C’est lorsqu’il travaillait avec le scénariste Sean Murphy que Matteo Scalera s’est fait remarquer. Son trait à l’ancienne, tout en courbes et particulièrement expressif, a notamment donné à Batman, White Knight : Harley Quinn toute son épaisseur et son humanité. Pour le jeune éditeur Astrolabe et sa collection Metropolis, l’Italien se lance ici pour la première fois en solo.
Quel est le vrai thème de ce Quatrième Père ? La famille, dans le sens très large du terme, recomposée ou pas ? Ou ce foutu destin auquel, quoi qu’on fasse, on n’échappe pas, autre grande thématique des comics de super-héros ? Oh car oui, il y en a un de super-héros au centre de cette histoire, mais pas tout à fait comme on pourrait s’y attendre.
Dans les années 60, New Hope était un héros quasi-ordinaire dans son costume, ‘augmenté’ par une formule chimique, assisté dans sa lutte contre le crime par une petite équipe – un schéma ultra-traditionnel permettant clairement à Scalera (qui signe ici pour la première fois les dessins ET le scénario) de rendre hommage aux comics des origines mais aussi aux romans populaires de la littérature pulp de l’entre-deux-guerres. Mais un jour, New Hope disparaît, sans laisser de trace et tout en laissant derrière lui une femme, deux enfants et beaucoup de questions sans réponse.
Quarante ans plus tard, il refait surface sans crier gare mais blessé et poursuivi par des ennemis coriaces et vicieux prêts à tout pour récupérer son secret. Il n’a d’autre choix que de demander de l’aide à sa progéniture qu’il a peine connue alors que ces derniers doivent, eux, accepter ou non leur héritage.
Avec son récit à deux vitesses alternant séquences contemporaines et flashbacks, ses multiples clins d’œil meta – la petite fille est fan de comics et en lit régulièrement au second plan de l’action – et son découpage au cordeau, Le Quatrième Père est une mauvaise nouvelle pour Sean Murphy, Scalera prouvant ici qu’il n’a besoin de personne pour se jouer des codes des comics et construire une histoire profondément humaine dont le retournement de dernière page donne surtout envie de lire le second volume, à paraître en 2027. Une réussite !
Olivier Badin
Le Quatrième Père, de Matteo Scalera. Astrolabe. 23 €.
Nouvelle adaptation (réussie) par une équipe de Français, dont le très capé scénariste Corbeyran, d’un épisode de la saga de Conan le Barbare, archétype absolu de l’heroic fantasy créé par le Texan Robert E. Howard dans les années 30.
Une Sorcière viendra au monde est déjà la quatorzième adaptation de la saga lancée par les éditions Glénat en 2019, avec une quinzième en préparation. Une collection qui, au fil des albums, a connu des fortunes diverses, selon les histoires choisies et, surtout, les auteurs chargés de les adapter. Soyons clairs : cette nouvelle livraison figure d’emblée parmi les réussites.
En même temps, difficile de se rater avec l’une des meilleures aventures du barbare, bien qu’il n’en soit pas, paradoxalement, tout à fait le centre d’intérêt principal. Non, toute l’excellence d’Une Sorcière viendra au monde (A Witch Shall Be Born en VO) tient, justement, son ‘méchant’. Ou plutôt sa méchante, Salomé, sorcière perverse venue prendre la place de sa sœur jumelle Taramis sur le trône du royaume d’Olgerd.
Comme l’explique très bien le spécialiste numéro un des écrits d’Howard en France, Patrice Louinet, dans sa très documentée postface, cette nouvelle, a priori écrite en quelques jours seulement en 1934, se distingue par sa façon d’intégrer une dimension à la fois plus sensuelle, voire semi-érotique via certaines scènes pleines de sous-entendus osés pour l’époque, et quasi lovecraftienne via le monstre que l’on découvre à la fin du récit.
