16 Mai

Le coin des mangas. Notre sélection à lire en mai

De l’horreur félinesque de Junji Ito aux fresques épiques de Berserk ou One Piece, en passant par l’intimité poétique de Sukima ou l’action déjantée de Sakamoto Days, cette sélection explore les multiples visages du manga.

On commence par une histoire de chats, mais pas une histoire de chats à la Chi, qui caresse dans le sens du poil tous les amoureux des félins. Non, ici, on serait plutôt dans la catégorie coup de griffe. Junji Ito, connu comme l’un des maîtres du manga d’horreur, se met ici en scène. Il vient d’emménager dans sa nouvelle maison. Tout est neuf, propre, beau. Mais pas pour longtemps. Sa compagne, qui s’installe avec lui, débarque avec son chat, Yon, dont le pelage dessine une tête de mort sur le dos. Et rien que pour ça, Junji Ito s’en méfie. Et ce n’est pas fini : un deuxième chat rejoint bientôt le foyer, Mû. Dès lors, la vie du mangaka se transforme en un véritable cauchemar. Sorti en édition standard en 2015 aux éditions Delcourt, Le Journal des chats revient aujourd’hui dans une édition prestige : couverture rigide, photos des véritables chats de l’auteur, interview de Junji Ito… Un écrin idéal pour cette œuvre aussi absurde qu’hilarante !  (Le Journal des chats, de Junji Ito. Delcourt / Tonkam. 12,99€)

Tsutomu Nihei s’est fait connaître au Japon comme en Europe avec des récits de science-fiction sombres, désespérés, violents et oppressants. De Abara à Biomega, en passant par BLAME!, son univers organique et labyrinthique est immédiatement reconnaissable. Des œuvres récemment rééditées en version Deluxe chez Glénat. L’auteur revient aujourd’hui avec un récit de fantasy, Tower Dungeon, graphiquement un peu moins torturé mais toujours aussi percutant et efficace. Au cœur de l’histoire : une princesse enlevée par un nécromancien maléfique et enfermée dans la tour des dragons. Pour la libérer, la garde royale va devoir affronter une galerie de monstres particulièrement savoureux. Le troisième tome est sorti en mars, tandis que le quatrième est déjà annoncé pour le mois de juillet prochain. (Tower Dungeon, tome 3, de Tsutomu Nihei. Glénat. 7,90€)

Une réédition. Et pas n’importe laquelle : celle du cultissime Berserk. Cette nouvelle édition grand format, sous couverture rigide, bénéficie d’une traduction entièrement revue. L’occasion rêvée de redécouvrir ce chef-d’œuvre de dark fantasy dans les meilleures conditions. Plongée garantie dans un Moyen Âge plus sombre que jamais, aux côtés de Guts, mercenaire au bras artificiel maniant une épée titanesque, et de Puck, un elfe espiègle issu d’un peuple féerique. Tandis que l’un incarne la violence brute, l’autre vient en atténuer les ténèbres. Imaginée par Kentaro Miura, cette fresque culte continue de fasciner par la richesse de son univers, sa noirceur et la puissance de son dessin. Le cinquième tome, sorti ce mois-ci, réunit les tomes 9 et 10 de l’édition originale. (Berserk tome 5, de Kentaro Miura. Glénat. 24,90€)

On continue avec les rééditions, cette fois avec Rave. Dix-huit tomes sont attendus et treize sont d’ores et déjà disponibles. Cette nouvelle édition grand format, proposée en volumes doubles, permet de profiter pleinement du dessin de Hiro Mashima et de redécouvrir une aventure aux accents très Dragon Ball. L’histoire débute dans un monde au bord des ténèbres, cinquante ans après une guerre ayant opposé les Rave, pierres sacrées, aux Dark Bring, pierres maléfiques, conflit qui s’est soldé par la victoire des premières. Mais pour empêcher le retour des Dark Bring, un nouveau sauveur est nécessaire. Ce sera Haru, jeune garçon aux cheveux argentés, débrouillard et courageux, maniant une épée gigantesque et toujours accompagné de Plue, une étrange petite créature ressemblant à s’y méprendre à un bonhomme de neige. Ensemble, ils affrontent les Dark Bring et l’organisation criminelle Demon Card dans un récit d’aventure généreux, dynamique et résolument porté sur l’amitié et le dépassement de soi. Rave marque la première grande série du créateur de Fairy Tail.  (Rave, tome 13, de Hiro Mashima. Glénat. 14,95€ le volume)

Gao Yan nous avait déjà éblouis de son talent au début de l’année 2025 avec sa première œuvre publiée aux éditions Sakka, le diptyque The Song about Green. Elle revient aujourd’hui avec Sukima, un récit sensible et intimiste qui confirme toute la finesse de son regard d’autrice déployant une grande délicatesse, aussi bien dans le dessin que dans le propos. Cette fois, Gao Yan nous guide sur les pas de Yang Yang, 22 ans, étudiante taïwanaise en quête d’échappatoire. Pour fuir le deuil de sa grand-mère et une relation amoureuse douloureuse, elle part pour Okinawa, au Japon, dans le cadre d’un échange universitaire. Dès son arrivée, un typhon l’accueille, comme un écho à la tempête qui l’habite. Entre découvertes et rencontres, elle tente de se reconstruire, mais les fantômes du passé peinent à la lâcher. Un récit d’émancipation, où l’intime se mêle subtilement au politique. (Sukima tome 1, de Gao Yan et Alexandre Fournier. Sakka. 14,50€)

Jirō Taniguchi est sans doute l’un des auteurs de mangas les plus connus et les plus appréciés en Europe. Avec L’Homme qui marche, Le Journal de mon père, Quartier lointain, Furari, Le Gourmet solitaire ou encore Les Années douces, il a bâti une œuvre personnelle, sensible et profondément humaniste, largement influencée par la bande dessinée européenne. Dans Au temps de Botchan, dont le cinquième volet est sorti en mars, le mangaka met en images, avec ce trait fin, délicat et poétique qui le caractérise, un scénario signé Natsuo Sekikawa. Direction le Japon du début du XXᵉ siècle pour une fresque aussi historique que littéraire, qui explore les bouleversements culturels et intellectuels d’un pays en pleine mutation. (Au temps de Botchan, tome 5, de Taniguchi et Sekikawa. Casterman. 22€)

Pour ceux qui ne captent pas un mot d’anglais, Smother Me signifie en français « Étouffe-moi ». Autant vous dire que ce manga n’a rien d’un conte pour enfants. Hiroshi Shimomoto y déroule dans un style graphique singulier l’histoire d’un garçon de 13 ans vendu par sa mère à un homme qui fait de lui un tueur à gages. Surnommé « Le Serpent », il étouffe ses victimes pour accomplir ses contrats. On pourrait le croire totalement dénué d’émotions et d’empathie. Pourtant, ses crimes le hantent chaque nuit. Lorsqu’il rencontre Lynne, une jeune femme malvoyante, il accepte une mission particulièrement dangereuse, avec l’espoir de gagner suffisamment d’argent pour lui offrir une opération des yeux. (Smother me, tomes 1 et 2, de Hiroshi Shimomoto. Glénat. 10,95€ le volume)

Série culte s’il en est, plus de quarante ans d’existence, des millions d’exemplaires vendus à travers le monde, des adaptations en films d’animation, en jeux vidéo et des produits dérivés comme s’il en pleuvait… Dragon Ball continue de traverser les générations. Créée par Akira Toriyama, la série bénéficie désormais d’une nouvelle collection Full Color en grand format, dont la publication a débuté en mai 2024. Cette édition reprend les pages de la version classique en 42 volumes, mais les réorganise par grands arcs narratifs. Le troisième volume du troisième arc, consacré aux Saiyans, vient tout juste de paraître. Une excellente occasion de replonger dans les aventures de Son Goku, au moment où l’univers de Dragon Ball bascule définitivement vers des affrontements toujours plus spectaculaires. (Dragon Ball Full Color, Les Saiyans, tome 3, d’Akira Toriyama. Glénat. 14,95€ le volume)

