31 Juil

Pages d’été. Le Blé en herbe de Laura Carpentier ou la douceur des premiers émois

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

Attention, talent ! Née à l’aube de ce XXIᵉ siècle, Laura Carpentier signe avec ce premier roman graphique une entrée remarquée dans le neuvième art. Une entrée tout en délicatesse, tant sur le plan graphique, avec des couleurs directes appliquées à la gouache, que sur le plan narratif, grâce à cette adaptation sensible du roman de Colette.

Déjà porté au cinéma, à la télévision et même en musique, ce classique de la littérature n’avait encore jamais été transposé en bande dessinée. C’est désormais chose faite, et avec une réussite qui force l’admiration. Bien que le roman ait été publié en 1923, la lecture qu’en propose Laura Carpentier semble étonnamment contemporaine. Car quoi de plus universel que les premiers émois amoureux ?

Avec peu de dialogues, mais une infinie éloquence dans les silences, les regards et les gestes, Le Blé en herbe raconte la naissance des sentiments entre Phil, seize ans, et Vinca, quinze ans. Depuis toujours, ils passent ensemble leurs vacances d’été dans une maison louée en Bretagne par leurs parents respectifs. Au fil des jours, l’insouciance de l’enfance cède doucement la place aux troubles de l’adolescence, faisant naître un sentiment amoureux aussi tendre que bouleversant. Mais l’arrivée d’une femme mystérieuse va brusquement accélérer leur passage à l’âge adulte et mettre à l’épreuve l’équilibre fragile de leur relation…

C’est beau, délicat, d’une infinie justesse. Une lecture qui se savoure, se contemple et donne aussitôt envie d’y revenir, d’autant plus en cette période estivale où les souvenirs de vacances et les premiers émois semblent plus proches que jamais.

Eric Guillaud

Le Blé en herbe, de Laura Carpentier d’après le roman de Colette. Sarbacane. 22€

© Sarbacane / Carpentier

Pages d’été. Le piéton de… : des auteurs de BD jouent les guides et nous font découvrir leur ville

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

Qui mieux qu’un de ses habitants peut révéler l’âme d’une ville ? Et qui mieux qu’un auteur de bande dessinée pour lui donner vie en images ? C’est sans doute de cette réflexion qu’est née la collection Le Piéton, lancée en mai dernier par Glénat. Les deux premiers volumes nous invitent à flâner dans les rues de Bordeaux aux côtés de François Ayroles, puis dans celles de Lyon avec Didier Tronchet.

Chacun avec sa sensibilité, François Ayroles et Didier Tronchet offrent une vision très personnelle de leur ville, le premier avec un trait réaliste, épuré et d’une grande élégance, le second avec un dessin semi-réaliste, spontané et immédiatement reconnaissable. Tous deux, accompagnés de leur fidèle compagnon à quatre pattes, nous entraînent d’une rue à l’autre, d’un quartier à l’autre, s’arrêtant tantôt devant un monument emblématique, tantôt au détour d’une ruelle discrète, d’un lieu méconnu ou d’un détail que seuls les habitants savent encore remarquer. Le tout est ponctué de traits d’humour, d’anecdotes et de rappels historiques qui enrichissent agréablement la promenade.

Cerise sur le gâteau, chaque album est ponctué par des plans illustrés permettant aux lectrices et aux lecteurs de refaire les itinéraires empruntés par les auteurs. Une belle manière de prolonger la balade, album en main.

On attend la suite…

Eric Guillaud

Le Piéton de Bordeaux, de François Ayroles. Glénat. 20€ – Le Piéton de Lyon, de Didier Tronchet. Glénat. 20€

28 Juil

Pages d’été. Le mode d’emploi de la vie d’adulte signé Margaux Motin

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

Les bonnes idées sont toujours les bienvenues. Et celle de Margaux Motin en est une excellente. On connaissait les guides destinés aux futures mamans, remplis de conseils pour vivre sereinement la grossesse et accueillir un nouveau-né. Mais pour accompagner les jeunes adultes au moment de quitter le nid et de prendre leur envol, il n’existait jusqu’ici rien, ou presque.

