16 Juin

L’Île au trésor et Le Comte de Monte-Cristo s’offrent une édition prestige

D’un côté L’Île au trésor de Robert Louis Stevenson, de l’autre Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Deux œuvres majeures de la littérature d’aventure, deux classiques intemporels qui continuent de faire rêver les lecteurs génération après génération. Adaptées en bande dessinée avec talent, elles bénéficient aujourd’hui d’une réédition particulièrement soignée, dans un format évoquant les prestigieux livres de prix que l’on remettait jadis aux élèves les plus méritants.

La réédition de l’intégrale de Robinson Crusoé, adaptée par Christophe Gaultier dans une somptueuse édition prestige parue en mars dernier, ainsi que la non moins remarquable réédition de l’adaptation du Vent dans les saules par Michel Plessix le mois suivant, nous avaient déjà séduits par la qualité de leur fabrication et le soin apporté à leur présentation. L’éditeur poursuit aujourd’hui dans cette voie en proposant deux nouveaux titres qui mettent à l’honneur des monuments du patrimoine littéraire.

Habillés tous deux de dorures en couverture et d’un dos toilé — rouge pour L’Île au trésor, vert pour Le Comte de Monte-Cristo —, ces beaux volumes permettent aux éditions Delcourt de réaffirmer la valeur patrimoniale de ces titres et aux lecteurs de (re)découvrir deux œuvres essentielles, respectivement publiées en 1883 et 1844. Maintes fois adaptées en bande dessinée, au cinéma ou à la télévision, elles continuent de fasciner les générations et demeurent encore aujourd’hui étudiées dans nos écoles.

Alors, prêts pour l’aventure ? Prêts à embarquer à bord de l’Hispaniola à la recherche d’un fabuleux trésor, ou à suivre l’implacable vengeance d’Edmond Dantès, devenu le comte de Monte-Cristo ? Ces albums offrent une porte d’entrée idéale vers les œuvres originales, tout en affirmant leur identité de bande dessinée. Parfaits pour redécouvrir des récits fondateurs et les partager avec une nouvelle génération de lecteurs.

Eric Guillaud

Le Comte de Monte-Cristo, de Mallet et Loth. Delcourt. 20,50€

L’Île au trésor, de Chauvel et Simon. Delcourt. 25€

10 Juin

BD. Voyages aux frontières du futur : six nouveautés SF à découvrir

Colonisation spatiale, intelligence artificielle, mondes en ruine ou épopées interstellaires : ces six bandes dessinées témoignent de la vitalité d’une science-fiction toujours aussi riche en aventures et en réflexions…

On commence avec Goetz, un superbe album au grand format que vous avez peut-être déjà remarqué dans les vitrines de votre libraire grâce à sa magnifique couverture, qui résume à elle seule une grande partie de ce que le récit nous réserve. Dans un avenir plus ou moins lointain, les Terriens posent le pied sur Elda Galdae, une planète présentée comme un nouveau départ pour l’humanité. Ils y apportent le meilleur d’eux-mêmes mais aussi, inévitablement, leurs travers.

Très vite, ils s’installent, s’organisent et commencent à exploiter, pour ne pas dire piller, les ressources de ce monde inconnu, comme ils l’ont toujours fait, sans vraiment se soucier du peuple autochtone. Car Elda Galdae était déjà habitée : ses habitants, restés à un stade de développement comparable à notre âge du fer, n’entendent pourtant pas se laisser déposséder de leur terre. Et lorsque les abus deviennent insupportables, la colère gronde. Bientôt, ce peuple va se soulever et entrer en résistance face aux colons terriens sous l’impulsion de Goetz, un de leurs chefs, le plus fou, le plus violent. Il dit de lui qu’il ne sert pas le mal, il est le mal !

Un récit captivant, porté par le trait élégant et spectaculaire de Didier Cassegrain, un dessinateur dont le talent s’exprime avec autant de justesse dans le polar (Ne lâche pas ma main, Nymphéas noirs), ou l’heroic fantasy (Tao Bang) que dans la science-fiction (Code McCallum…). (Goetz, de ‘Fane et Cassegrain. Comix Buro / Glénat. 29€)

Pour sa toute première bande dessinée éditée, Florian Breuil nous entraîne dans un monde en ruine, englouti par les eaux et dominé par le gris du béton. Un univers post-apocalyptique aussi austère que fascinant. Là, au milieu des cheminées d’usines, des zones portuaires et des barres d’immeubles défraîchies, Mortépi tente de s’extraire de l’anonymat et de décrocher son moment de gloire. Artiste raté, il tente de percer dans la littérature en écrivant un roman. Il y travaille depuis des années, en vain. Personne n’en a lu la moindre ligne. Dans un dernier élan, Mortépi se suicide dans l’espoir d’accéder à un succès posthume…

Fortement influencé par la série Blacksad de Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, Florian Breuil met ici en scène des personnages à tête d’animaux et d’autres à têtes humaines. Un parti pris qui peut dérouter de prime abord mais qui s’intègre finalement avec naturel dans cet univers crépusculaire. Réalisé sur tablette, le dessin de Florian Breuil se distingue par un travail remarquable sur les textures, les effets de matière, les jeux d’ombre et de lumière. Il en résulte des planches souvent spectaculaires, qui accentuent le caractère oppressant de ce monde en décomposition. (Mortépi, Vilain goret, de Florian Breuil. Les Humanoïdes Associés. 24€)

Colonisation nous embarque dans un futur où l’homme a dû quitter la Terre surpeuplée pour coloniser d’autres planètes. Un exode de masse à bord d’une multitude de vaisseaux spatiaux, dont certains se sont perdus dans l’immensité de l’espace et sont sujets à des pillages. Retrouver ces vaisseaux, c’est précisément la mission de Milla Aygon et de son équipe, une mission dangereuse qui les entraîne dans des recoins inhospitaliers de l’univers.

Dans ce dixième volet, l’escouade de Milla est de retour sur Terre, le berceau de l’humanité, ou du moins de ce qu’il en reste. Devenue totalement inhabitable, la planète a vu son écosystème s’effondrer après l’installation d’une sonde par les Atils, une civilisation extraterrestre. Censée réguler les bouleversements climatiques, celle-ci n’a eu pour seul effet que d’accélérer sa destruction. De quoi remettre en question l’image de ces Atils que l’on considérait jusqu’alors comme des sauveurs.

Porté par un scénario captivant et une mise en images époustouflante, tout à la fois fine, dynamique et spectaculaire, ce dixième tome confirme une fois de plus les qualités d’une excellente série de science-fiction. (Annihilation, Colonisation tome 10, de Filippi et Cucca. Glénat. 15€)

Un androïde peut-il avoir une conscience ? C’est toute la question que soulève le nouveau récit de Cyril Bonin. Karl, l’androïde qui nous intéresse ici, le tout dernier modèle des usines Randall Company, est au service de Charles Brooks, un riche banquier. Un jour, alors que Karl conduit son employeur, il aperçoit une biche traversant la route. Saisi par sa beauté, il tente de l’éviter et provoque un accident qui coûte la vie à son passager.

Qu’un androïde puisse être ému par la grâce d’un animal, distinguer le beau du laid et agir en conséquence bouleverse toutes les certitudes. S’agit-il d’une simple anomalie, d’un dysfonctionnement de ses circuits, ou au contraire de l’émergence d’une véritable conscience ? Une interrogation vertigineuse qui conduit bientôt la Randall Company devant les tribunaux.