En bon connaisseur de la culture ‘pulp’ (le nom de ces revues dites ‘bon marché’ vendues pour pas cher durant la Grande Dépression et où Howard a fait ses armes), le scénariste Eric Corbeyran met le paquet sur quelques scènes iconiques, à commencer par la crucifixion ( !) de Conan qui ouvre le récit et que l’on retrouve dans la première adaptation cinématographique de 1982 qui avait révélé Arnold Schwarzenegger. Quant au dessinateur Stéphane Perger, il réussit à trouver le juste milieu entre classicisme et modernité, notamment en adaptant la palette des couleurs suivant l’ambiance des scènes, même si c’est clairement sa façon de miser sur les courbes de ses personnages féminins qui frappe le plus.
Du Conan très classique certes mais servi sur un plateau par deux fans de la culture ‘pulp’ et des récits flamboyants de Robert E. Howard. Par Crom !
Olivier Badin
Une Sorcière viendra au monde de Corberyran et Stéphane Perger. Glénat. 14,95 €.
Ancien collaborateur du groupe de space-rock Hawkwind et figure emblématique de la science-fiction « new wave » des années 60 et 70, Michael Moorcock voit depuis quelque temps son œuvre littéraire faire l’objet d’une véritable revalorisation, notamment à travers plusieurs adaptations en bande dessinée. Au point que certaines se croisent aujourd’hui, comme en témoigne la parution simultanée du premier tome de la saga Corum et la réédition du troisième volume des adaptations des aventures d’Elric, signées par le scénariste Roy Thomas.
Elric, Hawkmoon et Corum : trois incarnations distinctes et partageant pourtant de nombreux points communs de la figure du Champion Eternel, archétype du héros maudit selon Moorcock. Depuis 2013, les éditions Glénat se sont mises en tête de proposer des réactualisations de toutes ces sagas littéraires, à commencer par celle d’Elric entamée en 1961 avec La Cité Qui Rêve. Mais en les confiant à des jeunes auteurs nourris de culture cyberpunk et de jeux vidéo, ces relectures se révèlent souvent exubérantes… Quitte à parfois un peu écraser ses personnages et leur psychologie.
Le défaut principal de Corum est son personnage principal et surtout sa proximité avec Elric. Comme lui, c’est un prince déchu, utilisant une magie noire qui le dépasse parfois et nanti d’armes magiques, en l’occurrence ici une main et un œil lui permettant de convoquer des démons et de voir sur les autres plans de l’existence. Même physiquement parlant, avec leur look gothique et leurs longs cheveux blancs déployés sur leur peau couleur d’ivoire, la ressemblance est troublante.
Autre élément troublant : la place de ‘grand méchant’ prise ici dans le récit par Arioch, dieu du Chaos. Le même Arioch protecteur, malgré lui, d’Elric…
Corum – Glénat / Chauvel & Merli
Cette confusion des genres était assumée dans les textes originaux, voire carrément revendiquée par Moorcock, chacun de ces anti-héros étant présentés comme des allitérations d’un seul et même personnage : le Champion Eternel.
Un parti-pris intéressant sur le plan littéraire mais qui complique un peu la vie du scénariste David Chauvel et du dessinateur italien Luca Merli, surtout qu’ils arrivent après deux adaptations très réussies donc d’Elric et de Hawkmoon.
Ce premier tome est donc une histoire d’exil, celui du prince Corum, dernier représentant de sa race (du moins le croit-il) après le massacre de son peuple par des barbares. Affreusement mutilé, il ne doit son salut qu’à l’intervention d’un autre exilé au destin tragique, le comte Moidel et prend le chemin de la revanche, sans d’abord se rendre compte qu’il n’est que le jouet des dieux et de leurs sautes d’humeur…
Plutôt que d’affronter frontalement la très colorée et romantique adaptation réalisée dans les années 80 par un alors inconnu Mike Mignola (le futur créateur de Hellboy), le dessinateur Luca Merli a eu l’intelligence de partir dans une direction opposée avec un design très noir et tortueux, quitte à parfois étaler sur deux pages un seul et même dessin, même si ce choix graphique un peu pompier ne sera pas du goût de tout le monde.