Pourtant, les interrogations ne manquent pas à ce tournant de la vie : à quoi sert la Sécurité sociale ? Une mutuelle est-elle indispensable ? Quelles aides peut-on obtenir pour se loger ? Comment s’inscrire à France Travail ? Comment remplir une feuille de soins ? Quels sont les différents livrets d’épargne ? Peut-on contester une contravention ? Comment demander une carte d’identité ou apprendre à gérer un budget ?

Avec beaucoup d’humour, de tendresse et un sens de l’observation affûté par l’expérience, Margaux Motin répond à toutes ces questions dans un ouvrage de plus de 300 pages et 220 illustrations. Logement, santé, démarches administratives, études, argent, voyages, travail… aucun sujet essentiel n’est laissé de côté. Elle signe un guide aussi pratique que drôle, capable de rassurer dans un même élan les jeunes adultes qui s’apprêtent à voler de leurs propres ailes… et leurs parents. Un achat utile pour toute la famille ! Pour ma part, je l’ai offert à ma fille cadette qui quittera bientôt le nid.

Eric Guillaud

Facile, Le guide pratique de la vie d’adulte, de Margaux Motin. 25,95€

© Casterman / Motin

Pages d’été. Kutani ou l’âme japonaise d’un auteur français

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

Cet album-là a un petit quelque chose de manga. Par l’histoire qu’il nous propose, bien sûr, mais aussi par son traitement. Certes, le sens de lecture, le découpage des planches et le graphisme s’inscrivent davantage dans la tradition de la bande dessinée européenne. Pourtant, son esprit général évoque celui de Jirō Taniguchi, cet auteur japonais profondément marqué par la bande dessinée européenne. 

Rien d’étonnant à cela. Son auteur, Franck Manguin, est français, mais entretient depuis toujours une relation privilégiée avec le Japon. Tout commence par des études de langue, littérature et civilisation japonaises, sanctionnées par l’obtention d’un diplôme dans cette spécialité. Il s’installe ensuite pendant trois ans au pays du Soleil-Levant, où il consacre un mémoire à l’art traditionnel d’Okinawa. Parallèlement, il réalise des animations destinées aux machines à pachinko, ces célèbres jeux japonais à mi-chemin entre le flipper et la machine à sous.

De retour en France, Franck Manguin publie chez Sarbacane deux albums remarqués : Ama, le souffle des femmes en 2020, puis Kutani, dont il est ici question. Ce magnifique ouvrage de plus de 120 pages, réalisé en bichromie, raconte avec une infinie délicatesse le retour d’un fils auprès de son père, atteint de la maladie d’Alzheimer.

À travers ce récit profondément humain, l’auteur explore avec une grande pudeur les liens familiaux qui résistent au temps, à l’éloignement et à l’effacement des souvenirs, il évoque aussi la maladie, une mémoire qui s’efface, et les silences qui demeurent.

Kutani est un récit intime qui trouve un écho universel. Il touchera sans doute tous ceux qui ont accompagné un proche confronté à cette maladie. Porté par un dessin d’une rare élégance, ce récit bouleversant offre, en prime, une belle découverte : celle de la céramique kutani, un art traditionnel japonais qui irrigue discrètement l’ensemble de l’ouvrage.

Eric Guillaud

kutani, retour à Kanazawa, de Franck Manguin. Sarbacane. 22€

© Sarbacane / Manguin

09 Juil

Pages d’été. Voyage au cœur de l’Histoire, dix BD pour ne pas oublier

L’histoire avec un Grand H est une source d’inspiration inépuisable pour les auteurs et un terrain d’aventures sans limites pour les lecteurs. Réaliste ou humoristique, documentaire ou romancée, la bande dessinée historique se porte mieux que jamais. En témoigne cette nouvelle sélection de BD parues en 2026…