Paru en février dernier aux éditions Sarbacane, Karl est un récit de science-fiction qui questionne notre présent et les liens de plus en plus étroits que nous entretenons avec les intelligences artificielles. L’homme dépassé par sa création : l’idée est vieille comme le monde ou presque mais elle n’a sans doute jamais semblé aussi actuelle. Sans esbroufe visuelle, Cyril Bonin livre une œuvre sensible et profondément humaine, portée par un trait semi-réaliste d’une grande délicatesse. Un récit touchant qui nous fait peu à peu tomber sous le charme d’un robot. (Karl, de Cyril Bonin. Sarbacane. 22€)

Inspiré à la fois par la conquête spatiale et l’omniprésence de l’image dans notre société contemporaine, Phobos nous embarque pour une épopée spatiale à forte dose de romance mais aussi de critique sociétale. Aux manettes de cette adaptation du best-seller de Victor Dixen, Victor Dixen lui-même pour le scénario et Eduardo Francisco pour le dessin.

L’histoire ? Cap Canaveral a été racheté par Atlas Capital et sert dorénavant de base de lancement à une émission de télé-réalité dont le principe est simple : six filles et six garçons dans le même vaisseau, six minutes chaque semaine pour se rencontrer et plus si affinité, l’éternité pour créer la première colonie sur Mars. Et tant pis si tout ne se passe pas comme annoncé… (La Tempête des destins, Phobos tome 4, de Maria Francesca Perifano et Victor Dixen. Glénat. 16,90€)

Vous voulez de l’action ? Vous allez être servi : le premier volet de Ghost Pepper enchaîne les séquences survitaminées à un rythme effréné. Transfuge du jeu vidéo — il a travaillé sur le célèbre World of Warcraft — Ludo Lullabi est un auteur français qui, après plusieurs bandes dessinées et mangas publiés en France, s’est tourné vers le comics américain. Il a notamment signé un épisode de Transformers et repris les aventures de Battle Chasers.

Ce premier volume de Ghost Pepper rassemble les numéros 1 à 5 de la série américaine. Son histoire nous plonge dans un monde post-apocalyptique où l’ancienne civilisation a disparu depuis longtemps. Pendant des siècles, le monde a brûlé, ne laissant derrière lui que des ruines. Puis est apparu un sauveur : Bataar. Vénéré par tous, il semble avoir redonné un avenir à l’humanité.

Au cœur de cet univers évolue Loloï, une héroïne que Lullabi décrit comme « une Claudia Cardinale issue d’un vieux western, perdue dans un monde de science-fiction ». Propriétaire d’un food truck, elle régale ses clients grâce à ses talents culinaires. Jusqu’au jour où l’un de ses plats est servi à un mystérieux voyageur nommé Ash, dont l’arrivée va bouleverser son quotidien et l’entraîner dans une aventure aussi déjantée que spectaculaire. (Ghost Pepper tome 1, de Ludo Lullabi. Delcourt. 17,95€)

Eric Guillaud

02 Juin

Petit bonhomme : une odyssée muette d’Alexis Bacci et Gregory Panaccione

Toby mon ami, Âme perdue, Un Océan d’amour, Chronosquad ou encore La Petite Lumière : depuis une quinzaine d’années, Grégory Panaccione déploie un imaginaire d’une richesse foisonnante. Il revient aujourd’hui avec Petit Bonhomme, un récit entièrement muet mais éclatant de couleurs, sur un scénario d’Alexis Bacci.

Difficile de résumer un tel album. Disons que Grégory Panaccione et Alexis Bacci nous embarquent sur une planète étrange pour raconter, ni plus ni moins, le monde : le big bang, le chaos, l’apparition de la vie, l’évolution des espèces, la naissance des groupes sociaux… À première vue, l’ambition peut sembler démesurée, mais les auteurs s’en emparent avec une virtuosité désarmante, livrant une fable à la fois sombre et drôle, cruelle et tendre.

Pas un mot, ou presque : quelques onomatopées, parfois des dessins dans les bulles en guise de dialogues. La narration impose un rythme ultra-dynamique, que l’on prend pourtant plaisir à ralentir pour mieux savourer la beauté du trait de Panaccione et sa palette de couleurs, plus riche que jamais, parfois même explosive, à l’image de la couverture.

À travers le parcours d’un minuscule bonhomme, tout bleu, aux yeux ronds comme des billes et aux cheveux noirs comme du charbon, les auteurs abordent, l’air de rien, des problématiques très contemporaines : l’amour vs la haine, avec l’espoir, tenace, que le premier l’emporte. Un récit profondément universel !

Eric Guillaud

Petit bonhomme, d’Alexis Bacci et Gregory Panaccione. Morgen. 27,90€

 

28 Mai

Il était une fois dans l’Ouest : quatre BD qui revisitent le mythe du western…

Avec la SF et le polar, le western fait sans aucun doute partie des genres indémodables du neuvième art. D’inspiration classique ou en quête de nouvelles voies, sombre et violente ou humaniste et poétique, cette sélection de nouveautés en illustre toute la diversité.

À tout seigneur tout honneur, on ouvre cette sélection avec une véritable légende de papier qui a vu le jour en 1946 grâce au génie de Morris bientôt rejoint par René Goscinny au scénario. Je veux bien évidemment parler de Lucky Luke, l’homme qui tire plus vite que son ombre. Il est de retour pour une nouvelle aventure sous la plume et les pinceaux de Matthieu Bonhomme. L’auteur nous avait déjà impressionnés avec L’Homme qui tua Lucky Luke et Wanted Lucky Luke, ses deux premières incursions dans l’univers du personnage. S’il n’a donc plus à faire ses preuves dans l’exercice, il parvient encore à nous bluffer totalement avec un récit d’une beauté graphique saisissante, porté cette fois par les décors enneigés du Minnesota. Un récit d’une élégance rare, un trait d’une grande finesse, un découpage maîtrisé, des couleurs d’une grande sensibilité… et au final, une histoire qui marque durablement les esprits, où sil est question d’écologie et d’humanisme face à un quatuor de méchants toujours aussi peu redoutables, les fameux frères Dalton, face aussi à des figures autrement plus inquiétantes, à commencer par un certain Cramp, entrepreneur de son état, dont les agissements ne sont pas sans rappeler ceux d’un autre Américain, bien réel celui-là, qui dirige actuellement les États-Unis d’Amérique. Matthieu Bonhomme dit adorer le personnage de Lucky Luke et ça se vérifie ici. Graphiquement, moralement, il en a fait une figure à la fois fidèle à l’esprit insufflé par le tandem Morris/Goscinny et profondément renouvelée. Une merveille ! (La longue marche de Lucky Luke, de Matthieu Bonhomme. Dargaud. 16,50€)

Après Lucky Luke, place à Pump, où il est encore question de Donald Trump. Si le récit de Laurent Gnoni et Rodolphe est une pure fiction, il est né d’une histoire bien réelle, comme l’explique l’éditeur en préface, celle du grand-père de l’actuel président des États-Unis, un certain Frederick Trump. Arrivé en pleine ruée vers l’or, l’homme originaire de Bavière, ouvre un saloon en Colombie-Britannique. C’est le début de la fortune ! L’emprunt historique s’arrête là. Le reste n’est que pure imagination. Quoique… Laurent Gnoni et Rodolphe déroulent ici le parcours d’Eddie Pump, une racaille sans scrupule qui a usurpé l’identité d’un pauvre type et détourné au passage un héritage. À 17 ans, le voilà à la tête d’un saloon et d’un lupanar. Et ce n’est qu’un début. Pots-de-vin, menaces, meurtres… l’homme est prêt à tout pour faire fortune. Et peut-être un jour devenir président. Ce n’est pas pour l’instant dans le scénario de Rodolphe mais qui sait ? Un graphisme réaliste classique, au service d’un scénario original qui a le mérite de faire d’un tenancier de saloon un héros profondément détestable. (Une si belle histoire…, Pump tome 2, de Gnoni et Rodolphe. Anspach. 15,50€)