Elric, La Cité qui Rêve – Delirium / Thomas & Russell
Justement, pour ces déçus, il y a la nouvelle réédition, quatre ans et demi après la dernière en date sur Delcourt, de la première adaptation BD des aventures d’Elric, chapeauté par le scénariste ‘star’ et ex-Marvel, Roy Thomas. La Cité Qui Rêve est l’histoire par laquelle tout a commencé et quarante-quatre ans après sa première publication, cette version n’a rien perdu de sa flamboyance, notamment grâce au style très atypique de P. Craig Russell.
Par rapport à l’édition principale, cette édition 2026 bénéficie d’un plus grand format, d’une restauration optimisée des planches, d’une nouvelle postface sur ‘Moorcock en images’ par le traducteur Alex Nicolavitch et d’une entrevue réalisée par ce dernier avec le maître.
Olivier Badin
Corum, tome 1 : Le Chevalier des Epées par David Chauvel et Luca Merli. Glénat. 24 euros
Elric, La Cité qui Rêve par Roy Thomas et P. Craig Russell. Delirium. 18 euros
Le grand public français l’a véritablement découvert avec The Nice House Of The Lake et Derrière La Porte. Auréolé de plusieurs prix (dont le prestigieux Eisner Award) et à seulement 39 ans, James Tynion IV maîtrise déjà à la perfection l’art de suggérer l’horreur et l’angoisse. En prenant les rênes de son destin et en fondant sa propre maison d’édition, il a décidé de faire un pas de côté avec la série Exquisite Corpses. Nous l’avons rencontré à Paris…
Très prolixe, avec cette décontraction typiquement américaine, James Tynion IV sait qu’il est actuellement l’un des scénaristes les plus en vue de la BD indépendante outre-Atlantique. Et il compte bien en profiter. Attablé dans un bistrot parisien où il enchaîne les interviews sans se défaire de sa bonhommie, il nous parle de la sortie du premier épisode d’Exquisite Corpses en France, réalisé avec le dessinateur Michael Walsh. Le tout est un sacré petit jeu de massacre et mérite bien son titre en VF de ‘cadavre exquis’, les autres épisodes étant pris en charge par d’autres équipes créatives, mais sous sa direction.
D’abord, comment devrions-nous qualifier ce Exquisite Corpses, ou ‘cadavres exquis’ en VF ? Est-ce le début d’une franchise ? D’une série ? Voire d’un empire ? Ou est-ce que c’est ‘juste’ un comics ?
James Tynion IV . Ce n’est pas juste un livre de comics. Je dirais que c’est une série avec un vrai potentiel de franchise et pour être franc, cela a très bien démarré aux États-Unis, où beaucoup de choses se jouent la première semaine car tu vois tout de suite si le public accroche ou pas. Or, avec Exquisite Corpses, cela a été mon meilleur lancement en trois ans ! Donc cela nous réconforte dans notre idée d’en faire un objet multimédia unique et nous avons d’ailleurs un plan sur cinq ans pour ça.
Après avoir longtemps travaillé pour DC Comics, vous avez décidé en février 2024 de lancer votre propre maison d’édition, Tiny Onion (‘petit oignon’) dont Exquisite Corpses est la première grosse sortie. Est-ce que vous avez su dès le début que ce serait, en quelque sorte, votre vaisseau-amiral ?
Clairement, oui. J’avais l’idée en tête depuis pas mal d’années, depuis que j’avais travaillé chez DC sur des crossover où l’on réunissait plusieurs univers différents dans une seule et même BD. Je me suis dit que j’aimerais utiliser le même type d’énergie mais au bénéfice d’une œuvre faite par et appartenant aux artistes. Je savais que le concept de cette nouvelle série serait parfait pour fédérer autour d’elle tout un groupe de dessinateurs et de scénaristes, quitte à me lancer dans quelque chose dont la magnitude n’avait rien à voir avec ce que j’avais fait jusqu’à maintenant. Et franchement, cela s’est révélé être l’une de mes expériences les plus amusantes et collaboratives de ma vie.
Mais on ne peut pas dire que vous avez choisi la facilité pour lancer ta maison d’édition, Exquisite Corpses étant particulièrement violent, noir et pas franchement très grand public non ?