Faut-il encore présenter Les Légendaires ? La célèbre série imaginée par Patrick Sobral s’est imposée comme un véritable phénomène, avec des millions d’exemplaires vendus, de multiples séries dérivées et des adaptations en tous genres. Les fans peuvent aujourd’hui se régaler avec son adaptation officielle au format manga, toujours scénarisée par Patrick Sobral, mais cette fois mise en images par Guillaume Lapeyre, déjà remarqué pour City Hall. Cette version manga conserve l’esprit d’aventure, d’humour et d’action qui a fait le succès de la série originale, tout en adoptant une mise en scène plus dynamique et des codes visuels typiquement japonais. Le douzième volume est sorti en janvier.  (Les Légendaires, Saga tome 12, de Sobral et Lapeyre. Delcourt / Tonkam. 8,50€)

Et ça continue, encore et encore… One Piece poursuit sa route avec un 112e volume. De quoi donner le vertige et confirmer la place de la série parmi les mangas les plus lus et les plus populaires de la planète — et peut-être même au-delà. Créée par Eiichirō Oda, l’œuvre cumule plusieurs centaines de millions d’exemplaires vendus dans le monde, dont plus d’une trentaine de millions en France. Un succès colossal porté par un univers foisonnant mêlant aventure, fantastique, humour et combats épiques. Au centre du récit, Luffy — ou Lufy dans la version française historique — jeune pirate au chapeau de paille, rêve de devenir le roi des pirates en mettant la main sur le légendaire trésor appelé le « One Piece ». (One Piece tome 112, de Eiichiro Oda. Glénat. 7,20€)

C’est une histoire d’épicier. Mais d’épicier épicé. Du genre qui ne vend pas que des légumes. Taro Sakamoto, c’est son nom, a beau avoir un léger embonpoint, une moustache à la papa, des lunettes de myope, il est à lui seul un mythe, une légende, un ex-tueur admiré de tous ses congénères, craint par tous les gangsters. Oui, Sakamoto l’épicier avait le flingue facile avant de raccrocher, de se marier, d’avoir un enfant et de s’installer comme épicier. Une vie pépère jusqu’au jour où le jeune assassin télépathe Sin débarque dans la supérette. Vous voulez de l’action ? Alors vous en aurez, Sakamoto Days est un concentré d’énergie au rythme de parution effréné. Le tome 21 est sorti en avril. (Sakamoto Days tome 21, de Yuto Suzuki. Glénat. 7,20€)

On termine avec le premier volet de la trilogie Les Chants du Cygne noir publié aux éditions Rue de Sèvres et signé Alex Alice. Ce dernier a fait son entrée dans le monde du neuvième art en dessinant Le Troisième Testament sur un scénario de Xavier Dorison. C’était à la fin du siècle précédent et au début du suivant, quatre tomes qui ont marqué l’histoire de la bande dessinée. Un peu plus de vingt ans et une belle brochette d’albums plus tard, Alex Alice poursuit sa route, adopte cette fois-ci le format manga et nous embarque dans l’espace pour une aventure à la frontière de l’inconnu, au cœur de la fameuse ceinture d’astéroïdes. Un récit SF imprégné de mythologies, le tout porté par un graphisme hybride, à mi-chemin entre le manga et la bande dessinée franco-belge.. (Les Chants du Cygne noir, d’Alex Alice. Rue de Sèvres. 13,90€)

Eric Guillaud

Un maillot pour l’Algérie : une nouvelle édition pour marquer le 10e anniversaire de cette oeuvre de référence

Redécouvert dans une nouvelle édition, Un maillot pour l’Algérie dépasse largement le cadre du sport pour raconter une page méconnue de l’histoire : celle de footballeurs algériens devenus symboles de la lutte pour l’indépendance de leur pays. Un récit puissant où le ballon rond se fait instrument politique et vecteur de liberté.

Lorsque je découvre cette bande dessinée en 2016, la France vient tout juste de s’incliner face au Portugal en finale de l’Euro. Un instant, je me suis demandé s’il était opportun d’en faire une chronique aussitôt, au risque de remuer le couteau dans la plaie. Un instant seulement. Car si Un Maillot pour l’Algérie parle de football, il raconte surtout une histoire essentielle : celle d’un combat pour l’indépendance, pour la liberté, et pour la reconnaissance d’un peuple. Et nous rappelle que le football, le sport plus généralement, a parfois d’autres enjeux qu’une simple victoire dans un tournoi.

Nous sommes en 1958, à la veille de la Coupe du monde. Mais surtout en pleine guerre d’indépendance algérienne, encore qualifiée à l’époque de simples « événements » côté français. C’est dans ce contexte que douze footballeurs algériens évoluant dans des clubs de première division française décident de tout quitter pour rejoindre le FLN et créer la première équipe nationale de ce qui n’est pas encore un pays, l’Algérie.

© Dupuis / Galic, Kris & Rey

Parmi eux, Rachid Mekhloufi, Mustapha Zitouni ou encore Abdelhamid Kermali. En avril 1958, ils quittent la France pour Tunis, où débute cette aventure unique : celle d’une équipe de révolutionnaires en short, bientôt rejointe par d’autres joueurs.

Entre 1958 et 1962, année des Accords d’Evian et de l’indépendance de l’Algérie, l’équipe du FLN aura joué 83 matchs pour 57 victoires et 14 nuls, marqué 349 buts pour 119 encaissés. Elle aura surtout représenté un peuple en lutte et une certaine idée de la liberté un peu partout sur la planète, depuis le Maroc jusqu’au Vietnam, en passant par l’Irak, la Roumanie ou encore la Russie.

© Dupuis / Galic, Kris & Rey

Si comme moi, vous n’êtes pas assez passionné par le football pour en connaître son histoire dans les moindres détails, Un maillot pour l’Algérie vous permettra d’en découvrir un épisode étonnant, une aventure incroyable mettant en scène non pas des guerriers ou des terroristes, mais de simples footballeurs qui vont se battre pour l’indépendance avec leur talent et un ballon pour seule arme. Le résultat est passionnant, parfois surprenant, toujours très documenté, raconté et mis en images avec passion par trois vrais fans du ballon rond, le Bruxello-barcelonais Javi Rey et les deux Bretons Bertrand Galic et Kris.

On pense évidemment à Invictus, de Clint Eastwood : deux œuvres très différentes, mais un même constat — le sport est indissociable de nos sociétés et peut, parfois, contribuer à changer le cours de l’histoire.

Proposé aujourd’hui dans une nouvelle édition, enrichie d’un épilogue et de plusieurs pages supplémentaires de dossier documentaire, l’album de Bertrand Galic, Kris et Javi Rey n’a rien perdu de sa force. Bien au contraire : à l’heure où le sport est plus que jamais traversé par des enjeux politiques et identitaires, son propos résonne avec une acuité renouvelée.

Eric Guillaud

Un maillot pour l’Algérie, de Galic, Kris et Rey. Éditions Dupuis. 29,95€

10 Mai

Dans l’ombre du crime : huit albums BD pour amateurs de polar

Braquages absurdes, détectives désabusés, tueurs en série ordinaires, mafieux mélancoliques et cauchemars aux frontières de l’horreur… Pour les jours pluvieux, voici une sélection de bandes dessinées qui explore toutes les nuances du polar. 