Changement d’ambiance avec La Ballade des Frères Blood. Paru il y a quelques mois chez Delcourt, mais toujours bien installé en librairie, l’album marque les retrouvailles de Brian Azzarello et Eduardo Risso. Et autant le dire tout de suite : ce n’est pas franchement pour une promenade de santé, plutôt une équipée sauvage sous le seul signe « des flingues, de la vengeance, et des flingues », comme l’annonce la quatrième de couverture. Ce à quoi on serait tenté d’ajouter : « et des morts, beaucoup de morts » ! Il est ici question de la quête de trois gamins partis à la recherche de leur mère, kidnappée par une bande de hors-la-loi, dont l’un des membres n’est autre que son ancien compagnon. Et peut-être plus que cela… Bien évidemment, leur périple va être semé d’embûches en tous genres dans un monde où la violence tient lieu de langage. Un récit aussi sombre et brutal que 100 Bullets, leur précédente collaboration. (La ballade des frères Blood, de Azzarello et Risso. Delcourt. 25,50€)

Christian Rossi débute dans la bande dessinée sous la houlette de Joseph Gillain, immense figure du 9ᵉ art et créateur notamment des aventures du cowboy Jerry Spring. Autant dire que le western allait durablement marquer son parcours. Et de fait, quelques années plus tard, il reprend le dessin de la série Jim Cutlass, jusque-là assuré par un autre géant de la BD, Jean Giraud, également connu sous le nom de Gir ou Mœbius. Il assure le dessin de six épisodes avant de partir sur d’autres projets avec toujours dans un coin de la tête le western. Il y revient avec W.E.S.T., Deadline et plus récemment Golden West, qui retrace le destin de l’Apache Woan, personnage que l’on retrouve dans les pages de Comanche Trail. Cet album est d’ailleurs présenté comme un épisode inédit des aventures de Woan. Une nouvelle fois, Christian Rossi signe à la fois le scénario et le dessin, pour une ample chevauchée à travers les plaines et les montagnes de l’Arizona, portée par une volonté constante de réhabiliter les peuples autochtones. Rien que pour ses décors de l’Ouest américain, magnifiés par des planches grand format, l’album mérite largement le détour… et l’achat. (Comanche Trail, de Christian Rossi. Casterman. 30€)

Éric Guillaud

23 Mai

Si je t’écris… un récit bouleversant de Vincent Zabus et Denis Bodart

Entre passé et présent, Si je t’écris… tisse un récit tout en nuances autour d’une thématique universelle, qui trouve ici une résonance singulière grâce à l’écriture sensible de Vincent Zabus et au trait délicat de Denis Bodart.

Un enfant sur la plage, de dos, la tête tournée vers une vieille bicoque accrochée au bord de la falaise… Une image de couverture empreinte autant de mystère que de nostalgie, et au bout du compte, une histoire pleine de tendresse, signée par le scénariste Vincent Zabus et le dessinateur Denis BodartSi je t’écris…, tel est son nom, s’ouvre de nos jours.

Louis débarque avec sa femme et ses enfants dans une station balnéaire qu’il avait fréquentée enfant. D’ailleurs, la maison qu’il a louée est celle-là même que son propre père avait louée à l’époque. De quoi faire remonter les souvenirs : les jeux sur la plage avec ses copains, les soirées en famille… et cette vieille histoire de “sorcière” qui vivait dans la bicoque au bord de la falaise et dont on disait qu’elle parlait avec les morts.

Nous n’en dirons pas plus, au risque de spoiler l’histoire, ce qui serait désolant tant la fin est vraiment magnifique et inattendue, mais Si je t’écris… raconte avec justesse et sensibilité une étape importante dans la vie de chacun, la fin de l’enfance et le début de l’âge adulte, le tout dans un équilibre subtil entre mélancolie et douceur. Coup de cœur !

Eric Guillaud

Si je t’écris…, de Vincent Zabus et Denis Bodart. Dupuis. 18,95€

© Dupuis / Zabus & Bodart

16 Mai

Le coin des mangas. Notre sélection à lire en mai

De l’horreur félinesque de Junji Ito aux fresques épiques de Berserk ou One Piece, en passant par l’intimité poétique de Sukima ou l’action déjantée de Sakamoto Days, cette sélection explore les multiples visages du manga.

On commence par une histoire de chats, mais pas une histoire de chats à la Chi, qui caresse dans le sens du poil tous les amoureux des félins. Non, ici, on serait plutôt dans la catégorie coup de griffe. Junji Ito, connu comme l’un des maîtres du manga d’horreur, se met ici en scène. Il vient d’emménager dans sa nouvelle maison. Tout est neuf, propre, beau. Mais pas pour longtemps. Sa compagne, qui s’installe avec lui, débarque avec son chat, Yon, dont le pelage dessine une tête de mort sur le dos. Et rien que pour ça, Junji Ito s’en méfie. Et ce n’est pas fini : un deuxième chat rejoint bientôt le foyer, Mû. Dès lors, la vie du mangaka se transforme en un véritable cauchemar. Sorti en édition standard en 2015 aux éditions Delcourt, Le Journal des chats revient aujourd’hui dans une édition prestige : couverture rigide, photos des véritables chats de l’auteur, interview de Junji Ito… Un écrin idéal pour cette œuvre aussi absurde qu’hilarante !  (Le Journal des chats, de Junji Ito. Delcourt / Tonkam. 12,99€)

Tsutomu Nihei s’est fait connaître au Japon comme en Europe avec des récits de science-fiction sombres, désespérés, violents et oppressants. De Abara à Biomega, en passant par BLAME!, son univers organique et labyrinthique est immédiatement reconnaissable. Des œuvres récemment rééditées en version Deluxe chez Glénat. L’auteur revient aujourd’hui avec un récit de fantasy, Tower Dungeon, graphiquement un peu moins torturé mais toujours aussi percutant et efficace. Au cœur de l’histoire : une princesse enlevée par un nécromancien maléfique et enfermée dans la tour des dragons. Pour la libérer, la garde royale va devoir affronter une galerie de monstres particulièrement savoureux. Le troisième tome est sorti en mars, tandis que le quatrième est déjà annoncé pour le mois de juillet prochain. (Tower Dungeon, tome 3, de Tsutomu Nihei. Glénat. 7,90€)

Une réédition. Et pas n’importe laquelle : celle du cultissime Berserk. Cette nouvelle édition grand format, sous couverture rigide, bénéficie d’une traduction entièrement revue. L’occasion rêvée de redécouvrir ce chef-d’œuvre de dark fantasy dans les meilleures conditions. Plongée garantie dans un Moyen Âge plus sombre que jamais, aux côtés de Guts, mercenaire au bras artificiel maniant une épée titanesque, et de Puck, un elfe espiègle issu d’un peuple féerique. Tandis que l’un incarne la violence brute, l’autre vient en atténuer les ténèbres. Imaginée par Kentaro Miura, cette fresque culte continue de fasciner par la richesse de son univers, sa noirceur et la puissance de son dessin. Le cinquième tome, sorti ce mois-ci, réunit les tomes 9 et 10 de l’édition originale. (Berserk tome 5, de Kentaro Miura. Glénat. 24,90€)