Oui, mais c’est comme ça, vous savez, je ne pense pas qu’il y ait de valeur à jouer la facilité. En ce moment, il est difficile de lancer des idées originales sur le marché des comics, qui s’est pas mal rétréci. Une grande partie du public préfère graviter vers les valeurs sûres et les super-héros ancestraux et d’ailleurs, des boîtes comme Energon Universe lancée par Robert Kirkman le créateur de The Walking Dead a su, avec succès, réinventer des séries comme Transformers ou GI Joe. Mais nous, nous avons choisi de lancer notre propre univers et pour attirer les lecteurs et les lectrices, on avait besoin de choquer un peu. Ce ton plus brutal nous permet également de nous différencier : jamais par exemple DC Comics n’aurait lancé une série comme Exquisite Corpses où l’un des tueurs est un gamin de douze ans fan de jeux vidéo ! Accessoirement, j’avoue ne pas vouloir suivre cette recherche en respectabilité qui anime pas mal d’éditeurs à l’heure actuelle. Lorsque j’étais gamin, les comics ne cherchaient pas à se faire aimer de tous, c’était de l’art, un point c’est tout, quitte à ce que cela ne plaise pas à tout le monde, voire que cela en énerve certains.
Le pitch d’Exquisite Corpses est assez osé : tous les cinq ans, les treize grandes familles qui, en secret, contrôlent les États-Unis envoient dans une petite ville de leur choix leurs champions s’entretuer, le gagnant permettant à son propriétaire si l’on peut dire de régner sur les pays pour les cinq années à venir. C’est très graphique et ne cache aucun détail. Mais croyez-vous vraiment qu’en 2026 on puisse encore choquer les gens ?
Choquer pour choquer, non. Et ce n’est de toute façon pas notre motivation première. Surtout qu’il aurait été très facile, trop même, de céder à la tendance actuelle portant sur la nostalgie des années 80 et les slashers de l’époque, style Vendredi 13. Je comprends qu’il y ait un public pour ça mais nous ne voulions pas aller dans ce sens-là. Surtout que l’idée que nous vivons sans le savoir dans une société où tout est contrôlé par treize familles hyper-riches qui s’amusent tous les cinq ans à remettre en jeu leur titre de famille dominante tout en tuant au passage des innocents me paraît beaucoup plus effrayante.
Vous suggérez que ce jeu cruel remonte à 1775, soit au début de la guerre d’indépendance des États-Unis qui se résumait alors à treize états, d’où les treize familles. Est-ce que cela veut dire que, selon Exquisite Corpses, les États-Unis ont été bâtis sur un mensonge ?
Vous croyez que vous avez le pouvoir, que votre vote peut compter et que vous pouvez changer les choses. Mais vous savez quoi ? C’est juste un jeu. Une illusion. C’est pour ça qu’Exquisite Corpses va au-delà de l’horreur graphique car d’une certaine façon, nous disons que tout ce que vous regardez, c’est faux. Il existe dans ce monde des gens extrêmement puissants dans le monde pour qui les règles ne s’appliquent pas mais qui les fixent pour le reste d’entre nous.
Nous nageons donc là en pleine théorie conspirationnelle ?
(sourire) Tout cela reste un comics, attention. Surtout, je pense que la réalité est, hélas, beaucoup plus terre-à-terre et ennuyante. Mais pas moins dangereuse et horrible. La réalité est plus puissante que la fiction et c’est une drôle de période pour écrire un commentaire sur le monde car les systèmes censés nous protéger ne fonctionnent pas comme nous l’avions dit qu’ils fonctionneraient dans des moments de crise. C’est un moment que beaucoup de nous ressentent.
Revenons au concept en lui-même : le cadavre exquis, en bon français, est un procédé littéraire dont l’un des meilleurs exemples fut le duo formé par Marcel Allain et Pierre Souvestre qui ont créé en 1911 le personnage de Fantômas. Pour pouvoir soutenir la cadence frénétique du roman-feuilleton, ils s’alternaient à l’écriture de chaque chapitre pour être ainsi deux fois plus productifs, sans forcément savoir où l’autre voulait emmener le récit. Est-ce le cas également ici ?