On commence avec le premier volet du diptyque Mussolini, paru chez Glénat. Malo Kerfriden au dessin et Patrice Perna au scénario relatent les derniers jours du Duce. Abandonné par les Allemands, lâché par son peuple et traqué par les Américains ainsi que par les partisans du Comité de libération nationale, Mussolini voit son régime s’effondrer mais refuse d’abdiquer. Dans un dernier élan, il tente de fuir vers Côme avec le dernier carré de ses fidèles… Ce n’est pas la première fois que la bande dessinée s’intéresse aux dernières heures du fascisme, mais Patrice Perna et Malo Kerfriden choisissent ici de les aborder sous l’angle d’un affrontement entre deux hommes, deux visions du monde : Mussolini d’un côté, Folco de l’autre, un adolescent immigré dans la France occupée qui rejoint les partisans antifascistes avec une promesse en tête : combattre et tuer Mussolini. Forcément passionnant ! (Avanti Popolo, Mussolini, tome 1/2, de Perna et Kerdriden. Glénat. 15,50€)

On reste dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale avec L’Évasion de Colditz, dont le premier tome est paru aux éditions Glénat. Le scénariste Salva Rubio et le dessinateur Alejandro Gonzalez, tous deux espagnols, nous racontent ici l’histoire vraie d’une évasion aussi incroyable qu’audacieuse : celle de Gérard Bonaventure – un nom qui ne s’invente pas -, pilote français engagé dans la Royal Air Force, fait prisonnier par les nazis au printemps 1940 puis enfermé dans une forteresse dont personne n’est censé s’échapper… du moins en théorie. Son nom : Colditz. Un lieu spécialement conçu pour accueillir les officiers alliés ayant une fâcheuse tendance à multiplier les tentatives d’évasion. Et Gérard Bonaventure appartient clairement à cette catégorie. Plus qu’une envie ou une habitude, s’évader est pour lui une nécessité absolue pour reprendre le combat dans les airs. Prévu en deux volets, L’Évasion de Colditz s’appuie sur un récit efficace porté par un graphisme semi-réaliste dynamique. (L’Évasion de Colditz, de Rubio et Gonzalez. Glénat. 19€)

Quel rôle l’Église catholique a-t-elle réellement joué durant la Seconde Guerre mondiale ? Cette question, nombreux sont ceux qui se la sont posée, et qui se la posent encore, qu’ils soient historiens ou non. C’est aussi celle qui est au cœur du premier volet du diptyque Mea Culpa, scénarisé par Jean-Christophe Brisard et mis en images par Michael Malatini. Fondé sur des faits réels et nourri par des sources issues des archives allemandes et russes, le récit met en lumière les divisions, les ambiguïtés, les silences, mais aussi les prises de position plus courageuses de certains membres de l’Église face au nazisme. Il s’intéresse notamment au rôle joué par une partie de l’Église allemande et par le Vatican dans les contacts noués autour de la tentative d’attentat contre Hitler du 20 juillet 1944. L’échec de l’opération entraîne une répression d’une violence extrême. Le SS Karl Neuhaus, chef de la section spéciale pour les questions religieuses, est chargé de traquer et d’éliminer toute résistance catholique. Pour les passionnés d’histoire et les autres ! (Mea Culpa, de Brisard et Malatini. Glénat. 16€)

D’une guerre à l’autre, d’une tragédie à l’autre, le cinquième volet d’Algérie, Une guerre française, paru en février dernier, vient conclure une série de fiction solidement documentée et remarquablement mise en images, consacrée à l’une des périodes les plus sombres de notre histoire. Le récit s’ouvre au moment où émergent les premières tensions qui mèneront au déclenchement de la guerre en 1954. Tandis que les enfants, musulmans et pieds-noirs, jouent encore ensemble, six hommes se réunissent pour préparer une série d’attaques simultanées à travers tout le territoire. Leurs noms : Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaïd, Didouche Mourad, Mohamed Boudiaf, Krim Belkacem et Larbi Ben M’hidi. Ils entreront dans l’histoire sous le nom des « Fils de la Toussaint » en lançant, le 1ᵉʳ novembre 1954, la guerre d’indépendance de leur pays.  (Algérie, Une guerre française, de Buscaglia et Richelle. 5 tomes parus. Glénat. 15,5€)