On ouvre cette sélection avec un polar noir au scénario parfaitement huilé. Dortmunder, signé Doug Headline et Jesús Alonso Iglesias, vient de rejoindre la jeune collection Aire Noire des éditions Dupuis, qui compte déjà une demi-douzaine d’albums, tous des adaptations de romans noirs. John Dortmunder est un cambrioleur chevronné, bien décidé à réussir son prochain coup, un très gros coup. Avec l’équipe qu’il a réunie autour de lui, il compte voler une banque. Oui, voler, vous avez bien lu. Et non, la braquer. Toute la nuance est là, et c’est précisément ce qui donne au récit son ton aussi absurde que jubilatoire. Car la banque en question est une agence provisoire installée dans un mobile home. Le plan ? Partir avec la banque entière sous le bras, ou plus exactement à l’arrière d’un camion. Mais faire disparaître un mobile home dans la nature le temps de forcer le coffre ne va évidemment pas être un jeu d’enfant. Porté par le dessin nerveux et le découpage très cinématographique de Jesús Alonso Iglesias, ce casse improbable prend des allures de road-movie criminel aussi tendu que burlesque. (Bank Shot, Dortmunder tome 1, de Doug Headline et Jesús Alonso Iglesias. Dupuis. 21€)

On reste dans la même collection avec un album paru en octobre dernier : Que d’os !, dessiné par Max Cabanes, sur un scénario de Jean-Patrick Manchette et Doug Headline. En choisissant le métier de détective privé, Eugène Tarpon rêvait de défendre les faibles et de traquer les mauvais types qui s’en prennent aux honnêtes gens. Mais les choses ne se sont pas vraiment passées comme prévu. En réalité, c’est même tout l’inverse. Jusqu’au jour où une vieille dame pousse la porte de son officine pour lui demander de retrouver sa fille, Philippine Pigot, disparue sans laisser de trace du jour au lendemain. Tarpon va alors se retrouver dans un milieu aussi glauque que dangereux et faire le ménage, éliminer des ordures de la pire espèce, dans une spirale de violence. Un récit fidèle à l’univers noir et mordant imaginé par Jean-Patrick Manchette, repris ici par son fils, Doug Headline, et sublimé ici par le trait expressif de Max Cabanes. (Que d’os!, de Max Cabanes, Jean-Patrick Manchette et Doug Headline. Dupuis. 22 euros).

Brian Michael Bendis nous avait embarqués il y a quelques mois dans les pas d’Eliot Ness avec Torso, petit bijou de littérature noire. Il revient aujourd’hui avec une réédition intégrale de Jinx, enrichie de soixante pages de bonus consacrées aux coulisses de la série. Cette fois, nous suivons un trio emmené par Jinx Alameda, chasseuse de primes bien décidée à mettre la main sur un joli pactole : trois millions de dollars issus d’une réserve cachée de la mafia. Mais évidemment, ce qui devait changer leur vie va rapidement virer au cauchemar. Comme Torso, Jinx impressionne par son intensité graphique, son noir et blanc saisissant et la singularité de son découpage, qui donnent à l’ensemble une tension permanente. Une œuvre toujours aussi percutante, incontournable pour tous les amateurs de récits noirs, très noirs ! (Jinx, de Brian Michael Bendis. Delcourt. 32,50€)

Et si vous avez aimé Jinx, alors vous aimerez aussi Goldfish du même Brian Michael Bendis, qui vient tout juste de sortir chez Delcourt. Ce polar noir s’intéresse au personnage de David Gold, surnommé Goldfish, justement introduit dans Jinx. On y suit cet escroc de retour dans sa ville natale pour tenter de récupérer son fils, non sans mal entre son ex-femme, Laureen, qui règne sur l’univers du jeu et de la pègre locale, et son plus vieil ami et complice devenu inspecteur de police. De quoi réveiller quelques fantômes du passé dans un récit tendu au découpage nerveux, aux dialogues ciselés et aux ambiances urbaines crépusculaires. (Goldfish, de Biran Michael Bendis. Delcourt. 27,95€)

Dans son quartier, certains l’appellent « Pépère », une manière de le ranger parmi ceux qui mènent une existence sans éclat, sans débordement, sans amour excessif ni haine tapageuse, bref, une vie bien pépère. Dans la maison dont il a hérité de ses parents, c’est un peu le même scénario, rien n’a bougé depuis des lustres : l’électroménager, les meubles, et même la tapisserie. Un vrai musée ! Mais derrière cette apparente et rassurante bonhomie se cache un tueur et qui plus est un tueur en série. La première fois, c’était un accident, la deuxième aussi. Et puis, Pépère a pris goût à la chose. De quoi donner un peu de sens à sa vie, de quoi aussi fertiliser la terre de sa cave et de son jardin… Avec ce nouveau récit, Moynot nous entraîne dans une lente descente dans les abîmes de l’âme humaine, explorant sans fard la banalité du mal. C’est noir, oui, mais d’une noirceur étrangement jubilatoire, presque grinçante, qui laisse au lecteur un sourire coupable au coin des lèvres. (Le Pépère, de Moynot. Glénat. 19€)

Trente corps découverts dans une rivière à quelques kilomètres de Grenoble. Des hommes et des femmes aux cerveaux littéralement brûlés de l’intérieur. Tous vêtus — sauf un — de tenues provenant d’un hôpital psychiatrique fermé depuis plus de vingt ans. C’est un pêcheur qui a fait la macabre découverte. Une sacrée prise… et le point de départ d’une affaire aussi sordide qu’incompréhensible. Car les premières constatations défient toute logique : les trente victimes seraient des médecins, des infirmiers et des patients de cet établissement abandonné. Officiellement, ils auraient disparu il y a quarante ans. Et ce n’est que le début. Une équation mystérieuse, un tatouage dont la signification échappe à tous, une secte dont l’existence même semble incertaine et surtout… un village qui apparaît et disparaît au fil des siècles, entraînant avec lui des populations entières, tout est en place pour nous plonger corps et âme dans un récit aux frontières de l’horreur et du thriller. Un cauchemar ! (Le Village, de Thilliez, Tackian et Kochanski. Delcourt. 22,50€)

Comté de Los Angeles, 1963. George Reeves alias Superman vient de mourir. Écrasé par un train. Un suicide ? Non, un meurtre. Quelques heures plus tard, non loin de là, une Marylin Monroe plus vraie que nature débarque chez un détective privé qui ressemble comme deux balles de revolver à Humphrey Bogart. Et de lui confier pour mission de trouver qui l’a tuée. Vous suivez ? Peut-être pas. Frankenwood est une comédie noire en parodirama — c’est inscrit sur la couverture —, autrement dit une parodie XXL du cinéma hollywoodien et de la télévision des années 50. Peu importe, au fond, que Bogart soit mort en 1957, Reeves en 1959 et Monroe retrouvée sans vie chez elle en 1962 : ici, les auteurs s’amusent à imaginer un polar dans la Cité des Anges où un étrange établissement baptisé « The Castle » s’est spécialisé dans la réanimation des acteurs défunts. De quoi les faire vivre et surtout les exploiter indéfiniment. Une comédie noire surprenante ! (Frankenwood, de Macan et Kordey. Dupuis. 23€)

Peintre à ses heures perdues, Peter Graham plaque des couches de couleurs sur ses toiles, mais son quotidien défile en noir et blanc, comme dans un bon polar. Détective privé de retour à Los Angeles après quatre années passées en Europe à combattre les nazis, il n’aspire qu’à reprendre une vie normale. Une dernière mission l’attend pourtant : remettre la trompette de son meilleur ami, tombé au front, à son frère, musicien de jazz. Mais ce qui devait être une simple livraison se transforme rapidement en une sombre affaire. Le frère en question a disparu et tout laisse penser qu’il a été liquidé. Mais pourquoi ? Voilà Peter Graham embarqué dans une enquête aussi trouble que dangereuse, au cœur d’une ville où les faux-semblants règnent en maîtres… L’auteur italien Stefano Martino nous livre ici un hommage vibrant aux films noirs des années 1940, un album porté par un graphisme réaliste de toute beauté et des décors somptueux qui plongent immédiatement le lecteur dans l’atmosphère feutrée et mélancolique d’un grand polar.  (The Painted Crime, de Stefano Martino. Glénat. 17,50€)

Eric Guillaud

29 Avr

BD. Dix nouveautés coup de cœur pour occuper votre joli mois de mai

Mai s’étire comme une promesse de temps suspendu : des jours fériés en cascade, des ponts à n’en plus finir, et autant d’occasions de ralentir le rythme et de se plonger dans des bandes dessinées qui font voyager, réfléchir ou simplement sourire. Voici une sélection à glisser dans son sac ou à laisser traîner sur la table basse…