On continue avec les rééditions, cette fois avec Rave. Dix-huit tomes sont attendus et treize sont d’ores et déjà disponibles. Cette nouvelle édition grand format, proposée en volumes doubles, permet de profiter pleinement du dessin de Hiro Mashima et de redécouvrir une aventure aux accents très Dragon Ball. L’histoire débute dans un monde au bord des ténèbres, cinquante ans après une guerre ayant opposé les Rave, pierres sacrées, aux Dark Bring, pierres maléfiques, conflit qui s’est soldé par la victoire des premières. Mais pour empêcher le retour des Dark Bring, un nouveau sauveur est nécessaire. Ce sera Haru, jeune garçon aux cheveux argentés, débrouillard et courageux, maniant une épée gigantesque et toujours accompagné de Plue, une étrange petite créature ressemblant à s’y méprendre à un bonhomme de neige. Ensemble, ils affrontent les Dark Bring et l’organisation criminelle Demon Card dans un récit d’aventure généreux, dynamique et résolument porté sur l’amitié et le dépassement de soi. Rave marque la première grande série du créateur de Fairy Tail.  (Rave, tome 13, de Hiro Mashima. Glénat. 14,95€ le volume)

Gao Yan nous avait déjà éblouis de son talent au début de l’année 2025 avec sa première œuvre publiée aux éditions Sakka, le diptyque The Song about Green. Elle revient aujourd’hui avec Sukima, un récit sensible et intimiste qui confirme toute la finesse de son regard d’autrice déployant une grande délicatesse, aussi bien dans le dessin que dans le propos. Cette fois, Gao Yan nous guide sur les pas de Yang Yang, 22 ans, étudiante taïwanaise en quête d’échappatoire. Pour fuir le deuil de sa grand-mère et une relation amoureuse douloureuse, elle part pour Okinawa, au Japon, dans le cadre d’un échange universitaire. Dès son arrivée, un typhon l’accueille, comme un écho à la tempête qui l’habite. Entre découvertes et rencontres, elle tente de se reconstruire, mais les fantômes du passé peinent à la lâcher. Un récit d’émancipation, où l’intime se mêle subtilement au politique. (Sukima tome 1, de Gao Yan et Alexandre Fournier. Sakka. 14,50€)

Jirō Taniguchi est sans doute l’un des auteurs de mangas les plus connus et les plus appréciés en Europe. Avec L’Homme qui marche, Le Journal de mon père, Quartier lointain, Furari, Le Gourmet solitaire ou encore Les Années douces, il a bâti une œuvre personnelle, sensible et profondément humaniste, largement influencée par la bande dessinée européenne. Dans Au temps de Botchan, dont le cinquième volet est sorti en mars, le mangaka met en images, avec ce trait fin, délicat et poétique qui le caractérise, un scénario signé Natsuo Sekikawa. Direction le Japon du début du XXᵉ siècle pour une fresque aussi historique que littéraire, qui explore les bouleversements culturels et intellectuels d’un pays en pleine mutation. (Au temps de Botchan, tome 5, de Taniguchi et Sekikawa. Casterman. 22€)

Pour ceux qui ne captent pas un mot d’anglais, Smother Me signifie en français « Étouffe-moi ». Autant vous dire que ce manga n’a rien d’un conte pour enfants. Hiroshi Shimomoto y déroule dans un style graphique singulier l’histoire d’un garçon de 13 ans vendu par sa mère à un homme qui fait de lui un tueur à gages. Surnommé « Le Serpent », il étouffe ses victimes pour accomplir ses contrats. On pourrait le croire totalement dénué d’émotions et d’empathie. Pourtant, ses crimes le hantent chaque nuit. Lorsqu’il rencontre Lynne, une jeune femme malvoyante, il accepte une mission particulièrement dangereuse, avec l’espoir de gagner suffisamment d’argent pour lui offrir une opération des yeux. (Smother me, tomes 1 et 2, de Hiroshi Shimomoto. Glénat. 10,95€ le volume)

Série culte s’il en est, plus de quarante ans d’existence, des millions d’exemplaires vendus à travers le monde, des adaptations en films d’animation, en jeux vidéo et des produits dérivés comme s’il en pleuvait… Dragon Ball continue de traverser les générations. Créée par Akira Toriyama, la série bénéficie désormais d’une nouvelle collection Full Color en grand format, dont la publication a débuté en mai 2024. Cette édition reprend les pages de la version classique en 42 volumes, mais les réorganise par grands arcs narratifs. Le troisième volume du troisième arc, consacré aux Saiyans, vient tout juste de paraître. Une excellente occasion de replonger dans les aventures de Son Goku, au moment où l’univers de Dragon Ball bascule définitivement vers des affrontements toujours plus spectaculaires. (Dragon Ball Full Color, Les Saiyans, tome 3, d’Akira Toriyama. Glénat. 14,95€ le volume)

Faut-il encore présenter Les Légendaires ? La célèbre série imaginée par Patrick Sobral s’est imposée comme un véritable phénomène, avec des millions d’exemplaires vendus, de multiples séries dérivées et des adaptations en tous genres. Les fans peuvent aujourd’hui se régaler avec son adaptation officielle au format manga, toujours scénarisée par Patrick Sobral, mais cette fois mise en images par Guillaume Lapeyre, déjà remarqué pour City Hall. Cette version manga conserve l’esprit d’aventure, d’humour et d’action qui a fait le succès de la série originale, tout en adoptant une mise en scène plus dynamique et des codes visuels typiquement japonais. Le douzième volume est sorti en janvier.  (Les Légendaires, Saga tome 12, de Sobral et Lapeyre. Delcourt / Tonkam. 8,50€)

Et ça continue, encore et encore… One Piece poursuit sa route avec un 112e volume. De quoi donner le vertige et confirmer la place de la série parmi les mangas les plus lus et les plus populaires de la planète — et peut-être même au-delà. Créée par Eiichirō Oda, l’œuvre cumule plusieurs centaines de millions d’exemplaires vendus dans le monde, dont plus d’une trentaine de millions en France. Un succès colossal porté par un univers foisonnant mêlant aventure, fantastique, humour et combats épiques. Au centre du récit, Luffy — ou Lufy dans la version française historique — jeune pirate au chapeau de paille, rêve de devenir le roi des pirates en mettant la main sur le légendaire trésor appelé le « One Piece ». (One Piece tome 112, de Eiichiro Oda. Glénat. 7,20€)

C’est une histoire d’épicier. Mais d’épicier épicé. Du genre qui ne vend pas que des légumes. Taro Sakamoto, c’est son nom, a beau avoir un léger embonpoint, une moustache à la papa, des lunettes de myope, il est à lui seul un mythe, une légende, un ex-tueur admiré de tous ses congénères, craint par tous les gangsters. Oui, Sakamoto l’épicier avait le flingue facile avant de raccrocher, de se marier, d’avoir un enfant et de s’installer comme épicier. Une vie pépère jusqu’au jour où le jeune assassin télépathe Sin débarque dans la supérette. Vous voulez de l’action ? Alors vous en aurez, Sakamoto Days est un concentré d’énergie au rythme de parution effréné. Le tome 21 est sorti en avril. (Sakamoto Days tome 21, de Yuto Suzuki. Glénat. 7,20€)

On termine avec le premier volet de la trilogie Les Chants du Cygne noir publié aux éditions Rue de Sèvres et signé Alex Alice. Ce dernier a fait son entrée dans le monde du neuvième art en dessinant Le Troisième Testament sur un scénario de Xavier Dorison. C’était à la fin du siècle précédent et au début du suivant, quatre tomes qui ont marqué l’histoire de la bande dessinée. Un peu plus de vingt ans et une belle brochette d’albums plus tard, Alex Alice poursuit sa route, adopte cette fois-ci le format manga et nous embarque dans l’espace pour une aventure à la frontière de l’inconnu, au cœur de la fameuse ceinture d’astéroïdes. Un récit SF imprégné de mythologies, le tout porté par un graphisme hybride, à mi-chemin entre le manga et la bande dessinée franco-belge.. (Les Chants du Cygne noir, d’Alex Alice. Rue de Sèvres. 13,90€)

Eric Guillaud

Un maillot pour l’Algérie : une nouvelle édition pour marquer le 10e anniversaire de cette oeuvre de référence

Publié ce mois-ci dans une nouvelle édition célébrant les dix ans de sa sortie, Un maillot pour l’Algérie dépasse largement le cadre du sport pour raconter une page méconnue de l’histoire : celle de footballeurs algériens devenus symboles de la lutte pour l’indépendance de leur pays. Un récit puissant où le ballon rond se fait instrument politique et vecteur de liberté.

