En dépit de l’annulation du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, France Télévisions réaffirme son soutien au neuvième art avec la création du Prix BD France Télévisions.. Huit albums ont été présélectionnés. Le nom du lauréat ou de la lauréate sera révélé le 30 janvier.
Depuis que le monde est monde, on en a vu défiler des sorcières. Mais des comme celle-ci. Jamais ! Ancolie Ventura, c’est son nom, boit beaucoup, se drogue un peu, et enchaine les aventures amoureuses à la vitesse d’un coup de baguette magique. Elle partage sa vie avec un crapaud en psychanalyse, fréquente des fantômes en mal d’amour, des vampires bien évidemment assoiffés de sang et d’autres créatures toutes aussi délirantes, se comporte
parfois comme « un gros goret hétéro de base », dixit ses amies et ne se remet pas de sa séparation avec son ex, Loïc, vingt-cinq ans de relation toxique qui se sont achevés sur un coup de couteau…
Vingt-sept ans, une chevelure brune et épaisse soulignée par une frange, une mâchoire carrée, des sourcils prononcés… aucun doute, il y a de l’autrice dans la sorcière et peut-être même de la sorcière dans l’autrice, Salomé Lahoche, qui pourrait bien avoir profité de quelques pouvoirs surnaturels pour nous laisser en PLS devant cet album franchement déjanté et drôle, potion magique à base de pop culture et d’heroic fantasy. Avec son trait et les couleurs vives signées Thaïs Guimard, Salomé Lahoche revisite avec brio et fraîcheur le mythe de nos sorcières bien-aimées.
Ancolie, de Salomé Lahoche. Glénat. 23€
Elle s’appelle Nina Makeup, passe ses journées à se filmer chez elle, capturant des fragments de son quotidien qu’elle partage sur les réseaux sociaux à grand renfort de placements de produits. Influenceuse, elle a su fédérer une communauté autour de son univers. Une vie de rêve ? Pas tout à fait. Si elle peut compter effectivement sur de fidèles admirateurs, elle attire aussi des détraqués. Depuis quelques jours, un homme encapuchonné se tient immobile devant chez elle. Il ne dit rien, ne tente pas de l’approcher, mais cette présence est vécue par Nina comme une menace. Quand l’admiration tourne à l’obsession… c’est le revers de la médaille d’une activité qui, aux yeux de sa mère, se résume à « minauder
devant des milliers d’inconnu·e·s »…
Après un passage par la science-fiction avec Avant l’oubli et Astra Nova, Lisa Blumen poursuit son chemin dans le monde du neuvième art en dépeignant, cette fois, l’envers du décor des réseaux sociaux. Elle s’intéresse notamment au quotidien des influenceurs et influenceuses, un univers où la visibilité rime avec vulnérabilité, où chaque clic peut attirer autant la gloire que le danger. Sangliers est une bande dessinée d’une grande finesse, aussi juste dans son propos que maîtrisée dans sa narration.
Sangliers, de Lisa Blumen. L’Employé du moi. 25€
Depuis 2011 et son premier album, La Belle Mort, Mathieu Bablet ne cesse de nous surprendre — pour ne pas dire de nous émerveiller, bâtissant trait après trait, page après page, un univers d’une richesse exceptionnelle, où la précision du dessin rivalise avec la profondeur du propos.
Après Shangri-La (2016) et Carbone & Silicium (2020), l’auteur poursuit son exploration des mondes futurs avec Silent Jenny, un impressionnant roman graphique de près de 300 pages, dont chacune force le respect.
Dans ce nouveau récit, les abeilles ont disparu, emportant avec elles toute possibilité de pollinisation, et donc de survie pour une grande partie du vivant. L’humanité vacille, mais parvient à se réorganiser et à subsister au sein de monades, d’étranges habitats collectifs, mobiles et brinquebalants.