Canoë Bay, Frenchman, Pawnee, Iroquois, Tomahawk, Pocahontas… et maintenant Cheyenne : Patrick Prugne continue de nous émerveiller avec ses sagas indiennes, toujours ancrées dans un contexte historique précis et nourries de personnages réels. Il s’intéresse ici à la guerre des Grandes Plaines, et plus particulièrement au massacre de Sand Creek, survenu le 29 novembre 1864. Alors que le major Wynkoop était parvenu à gagner la confiance des Cheyennes et à conclure un accord avec eux en échange de vivres, il est brusquement destitué et remplacé par un officier belliciste, qui mènera l’armée à attaquer un camp amérindien, massacrant non seulement des guerriers, mais aussi des femmes, des vieillards et des enfants. Comme toujours, Patrick Prugne livre un récit extrêmement documenté, porté par des planches à l’aquarelle d’une grande beauté. Un cahier graphique d’une quinzaine de pages vient clore ce très bel album. (Cheyenne, de Patrick Prugne. Daniel Maghen. 19,50)

Zep, c’est le papa de Titeuf. Nous sommes d’accord là-dessus. Dix-huit tomes au compteur, des millions d’exemplaires vendus. Mais, depuis quelques années, l’auteur suisse s’est aussi essayé et très vite imposé dans un domaine plus adulte avec des albums comme Une histoire d’hommes, Un Bruit étrange et beau, The End ou encore Ce que nous sommes, tous publiés aux éditions Rue de Sèvres. Il est aujourd’hui de retour avec Tourner la page, un récit qui nous plonge dans le petit monde de la littérature : éditeurs, critiques et, bien sûr, écrivains. Lambert Delville est l’un d’eux, et pas des moindres : un auteur à succès, lauréat du prix Femina 2010. Alors, forcément, lorsqu’il disparaît en mer, tous saluent unanimement l’homme autant que l’écrivain. Unanimement… ou presque. L’un de ses assistants profite en effet de la situation pour s’attribuer la paternité de son dernier ouvrage. De quoi faire passer Delville pour un usurpateur…  Avec des cases détourées, un trait réaliste d’une grande finesse et une mise en couleurs à l’aquarelle, Zep nous livre une belle histoire, bien ficelée, à la fois subtile et captivante, qui interroge avec justesse la notion d’auteur, de légitimité et de reconnaissance dans le monde littéraire. (Tourner la page, de Zep. Rue de Sèvres. 20€)

Attention, chef-d’œuvre ! Créé en 1818 par l’écrivaine anglaise Mary Shelley, le monstre de Frankenstein n’a jamais cessé d’être réinventé à travers les différents médiums, du cinéma à la bande dessinée en passant par le théâtre ou la radio, et continue, encore aujourd’hui, de fasciner. Preuve en est, s’il en fallait une, ce nouveau roman graphique signé David Sala chez Casterman. Derrière une magnifique couverture qui dit tout de la solitude du monstre engendré par Victor Frankenstein, l’auteur, qui s’est déjà fait remarquer avec l’adaptation du roman de Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs, et plus récemment avec le multiprimé Le Poids des héros, nous offre ici une remarquable réinterprétation graphique de l’œuvre de Shelley : plus de 200 pages d’une puissance exceptionnelle, nourries d’influences picturales, où l’on devine l’ombre des grands maîtres de la peinture, et qui confèrent à l’ensemble une dimension à la fois onirique et profondément tragique. À la croisée du romantisme noir et du récit introspectif, cette adaptation ne se contente pas de revisiter le mythe : elle en explore avec une rare intensité la solitude, la monstruosité et la quête désespérée d’humanité, faisant de cet ouvrage une expérience de lecture aussi bouleversante que visuellement saisissante. (Frankenstein, de David Sala d’après l’œuvre de Mary Shelley. Casterman. 28€)

Une autre adaptation, cette fois du roman Pour qui sonne le glas d’Ernest Hemingway, lauréat du Prix Nobel de littérature 1954. Si le titre a traversé les décennies, s’imposant comme l’un des ouvrages les plus célèbres de l’auteur et, au-delà, du XXᵉ siècle, l’intrigue peut néanmoins échapper à certains d’entre nous. Avec cette adaptation en bande dessinée signée JD Morvan et Pierre Dawance, l’occasion est donnée de nous y replonger pleinement. Et de retrouver l’ambition première d’Hemingway, montrer la guerre et qui plus est une guerre fratricide, une lutte à mort entre d’anciens amis, d’anciens voisins, d’anciens cousins, où se mêlent la peur, la violence, la haine mais aussi le courage, l’engagement, l’amour et la mort… Si l’on connaît très bien le scénariste JD Morvan, Prix René-Goscinny pour Madeleine Résistante, le dessinateur Pierre Dawance est lui un nouveau venu dans le monde du neuvième art. Pour qui sonne le glas est sa première bande dessinée, il opte pour un graphisme certifié sans intelligence artificielle mais réalisé avec des crayons de couleur, plus de 400 précise une note de l’éditeur. Rien d’étonnant quand on regarde, que dis-je, quand on admire le résultat : des planches d’une profondeur et d’une intensité remarquables. Un graphisme qui sert à merveille la gravité du récit. (Pour qui sonne le glas, de JD Morvan et Pierre Dawance, d’après Ernest Hemingway. Sarbacane. 29€)

Adaptation encore que celle-ci, Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame par le scénariste et dessinateur breton Michel Plessix. Initialement parue en quatre volumes entre 1996 et 2001, puis réunie en intégrale dès 2002, cette œuvre majeure bénéficie aujourd’hui d’une édition prestige avec dos toilé et dorures en couverture, une manière pour l’éditeur d’en réaffirmer la valeur patrimoniale. Et il faut bien reconnaître que, malgré ses trente ans, l’adaptation deMichel Plessix n’a pas pris une ride. Avec plus de 210 000 exemplaires vendus toutes éditions confondues et un Alph’Art du public au festival d’Angoulême en 2000, on peut même parler de classique incontournable du neuvième art. Mais au-delà de l’écrin, c’est bien le contenu qui impressionne : Michel Plessix livre une adaptation graphique d’une beauté remarquable, portée par un trait d’une grande finesse et un regard empreint de poésie et d’humour. Une œuvre à mettre entre toutes les mains, des plus jeunes aux plus anciens ! (Le Vent dans les saules, édition Prestige, de Plessix. Delcourt. 22,50€)

Ça fait longtemps que nous suivons Xavier Coste sur ce blog, depuis ses débuts en 2012. Il signait alors Egon Schiele, Vivre et mourir, une première biographie romancée qui ne restera pas longtemps seule. Par la suite, l’auteur s’attaque notamment à Rimbaud dans Rimbaud, l’indésirable (2013), à Eiffel dans A comme Eiffel (2019), à Hector Bibrowski dans L’Homme à la tête de lion (2022), et livre une adaptation remarquable du 1984 de George Orwell (2021), ainsi qu’une suite baptisée Journal de 1985 (2024). Il est de retour en ce mois d’avril avec Sculpter l’éternité, un plongeon dans le monde de l’art, et plus précisément de la sculpture, à travers deux génies en la matière : un Auguste Rodin rongé par le doute, oscillant entre exaltation et passages à vide, et un Michel-Ange face auquel il ne peut que faire preuve d’humilité. Avec ce style graphique qu’on lui connaît maintenant, nerveux, habité, presque tourmenté, Xavier Coste signe un très bel album autour de l’art, dans toute sa beauté, dans toute sa complexité. (Sculpter l’éternité, Rodin face à Michel-Ange, de Xavier Coste. Rue de Sèvres. 26€)

Avec déjà deux aventures à leur actif et une troisième que l’on découvre aujourd’hui, nos deux tourtereaux, Sophie et Quentin, finissent par nous devenir familiers. À chaque album, un voyage qui débute de manière presque ordinaire avant de sombrer dans le chaos le plus total. Cette fois, pas de destination lointaine ni paradisiaque : juste un aller-retour à Bruxelles, le temps pour Sophie de donner une conférence sur le surréalisme et pour Quentin de s’acheter quelques bandes dessinées. Mais, bien évidemment, rien ne se passe comme prévu. Bruxelles n’est plus vraiment Bruxelles, mais une ville de Far West où règne la loi du plus fort ou du mieux armé. Les flingues sont de sortie, et le vernis du quotidien ne tarde pas à se fissurer. Pour les amoureux des récits d’action en famille. (Midi entre quatre planches, Lune de Miel tome 3, de Bastien Vives. Casterman. 14,95€)