Lorsque je découvre cette bande dessinée en 2016, la France vient tout juste de s’incliner face au Portugal en finale de l’Euro. Un instant, je me suis demandé s’il était opportun d’en faire une chronique aussitôt, au risque de remuer le couteau dans la plaie. Un instant seulement. Car si Un Maillot pour l’Algérie parle de football, il raconte surtout une histoire essentielle : celle d’un combat pour l’indépendance, pour la liberté, et pour la reconnaissance d’un peuple. Et nous rappelle que le football, le sport plus généralement, a parfois d’autres enjeux qu’une simple victoire dans un tournoi.

Nous sommes en 1958, à la veille de la Coupe du monde. Mais surtout en pleine guerre d’indépendance algérienne, encore qualifiée à l’époque de simples « événements » côté français. C’est dans ce contexte que douze footballeurs algériens évoluant dans des clubs de première division française décident de tout quitter pour rejoindre le FLN et créer la première équipe nationale de ce qui n’est pas encore un pays, l’Algérie.

© Dupuis / Galic, Kris & Rey

Parmi eux, Rachid Mekhloufi, Mustapha Zitouni ou encore Abdelhamid Kermali. En avril 1958, ils quittent la France pour Tunis, où débute cette aventure unique : celle d’une équipe de révolutionnaires en short, bientôt rejointe par d’autres joueurs.

Entre 1958 et 1962, année des Accords d’Evian et de l’indépendance de l’Algérie, l’équipe du FLN aura joué 83 matchs pour 57 victoires et 14 nuls, marqué 349 buts pour 119 encaissés. Elle aura surtout représenté un peuple en lutte et une certaine idée de la liberté un peu partout sur la planète, depuis le Maroc jusqu’au Vietnam, en passant par l’Irak, la Roumanie ou encore la Russie.

© Dupuis / Galic, Kris & Rey

Si comme moi, vous n’êtes pas assez passionné par le football pour en connaître son histoire dans les moindres détails, Un maillot pour l’Algérie vous permettra d’en découvrir un épisode étonnant, une aventure incroyable mettant en scène non pas des guerriers ou des terroristes, mais de simples footballeurs qui vont se battre pour l’indépendance avec leur talent et un ballon pour seule arme. Le résultat est passionnant, parfois surprenant, toujours très documenté, raconté et mis en images avec passion par trois vrais fans du ballon rond, le Bruxello-barcelonais Javi Rey et les deux Bretons Bertrand Galic et Kris.

On pense évidemment à Invictus, de Clint Eastwood : deux œuvres très différentes, mais un même constat — le sport est indissociable de nos sociétés et peut, parfois, contribuer à changer le cours de l’histoire.

Proposé aujourd’hui dans une nouvelle édition, enrichie d’un épilogue et de plusieurs pages supplémentaires de dossier documentaire, l’album de Bertrand Galic, Kris et Javi Rey n’a rien perdu de sa force. Bien au contraire : à l’heure où le sport est plus que jamais traversé par des enjeux politiques et identitaires, son propos résonne avec une acuité renouvelée.

Eric Guillaud

Un maillot pour l’Algérie, de Galic, Kris et Rey. Éditions Dupuis. 29,95€

10 Mai

Dans l’ombre du crime : huit albums BD pour amateurs de polar

Braquages absurdes, détectives désabusés, tueurs en série ordinaires, mafieux mélancoliques et cauchemars aux frontières de l’horreur… Pour les jours pluvieux, voici une sélection de bandes dessinées qui explore toutes les nuances du polar. 

On ouvre cette sélection avec un polar noir au scénario parfaitement huilé. Dortmunder, signé Doug Headline et Jesús Alonso Iglesias, vient de rejoindre la jeune collection Aire Noire des éditions Dupuis, qui compte déjà une demi-douzaine d’albums, tous des adaptations de romans noirs. John Dortmunder est un cambrioleur chevronné, bien décidé à réussir son prochain coup, un très gros coup. Avec l’équipe qu’il a réunie autour de lui, il compte voler une banque. Oui, voler, vous avez bien lu. Et non, la braquer. Toute la nuance est là, et c’est précisément ce qui donne au récit son ton aussi absurde que jubilatoire. Car la banque en question est une agence provisoire installée dans un mobile home. Le plan ? Partir avec la banque entière sous le bras, ou plus exactement à l’arrière d’un camion. Mais faire disparaître un mobile home dans la nature le temps de forcer le coffre ne va évidemment pas être un jeu d’enfant. Porté par le dessin nerveux et le découpage très cinématographique de Jesús Alonso Iglesias, ce casse improbable prend des allures de road-movie criminel aussi tendu que burlesque. (Bank Shot, Dortmunder tome 1, de Doug Headline et Jesús Alonso Iglesias. Dupuis. 21€)

On reste dans la même collection avec un album paru en octobre dernier : Que d’os !, dessiné par Max Cabanes, sur un scénario de Jean-Patrick Manchette et Doug Headline. En choisissant le métier de détective privé, Eugène Tarpon rêvait de défendre les faibles et de traquer les mauvais types qui s’en prennent aux honnêtes gens. Mais les choses ne se sont pas vraiment passées comme prévu. En réalité, c’est même tout l’inverse. Jusqu’au jour où une vieille dame pousse la porte de son officine pour lui demander de retrouver sa fille, Philippine Pigot, disparue sans laisser de trace du jour au lendemain. Tarpon va alors se retrouver dans un milieu aussi glauque que dangereux et faire le ménage, éliminer des ordures de la pire espèce, dans une spirale de violence. Un récit fidèle à l’univers noir et mordant imaginé par Jean-Patrick Manchette, repris ici par son fils, Doug Headline, et sublimé ici par le trait expressif de Max Cabanes. (Que d’os!, de Max Cabanes, Jean-Patrick Manchette et Doug Headline. Dupuis. 22 euros).

Brian Michael Bendis nous avait embarqués il y a quelques mois dans les pas d’Eliot Ness avec Torso, petit bijou de littérature noire. Il revient aujourd’hui avec une réédition intégrale de Jinx, enrichie de soixante pages de bonus consacrées aux coulisses de la série. Cette fois, nous suivons un trio emmené par Jinx Alameda, chasseuse de primes bien décidée à mettre la main sur un joli pactole : trois millions de dollars issus d’une réserve cachée de la mafia. Mais évidemment, ce qui devait changer leur vie va rapidement virer au cauchemar. Comme Torso, Jinx impressionne par son intensité graphique, son noir et blanc saisissant et la singularité de son découpage, qui donnent à l’ensemble une tension permanente. Une œuvre toujours aussi percutante, incontournable pour tous les amateurs de récits noirs, très noirs ! (Jinx, de Brian Michael Bendis. Delcourt. 32,50€)