C’est dans ce monde en sursis que Jenny, une jeune scientifique, parcourt les coins et recoins de la planète à la recherche des dernières traces d’ADN d’abeilles, dans l’espoir de les cloner et, peut-être, de reconstruire le monde d’avant.
S’il se dit inspiré par la science-fiction des années 70 et notamment par les productions publiées dans Metal Hurlant, Mathieu Bablet fait preuve d’une maîtrise narrative et graphique impressionnante, élaborant un univers bien à lui, foisonnant de détails.
Silent Jenny, de Mathieu Bablet. Label 619. 31,90€
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Alexandre, 28 ans, commercial, une mère toujours là pour lui, quelques amis, peu d’aventures féminines, très peu. Alors Alexandre scrolle frénétiquement sur son téléphone, tente d’en apprendre un peu plus sur la gent féminine, sur ce qu’elle recherche, ce qu’elle attend d’un homme. La politesse, la ponctualité ou la serviabilité ? Des fleurs, des compliments… ou des cadeaux ? Mais aux interrogations succèdent bientôt les frustrations. Une collègue qui évolue professionnellement plus vite que lui, une jeune femme qui lui pose un lapin… et pour finir une rencontre avec un homme aux idées bien arrêtées sur ce que doit être le comportement des hommes et des femmes. Doucement mais sûrement, Alexandre entre
en guerre contre les femmes. « Elles nous haïssent », finit-il par se dire. Alors, il compte bien les remettre à leur place… et lui, retrouver la sienne, celle d’un homme, un vrai…
Rouge Signal n’est pas un récit d’horreur à proprement parler, mais il parvient à nous glacer le sang en quelques pages, tant l’autrice décrit avec une acuité redoutable les mécaniques d’une dérive masculiniste. À cette thématique brûlante qui intéresse toutes les sociétés occidentales ou non, Laurie Agusti apporte une touche graphique très personnelle : un trait fin et précis, relevé de couleurs à la gouache, qui contraste avec la violence sourde du propos et renforce l’inquiétante tension du récit.
Rouge Signal, de Laurie Agusti. 2042. 28€
Impossible d’entendre Detroit Roma sans penser à Paris, Texas, une référence sans doute loin d’être anodine. Après René.e aux bois dormants, Grand Prix de la Critique ACBD 2022, Elene Usdin s’associe à son fils Boni pour livrer un récit d’une intensité rare : un road trip nourri de références cinématographiques et de failles intimes, dans une Amérique bien éloignée de son mythe…
Dans la vaste et déglinguée Detroit, rongée par les faillites et le chômage, rien ne prédestinait Becki et Summer à se rencontrer. Issues de milieux opposés, l’une survit dans une bicoque modeste auprès d’un père malade en proie à des hallucinations, tandis que l’autre grandit dans une villa avec piscine, auprès d’une mère, Gloria, ancienne actrice recluse dans ses rôles passés.
C’est finalement l’art qui les rapproche. Becki dessine, croque les silhouettes des gens qu’elle rencontre et graffe sur les murs gris de la ville, tandis que Summer fréquente les milieux underground de Detroit et réalise des films. À la mort de Gloria, elles prennent la route dans une vieille Ford Galaxie rose décapotable, direction Rome — non pas en Italie, mais en Géorgie d’où était originaire Gloria. Ensemble, elles comptent y disperser ses cendres.
Sur la route, entre confidences et silences, les deux femmes rembobinent leur existence, révélant blessures, espoirs et zones d’ombre qui les construisent et les rapprochent.
Passant d’un style graphique à l’autre avec une certaine radicalité, et animés par la volonté de transmettre toute la palette émotionnelle de leurs personnages, Elene Usdin et Boni livrent plus de 350 pages d’un road trip qui capte l’Amérique de 2015, jalonné de multiples clins d’œil au cinéma, à commencer par le judicieux format à l’italienne, qui ouvre l’espace et magnifie les paysages. Impressionnant !