Lors d’une visite scolaire au Musée national de l’histoire de l’immigration. Idris et Anna, deux camarades de classe, se retrouvent enfermés accidentellement dans la réserve des collections, entourés d’objets qui s’animent peu à peu et se mettent à raconter l’histoire de leurs anciens propriétaires. C’est le point de départ choisi par les auteurs pour retracer, à travers neuf récits, l’histoire des migrations en France depuis le XVIIIᵉ siècle. Bien que toutes ces histoires soient des fictions, elles s’appuient bien évidemment sur des travaux scientifiques. Neuf trajectoires migratoires sont ainsi explorées : des parcours qui prennent naissance au Sénégal, en Italie, en Indochine, en Espagne ou ailleurs, autant de récits humains particulièrement forts et représentatifs de notre histoire migratoire. Une belle porte d’entrée pour les plus jeunes.  (Les Voyageurs de la Porte Dorée, de Flore Talamon et Bruno Loth. Delcourt. 19,50€)

C’est sur un principe similaire, ou presque, que Ben Passmore explore ici l’histoire des résistances noires américaines. Cette fois, il ne s’agit plus de lycéens en visite dans un musée, mais d’un fils métis qui rend visite à son père noir, Ronnie, alors que le pays est secoué par une vague d’émeutes après la mort de Philando Castile, abattu au volant de sa voiture par un policier blanc sous les yeux de sa famille. Face à la quasi-indifférence de son fils, Ronnie entreprend de lui transmettre la longue histoire des résistances noires américaines depuis le mouvement révolutionnaire de libération afro-américaine Black Panthers jusqu’au BlackLivesMatter, lancé aux États-Unis en 2013 suite à la mort de Trayvon Martin. Le livre de Ben Passmore est sélectionné aux Eisner Awards 2026 dans la catégorie « Meilleure œuvre basée sur des faits réels ». Une nomination largement méritée tant l’auteur parvient à conjuguer rigueur historique, puissance politique et efficacité narrative. (Une Histoire des résistances noires américaines, de Ben Passmore. Steinkis. 22€)

Sous-titré La guerre Israël-Hamas, dans l’enfer de Gaza, l’album de Florent Calvez et Michel Goya adapte en bande dessinée L’Embrasement : Comprendre les enjeux de la guerre Israël-Hamas, l’essai publié par Michel Goya aux éditions Robert Laffont en 2024. Si le récit débute, comme on pouvait s’y attendre, avec l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, il ne s’y enferme pas. Sa véritable ambition est de remonter aux racines d’un conflit vieux de plus d’un siècle et d’en retracer les grandes étapes – depuis l’émergence du mouvement sioniste à la fin du XIXᵉ siècle jusqu’à l’accord de cessez-le-feu conclu entre Israël et le Hamas en octobre 2025 – afin d’en restituer toute la complexité historique, politique et militaire. Servi par un dessin réaliste et une palette de couleurs volontairement sobres, parfaitement adaptés à cette bande dessinée documentaire, Florent Calvez livre un remarquable travail d’adaptation et de mise en images. Le récit, dense mais toujours limpide, est régulièrement enrichi par les retex (retours d’expérience) du colonel Michel Goya. Un livre essentiel pour tout comprendre ! (L’Embrasement, de Michel Goya zt Florent Calvez. Delcourt. 21,50€)