Pas tout à fait. Disons que c’est beaucoup plus sous contrôle car nous voulions être sûrs de conserver un récit cohérent. Déjà, Michael Walsh et moi nous avons écrit le premier chapitre, dessiné les contours du monde et caractérisé tous les personnages qui y évoluent. Le design des différents tueurs en série par exemple était également bien établi. Mais une fois toutes ces données établies, nous les avons mises à disposition de la salle d’écriture et demandé aux différents auteurs que nous avions conviés où est-ce qu’ils pensaient nous emmener avec tout ça.
Mais quelle est leur liberté réelle ?
Elle est assez grande. Comme tout le monde, j’ai mon personnage préféré mais si un auteur décide de les trucider dès le quatrième épisode, je ne vais rien faire pour l’empêcher. Disons que Michael et moi, nous agissons comme une sorte de comité de direction contrôlant la qualité finale du produit tout en laissant chacun s’exprimer comme il l’entend.
Toute l’action se passe dans une petite ville imaginaire de la côte est américaine du nom d’Oak Valley dont personne ne peut sortir. Est-ce que ce n’est pas un, disons, terrain de jeu trop limité sur le plan dramatique ?
C’était justement un sacré défi à relever. Et lorsqu’on y pense, il y a aussi cette compétition entre ces treize tueurs. Mais il y a aussi les treize puissantes familles derrière, leurs motivations, leurs histoires, leurs luttes internes… Et puis il y a tous ces civils dont la seule faute est de vivre au mauvais endroit au mauvais moment et qui doivent apprendre à essayer de ne pas se retrouver au milieu de tout ça tout en faisant de leur mieux pour résoudre leurs soucis personnels. Donc tout cela mis bout-à-bout offre énormément de déclinaisons possibles.
Est-ce que l’on peut penser qu’Oak Valley est représentatif de ce que l’on a appelé ‘suburbia’, c’est-à-dire ces petites villes pleines de lotissements loin des grandes métropoles qui constellent le territoire américain ? Et pourquoi ce choix de la côte est ?
Oui, c’est même carrément un archétype. Il existe des centaines, des milliers d’Oak Valley aux USA qui ont parfois leurs heures de gloire dans les années 50 ou 60 et qui dépérissent depuis. Quant au choix de la Nouvelle-Angleterre et plus précisément de l’état du Maine, c’est clairement un hommage à l’œuvre de Stephen King dont la quasi-intégralité des romans se passe dans le Maine.
Mais vous savez comment tout cela va finir ?
Ah oui, j’ai une idée très précise. Mais non, je ne vais rien te dire ! Au moment où je te parle, le dernier épisode dont la sortie est prévue en mai prochain aux États-Unis est en train d’être finalisé.
D’après ce que j’ai lu, d’autres déclinaisons sont déjà prévues ?
Tout à fait. Nous travaillons actuellement sur le développement d’une série pour la télé même si nous sommes encore trop tôt dans le processus pour pouvoir en dire plus. Mais tout cela rappelle que le comics n’est que le début : il y a déjà un jeu de cartes, une série est donc en cours d’écriture plus d’autres choses. En fait, Exquisite Corpses ne fait que commencer.
Une interview d’Olivier Badin
Exquisite Corpses de James Tynion IV & Michael Walsh. Urban Comics / Tiny Onion. 13,90 € .
Pour sa première œuvre, Ismaël Legrand frappe un grand coup avec un pur récit de dark fantasy ne retenant pas ses coups, animé d’une âme diabolique où les personnages tentent de déjouer le destin et la damnation qui les guettent.
Un héros mutique qui n’en est pas vraiment un, une jeune sorcière obligée d’expier ses fautes en collaborant avec ceux qui veulent exterminer ses sœurs, un inquisiteur poursuivi par une étrange malédiction, un monde en ruines où règnent la mort et la désolation pendant que des ecclésiastiques corrompus tentent par tous les moyens de conserver le pouvoir…
Jeune auteur complet (scénario et dessin), Ismaël Legrand connaît visiblement ses classiques de la dark fantasy. Fantasy avec ce récit épique évoluant dans un monde moyenâgeux phantasmagorique où la magie est maître et où des créatures sinistres rôdent, mais dark (‘sombre’) car dénué de toute belle princesse à sauver ou de gentils hobbits. Dans ce Deathbringer qui porte bien son nom (‘celui qui apporte la mort’), tout n’est que souffrance et désolation.
