le plus : les fans de la saga originale ? Les néophytes ? Ou les deux ?

Olivier Badin

Requiem, Chevalier Vampire de Seban & Victor Santos. Glénat. 7,90€

© Glénat / Seban & Santos

11 Jan

Absolute Batman ou comment déconstruire le mythe du Chevalier Noir pour le rendre encore plus noir et nihiliste

Les comics adorent rebattre les cartes, quitte à foutre en l’air la mythologie qu’ils ont eux-mêmes patiemment mis en place. Absolute Batman n’est pas pour autant une opération de dynamitage, mais plus une redistribution intéressante des cartes, avec le célèbre scénariste Scott Synder à la manœuvre. Et c’est aussi réussi qu’excessif.

Bruce Wayne n’est plus un fils de milliardaire, mais un gamin des plus ordinaires venu de la classe moyenne de Gotham. Alfred n’est plus un sobre majordome à la sobriété très britannique mais un mercenaire aux multiples gadgets et surentrainé mais incapable de se reconnecter avec sa fille unique. Jim Gordon n’est plus le chef de la police mais le maire de Gotham, incapable d’endiguer la vague de criminalité qui la submerge de toutes parts…

Après Wonder Woman et Superman, voici le tour de l’une des plus grosses stars de DC Comics de voir l’histoire de ses origines réécrite – ou réassemblée dans le cas présent – sous l’étiquette Absolute. Batman étant l’un des héros les plus tragiques – dans le sens quasiment grec du terme, sa ‘naissance’ partant du meurtre des deux parents du héros – de chez DC, il y avait beaucoup de boutons sur lesquels appuyer pour en altérer le dosage sans le dénaturer totalement. Ce que Scott Synder s’est amusé à faire… Dans son style, disons, pas toujours des plus consensuels. Mais noir. Très noir même.

Ce n’est pas nouveau : Synder a toujours été un peu l’équivalent comics du réalisateur de la série des Bad Boys, Michael Bay. Soit quelqu’un aimant bien, pardon, ADORANT en faire des caisses visuellement parlant, quitte à ne pas faire dans la dentelle. Son ‘nouveau’ Batman – le précédent, Batman Dark Metal n’ayant pas vraiment marqué les esprits à force de faire n’importe quoi – est donc par exemple bodybuildé à l’extrême, dans un style graphique parfois proche du manga sous la plume de Nick Dragotta.

Et face au gang du mystérieux Black Mask aux méthodes des plus expéditives, il fait preuve d’une violence presque aveugle et sans limite, mais toujours pour « rendre justice » selon ses propres termes, sans que l’on sache vraiment si Synder fait preuve ici de recul, le scénariste se délectant clairement de faire péter un plomb à son héros en pleine déconstruction. Une relecture à prendre ou à laisser mais qui, clairement, ne laissera pas indifférent.

Olivier Badin

Absolute Batman de Scott Snyder et Nick Dragotta. Urban Comics/DC Comics. 20,50 euros

© Urban Comics/DC Comics / Snyder & Dragotta

 

Nouveauté 2026. God Bless America de PF Radice : quand le rêve américain vire au cauchemar

Comment bien commencer l’année 2026 ? Peut-être en se jetant sur l’adaptation en bande dessinée du roman de Richard Morgièvre, Le Cherokee, rebaptisé ici God Bless America et tout juste publié aux éditions Sarbacane. Un polar âpre, noir jusqu’à l’os, et follement désespéré dans une Amérique qui ne fait pas vraiment rêver…

En lettres massives, le titre envahit la couverture et nous interpelle d’emblée. Pourquoi avoir rebaptisé cette adaptation d’une formule à forte résonance patriotique et religieuse telle que God Bless America ? Par ironie ! Parce que dès l’ouverture du bouquin et la lecture des premières pages, on comprend vite, et ceux qui auront lu le livre de Richard Morgiève encore plus vite, que nous avons affaire à un polar noir, définitivement noir, dans une Amérique en proie à ses démons, une Amérique qui n’a rien d’un rêve, tout d’un cauchemar, une Amérique violente et paranoïaque.

L’histoire débute en septembre 1954 du côté de Panguitch, un patelin paumé de l’Utah. Nick Corey, shérif de son état, est en patrouille lorsqu’il découvre une voiture abandonnée, une Hudson Hornet Sedan verte. Dans l’habitacle, une trace ténue de parfum et sous le capot, un ticket d’essence.