Un espoir sans papiers est une fiction, mais une fiction porteuse d’un message fort et sans équivoque : celui de la solidarité et de l’acceptation de la différence, dans un monde qui semble en manquer toujours davantage. Ahmed, jeune migrant algérien, échoue sur nos côtes après une traversée périlleuse. Il trouve refuge chez une vieille dame, Sidonie, qui perd la tête. Lorsqu’elle le découvre, Sidonie le prend pour son fils, Daniel, disparu depuis longtemps. Peu à peu, un lien inattendu se tisse : ils apprennent à se connaître, à s’apprivoiser, jusqu’à devenir inséparables. Mais cet équilibre fragile vacille le jour où Sidonie est hospitalisée, tandis qu’Ahmed est contraint de rejoindre un centre d’accueil d’urgence pour mineurs. Avec un graphisme semi-réaliste expressif, des personnages très attachants et un récit bouleversant, Espé et Ingrid Chabbert dénoncent le sort réservé aux migrants en dédiant très justement l’album « à toutes celles et ceux qui, chaque jour, tiennent le terrain face à la souffrance, aux obstacles et à la haine qui progresse. À celles et ceux (…) pour qui le mot solidarité n’est pas un slogan, mais un combat et une valeur ».  Un livre qui fait du bien par les temps qui courent ! (Un espoir sans papiers, d’Espé et Chabbert. Dupuis. 21,50€)

Pièce maîtresse du patrimoine du neuvième art, la série Les Cités obscures, née en 1982 de l’imaginaire foisonnant de François Schuiten et Benoît Peeters, connaît depuis quelques années une véritable cure de rajeunissement aux éditions Casterman. Nouvelle édition, nouveau format, mise en couleurs… Après La Théorie du Grain de Sable parue en janvier dernier, c’est au tour de l’album fondateur de la saga, Les Murailles de Samaris, de retrouver les rayons de nos librairies préférées dans une nouvelle version grand format, enrichie du récit Les Mystères de Pâhry. Dans ce récit, on trouve déjà tous les ingrédients qui feront le succès des Cités obscures : les mondes parallèles, l’architecture, le mystère, l’aliénation, l’atmosphère rétrofuturiste… À cela s’ajoute bien sûr le génie des auteurs capables d’orchestrer ces éléments pour donner naissance à une œuvre unique en son genre dans le monde du neuvième art, aussi grandiose que les fameuses murailles de Samaris, une ville surtout cernée de mystères et de rumeurs. Chargé d’en percer les secrets, l’émissaire Franz Bauer se retrouve bientôt prisonnier d’un décor aussi fascinant qu’inquiétant, où chaque détail semble participer d’une illusion savamment construite. (Les Murailles de Samaris, de Schuiten et Peeters. Casterman. 25€)

On n’aura jamais trop de témoignages sur la Shoah. Jamais ! Et celui-ci, comme les autres, est nécessaire pour mettre à jour notre mémoire collective, surtout en ces moments de tensions internationales et de remises en question de pas mal de choses, y compris de ce qui ne devrait pas l’être : notre passé. Lili Keller Rosenberg le sait plus que tout autre, elle qui depuis plus de quatre décennies se bat contre l’oubli ou la réécriture des faits en intervenant auprès des élèves de France mais aussi d’Allemagne ou de Belgique. Cet album signé Boris Golzio et Lili Keller Rosenberg pour le scénario, Boris Golzio pour le dessin, retrace son histoire dans la France occupée, à commencer par l’arrestation de toute sa famille une nuit d’octobre 1943. Direction la prison de Loos près de Lille, puis la prison Saint-Gilles de Bruxelles, la caserne Dossin à Malines, le camp de concentration de Ravensbrück et enfin celui de Bergen-Belsen. Avec à chaque fois, la peur, les brimades, les humiliations, le froid, la faim, les maladies, la violence, la mort, les piles de cadavres… L’indescriptible. Lili survivra à ces années d’horreur, tout comme sa mère et ses deux frères. Dès lors, elle consacrera sa vie à témoigner, non pour susciter la compassion, mais pour transmettre aux jeunes générations, afin qu’elles portent à leur tour cette mémoire et contribuent à empêcher que de telles tragédies ne se reproduisent. (Lili, toujours debout, jusqu’au bout, de Lili Leignel et Boris Golzio. Glénat. 25€)

Eric Guillaud

09 Avr

Nouveautés BD 2026 : Tournée générale d’humour…

Je suis d’accord avec vous, les temps ne prêtent pas vraiment à sourire. Alors, quitte à affronter l’époque, autant le faire avec quelques bonnes claques d’humour bien senties. Super-héros décérébrés, satire politique grinçante, absurdité administrative ou petites angoisses existentielles : cette sélection de BD prouve qu’on peut encore rire de tout…

Sa nouvelle aventure est disponible depuis le 1ᵉʳ avril dans toutes les bonnes librairies de la galaxie et ce n’est pas un poisson, c’est pire ! Captain Biceps regonfle ses muscles pour affronter, une fois de plus, les forces du mal et sauver le monde. Dans les cases, ça fait pop, prof, plorf, mais aussi gong, bluarg, bzzzz et même ボン, car oui, Captain Biceps s’attaque aussi bien aux héros de Marvel que Minecraft ou des mangas. Toujours fidèle à lui-même, slip sur le collant et philosophie musclée au poing, Captain Biceps est mine de rien le seul à faire le poids face à Captain America. Et rien que pour ça… De l’humour musclé qui pulvérise, décapite, atomise, hache menu et dans tous les cas fait « saigner grave sévère ». Du Tébo et Zep associés pour le meilleur ! (Captain Biceps, tome 8, de Zep et Tebo. Glénat. 11,50€)

Moins musclé, plus fin peut-être, résolument absurde et noir, l’humour de Marc Dubuisson fait mouche à tous les coups. En couverture de l’album, la devise de l’État français sous Vichy, « Travail, Famille, Patrie », devient « Travail, Famille, Patron » : une légère distorsion qui, sous ses airs de simple jeu de mots, laisse poindre l’idée d’un retour en arrière, d’un glissement vers certaines valeurs que l’on pensait révolues. Et c’est bien le cas. Dans chacune des 70 pages de gags proposées par l’auteur, le monde — ou du moins l’administration départementale dans laquelle évoluent les protagonistes — a basculé dans un univers où se mêlent fascisme, masculinisme, homophobie… Mais c’est pour rire bien sûr ! (Amour, fascisme et CDD, de Marc Dubuisson. Delcourt. 14,50€)

On reste dans le même esprit avec Bilan Carbonara de Michel Poivre. Ni bilan, ni trace de carbonara dans les pages de l’album, mais un humour hautement corrosif et bien poivré qui croque notre société à travers une succession de gags acides, d’une lucidité aussi drôle qu’inquiétante. Une première BD prometteuse qui frappe d’entrée avec une idée savoureuse pour réussir sa vie : devenir le fils de Bernard Arnault. Ça peut rapporter gros ! (Bilan Carbonara, de Michel Poivre. Delcourt. 14,50€)

Certains adaptent des romans en films de cinéma, d’autres transposent des romans graphiques en dessins animés, Bernstein et Geffroy, eux, ont choisi d’adapter des chansons en bande dessinée, ce qui est quand même plus rare. Encore et encore, Allo maman bobo, Il suffira d’un signe ou encore Où sont les femmes, Variété française, sorti il y a tout juste un an aux éditions Rouquemoute, est un concentré de tubes passés à la moulinette de l’humour. Pour rire et chanter ! (Variété française, de Bernstein et Geffroy. Rouquemoute. 16€)

