Le grand public français l’a véritablement découvert avec The Nice House Of The Lake et Derrière La Porte. Auréolé de plusieurs prix (dont le prestigieux Eisner Award) et à seulement 39 ans, James Tynion IV maîtrise déjà à la perfection l’art de suggérer l’horreur et l’angoisse. En prenant les rênes de son destin et en fondant sa propre maison d’édition, il a décidé de faire un pas de côté avec la série Exquisite Corpses. Nous l’avons rencontré à Paris…
Très prolixe, avec cette décontraction typiquement américaine, James Tynion IV sait qu’il est actuellement l’un des scénaristes les plus en vue de la BD indépendante outre-Atlantique. Et il compte bien en profiter. Attablé dans un bistrot parisien où il enchaîne les interviews sans se défaire de sa bonhommie, il nous parle de la sortie du premier épisode d’Exquisite Corpses en France, réalisé avec le dessinateur Michael Walsh. Le tout est un sacré petit jeu de massacre et mérite bien son titre en VF de ‘cadavre exquis’, les autres épisodes étant pris en charge par d’autres équipes créatives, mais sous sa direction.
D’abord, comment devrions-nous qualifier ce Exquisite Corpses, ou ‘cadavres exquis’ en VF ? Est-ce le début d’une franchise ? D’une série ? Voire d’un empire ? Ou est-ce que c’est ‘juste’ un comics ?
James Tynion IV . Ce n’est pas juste un livre de comics. Je dirais que c’est une série avec un vrai potentiel de franchise et pour être franc, cela a très bien démarré aux États-Unis, où beaucoup de choses se jouent la première semaine car tu vois tout de suite si le public accroche ou pas. Or, avec Exquisite Corpses, cela a été mon meilleur lancement en trois ans ! Donc cela nous réconforte dans notre idée d’en faire un objet multimédia unique et nous avons d’ailleurs un plan sur cinq ans pour ça.
Après avoir longtemps travaillé pour DC Comics, vous avez décidé en février 2024 de lancer votre propre maison d’édition, Tiny Onion (‘petit oignon’) dont Exquisite Corpses est la première grosse sortie. Est-ce que vous avez su dès le début que ce serait, en quelque sorte, votre vaisseau-amiral ?
Clairement, oui. J’avais l’idée en tête depuis pas mal d’années, depuis que j’avais travaillé chez DC sur des crossover où l’on réunissait plusieurs univers différents dans une seule et même BD. Je me suis dit que j’aimerais utiliser le même type d’énergie mais au bénéfice d’une œuvre faite par et appartenant aux artistes. Je savais que le concept de cette nouvelle série serait parfait pour fédérer autour d’elle tout un groupe de dessinateurs et de scénaristes, quitte à me lancer dans quelque chose dont la magnitude n’avait rien à voir avec ce que j’avais fait jusqu’à maintenant. Et franchement, cela s’est révélé être l’une de mes expériences les plus amusantes et collaboratives de ma vie.
Mais on ne peut pas dire que vous avez choisi la facilité pour lancer ta maison d’édition, Exquisite Corpses étant particulièrement violent, noir et pas franchement très grand public non ?
Oui, mais c’est comme ça, vous savez, je ne pense pas qu’il y ait de valeur à jouer la facilité. En ce moment, il est difficile de lancer des idées originales sur le marché des comics, qui s’est pas mal rétréci. Une grande partie du public préfère graviter vers les valeurs sûres et les super-héros ancestraux et d’ailleurs, des boîtes comme Energon Universe lancée par Robert Kirkman le créateur de The Walking Dead a su, avec succès, réinventer des séries comme Transformers ou GI Joe. Mais nous, nous avons choisi de lancer notre propre univers et pour attirer les lecteurs et les lectrices, on avait besoin de choquer un peu. Ce ton plus brutal nous permet également de nous différencier : jamais par exemple DC Comics n’aurait lancé une série comme Exquisite Corpses où l’un des tueurs est un gamin de douze ans fan de jeux vidéo ! Accessoirement, j’avoue ne pas vouloir suivre cette recherche en respectabilité qui anime pas mal d’éditeurs à l’heure actuelle. Lorsque j’étais gamin, les comics ne cherchaient pas à se faire aimer de tous, c’était de l’art, un point c’est tout, quitte à ce que cela ne plaise pas à tout le monde, voire que cela en énerve certains.
Le pitch d’Exquisite Corpses est assez osé : tous les cinq ans, les treize grandes familles qui, en secret, contrôlent les États-Unis envoient dans une petite ville de leur choix leurs champions s’entretuer, le gagnant permettant à son propriétaire si l’on peut dire de régner sur les pays pour les cinq années à venir. C’est très graphique et ne cache aucun détail. Mais croyez-vous vraiment qu’en 2026 on puisse encore choquer les gens ?
Choquer pour choquer, non. Et ce n’est de toute façon pas notre motivation première. Surtout qu’il aurait été très facile, trop même, de céder à la tendance actuelle portant sur la nostalgie des années 80 et les slashers de l’époque, style Vendredi 13. Je comprends qu’il y ait un public pour ça mais nous ne voulions pas aller dans ce sens-là. Surtout que l’idée que nous vivons sans le savoir dans une société où tout est contrôlé par treize familles hyper-riches qui s’amusent tous les cinq ans à remettre en jeu leur titre de famille dominante tout en tuant au passage des innocents me paraît beaucoup plus effrayante.