Et si vous avez aimé Jinx, alors vous aimerez aussi Goldfish du même Brian Michael Bendis, qui vient tout juste de sortir chez Delcourt. Ce polar noir s’intéresse au personnage de David Gold, surnommé Goldfish, justement introduit dans Jinx. On y suit cet escroc de retour dans sa ville natale pour tenter de récupérer son fils, non sans mal entre son ex-femme, Laureen, qui règne sur l’univers du jeu et de la pègre locale, et son plus vieil ami et complice devenu inspecteur de police. De quoi réveiller quelques fantômes du passé dans un récit tendu au découpage nerveux, aux dialogues ciselés et aux ambiances urbaines crépusculaires. (Goldfish, de Biran Michael Bendis. Delcourt. 27,95€)

Dans son quartier, certains l’appellent « Pépère », une manière de le ranger parmi ceux qui mènent une existence sans éclat, sans débordement, sans amour excessif ni haine tapageuse, bref, une vie bien pépère. Dans la maison dont il a hérité de ses parents, c’est un peu le même scénario, rien n’a bougé depuis des lustres : l’électroménager, les meubles, et même la tapisserie. Un vrai musée ! Mais derrière cette apparente et rassurante bonhomie se cache un tueur et qui plus est un tueur en série. La première fois, c’était un accident, la deuxième aussi. Et puis, Pépère a pris goût à la chose. De quoi donner un peu de sens à sa vie, de quoi aussi fertiliser la terre de sa cave et de son jardin… Avec ce nouveau récit, Moynot nous entraîne dans une lente descente dans les abîmes de l’âme humaine, explorant sans fard la banalité du mal. C’est noir, oui, mais d’une noirceur étrangement jubilatoire, presque grinçante, qui laisse au lecteur un sourire coupable au coin des lèvres. (Le Pépère, de Moynot. Glénat. 19€)

Trente corps découverts dans une rivière à quelques kilomètres de Grenoble. Des hommes et des femmes aux cerveaux littéralement brûlés de l’intérieur. Tous vêtus — sauf un — de tenues provenant d’un hôpital psychiatrique fermé depuis plus de vingt ans. C’est un pêcheur qui a fait la macabre découverte. Une sacrée prise… et le point de départ d’une affaire aussi sordide qu’incompréhensible. Car les premières constatations défient toute logique : les trente victimes seraient des médecins, des infirmiers et des patients de cet établissement abandonné. Officiellement, ils auraient disparu il y a quarante ans. Et ce n’est que le début. Une équation mystérieuse, un tatouage dont la signification échappe à tous, une secte dont l’existence même semble incertaine et surtout… un village qui apparaît et disparaît au fil des siècles, entraînant avec lui des populations entières, tout est en place pour nous plonger corps et âme dans un récit aux frontières de l’horreur et du thriller. Un cauchemar ! (Le Village, de Thilliez, Tackian et Kochanski. Delcourt. 22,50€)

Comté de Los Angeles, 1963. George Reeves alias Superman vient de mourir. Écrasé par un train. Un suicide ? Non, un meurtre. Quelques heures plus tard, non loin de là, une Marylin Monroe plus vraie que nature débarque chez un détective privé qui ressemble comme deux balles de revolver à Humphrey Bogart. Et de lui confier pour mission de trouver qui l’a tuée. Vous suivez ? Peut-être pas. Frankenwood est une comédie noire en parodirama — c’est inscrit sur la couverture —, autrement dit une parodie XXL du cinéma hollywoodien et de la télévision des années 50. Peu importe, au fond, que Bogart soit mort en 1957, Reeves en 1959 et Monroe retrouvée sans vie chez elle en 1962 : ici, les auteurs s’amusent à imaginer un polar dans la Cité des Anges où un étrange établissement baptisé « The Castle » s’est spécialisé dans la réanimation des acteurs défunts. De quoi les faire vivre et surtout les exploiter indéfiniment. Une comédie noire surprenante ! (Frankenwood, de Macan et Kordey. Dupuis. 23€)

Peintre à ses heures perdues, Peter Graham plaque des couches de couleurs sur ses toiles, mais son quotidien défile en noir et blanc, comme dans un bon polar. Détective privé de retour à Los Angeles après quatre années passées en Europe à combattre les nazis, il n’aspire qu’à reprendre une vie normale. Une dernière mission l’attend pourtant : remettre la trompette de son meilleur ami, tombé au front, à son frère, musicien de jazz. Mais ce qui devait être une simple livraison se transforme rapidement en une sombre affaire. Le frère en question a disparu et tout laisse penser qu’il a été liquidé. Mais pourquoi ? Voilà Peter Graham embarqué dans une enquête aussi trouble que dangereuse, au cœur d’une ville où les faux-semblants règnent en maîtres… L’auteur italien Stefano Martino nous livre ici un hommage vibrant aux films noirs des années 1940, un album porté par un graphisme réaliste de toute beauté et des décors somptueux qui plongent immédiatement le lecteur dans l’atmosphère feutrée et mélancolique d’un grand polar.  (The Painted Crime, de Stefano Martino. Glénat. 17,50€)

Eric Guillaud

29 Avr

BD. Dix nouveautés coup de cœur pour occuper votre joli mois de mai

Mai s’étire comme une promesse de temps suspendu : des jours fériés en cascade, des ponts à n’en plus finir, et autant d’occasions de ralentir le rythme et de se plonger dans des bandes dessinées qui font voyager, réfléchir ou simplement sourire. Voici une sélection à glisser dans son sac ou à laisser traîner sur la table basse…

Canoë Bay, Frenchman, Pawnee, Iroquois, Tomahawk, Pocahontas… et maintenant Cheyenne : Patrick Prugne continue de nous émerveiller avec ses sagas indiennes, toujours ancrées dans un contexte historique précis et nourries de personnages réels. Il s’intéresse ici à la guerre des Grandes Plaines, et plus particulièrement au massacre de Sand Creek, survenu le 29 novembre 1864. Alors que le major Wynkoop était parvenu à gagner la confiance des Cheyennes et à conclure un accord avec eux en échange de vivres, il est brusquement destitué et remplacé par un officier belliciste, qui mènera l’armée à attaquer un camp amérindien, massacrant non seulement des guerriers, mais aussi des femmes, des vieillards et des enfants. Comme toujours, Patrick Prugne livre un récit extrêmement documenté, porté par des planches à l’aquarelle d’une grande beauté. Un cahier graphique d’une quinzaine de pages vient clore ce très bel album. (Cheyenne, de Patrick Prugne. Daniel Maghen. 19,50)

Zep, c’est le papa de Titeuf. Nous sommes d’accord là-dessus. Dix-huit tomes au compteur, des millions d’exemplaires vendus. Mais, depuis quelques années, l’auteur suisse s’est aussi essayé et très vite imposé dans un domaine plus adulte avec des albums comme Une histoire d’hommes, Un Bruit étrange et beau, The End ou encore Ce que nous sommes, tous publiés aux éditions Rue de Sèvres. Il est aujourd’hui de retour avec Tourner la page, un récit qui nous plonge dans le petit monde de la littérature : éditeurs, critiques et, bien sûr, écrivains. Lambert Delville est l’un d’eux, et pas des moindres : un auteur à succès, lauréat du prix Femina 2010. Alors, forcément, lorsqu’il disparaît en mer, tous saluent unanimement l’homme autant que l’écrivain. Unanimement… ou presque. L’un de ses assistants profite en effet de la situation pour s’attribuer la paternité de son dernier ouvrage. De quoi faire passer Delville pour un usurpateur…  Avec des cases détourées, un trait réaliste d’une grande finesse et une mise en couleurs à l’aquarelle, Zep nous livre une belle histoire, bien ficelée, à la fois subtile et captivante, qui interroge avec justesse la notion d’auteur, de légitimité et de reconnaissance dans le monde littéraire. (Tourner la page, de Zep. Rue de Sèvres. 20€)