C’est fou comme le temps peut passer vite, très vite. Études, boulot, mariage, enfants… À peine le temps de profiter de la vie que nous voilà déjà arrivés à 60 ans. Avec ses avantages, certes : du temps libre et quelques tarifs préférentiels ici ou là. Et ses inconvénients, trop nombreux pour être énumérés dans cette chronique. 60 ans déjà ? Jim, qui vient tout juste de rejoindre le club des sexagénaires, a choisi d’en rire à travers une cinquantaine de gags bien sentis, jouant sur la répétition des images et l’enchaînement des petites tragédies du quotidien. De quoi amuser certains, en effrayer d’autres… et rappeler à tout le monde que le compte à rebours est de toute façon lancé. À savourer sans modération… avant qu’il ne soit trop tard ! (60 ans déjà?, de Jim. Anspach. 15,50€)

Des braqueurs dans une banque pour un petit braquage : jusque-là, rien de bien extraordinaire, tout reste dans une logique attendue. Mais lorsque politiques et médias s’en mêlent — notamment une certaine chaîne d’information en continu, que je ne nommerai pas ici pour éviter de lui faire de la publicité, mais dont le présentateur vedette figure en couverture de l’album — tout déraille. La situation devient ubuesque, transformant de simples braqueurs en terroristes islamistes, de quoi alimenter les journaux télévisés pendant des heures. C’est à la fois drôle et effrayant tant Karibou dissèque avec finesse les mécanismes de la pensée d’extrême droite. (Braquage et anecdotes savoureuses à raconter en soirée, de Karibou et Chavant. Delcourt. 13,50€)

Eric Guillaud

02 Avr

Nouveautés BD collection printemps 2026 : notre sélection coups de coeur

Le printemps est là, et avec lui l’envie d’évasion. Voici une petite sélection de nouveautés qui nous ont particulièrement émerveillés ces derniers jours et pourraient nous emmener loin…

Pour commencer, direction l’univers singulier de Marcel Bascoulard, dans un album signé par le talentueux Frantz Duchazeau. L’auteur nous a déjà marqué la rétine – et le reste – avec Le Rêve de Météor, Debout les morts et, plus récemment, Robert Johnson, paru en 2024. Dans ce nouvel opus, il s’intéresse à une figure bien connue de la ville de Bourges, Marcel Bascoulard, qui vécut comme un clochard, se logeant dans des abris de fortune, s’habillant en femme et se déplaçant avec un curieux tricycle couché. Mais l’homme était aussi un artiste, toujours un appareil photo et un crayon à la main, réalisant de minutieux dessins de la ville qu’il vendait ou échangeait contre de la nourriture pour lui et ses animaux. Aidé d’une copieuse documentation mais précisant que cette histoire reste une œuvre de fiction, Frantz Duchazeau retrace les dernières années de l’homme et s’attache à en comprendre le parcours depuis sa jeunesse marquée par le meurtre de son père, tué par sa mère, jusqu’à son propre assassinat, le tout porté par un trait expressif et vivant, qui colle parfaitement à cette trajectoire singulière. (Marcel Bascoulard, de Duchazeau. Sarbacane. 25€)

Attention, zone de glisse ! Après le magnifique roman graphique à succès In Waves (100 000 exemplaires vendus et une adaptation pour le cinéma bientôt à l’écran), Aj Dungo passe d’une planche à l’autre, du surf au skateboard, pour nous raconter avec Brandon Dumais au scénario leur jeunesse de skateurs dans les rues de Los Angeles. À travers ce récit, les auteurs remontent aussi le fil de toute une histoire : celle du skateboard, dont les origines officieuses se perdent dans le temps, mais que l’on fait souvent débuter en 1959 avec la commercialisation des premières planches produites en série. Comme In Waves, Skating Wilder s’inscrit dans une veine autobiographique. Mais là où le premier explorait une histoire d’amour et de deuil sur fond de surf, ce nouveau livre met en lumière une amitié construite autour du skate, avec une dimension plus documentaire. Quoi qu’il en soit, Aj Dungo impressionne à nouveau : dans un registre graphique très différent, il confirme toute l’étendue de son talent. Un très beau roman graphique sur une pratique devenue un pilier de la culture populaire d’ici et d’ailleurs. (Skating Wilder, de Brandon Dumais et Aj Dungo. Casterman. 24€)

Ne cherchez pas d’histoire, il n’y en a pas. Ou plutôt si : plusieurs, une multitude. Des fragments d’histoires. Des pensées. Fugaces. Fuyantes. Des pensées qui nous prennent par la main pour nous emmener vers les suivantes. Peu de mots mais une profusion d’images. Et quelles images ! Chaque planche de cet album est un petit bijou de dessin et de poésie, une déambulation au cœur de l’imaginaire foisonnant de Jérémie Gasparutto, un auteur rare qui, comme il le confie lui-même dans les dernières pages, fait peu de livres. On l’a aperçu sur plusieurs albums de la série DoggyBags et sur le one-shot Teddy Bear aux éditions Ankama… et c’est à peu près tout. Autant dire qu’il serait dommage de passer à côté de cet album grand format au dos toilé mauve. Un très bel objet à feuilleter jusqu’au bout du chemin ! (Le Chemin derrière la maison, de Jérémie Gasparutto. Ankama / Label 619. 27,90€)

« C’est du passé, ça n’arrivera plus jamais. Il faut vivre maintenant. » Ces paroles, prononcées par les parents de Roger Fajnzylberg lorsqu’il n’était encore qu’un enfant, ont longtemps résonné en lui, sans qu’il sache vraiment ce qu’elles recouvraient. Jusqu’au jour où, devenu adulte, il décide d’ouvrir une mystérieuse boîte à chaussures qu’il connait depuis son enfance et dont il a logiquement hérité. À l’intérieur, des cahiers d’écolier sur lesquels Alter Fajnzylberg, le père, a consigné l’histoire de sa vie jusqu’en 1945. Et quelle vie ! Polonais, militant communiste, il fait plusieurs séjours en prison pour son activisme. Engagé dans les Brigades internationales, il part combattre en Espagne contre le franquisme, avant de trouver refuge en France. Mais la guerre le rattrape : arrêté à Paris, envoyé à Drancy, il est finalement déporté à Auschwitz où il se retrouve affecté aux Sonderkommandos, des commandos spéciaux chargés de faire fonctionner sous la contrainte les fours crématoires du camp d’extermination. L’horreur au milieu de l’horreur ! Alors que les derniers survivants de la Shoah disparaissent, il devenait essentiel pour Roger Fajnzylberg de transmettre ce témoignage et de faire connaître l’histoire de son père à travers un livre, livre sorti en 2025 au Seuil. Aujourd’hui, Jean-David Morvan, à qui l’on doit déjà quelques beaux livres sur le sujet (Adieu Birkenau, une survivante d’Auschwitz, Irena, Simone…), Victor Matet et Rafael Ortiz s’en emparent à leur tour et en proposent une adaptation en bande dessinée avec l’ambition de toucher un public plus jeune et plus large. Un témoignage bouleversant qui vient nourrir et prolonger le travail indispensable de transmission de la mémoire. (Ce que j’ai vu à Auschwitz, les cahiers d’Alter, de Morvan, Matet et Ortiz. Dupuis. 25€)

Initialement publié en 2020 aux éditions Pow Pow pour sa version française, puis sélectionné pour le Fauve Polar SNCF au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 2021, le premier volet des Mystères de Hobtown revient aujourd’hui sous les couleurs des éditions Delcourt. Cette réédition s’accompagne déjà d’une suite attendue en mai, d’un troisième tome prévu pour octobre et d’un quatrième annoncé pour 2028 — ces deux derniers étant inédits. Ce changement d’éditeur s’accompagne également d’un passage à la couleur, un choix initialement souhaité par les auteurs mais abandonné à l’époque. Une excellente occasion de se replonger dans ce récit délicieusement rétro, qui évoque l’esprit du Club des cinq (ça devrait parler aux plus anciens d’entre nous), revisité dans une atmosphère à la David Lynch. L’intrigue se déroule à Hobtown, une petite bourgade de Nouvelle-Écosse où la routine confine à l’ennui… jusqu’au jour où le club de détectives de l’école est sollicité pour enquêter sur la disparition d’un entrepreneur. Habitué aux affaires sans gravité, le groupe mené par Dana Nance se retrouve rapidement dépassé, confronté à une série d’événements bien plus sombres : disparitions inquiétantes, meurtres… Un récit envoûtant, tant sur le fond que sur la forme, qui ne laissera pas indifférents les amateurs de polar, de fantastique et d’horreur. (Les mystères de Hobtown 1, de Bertin et Forbes. Delcourt. 29,95€)