Vous suggérez que ce jeu cruel remonte à 1775, soit au début de la guerre d’indépendance des États-Unis qui se résumait alors à treize états, d’où les treize familles. Est-ce que cela veut dire que, selon Exquisite Corpses, les États-Unis ont été bâtis sur un mensonge ?
Vous croyez que vous avez le pouvoir, que votre vote peut compter et que vous pouvez changer les choses. Mais vous savez quoi ? C’est juste un jeu. Une illusion. C’est pour ça qu’Exquisite Corpses va au-delà de l’horreur graphique car d’une certaine façon, nous disons que tout ce que vous regardez, c’est faux. Il existe dans ce monde des gens extrêmement puissants dans le monde pour qui les règles ne s’appliquent pas mais qui les fixent pour le reste d’entre nous.
Nous nageons donc là en pleine théorie conspirationnelle ?
(sourire) Tout cela reste un comics, attention. Surtout, je pense que la réalité est, hélas, beaucoup plus terre-à-terre et ennuyante. Mais pas moins dangereuse et horrible. La réalité est plus puissante que la fiction et c’est une drôle de période pour écrire un commentaire sur le monde car les systèmes censés nous protéger ne fonctionnent pas comme nous l’avions dit qu’ils fonctionneraient dans des moments de crise. C’est un moment que beaucoup de nous ressentent.
Revenons au concept en lui-même : le cadavre exquis, en bon français, est un procédé littéraire dont l’un des meilleurs exemples fut le duo formé par Marcel Allain et Pierre Souvestre qui ont créé en 1911 le personnage de Fantômas. Pour pouvoir soutenir la cadence frénétique du roman-feuilleton, ils s’alternaient à l’écriture de chaque chapitre pour être ainsi deux fois plus productifs, sans forcément savoir où l’autre voulait emmener le récit. Est-ce le cas également ici ?
Pas tout à fait. Disons que c’est beaucoup plus sous contrôle car nous voulions être sûrs de conserver un récit cohérent. Déjà, Michael Walsh et moi nous avons écrit le premier chapitre, dessiné les contours du monde et caractérisé tous les personnages qui y évoluent. Le design des différents tueurs en série par exemple était également bien établi. Mais une fois toutes ces données établies, nous les avons mises à disposition de la salle d’écriture et demandé aux différents auteurs que nous avions conviés où est-ce qu’ils pensaient nous emmener avec tout ça.
Mais quelle est leur liberté réelle ?
Elle est assez grande. Comme tout le monde, j’ai mon personnage préféré mais si un auteur décide de les trucider dès le quatrième épisode, je ne vais rien faire pour l’empêcher. Disons que Michael et moi, nous agissons comme une sorte de comité de direction contrôlant la qualité finale du produit tout en laissant chacun s’exprimer comme il l’entend.
Toute l’action se passe dans une petite ville imaginaire de la côte est américaine du nom d’Oak Valley dont personne ne peut sortir. Est-ce que ce n’est pas un, disons, terrain de jeu trop limité sur le plan dramatique ?
C’était justement un sacré défi à relever. Et lorsqu’on y pense, il y a aussi cette compétition entre ces treize tueurs. Mais il y a aussi les treize puissantes familles derrière, leurs motivations, leurs histoires, leurs luttes internes… Et puis il y a tous ces civils dont la seule faute est de vivre au mauvais endroit au mauvais moment et qui doivent apprendre à essayer de ne pas se retrouver au milieu de tout ça tout en faisant de leur mieux pour résoudre leurs soucis personnels. Donc tout cela mis bout-à-bout offre énormément de déclinaisons possibles.
Est-ce que l’on peut penser qu’Oak Valley est représentatif de ce que l’on a appelé ‘suburbia’, c’est-à-dire ces petites villes pleines de lotissements loin des grandes métropoles qui constellent le territoire américain ? Et pourquoi ce choix de la côte est ?
Oui, c’est même carrément un archétype. Il existe des centaines, des milliers d’Oak Valley aux USA qui ont parfois leurs heures de gloire dans les années 50 ou 60 et qui dépérissent depuis. Quant au choix de la Nouvelle-Angleterre et plus précisément de l’état du Maine, c’est clairement un hommage à l’œuvre de Stephen King dont la quasi-intégralité des romans se passe dans le Maine.
Mais vous savez comment tout cela va finir ?
Ah oui, j’ai une idée très précise. Mais non, je ne vais rien te dire ! Au moment où je te parle, le dernier épisode dont la sortie est prévue en mai prochain aux États-Unis est en train d’être finalisé.
D’après ce que j’ai lu, d’autres déclinaisons sont déjà prévues ?
Tout à fait. Nous travaillons actuellement sur le développement d’une série pour la télé même si nous sommes encore trop tôt dans le processus pour pouvoir en dire plus. Mais tout cela rappelle que le comics n’est que le début : il y a déjà un jeu de cartes, une série est donc en cours d’écriture plus d’autres choses. En fait, Exquisite Corpses ne fait que commencer.
Une interview d’Olivier Badin
Exquisite Corpses de James Tynion IV & Michael Walsh. Urban Comics / Tiny Onion. 13,90 € .