Attention, chef-d’œuvre ! Créé en 1818 par l’écrivaine anglaise Mary Shelley, le monstre de Frankenstein n’a jamais cessé d’être réinventé à travers les différents médiums, du cinéma à la bande dessinée en passant par le théâtre ou la radio, et continue, encore aujourd’hui, de fasciner. Preuve en est, s’il en fallait une, ce nouveau roman graphique signé David Sala chez Casterman. Derrière une magnifique couverture qui dit tout de la solitude du monstre engendré par Victor Frankenstein, l’auteur, qui s’est déjà fait remarquer avec l’adaptation du roman de Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs, et plus récemment avec le multiprimé Le Poids des héros, nous offre ici une remarquable réinterprétation graphique de l’œuvre de Shelley : plus de 200 pages d’une puissance exceptionnelle, nourries d’influences picturales, où l’on devine l’ombre des grands maîtres de la peinture, et qui confèrent à l’ensemble une dimension à la fois onirique et profondément tragique. À la croisée du romantisme noir et du récit introspectif, cette adaptation ne se contente pas de revisiter le mythe : elle en explore avec une rare intensité la solitude, la monstruosité et la quête désespérée d’humanité, faisant de cet ouvrage une expérience de lecture aussi bouleversante que visuellement saisissante. (Frankenstein, de David Sala d’après l’œuvre de Mary Shelley. Casterman. 28€)

Une autre adaptation, cette fois du roman Pour qui sonne le glas d’Ernest Hemingway, lauréat du Prix Nobel de littérature 1954. Si le titre a traversé les décennies, s’imposant comme l’un des ouvrages les plus célèbres de l’auteur et, au-delà, du XXᵉ siècle, l’intrigue peut néanmoins échapper à certains d’entre nous. Avec cette adaptation en bande dessinée signée JD Morvan et Pierre Dawance, l’occasion est donnée de nous y replonger pleinement. Et de retrouver l’ambition première d’Hemingway, montrer la guerre et qui plus est une guerre fratricide, une lutte à mort entre d’anciens amis, d’anciens voisins, d’anciens cousins, où se mêlent la peur, la violence, la haine mais aussi le courage, l’engagement, l’amour et la mort… Si l’on connaît très bien le scénariste JD Morvan, Prix René-Goscinny pour Madeleine Résistante, le dessinateur Pierre Dawance est lui un nouveau venu dans le monde du neuvième art. Pour qui sonne le glas est sa première bande dessinée, il opte pour un graphisme certifié sans intelligence artificielle mais réalisé avec des crayons de couleur, plus de 400 précise une note de l’éditeur. Rien d’étonnant quand on regarde, que dis-je, quand on admire le résultat : des planches d’une profondeur et d’une intensité remarquables. Un graphisme qui sert à merveille la gravité du récit. (Pour qui sonne le glas, de JD Morvan et Pierre Dawance, d’après Ernest Hemingway. Sarbacane. 29€)

Adaptation encore que celle-ci, Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame par le scénariste et dessinateur breton Michel Plessix. Initialement parue en quatre volumes entre 1996 et 2001, puis réunie en intégrale dès 2002, cette œuvre majeure bénéficie aujourd’hui d’une édition prestige avec dos toilé et dorures en couverture, une manière pour l’éditeur d’en réaffirmer la valeur patrimoniale. Et il faut bien reconnaître que, malgré ses trente ans, l’adaptation deMichel Plessix n’a pas pris une ride. Avec plus de 210 000 exemplaires vendus toutes éditions confondues et un Alph’Art du public au festival d’Angoulême en 2000, on peut même parler de classique incontournable du neuvième art. Mais au-delà de l’écrin, c’est bien le contenu qui impressionne : Michel Plessix livre une adaptation graphique d’une beauté remarquable, portée par un trait d’une grande finesse et un regard empreint de poésie et d’humour. Une œuvre à mettre entre toutes les mains, des plus jeunes aux plus anciens ! (Le Vent dans les saules, édition Prestige, de Plessix. Delcourt. 22,50€)

Ça fait longtemps que nous suivons Xavier Coste sur ce blog, depuis ses débuts en 2012. Il signait alors Egon Schiele, Vivre et mourir, une première biographie romancée qui ne restera pas longtemps seule. Par la suite, l’auteur s’attaque notamment à Rimbaud dans Rimbaud, l’indésirable (2013), à Eiffel dans A comme Eiffel (2019), à Hector Bibrowski dans L’Homme à la tête de lion (2022), et livre une adaptation remarquable du 1984 de George Orwell (2021), ainsi qu’une suite baptisée Journal de 1985 (2024). Il est de retour en ce mois d’avril avec Sculpter l’éternité, un plongeon dans le monde de l’art, et plus précisément de la sculpture, à travers deux génies en la matière : un Auguste Rodin rongé par le doute, oscillant entre exaltation et passages à vide, et un Michel-Ange face auquel il ne peut que faire preuve d’humilité. Avec ce style graphique qu’on lui connaît maintenant, nerveux, habité, presque tourmenté, Xavier Coste signe un très bel album autour de l’art, dans toute sa beauté, dans toute sa complexité. (Sculpter l’éternité, Rodin face à Michel-Ange, de Xavier Coste. Rue de Sèvres. 26€)

Avec déjà deux aventures à leur actif et une troisième que l’on découvre aujourd’hui, nos deux tourtereaux, Sophie et Quentin, finissent par nous devenir familiers. À chaque album, un voyage qui débute de manière presque ordinaire avant de sombrer dans le chaos le plus total. Cette fois, pas de destination lointaine ni paradisiaque : juste un aller-retour à Bruxelles, le temps pour Sophie de donner une conférence sur le surréalisme et pour Quentin de s’acheter quelques bandes dessinées. Mais, bien évidemment, rien ne se passe comme prévu. Bruxelles n’est plus vraiment Bruxelles, mais une ville de Far West où règne la loi du plus fort ou du mieux armé. Les flingues sont de sortie, et le vernis du quotidien ne tarde pas à se fissurer. Pour les amoureux des récits d’action en famille. (Midi entre quatre planches, Lune de Miel tome 3, de Bastien Vives. Casterman. 14,95€)

Un espoir sans papiers est une fiction, mais une fiction porteuse d’un message fort et sans équivoque : celui de la solidarité et de l’acceptation de la différence, dans un monde qui semble en manquer toujours davantage. Ahmed, jeune migrant algérien, échoue sur nos côtes après une traversée périlleuse. Il trouve refuge chez une vieille dame, Sidonie, qui perd la tête. Lorsqu’elle le découvre, Sidonie le prend pour son fils, Daniel, disparu depuis longtemps. Peu à peu, un lien inattendu se tisse : ils apprennent à se connaître, à s’apprivoiser, jusqu’à devenir inséparables. Mais cet équilibre fragile vacille le jour où Sidonie est hospitalisée, tandis qu’Ahmed est contraint de rejoindre un centre d’accueil d’urgence pour mineurs. Avec un graphisme semi-réaliste expressif, des personnages très attachants et un récit bouleversant, Espé et Ingrid Chabbert dénoncent le sort réservé aux migrants en dédiant très justement l’album « à toutes celles et ceux qui, chaque jour, tiennent le terrain face à la souffrance, aux obstacles et à la haine qui progresse. À celles et ceux (…) pour qui le mot solidarité n’est pas un slogan, mais un combat et une valeur ».  Un livre qui fait du bien par les temps qui courent ! (Un espoir sans papiers, d’Espé et Chabbert. Dupuis. 21,50€)