On ne peut que se souvenir de la magnifique série autobiographique de Marzena Sowa, mise en images par Sylvain Savoia : Marzi. Publiée à partir de 2005, elle racontait avec une délicatesse rare la jeunesse de Marzena dans la Pologne des années 1980, mêlant souvenirs intimes et bouleversements historiques à travers le regard d’une enfant. Pour quelques miettes de pain est aussi un récit autobiographique fondé sur les souvenirs de l’autrice et ceux de ses proches. Elle y raconte le grand basculement de son pays après l’effondrement du bloc soviétique, marqué par l’expansion rapide des entreprises privées et de l’Église catholique, deux des choses les plus méprisées par le régime communiste. C’est dans cette Pologne-là que Kasia grandit, devenant une adolescente rebelle puis une militante engagée, notamment au sein du parti de gauche Razem, qui défend dans son programme la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Un sujet particulièrement sensible en Pologne, où l’Église a mené une intense campagne anti-avortement, contribuant à l’adoption de certaines des lois les plus strictes d’Europe en la matière. La religion, la place des femmes… sont les principaux thèmes de cette bande dessinée portée par un parti pris graphique qui privilégie l’expressivité et la clarté. (Pour quelques miettes de pain, de Kasia Babis. Aventuriers d’ailleurs. 26,90€)

Deux nouveaux titres rejoignent la collection Histoire et Histoires des éditions Delcourt : le cinquième tome de La Couronne de France et le deuxième tome d’Assiégés. Le premier poursuit l’exploration de cinq siècles de monarchie capétienne, de 1165 à 1774, autrement dit de Philippe II Auguste à Louis XV, en s’intéressant cette fois à Louis XIV le Grand et à Louis XV le Bien-Aimé, venant ainsi conclure une belle série reconnaissable à son élégant dos toilé bleu. Comme les précédents albums, ce nouvel opus restitue les jeux de pouvoir et les grandes décisions qui ont façonné l’identité du royaume, sous la plume de Jan-Pierre Pécau, un ancien professeur d’histoire, et le trait réaliste de l’Italien Francescco Mucciato. (De Louis XIV à Louis XV, La Couronne de France, tome 5, de Pécau et Mucciato. Delcourt. 29,95€)

De son côté, après s’être intéressée au siège d’Orléans, la série Assiégés se penche cette fois sur celui de Beauvais, qui se déroula en 1472 après que le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, eut attaqué la cité à l’improviste. Le siège dura six mois, fit de nombreuses victimes parmi les soldats, ce qui obligea les femmes à prendre les armes et combattre l’assaillant. Parmi elles, Jeanne Hachette s’est particulièrement illustrée et a été personnellement récompensée par Louis XI à la fin du siège. (Beauvais, Assiégés tome 2, de Richemond, Vissière et Chetville. Delcourt. 29,95€)

Eric Guillaud

07 Juil

Pages d’été. Beneath the Trees Where Nobody Sees de Patrick Horvath : un deuxième volet encore plus noir

Vous êtes de ceux qui ont adoré le premier volet de Beneath the Trees Where Nobody Sees ? Alors foncez chez votre libraire le plus proche pour vous replonger dans cet univers à l’apparence bon enfant mais d’une cruauté redoutable. Patrick Horvath signe ici un deuxième volet tout aussi brillant, qui confirme tout le talent aperçu dans le premier tome.

Réalisateur et scénariste de cinéma, l’Américain Patrick Horvath n’avait plus dessiné depuis vingt ans lorsqu’il a décidé de reprendre le chemin de sa table à dessin. Une décision que personne n’allait regretter. Véritable petit bijou de littérature noire, le premier tome de Beneath the Trees Where Nobody Sees s’est rapidement imposé comme un phénomène éditorial des deux côtés de l’Atlantique, multipliant les nominations, notamment aux Eisner Awards et pour le Prix Fnac France Inter.

Souvenez-vous : Woodbrook semblait être la petite ville idéale, chaleureuse et rassurante, où chacun saluait son voisin avec le sourire. Mais derrière cette façade digne d’un conte pour enfants se cachait une réalité bien plus sombre. Un tueur en série faisait régner la terreur parmi les habitants. Et au cœur de cette histoire se trouvait Samantha Strong : une ourse, douce et toujours serviable, qui se révélait être une meurtrière particulièrement redoutable.