© Sarbacane / PF Radice

« Quel genre de type range ses tickets dans son carter d’huile? », s’interroge-t-il. Mais Corey n’a pas le temps de trouver une réponse. Un avion de chasse déchire la nuit et s’écrase un peu plus loin. Un avion sans pilote ! En pleine guerre froide, l’affaire est évidemment sensible.

De quoi faire débarquer dans un même élan le FBI et l’armée, de quoi inquiéter les habitants, qui parlent déjà d’une invasion de Martiens, de quoi enfin laisser Corey dans un état de perplexité avancée. Mais ce n’est pas fini, en reprenant son enquête autour de la voiture abandonnée, Corey se retrouve confronté à ses démons intimes. Le tueur qui a sauvagement assassiné ses parents et l’a traumatisé à vie est de retour…

© Sarbacane / PF Radice

Si le graphisme semi-réaliste de PF Radice peut, de prime abord, dérouter, notamment par ses visages marqués et déformés, il faut bien reconnaître qu’il finit par nous séduire et nous plonger corps et âme dans cette histoire pour le moins inquiétante. Le crayonné, volontairement rugueux, confère aux personnages une épaisseur dramatique, tandis que les décors, les dégradés de gris et le découpage installent une atmosphère pesante, en parfaite adéquation avec la noirceur du récit. Un très beau livre !

Eric Guillaud

God Bless America, de PF Radice d’après le roman Le Cherokee de Richard Morgiève. Sarbacane. 29,90€

06 Jan

Prix BD France Télévisions 2026 : les huit albums en lice

En dépit de l’annulation du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, France Télévisions réaffirme son soutien au neuvième art avec la création du Prix BD France Télévisions.. Huit albums ont été présélectionnés. Le nom du lauréat ou de la lauréate sera révélé le 30 janvier.

Depuis que le monde est monde, on en a vu défiler des sorcières. Mais des comme celle-ci. Jamais ! Ancolie Ventura, c’est son nom, boit beaucoup, se drogue un peu, et enchaine les aventures amoureuses à la vitesse d’un coup de baguette magique. Elle partage sa vie avec un crapaud en psychanalyse, fréquente des fantômes en mal d’amour, des vampires bien évidemment assoiffés de sang et d’autres créatures toutes aussi délirantes, se comporte parfois comme « un gros goret hétéro de base », dixit ses amies et ne se remet pas de sa séparation avec son ex, Loïc, vingt-cinq ans de relation toxique qui se sont achevés sur un coup de couteau…

Vingt-sept ans, une chevelure brune et épaisse soulignée par une frange, une mâchoire carrée, des sourcils prononcés… aucun doute, il y a de l’autrice dans la sorcière et peut-être même de la sorcière dans l’autrice, Salomé Lahoche, qui pourrait bien avoir profité de quelques pouvoirs surnaturels pour nous laisser en PLS devant cet album franchement déjanté et drôle, potion magique à base de pop culture et d’heroic fantasy. Avec son trait et les couleurs vives signées Thaïs Guimard, Salomé Lahoche revisite avec brio et fraîcheur le mythe de nos sorcières bien-aimées.

Ancolie, de Salomé Lahoche. Glénat. 23€

Elle s’appelle Nina Makeup, passe ses journées à se filmer chez elle, capturant des fragments de son quotidien qu’elle partage sur les réseaux sociaux à grand renfort de placements de produits. Influenceuse, elle a su fédérer une communauté autour de son univers. Une vie de rêve ? Pas tout à fait. Si elle peut compter effectivement sur de fidèles admirateurs, elle attire aussi des détraqués. Depuis quelques jours, un homme encapuchonné se tient immobile devant chez elle. Il ne dit rien, ne tente pas de l’approcher, mais cette présence est vécue par Nina comme une menace. Quand l’admiration tourne à l’obsession… c’est le revers de la médaille d’une activité qui, aux yeux de sa mère, se résume à « minauder devant des milliers d’inconnu·e·s »

Après un passage par la science-fiction avec Avant l’oubli et Astra Nova, Lisa Blumen poursuit son chemin dans le monde du neuvième art en dépeignant, cette fois, l’envers du décor des réseaux sociaux. Elle s’intéresse notamment au quotidien des influenceurs et influenceuses, un univers où la visibilité rime avec vulnérabilité, où chaque clic peut attirer autant la gloire que le danger. Sangliers est une bande dessinée d’une grande finesse, aussi juste dans son propos que maîtrisée dans sa narration.