Né à New York dans les années 1970, le hip-hop commence à étendre son influence au début des années 1980. Le mouvement traverse alors l’Atlantique et le Pacifique, s’imposant en France comme au Japon. Étonnamment, la côte ouest des États-Unis reste d’abord en marge de cette effervescence culturelle… mais pas pour longtemps ! En 1982, deux adolescents, dont le Français Alex Jordanov, débarquent à Los Angeles et fondent un club avec l’aide d’un certain Ice-T, dont la carrière est alors sur le point de décoller. Ce lieu, baptisé The Radio, premier du genre dans toute la ville, devient en une seule soirée le point de ralliement incontournable de la culture hip-hop locale. Très vite, les plus grandes figures artistiques s’y pressent : Michael Jackson, Prince, les Red Hot Chili Peppers, Nina Hagen, David Lee Roth, The Cold Crush Brothers, et bien d’autres encore. Cet album, écrit par Alex Jordanov et illustré par Ké Clero, retrace une aventure hors du commun à l’aube de l’explosion du hip-hop à travers le monde, le tout porté par le trait nerveux, brut, rythmé, de Ké Clero qui en embrasse toute l’énergie effervescente. (Radio Club, de Jordanov et Ké Clero. Glénat. 25€)

Impossible de passer devant cette couverture sans qu’elle éveille notre curiosité. Nocturnos, de l’autrice espagnole Laura Pérez, capte le regard autant qu’il trouble l’esprit. Que révèle ce visage masqué et ailé, immobile au cœur d’une forêt nocturne ? Du mystère, bien sûr, un mystère dense, comme seule la nuit sait en enfanter. De l’onirisme et du fantastique aussi. Nocturnos est tout cela à la fois, un récit qui évoque nos peurs, nos souvenirs, nos rêves. Pas de héros ici si ce n’est la nuit, mais des personnages qui appartiennent au paysage et participent par leur apparition plus ou moins furtive à cette atmosphère troublante et captivante qui enveloppe le récit porté par un graphisme épuré. À lire jusqu’au bout de la nuit ! (Nocturnos, de Laura Pérez. Morgen. 24,90€)

Comme son titre le suggère, Cécile la Shérif s’inscrit dans l’imaginaire du western en reprenant ses codes pour mieux les détourner et nous proposer une œuvre singulière, dont la véritable ambition est d’interroger notre rapport à la justice. L’histoire commence en 1848 du côté d’Orléans en France. La jeune Cécile n’a qu’un rêve : devenir la première femme magistrate de France. Mais son père, lui-même procureur, nourrit pour elle des ambitions bien différentes. « Je t’enjoins de mener une vie conforme à la morale », lui dit-il. En clair, ordre lui est donné de rester à sa place de femme. Mais Cécile a du caractère. Elle embarque pour les États-Unis en compagnie de Louis-Moreau Gottschalk, un artiste métis et homosexuel. Direction la Nouvelle-Orléans où elle devient shérif et tente d’imposer la loi dans un monde de brutes particulièrement épaisses… Au scénario, Victor Coutard dit s’être inspiré très librement de personnages réels. On peut imaginer que sa propre mère qui porte le prénom de Cécile et est avocate pénaliste lui a servi de guide même si le personnage, précise-t-il, s’inspire « aussi de toutes celles qui ont dû forcer les portes de la justice pour y entrer ». Sur le plan graphique, Walter Guissard développe un style à la fois hyperdynamique et épuré. La composition repose sur des aplats de couleurs qui renforcent la lisibilité et l’impact visuel. Cette économie de moyens, associée à une grande maîtrise du rythme et du mouvement, confère à l’album une énergie particulière. Une ode à la justice et à la différence ! (Cécile la shérif, de Walter Guissard et Victor Coutard. Casterman. 24€)

Charlotte rêve de cinéma. Fraîchement diplômée, elle se lance dans l’écriture de son premier scénario. Mais, en attendant de pouvoir en vivre, la jeune femme doit accepter un emploi alimentaire dans une boulangerie. Très vite, elle déchante : entre une cheffe tyrannique, des clients agressifs et des collègues à bout de souffle, l’endroit est loin de lui offrir la sérénité nécessaire à la création. Épuisée par le rythme et la pression, Charlotte est bientôt sujette à des hallucinations… à moins qu’il ne s’agisse de phénomènes paranormaux. Avec Levure, son tout premier album, l’autrice rennaise Juliette Hayer capte avec justesse ce moment charnière entre la fin des études et l’entrée dans l’âge adulte, et plus particulièrement la découverte du monde du travail. Son récit, proche de la chronique sociale, ausculte la précarité, la désillusion professionnelle et l’épuisement, tout en laissant affleurer une inquiétante étrangeté. (Levure, de Juliette Hayer. Sarbacane. 22€)

Il fait partie des événements qui marquent à jamais ceux qui l’ont vécu de près ou de loin : le séisme de Tōhoku, le 11 mars 2011, a provoqué un violent tsunami sur la côte pacifique du Japon et causé une catastrophe nucléaire d’une gravité comparable à celle de Tchernobyl en 1986, causant des milliers de morts et de disparus. Super-Gau, terme qui désigne un accident nucléaire majeur avec fusion du cœur d’un réacteur et fuites radioactives massives, est le titre de cet album paru dans la collection Aux Confins des éditions Steinkis, et signé de l’Allemande Bea Davies. Dans ce contexte dramatique, l’autrice met en scène plusieurs protagonistes, séparés par des milliers de kilomètres, dont les existences vont pourtant se trouver bouleversées de la même façon. Il en résulte un récit déstabilisant, dont toutes les clés ne se livrent pas immédiatement au lecteur. Une BD aux confins du manga et de la bande dessinée européenne. (Super-Gau, de Bea Davies. Steinkis – Aux-Confins. 24€)

Eric Guillaud

01 Avr

Deux des héros maudits de Michael Moorcock défient les dieux du chaos en BD

Ancien collaborateur du groupe de space-rock Hawkwind et figure emblématique de la science-fiction « new wave » des années 60 et 70, Michael Moorcock voit depuis quelque temps son œuvre littéraire faire l’objet d’une véritable revalorisation, notamment à travers plusieurs adaptations en bande dessinée. Au point que certaines se croisent aujourd’hui, comme en témoigne la parution simultanée du premier tome de la saga Corum et la réédition du troisième volume des adaptations des aventures d’Elric, signées par le scénariste Roy Thomas.

Elric, Hawkmoon et Corum : trois incarnations distinctes et partageant pourtant de nombreux points communs de la figure du Champion Eternel, archétype du héros maudit selon Moorcock. Depuis 2013, les éditions Glénat se sont mises en tête de proposer des réactualisations de toutes ces sagas littéraires, à commencer par celle d’Elric entamée en 1961 avec La Cité Qui Rêve. Mais en les confiant à des jeunes auteurs nourris de culture cyberpunk et de jeux vidéo, ces relectures se révèlent souvent exubérantes… Quitte à parfois un peu écraser ses personnages et leur psychologie. 

Le défaut principal de Corum est son personnage principal et surtout sa proximité avec Elric. Comme lui, c’est un prince déchu, utilisant une magie noire qui le dépasse parfois et nanti d’armes magiques, en l’occurrence ici une main et un œil lui permettant de convoquer des démons et de voir sur les autres plans de l’existence. Même physiquement parlant, avec leur look gothique et leurs longs cheveux blancs déployés sur leur peau couleur d’ivoire, la ressemblance est troublante.