Si le propos est parfois un chouia trop mystique, c’est vraiment son parti-pris graphique qui frappe le plus. Serti dans un superbe noir et blanc aux détours tranchés et offrant parfois aux déchaînements de violence des pages pleines sans dialogue, Deathbringer marque par son côté implacable et l’aspect cauchemardesque de ses créatures, rappelant parfois le travail de l’illustrateur américain Mark Riddick. Ce récit aux multiples ramifications (trop, peut-être) s’adresse d’ailleurs à un public adulte, avec son atmosphère gothique où le sacré ne cesse de basculer dans l’horreur. S’il ne devient jamais grotesque, ses nombreuses scènes de violence le réservent à un public averti.
L’amateur, lui, s’amusera sûrement à repérer les nombreux clins d’œil (volontaires ou pas) à certaines grandes illustrations chères aux fans de mondes fantastiques, comme par exemple le Death Dealer (1973) de l’Américain Frank Frazetta ou L’île des morts (1886) d’Arnold Böcklin. Et même si Legrand a peut-être commis une erreur de débutant en voulant cumuler les casquettes, le récit étant donc parfois trop verbeux et haché, visuellement c’est impressionnant de beauté. Mais une beauté noire et impitoyable.
Adorée ou détestée, Requiem, née de l’imaginaire torturé du dessinateur français Olivier Ledroit et du scénariste britannique Pat Mills (Judge Dredd), demeure sans doute l’héritière la plus légitime des Chroniques de la Lune Noire. Un univers horrifique saturé de références au mythe de Dracula et à l’iconographie gothique, traversé par un sous-texte érotico-SM audacieux, qui s’offre aujourd’hui une relecture inattendue en version manga.
Alors que Ledroit et Mills sont en train de travailler sur un tome 13 très attendu, ils ont autorisé et supervisé cette adaptation en manga, à mi-chemin entre le reboot et le spin-off, c’est-à-dire une réinvention fidèle du mythe mais qui se permet d’y ajouter sa propre patte. Un pari visant clairement à toucher un plus jeune public jusqu’à lors plutôt rétif à l’univers graphique très typé ‘années 90’ de Ledroit, quitte à en atténuer (un peu) l’aspect le plus sexué… Mais pas son goût pour l’excès.
L’histoire reste grossièrement la même, même si les références à la Seconde Guerre Mondiale et aux nazies a été effacée. Voici Heinrich, projeté dans un monde cauchemardesque où tout est inversé. Amnésique, il découvre qu’il est un chevalier vampire du nom de Requiem engagé dans une guerre qui le dépasse alors qu’il recherche désespérément sa bien-aimée, Rebecca.
La saga originale avait marqué les esprits par ses multitudes de couleurs et ses véritables tableaux dantesques mangeant des pages entières et débordant de détails. Deux éléments forcément absents ici, le manga se consommant en noir et blanc et en petit format. On sent d’ailleurs parfois que cette nouvelle version de Requiem, Chevalier Vampire aimerait pouvoir pousser les murs, tout comme il a parfois un peu de mal à gérer l’ajout (obligatoire dans le style manga) de personnages ‘décalés’ à l’humour sous-jacent, comme ici la ‘Mère Terreur’ à la tête des vierges pirates.
Mais en fan éclairé, le dessinateur bolivien Seban multiplie ici les clins d’œil, aussi bien à l’univers torturé d’Elric le Nécromancien le prince maudit crée par Michael Moorcock qu’au dessin animé Albator. Et puis même si tout ici est too much avec des personnages complètement baroques et hystériques, cette approche sans filet colle finalement plutôt bien à l’univers démentiel de Requiem. Reste à savoir auprès quel public ce premier tome réussira à atteindre le plus : les fans de la saga originale ? Les néophytes ? Ou les deux ?