Dans ce deuxième volet, Patrick Horvath reprend les mêmes ingrédients et les mêmes personnages. Samantha Strong poursuit son quotidien bien réglé à Woodbrook, où les apparences continuent d’être soigneusement entretenues. Mais dans une ville où chacun croit connaître son voisin, les certitudes peuvent rapidement voler en éclats.

Des personnages anthropomorphiques aux adorables têtes de peluche, un trait fin et délicat, des couleurs pastel, une voix off retranscrite sur des lignes de cahier d’écolier, une atmosphère empreinte de bonhomie… Sur le fond comme sur la forme, tout évoque un récit destiné aux enfants. Jusqu’à ce que Patrick Horvath, avec une redoutable habileté et l’air de ne toucher à rien, nous entraîne en plein cœur du sordide.

Dans une ville comme Woodbrook, finalement, comme le dit le narrateur de ce récit, l’erreur la plus commune est sans doute de croire que l’on connaît vraiment les gens

Eric Guillaud

Beneath the Trees Where Nobody Sees, de Patrick Horvath. Ankama. 20,90€

© Ankama / Horvath

06 Juil

Pages d’été. Salomé d’Alice Biensassis : enquête sur un féminicide

À travers le destin tragique de Salomé, Alice Biensassis signe une enquête graphique aussi bouleversante qu’indispensable. Bien plus qu’un simple récit sur un féminicide, cette œuvre interroge les violences faites aux femmes, les failles institutionnelles et l’urgence collective de ne jamais réduire ces vies brisées à de simples statistiques.

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En 2019, Salomé est étudiante en sociologie à Nice. Elle a 21 ans et des rêves plein la tête, des rêves de voyages, d’aventure, d’horizons à découvrir. Ceux qui la connaissent la décrivent comme un petit rayon de soleil.

Mais Salomé devient le 100ᵉ féminicide de l’année. Après Moumna, Ginette, Babeth et toutes les autres. Des femmes anonymes dont les vies ont été brutalement interrompues. Et des corps que l’on retrouve parfois abandonnés sous un tas d’ordures. Comme celui de Salomé, enroulé dans un tapis tel un objet encombrant dont on chercherait à se débarrasser.

Choquée par cet énième féminicide et déterminée à ce que Salomé ne demeure pas un simple nombre dans un décompte aussi glaçant que morbide, l’autrice Alice Biensassis se lance dans une enquête.

Elle rencontre des témoins, les policiers ayant retrouvé le corps, mais aussi des militantes et des avocates engagées dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Elle recueille des récits, reconstitue le parcours de Salomé, revient sur la relation qu’elle a entretenu durant quelques mois avec celui qui finira par la tuer. Elle met également en lumière les manquements policiers, les défaillances dans la prise en charge des victimes et assiste au procès du meurtrier, finalement condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.

Comme le fait dire l’autrice à une de ses protagonistes : « Il n’existe ni phrase magique ni comportement miracle pour mettre fin aux violences conjugales. Chaque situation est différente. » Mais il existe des ressources, des proches, des associations, des personnes pour écouter et accompagner. Et il y a aussi le 3919, la ligne d’écoute nationale destinée aux femmes victimes de violences.

Par son approche documentaire, Salomé est une œuvre nécessaire, à mettre entre toutes les mains.

Eric Guillaud

Salomé, d’Alice Bienassis. Delcourt. 23,95€

© Delcourt / Bienassis

27 Juin

Henri Désiré Landru… Et si le premier tueur en série français n’en était pas tout à fait un

Henri Désiré Landru, surnommé à posteriori le « premier tueur en série français » mérite t’il vraiment cette réputation ? C’est la question que soulève cet ouvrage, originellement sorti en 2006 et aujourd’hui réédité en format poche, accompagné d’un dessin en noir et blanc très contrasté, comme un reflet de ce début du XXᵉ siècle pas si euphorique que cela…

Il y a l’histoire officielle, celle avec un grand H. Comme celle d’André désiré Landru, le Barbe bleue des temps modernes, reconnu coupable le 30 novembre 1921 du meurtre de onze personnes, dont dix femmes.
Escroc à la petite semaine, il profite de la Première Guerre mondiale pour séduire des veuves de soldats avant de vider leur compte en banque puis de les tuer. Il brûlera leurs corps dans la cuisinière de la petite villa isolée qu’il loue du côté de Gambais.