Autre élément troublant : la place de ‘grand méchant’ prise ici dans le récit par Arioch, dieu du Chaos. Le même Arioch protecteur, malgré lui, d’Elric…

Corum – Glénat / Chauvel & Merli

Cette confusion des genres était assumée dans les textes originaux, voire carrément revendiquée par Moorcock, chacun de ces anti-héros étant présentés comme des allitérations d’un seul et même personnage : le Champion Eternel.

Un parti-pris intéressant sur le plan littéraire mais qui complique un peu la vie du scénariste David Chauvel et du dessinateur italien Luca Merli, surtout qu’ils arrivent après deux adaptations très réussies donc d’Elric et de Hawkmoon.

Ce premier tome est donc une histoire d’exil, celui du prince Corum, dernier représentant de sa race (du moins le croit-il) après le massacre de son peuple par des barbares. Affreusement mutilé, il ne doit son salut qu’à l’intervention d’un autre exilé au destin tragique, le comte Moidel et prend le chemin de la revanche, sans d’abord se rendre compte qu’il n’est que le jouet des dieux et de leurs sautes d’humeur…

Plutôt que d’affronter frontalement la très colorée et romantique  adaptation réalisée dans les années 80 par un alors inconnu Mike Mignola (le futur créateur de Hellboy), le dessinateur Luca Merli a eu l’intelligence de partir dans une direction opposée avec un design très noir et tortueux, quitte à parfois étaler sur deux pages un seul et même dessin, même si ce choix graphique un peu pompier ne sera pas du goût de tout le monde.

Elric, La Cité qui Rêve – Delirium / Thomas & Russell

Justement, pour ces déçus, il y a la nouvelle réédition, quatre ans et demi après la dernière en date sur Delcourt, de la première adaptation BD des aventures d’Elric, chapeauté par le scénariste ‘star’ et ex-Marvel, Roy Thomas. La Cité Qui Rêve est l’histoire par laquelle tout a commencé et quarante-quatre ans après sa première publication, cette version n’a rien perdu de sa flamboyance, notamment grâce au style très atypique de P. Craig Russell.

Par rapport à l’édition principale, cette édition 2026 bénéficie d’un plus grand format, d’une restauration optimisée des planches, d’une nouvelle postface sur ‘Moorcock en images’ par le traducteur Alex Nicolavitch et d’une entrevue réalisée par ce dernier avec le maître.

Olivier Badin

Corum, tome 1 : Le Chevalier des Epées par David Chauvel et Luca Merli. Glénat. 24 euros

Elric, La Cité qui Rêve par Roy Thomas et P. Craig Russell. Delirium. 18 euros

19 Mar

Old man, le temps n’est-il vraiment qu’une illusion ?

Drôle d’objet que ce Old Man, un manga, évidemment, mais aussi et surtout un thriller ou plutôt une histoire de vengeance teintée de fantastique multipliant les clins d’œil plus ou moins appuyés à Hollywood mais aussi à la légende d’Elisabeth Bàthory et à la source de sa supposée éternelle jeunesse.

 

Old Man c’est d’abord la nouvelle création de Chang Sheng, auteur d’origine taïwanaise complet car signant ici le scénario et les dessins. C’est aussi un volume plus conséquent qu’à la normale avec ses 360 pages et sa couverture classieuse. Mais c’est surtout une parabole, assez cruelle, sur tous ceux et toutes celles prêts à tout, même le pire, pour retarder l’inévitable. Son slogan récurrent le résume d’ailleurs très bien : le temps n’est qu’une illusion.

Dans un pays non identifié et à une période hybride – à la fois victorienne et moyenâgeuse – s’affrontent dans une ronde morbide une reine immortelle, un illusionniste embastillé pour avoir soi-disant trahi la couronne et une générale amputée de ses quatre membres pour avoir failli. Si le ‘old man’ du titre (‘vieil homme’) est l’illusionniste, modelé d’une manière troublante sur l’acteur Sean Connery, la reine, elle, est directement calquée sur Elisabeth Bàthory, comtesse hongroise de la fin du XVIᵉ siècle ayant réellement existé et à la beauté, paraît-il, légendaire, au point d’être soupçonnée d’avoir fait régulièrement enlever et assassiner des jeunes vierges pour pouvoir se baigner dans leur sang et ainsi prolonger sa jeunesse.  

© Glénat / Chang Sheng

Avec son trait très réaliste et ses nombreux gros plans explorant le visage de ses protagonistes, Sheng réussit à retranscrire la psyché de ces êtres tous maudits ou maudites à leur façon et se débattant, parfois d’une façon pathétique, pour essayer d’échapper à leur destin. Tous sont cabossés, intérieurement ou littéralement, la plus perturbante étant Rebecca, ancienne soldate dévouée dont les extensions des membres lui donnent un faux air de poupée enfantine.

Même si le tout est parfois un chouia dense et souffre un peu d’un rythme inégal car alternant scènes frappantes, comme l’introduction, et digressions un peu longuettes, Old Man cultive soigneusement sa singularité, notamment grâce à un ton inhabituel, sombre et cruel certes mais aussi raffiné et, disons-le carrément, classieux.

Olivier Badin

Old Man, de Chang Sheng, Glénat. 15,95 euros

© Glénat / Chang Sheng

13 Mar

« Ce n’est plus possible de dire ou penser certaines choses » : Mathou revisite son premier album à l’aune de son engagement féministe

Dix ans après ses débuts dans la bande dessinée, l’autrice-illustratrice angevine Mathou nous offre une réédition largement revue et augmentée de son premier album, idéale pour faire le plein de légèreté, de finesse et d’amour dans un monde qui en manque cruellement.

© Mathou & Cie

Il n’y a pas de mal à se faire du bien ! Depuis plus de dix ans, l’Angevine Mathou, de son vrai nom Mathilde Virfollet, a fait de cette phrase sa devise, publiant sur ses réseaux sociaux et dans ses livres une succession de dessins humoristiques au ton léger, au trait joyeux, des dessins reconnaissables entre tous qui figent ces minuscules moments du quotidien, aussi anodins qu’essentiels, avec pour seule ambition d’adoucir la vie de chacun et chacune.

La suite ici

11 Mar

Une édition prestige pour l’adaptation de l’un des plus grands romans d’aventure

Initialement publiée en triptyque entre 2007 et 2008, puis réunie en édition intégrale en 2016, l’adaptation du roman de Daniel Defoe par Christophe Gaultier fait aujourd’hui l’objet d’une édition prestige de 144 pages, habillée d’un dos toilé et de liserés d’or qui subliment cette aventure intemporelle imaginée en 1719.

Plus de 27 000 exemplaires vendus de cette adaptation en bande dessinée, toutes éditions confondues. C’est dire si le récit de Daniel Defoe reste aujourd’hui une référence incontournable de notre patrimoine culturel.

Maintes fois adapté au cinéma, à la télévision, en bande dessinée et même en opéra comique, l’histoire de Robinson Crusoé a fait plusieurs fois le tour de notre planète, un voyage qui n’aurait pas déplu à notre aventurier des mers.

« Je ne suis qu’un jeune homme qui fuit la monotonie. Je rêve d’aventure et d’action ».

Destiné par son père à devenir avocat, Crusoé se retrouve naufragé sur une île déserte au large des côtes vénézuéliennes. Vingt-huit ans durant, il y vivra seul… enfin presque. Une poignée d’indigènes y vit, et l’un d’eux, qu’il baptisera Vendredi, deviendra son fidèle compagnon d’infortune.

Voilà pour le fond, l’histoire que tout le monde connaît. Pour le reste, la forme, Christophe Gaultier nous offre une adaptation exceptionnelle, où le dessin sublime le texte et où chaque planche transporte le lecteur dans les pas de notre Robinson. Une lecture plaisir qui redonne vie à ce classique intemporel.

Eric Guillaud

Robinson Crusoé, édition prestige, de Christophe Gaultier d’après l’œuvre de Daniel Defoe. Delcourt. 25€

© Delcourt / Gaultier