Olivier Badin
Requiem, Chevalier Vampire de Seban & Victor Santos. Glénat. 7,90€
Les comics adorent rebattre les cartes, quitte à foutre en l’air la mythologie qu’ils ont eux-mêmes patiemment mis en place. AbsoluteBatman n’est pas pour autant une opération de dynamitage, mais plus une redistribution intéressante des cartes, avec le célèbre scénariste Scott Synder à la manœuvre. Et c’est aussi réussi qu’excessif.
Bruce Wayne n’est plus un fils de milliardaire, mais un gamin des plus ordinaires venu de la classe moyenne de Gotham. Alfred n’est plus un sobre majordome à la sobriété très britannique mais un mercenaire aux multiples gadgets et surentrainé mais incapable de se reconnecter avec sa fille unique. Jim Gordon n’est plus le chef de la police mais le maire de Gotham, incapable d’endiguer la vague de criminalité qui la submerge de toutes parts…
Après WonderWoman et Superman, voici le tour de l’une des plus grosses stars de DC Comics de voir l’histoire de ses origines réécrite – ou réassemblée dans le cas présent – sous l’étiquette Absolute. Batman étant l’un des héros les plus tragiques – dans le sens quasiment grec du terme, sa ‘naissance’ partant du meurtre des deux parents du héros – de chez DC, il y avait beaucoup de boutons sur lesquels appuyer pour en altérer le dosage sans le dénaturer totalement. Ce que Scott Synder s’est amusé à faire… Dans son style, disons, pas toujours des plus consensuels. Mais noir. Très noir même.
Ce n’est pas nouveau : Synder a toujours été un peu l’équivalent comics du réalisateur de la série des BadBoys, Michael Bay. Soit quelqu’un aimant bien, pardon, ADORANT en faire des caisses visuellement parlant, quitte à ne pas faire dans la dentelle. Son ‘nouveau’ Batman – le précédent, Batman Dark Metal n’ayant pas vraiment marqué les esprits à force de faire n’importe quoi – est donc par exemple bodybuildé à l’extrême, dans un style graphique parfois proche du manga sous la plume de Nick Dragotta.
Et face au gang du mystérieux Black Mask aux méthodes des plus expéditives, il fait preuve d’une violence presque aveugle et sans limite, mais toujours pour « rendre justice » selon ses propres termes, sans que l’on sache vraiment si Synder fait preuve ici de recul, le scénariste se délectant clairement de faire péter un plomb à son héros en pleine déconstruction. Une relecture à prendre ou à laisser mais qui, clairement, ne laissera pas indifférent.
Olivier Badin
Absolute Batman de Scott Snyder et Nick Dragotta. Urban Comics/DC Comics. 20,50 euros
Après ses nombreuses rééditions des œuvres maîtresses de Richard Corben et ses deux volumes consacrés à Vampirella (à quand la suite ?), l’éditeur français Delirium s’attaque ici à un autre monument de la bande dessinée underground d’horreur, Bernie Wrightson, dont il réédite un volume sorti une première fois en 2014. Et c’est toujours aussi envoûtant!
Si après des années de disette, la bande dessinée d’horreur a repris du poil de la bête dans les 70s, c’est notamment grâce à des publications désormais cultes comme Eerie et Creepy qui osaient aller plus loin que les trop timides Marvel ou DC Comics et à des dessinateurs, pardon des artistes, comme Bernie Wrightson. Malgré son physique de nerd introverti et son décès en 2017, il continue d’être pour toute une communauté comme une sorte de totem indétrônable, continuant d’exercer une influence majeure. Et lorsqu’on feuillette les pages de ce volume réunissant toutes les histoires auxquelles il a contribué ou qu’il a dessinées pour Eerie et Creepy entre 1974 et 1977, on se souvient pourquoi.