Detroit Roma, de Elene Usdin et Boni. Sarbacane. 35€
Aborder l’euthanasie sans verser dans le pathos relève, a priori, du défi. Pourtant, Lucy Mazel au dessin et Zidrou au scénario le relèvent avec brio
dans ce roman graphique publié aux éditions du Lombard. Virgile, c’est son nom – c’est aussi le nom de son protagoniste – raconte le destin d’un ancien basketteur à la retraite, devenu tétraplégique à la suite d’une chute… survenue alors qu’il tentait de sauver un chat. Bloqué dans son lit d’hôpital, à regarder le plafond du matin au soir, « Qu’est-ce que ça peut être con un plafond », Virgile ne peut se résigner à vivre pour ne simplement pas mourir. Et avec le temps choisit la mort médicalement assistée. Suffit maintenant de l’annoncer à sa famille !
Loin d’être larmoyant, l’album de Lucy Mazel et Zidrou se distingue par une grande luminosité graphique et par des dialogues foncièrement drôles. Les auteurs voulaient éviter la tristesse et délivrer un message d’optimisme : c’est pleinement le cas, avec en prime une vraie tendresse pour leurs personnages et une humanité de tous les instants.
Virgile, de Lucy Mazel et Zidrou. Le Lombard. 20,45€
Une femme pose nue au milieu d’inconnus, les laissant observer et dessiner son corps à grands traits de fusain. La scène pourrait paraître presque banale dans une école de dessin en France, elle est totalement inimaginable dans certains autres pays. Cette femme, c’est Mansoureh Kamari. Et cet autre pays, c’est l’Iran, où elle est née et où elle a grandi avant de rejoindre la France en 2011.
Dans ce qui constitue son premier roman graphique, l’autrice se met à nu — au sens propre comme au figuré — pour offrir une plongée intime dans ses premières années de vie et interroger la condition féminine au sein d’un régime patriarcal tel que celui de l’Iran. « La honte et l’insécurité étaient mon quotidien. Mon intimité n’avait aucune valeur pour ces hommes », écrit-elle. Et de fait, à compter de sa majorité, à 9 ans, oui 9 ans, et plus encore à l’âge de ses premières règles, Mansoureh Kamari découvre ce qu’implique de devenir adulte pour une femme iranienne : une succession d’interdictions, la soumission aux hommes, et la confiscation progressive de son propre corps. Un témoignage aussi puissant qu’indispensable !
Ces lignes qui tracent mon corps, de Mansoureh Kamari. Casterman. 24€
Un voyage en amoureux était prévu. Venise, ses canaux, ses gondoles, son carnaval, Venise, la capitale du romantisme et de l’amour. Mais Nine
Antico et son compagnon se séparent. Une question s’impose alors : doit-elle malgré tout partir seule ? De cette hésitation, qui se mue peu à peu en doute existentiel, l’autrice glisse vers une réflexion plus intime : celle de l’envie, du désir, de son désir perdu. Venise devient alors le décor idéal pour dérouler sa réflexion et remonter le fil de son existence, de ses rencontres, de ses amours, de ses expériences intimes, et de s’interroger, de nous interroger, sur cette « assignation des filles à plaire ».
Nine Antico avait déjà exploré l’autobiographie avec Le Goût du Paradis, son premier album publié en 2008 aux éditions Ego comme X. Elle y revient ici, en développant des thèmes récurrents dans son œuvre, notamment le désir féminin et le regard des hommes sur les femmes. Pour cela, elle s’appuie sur l’imaginaire de Venise et notamment sur ses masques qui accentuent le regard des protagonistes et lui permettent de maintenir, comme elle le souligne, « la juste distance pour la mise à nu de ce récit très intime ». Côté graphisme, le trait noir, charbonneux et viscéral de Nine Antico imprime à ses dessins une intensité brute et envoutante.
Une Obsession, de Nine Antico. Dargaud. 29,95€
Eric Guillaud