Sangliers, de Lisa Blumen. L’Employé du moi. 25€

Depuis 2011 et son premier album, La Belle Mort, Mathieu Bablet ne cesse de nous surprendre — pour ne pas dire de nous émerveiller, bâtissant trait après trait, page après page, un univers d’une richesse exceptionnelle, où la précision du dessin rivalise avec la profondeur du propos.

Après Shangri-La (2016) et Carbone & Silicium (2020), l’auteur poursuit son exploration des mondes futurs avec Silent Jenny, un impressionnant roman graphique de près de 300 pages, dont chacune force le respect.

Dans ce nouveau récit, les abeilles ont disparu, emportant avec elles toute possibilité de pollinisation, et donc de survie pour une grande partie du vivant. L’humanité vacille, mais parvient à se réorganiser et à subsister au sein de monades, d’étranges habitats collectifs, mobiles et brinquebalants.

C’est dans ce monde en sursis que Jenny, une jeune scientifique, parcourt les coins et recoins de la planète à la recherche des dernières traces d’ADN d’abeilles, dans l’espoir de les cloner et, peut-être, de reconstruire le monde d’avant.

S’il se dit inspiré par la science-fiction des années 70 et notamment par les productions publiées dans Metal Hurlant, Mathieu Bablet fait preuve d’une maîtrise narrative et graphique impressionnante, élaborant un univers bien à lui, foisonnant de détails.

Silent Jenny, de Mathieu Bablet. Label 619. 31,90€

______________________________________________

Plus d’infos sur le Prix BD France Télévisions ? C’est ici

______________________________________________

Alexandre, 28 ans, commercial, une mère toujours là pour lui, quelques amis, peu d’aventures féminines, très peu. Alors Alexandre scrolle frénétiquement sur son téléphone, tente d’en apprendre un peu plus sur la gent féminine, sur ce qu’elle recherche, ce qu’elle attend d’un homme. La politesse, la ponctualité ou la serviabilité ? Des fleurs, des compliments… ou des cadeaux ? Mais aux interrogations succèdent bientôt les frustrations. Une collègue qui évolue professionnellement plus vite que lui, une jeune femme qui lui pose un lapin… et pour finir une rencontre avec un homme aux idées bien arrêtées sur ce que doit être le comportement des hommes et des femmes. Doucement mais sûrement, Alexandre entre en guerre contre les femmes. « Elles nous haïssent », finit-il par se dire. Alors, il compte bien les remettre à leur place… et lui, retrouver la sienne, celle d’un homme, un vrai…

Rouge Signal n’est pas un récit d’horreur à proprement parler, mais il parvient à nous glacer le sang en quelques pages, tant l’autrice décrit avec une acuité redoutable les mécaniques d’une dérive masculiniste. À cette thématique brûlante qui intéresse toutes les sociétés occidentales ou non, Laurie Agusti apporte une touche graphique très personnelle : un trait fin et précis, relevé de couleurs à la gouache, qui contraste avec la violence sourde du propos et renforce l’inquiétante tension du récit.

Rouge Signal, de Laurie Agusti. 2042. 28€

Impossible d’entendre Detroit Roma sans penser à Paris, Texas, une référence sans doute loin d’être anodine. Après René.e aux bois dormants, Grand Prix de la Critique ACBD 2022, Elene Usdin s’associe à son fils Boni pour livrer un récit d’une intensité rare : un road trip nourri de références cinématographiques et de failles intimes, dans une Amérique bien éloignée de son mythe…

Dans la vaste et déglinguée Detroit, rongée par les faillites et le chômage, rien ne prédestinait Becki et Summer à se rencontrer. Issues de milieux opposés, l’une survit dans une bicoque modeste auprès d’un père malade en proie à des hallucinations, tandis que l’autre grandit dans une villa avec piscine, auprès d’une mère, Gloria, ancienne actrice recluse dans ses rôles passés.

C’est finalement l’art qui les rapproche. Becki dessine, croque les silhouettes des gens qu’elle rencontre et graffe sur les murs gris de la ville, tandis que Summer fréquente les milieux underground de Detroit et réalise des films. À la mort de Gloria, elles prennent la route dans une vieille Ford Galaxie rose décapotable, direction Rome — non pas en Italie, mais en Géorgie d’où était originaire Gloria. Ensemble, elles comptent y disperser ses cendres.