Christophe Chabouté n’édulcore rien et n’essaye pas de rendre sympathique son personnage principal. Non, dans un style graphique proche de celui de Tardi, une impression forcément renforcée par la période historique dans laquelle s’ancre le récit, il montre Landru tel qu’il était. Un petit homme taiseux, au regard fuyant et à la barbe pointue, prêt à escroquer son prochain pour survivre.

Mais il n’oublie pas non plus le contexte historique. Au contraire, il en fait un élément essentiel du récit, cette France de la Première Guerre mondiale où les hommes étaient envoyés patauger dans la boue des tranchées au milieu des rats et des cadavres de leurs camarades pendant que la France de l’arrière continuait, elle, à s’amuser comme si de rien n’était.

Il extrapole même dessus et fait croiser le chemin de Landru avec celui d’une gueule cassée. Et à partir de là, le récit glisse peu à peu dans l’horreur, voire dans le fantastique. La mise à mort y est presque industrialisée, Chabouté jouant beaucoup sur la répétition de certaines planches sans dialogues où la silhouette sinistre d’une maison et cette fumée noire funeste s’échappant de la cheminée suffisent à mettre l’imagination du lecteur en marche.

Œuvre noire comme l’ébène pourtant nantie d’une élégance presque victorienne, jusqu’à la dernière page, ce Henri Désiré Landru fascinant ne se dépare jamais d’une certaine cruauté. Et c’est ce qui le rend si fascinant vingt ans après sa première édition.

Olivier Badin

Henri Désiré Landru de Chabouté. Vents d’Ouest. 10 €

© Vent d’Ouest / Chabouté

25 Juin

Le chef-d’œuvre In Waves d’Aj Dungo réédité en version enrichie

À l’occasion de la sortie en salles, le 1ᵉʳ juillet prochain, du film d’animation adapté du roman graphique In Waves d’Aj Dungo, les éditions Casterman publient une réédition enrichie de l’ouvrage original…

Dire que ce récit m’avait bouleversé lors de sa sortie en France, en 2019, serait encore en dessous de la réalité. Dire qu’il m’a bouleversé une nouvelle fois en 2026, à l’occasion de sa réédition, le serait tout autant. In Waves est un récit d’une finesse et d’une émotion rares, une œuvre profondément intime qui possède pourtant toutes les qualités d’une histoire universelle.

Pour sa première bande dessinée, AJ Dungo raconte dans un même mouvement sa passion pour le surf et son histoire d’amour avec Kristen, elle aussi passionnée de glisse, jusqu’au jour où un cancer des os lui est diagnostiqué.

Absolument poignant, In Waves n’en demeure pas moins une formidable ode à la vie, même lorsqu’elle se retrouve malmenée par les vagues du malheur. C’est aussi une plongée passionnante dans l’histoire du surf, qui apporte au récit une dimension supplémentaire et lui donne une ampleur singulière.

Cette réédition aux éditions Casterman est enrichie d’un dossier d’une trentaine de pages qui nous entraîne dans les coulisses de l’adaptation de la bande dessinée en film d’animation, en salle le 1ᵉʳ juillet, avec photos, synopsis, storyboard, illustrations, et interview de l’auteur.

Après le succès de ce magnifique roman graphique – vendu à plus de 100 000 exemplaires – AJ Dungo est passé d’une planche à l’autre, du surf au skateboard, pour raconter, avec Brandon Dumais au scénario, leur jeunesse de skateurs dans les rues de Los Angeles. Un récit intitulé Skating Wilder, lui aussi publié chez Casterman.

Eric Guillaud

In Waves, d’Aj Dungo. Casterman. 26€

© Casterman / Aj Dungo