Pièce maîtresse du patrimoine du neuvième art, la série Les Cités obscures, née en 1982 de l’imaginaire foisonnant de François Schuiten et Benoît Peeters, connaît depuis quelques années une véritable cure de rajeunissement aux éditions Casterman. Nouvelle édition, nouveau format, mise en couleurs… Après La Théorie du Grain de Sable parue en janvier dernier, c’est au tour de l’album fondateur de la saga, Les Murailles de Samaris, de retrouver les rayons de nos librairies préférées dans une nouvelle version grand format, enrichie du récit Les Mystères de Pâhry. Dans ce récit, on trouve déjà tous les ingrédients qui feront le succès des Cités obscures : les mondes parallèles, l’architecture, le mystère, l’aliénation, l’atmosphère rétrofuturiste… À cela s’ajoute bien sûr le génie des auteurs capables d’orchestrer ces éléments pour donner naissance à une œuvre unique en son genre dans le monde du neuvième art, aussi grandiose que les fameuses murailles de Samaris, une ville surtout cernée de mystères et de rumeurs. Chargé d’en percer les secrets, l’émissaire Franz Bauer se retrouve bientôt prisonnier d’un décor aussi fascinant qu’inquiétant, où chaque détail semble participer d’une illusion savamment construite. (Les Murailles de Samaris, de Schuiten et Peeters. Casterman. 25€)

On n’aura jamais trop de témoignages sur la Shoah. Jamais ! Et celui-ci, comme les autres, est nécessaire pour mettre à jour notre mémoire collective, surtout en ces moments de tensions internationales et de remises en question de pas mal de choses, y compris de ce qui ne devrait pas l’être : notre passé. Lili Keller Rosenberg le sait plus que tout autre, elle qui depuis plus de quatre décennies se bat contre l’oubli ou la réécriture des faits en intervenant auprès des élèves de France mais aussi d’Allemagne ou de Belgique. Cet album signé Boris Golzio et Lili Keller Rosenberg pour le scénario, Boris Golzio pour le dessin, retrace son histoire dans la France occupée, à commencer par l’arrestation de toute sa famille une nuit d’octobre 1943. Direction la prison de Loos près de Lille, puis la prison Saint-Gilles de Bruxelles, la caserne Dossin à Malines, le camp de concentration de Ravensbrück et enfin celui de Bergen-Belsen. Avec à chaque fois, la peur, les brimades, les humiliations, le froid, la faim, les maladies, la violence, la mort, les piles de cadavres… L’indescriptible. Lili survivra à ces années d’horreur, tout comme sa mère et ses deux frères. Dès lors, elle consacrera sa vie à témoigner, non pour susciter la compassion, mais pour transmettre aux jeunes générations, afin qu’elles portent à leur tour cette mémoire et contribuent à empêcher que de telles tragédies ne se reproduisent. (Lili, toujours debout, jusqu’au bout, de Lili Leignel et Boris Golzio. Glénat. 25€)

Eric Guillaud

09 Avr

Nouveautés BD 2026 : Tournée générale d’humour…

Je suis d’accord avec vous, les temps ne prêtent pas vraiment à sourire. Alors, quitte à affronter l’époque, autant le faire avec quelques bonnes claques d’humour bien senties. Super-héros décérébrés, satire politique grinçante, absurdité administrative ou petites angoisses existentielles : cette sélection de BD prouve qu’on peut encore rire de tout…

Sa nouvelle aventure est disponible depuis le 1ᵉʳ avril dans toutes les bonnes librairies de la galaxie et ce n’est pas un poisson, c’est pire ! Captain Biceps regonfle ses muscles pour affronter, une fois de plus, les forces du mal et sauver le monde. Dans les cases, ça fait pop, prof, plorf, mais aussi gong, bluarg, bzzzz et même ボン, car oui, Captain Biceps s’attaque aussi bien aux héros de Marvel que Minecraft ou des mangas. Toujours fidèle à lui-même, slip sur le collant et philosophie musclée au poing, Captain Biceps est mine de rien le seul à faire le poids face à Captain America. Et rien que pour ça… De l’humour musclé qui pulvérise, décapite, atomise, hache menu et dans tous les cas fait « saigner grave sévère ». Du Tébo et Zep associés pour le meilleur ! (Captain Biceps, tome 8, de Zep et Tebo. Glénat. 11,50€)

Moins musclé, plus fin peut-être, résolument absurde et noir, l’humour de Marc Dubuisson fait mouche à tous les coups. En couverture de l’album, la devise de l’État français sous Vichy, « Travail, Famille, Patrie », devient « Travail, Famille, Patron » : une légère distorsion qui, sous ses airs de simple jeu de mots, laisse poindre l’idée d’un retour en arrière, d’un glissement vers certaines valeurs que l’on pensait révolues. Et c’est bien le cas. Dans chacune des 70 pages de gags proposées par l’auteur, le monde — ou du moins l’administration départementale dans laquelle évoluent les protagonistes — a basculé dans un univers où se mêlent fascisme, masculinisme, homophobie… Mais c’est pour rire bien sûr ! (Amour, fascisme et CDD, de Marc Dubuisson. Delcourt. 14,50€)

On reste dans le même esprit avec Bilan Carbonara de Michel Poivre. Ni bilan, ni trace de carbonara dans les pages de l’album, mais un humour hautement corrosif et bien poivré qui croque notre société à travers une succession de gags acides, d’une lucidité aussi drôle qu’inquiétante. Une première BD prometteuse qui frappe d’entrée avec une idée savoureuse pour réussir sa vie : devenir le fils de Bernard Arnault. Ça peut rapporter gros ! (Bilan Carbonara, de Michel Poivre. Delcourt. 14,50€)

Certains adaptent des romans en films de cinéma, d’autres transposent des romans graphiques en dessins animés, Bernstein et Geffroy, eux, ont choisi d’adapter des chansons en bande dessinée, ce qui est quand même plus rare. Encore et encore, Allo maman bobo, Il suffira d’un signe ou encore Où sont les femmes, Variété française, sorti il y a tout juste un an aux éditions Rouquemoute, est un concentré de tubes passés à la moulinette de l’humour. Pour rire et chanter ! (Variété française, de Bernstein et Geffroy. Rouquemoute. 16€)

C’est fou comme le temps peut passer vite, très vite. Études, boulot, mariage, enfants… À peine le temps de profiter de la vie que nous voilà déjà arrivés à 60 ans. Avec ses avantages, certes : du temps libre et quelques tarifs préférentiels ici ou là. Et ses inconvénients, trop nombreux pour être énumérés dans cette chronique. 60 ans déjà ? Jim, qui vient tout juste de rejoindre le club des sexagénaires, a choisi d’en rire à travers une cinquantaine de gags bien sentis, jouant sur la répétition des images et l’enchaînement des petites tragédies du quotidien. De quoi amuser certains, en effrayer d’autres… et rappeler à tout le monde que le compte à rebours est de toute façon lancé. À savourer sans modération… avant qu’il ne soit trop tard ! (60 ans déjà?, de Jim. Anspach. 15,50€)

Des braqueurs dans une banque pour un petit braquage : jusque-là, rien de bien extraordinaire, tout reste dans une logique attendue. Mais lorsque politiques et médias s’en mêlent — notamment une certaine chaîne d’information en continu, que je ne nommerai pas ici pour éviter de lui faire de la publicité, mais dont le présentateur vedette figure en couverture de l’album — tout déraille. La situation devient ubuesque, transformant de simples braqueurs en terroristes islamistes, de quoi alimenter les journaux télévisés pendant des heures. C’est à la fois drôle et effrayant tant Karibou dissèque avec finesse les mécanismes de la pensée d’extrême droite. (Braquage et anecdotes savoureuses à raconter en soirée, de Karibou et Chavant. Delcourt. 13,50€)

Eric Guillaud