Sur la route, entre confidences et silences, les deux femmes rembobinent leur existence, révélant blessures, espoirs et zones d’ombre qui les construisent et les rapprochent.

Passant d’un style graphique à l’autre avec une certaine radicalité, et animés par la volonté de transmettre toute la palette émotionnelle de leurs personnages, Elene Usdin et Boni livrent plus de 350 pages d’un road trip qui capte l’Amérique de 2015, jalonné de multiples clins d’œil au cinéma, à commencer par le judicieux format à l’italienne, qui ouvre l’espace et magnifie les paysages. Impressionnant !

Detroit Roma, de Elene Usdin et Boni. Sarbacane. 35€

Aborder l’euthanasie sans verser dans le pathos relève, a priori, du défi. Pourtant, Lucy Mazel au dessin et Zidrou au scénario le relèvent avec brio dans ce roman graphique publié aux éditions du Lombard. Virgile, c’est son nom – c’est aussi le nom de son protagoniste – raconte le destin d’un ancien basketteur à la retraite, devenu tétraplégique à la suite d’une chute… survenue alors qu’il tentait de sauver un chat. Bloqué dans son lit d’hôpital, à regarder le plafond du matin au soir, « Qu’est-ce que ça peut être con un plafond », Virgile ne peut se résigner à vivre pour ne simplement pas mourir. Et avec le temps choisit la mort médicalement assistée. Suffit maintenant de l’annoncer à sa famille !

Loin d’être larmoyant, l’album de Lucy Mazel et Zidrou se distingue par une grande luminosité graphique et par des dialogues foncièrement drôles. Les auteurs voulaient éviter la tristesse et délivrer un message d’optimisme : c’est pleinement le cas, avec en prime une vraie tendresse pour leurs personnages et une humanité de tous les instants.

Virgile, de Lucy Mazel et Zidrou. Le Lombard. 20,45€

Une femme pose nue au milieu d’inconnus, les laissant observer et dessiner son corps à grands traits de fusain. La scène pourrait paraître presque banale dans une école de dessin en France, elle est totalement inimaginable dans certains autres pays. Cette femme, c’est Mansoureh Kamari. Et cet autre pays, c’est l’Iran, où elle est née et où elle a grandi avant de rejoindre la France en 2011.

Dans ce qui constitue son premier roman graphique, l’autrice se met à nu — au sens propre comme au figuré — pour offrir une plongée intime dans ses premières années de vie et interroger la condition féminine au sein d’un régime patriarcal tel que celui de l’Iran. « La honte et l’insécurité étaient mon quotidien. Mon intimité n’avait aucune valeur pour ces hommes », écrit-elle. Et de fait, à compter de sa majorité, à 9 ans, oui 9 ans, et plus encore à l’âge de ses premières règles, Mansoureh Kamari découvre ce qu’implique de devenir adulte pour une femme iranienne : une succession d’interdictions, la soumission aux hommes, et la confiscation progressive de son propre corps. Un témoignage aussi puissant qu’indispensable !

Ces lignes qui tracent mon corps, de Mansoureh Kamari. Casterman. 24€

Un voyage en amoureux était prévu. Venise, ses canaux, ses gondoles, son carnaval, Venise, la capitale du romantisme et de l’amour. Mais Nine Antico et son compagnon se séparent. Une question s’impose alors : doit-elle malgré tout partir seule ? De cette hésitation, qui se mue peu à peu en doute existentiel, l’autrice glisse vers une réflexion plus intime : celle de l’envie, du désir, de son désir perdu. Venise devient alors le décor idéal pour dérouler sa réflexion et remonter le fil de son existence, de ses rencontres, de ses amours, de ses expériences intimes, et de s’interroger, de nous interroger, sur cette « assignation des filles à plaire ».

Nine Antico avait déjà exploré l’autobiographie avec Le Goût du Paradis, son premier album publié en 2008 aux éditions Ego comme X. Elle y revient ici, en développant des thèmes récurrents dans son œuvre, notamment le désir féminin et le regard des hommes sur les femmes. Pour cela, elle s’appuie sur l’imaginaire de Venise et notamment sur ses masques qui accentuent le regard des protagonistes et lui permettent de maintenir, comme elle le souligne, « la juste distance pour la mise à nu de ce récit très intime ». Côté graphisme, le trait noir, charbonneux et viscéral de Nine Antico imprime à ses dessins une intensité brute et envoutante.

Une Obsession, de Nine Antico. Dargaud. 29,95€

Eric Guillaud