Oui, la récolte pourrait paraître un peu chiche, avec ‘seulement’ douze histoires, dont deux où il n’a réalisé que l’encrage. Mais chacune d’entre elles est un petit chef-d’œuvre d’orfèvrerie. D’ailleurs, par rapport à la première édition de 2014, en plus d’une autre couverture, cette nouvelle version contient un bonus non négligeable : le story-board et le texte complet de l’un des plus beaux récits du livre (Le Monstre De Boue), fascinante plongée dans la méthode de travail du maître qui ne négligeait aucun détail.
Ce n’est pas pour rien que Wrightson a été marqué par le film déviant Freaks de Tod Browning et travaillé pendant des années à illustrer le Frankenstein de Mary Shelley. L’homme a toujours été fasciné par le contraste entre beauté saisissante et horreur absolue. Majoritairement serties dans un noir et blanc d’une finesse incroyable (à part, justement, Le Monstre De Boue), toutes ces histoires excellent donc à faire du macabre un spectacle à la fois cruel et envoûtant. De nombreuses planches sont quasiment sans dialogue, tout juste racontées par un monologue intérieur assez concis, toutes les émotions des personnages étant dépeintes sur des visages contorsionnés baignant souvent dans un clair-obscur frappant.
À l’instar de son collègue Richard Corben, il illustre ici la célèbre nouvelle d’Edgar Allan Poe Le Chat Noir comme s’il l’avait écrite lui-même alors que pour la terrifiante Jenifer, scénarisée par son ami Bruce Jones qui signe également l’introduction de ce livre, il renouvelle complètement le concept de l’emprise avec une subtile perversité. Mieux : comme le prouve la galerie des nombreuses couvertures réalisées pour les deux revues et mettant en scène leurs mascottes respectives, Wrightson savait aussi faire preuve d’un humour très noir.
Bref, embelli par le travail de reproduction comme d’habitude impeccable avec cet éditeur aux goûts sûrs, voici ce que l’on appelle dans les milieux autorisés un indispensable, autant pour les fans de Bernie Wrightson que pour les fans de bandes dessinées d’horreur des années 70. Indispensable, on vous dit !
Enfin une réédition digne de ce nom des premières adaptations en bande dessinées des aventures d’un héros XXL sorties à l’origine dans la seconde moitié des années 70 avec le grand John Buscema au dessin…
Aux côtés de The Phantom, The Shadow, Green Lama et quantités d’autres, Doc Savage fait partie de ces héros caractéristiques aux aptitudes intellectuelles et physiques quasi-surhumaines ayant dédié sa vie à défendre la veuve et l’orphelin apparu dans les années 30 aux Etats-Unis dans les pages de pulps, ces magazines bon marché regorgeant d’aventures bon marché. Dixit son créateur Lester Dent, Savage était censé être un mélange de Tarzan pour ses qualités physiques, de Sherlock Holmes pour son sens de la déduction et d’Abraham Lincoln pour a droiture. Grâce à des fonds illimités et l’équipe de scientifiques qui l’entoure, il a voué sa vie à combattre l’injustice, niché dans au 86ème étage d’un luxueux gratte-ciel new-yorkais.
Savage est l’archétype même du héros sans peur et sans reproches, sorte de super-héros avant l’heure malgré son absence de pouvoir. Le tout pourrait forcément paraître un peu caricatural vu avec nos yeux du XXIème siècle mais il a cette naïveté et ce charme désuet propres aux héros de cette époque, féconde pour l’imaginaire où une Amérique dévastée par la Grande Dépression de 1929 avait terriblement besoin de s’évader.
La France le découvre à la fin des années 60, dans des versions édulcorées et plus « adaptées au jeune public » de ses aventures , d’abord parues dans le Journal De Mickey puis ensuite en poche via l’éditeur Marabout, où l’on retrouvait déjà son pas si lointain que ça cousin européen, Bob Morane.
De l’autre côté de l’Atlantique, au même moment, grâce au succès-surprise de Conan, Marvel commence à réfléchir à ressusciter d’autres héros de l’ère pulp. Suite à de nombreux courriers de lecteurs, l’éditeur de comics achète les droits de Doc Savage et publie ses premières aventures dès 1972 avec, déjà, le grand John Buscema (Thor, Conan, Les 4 Fantastiques etc.) aux pinceaux pour la couverture. Les lecteurs français, eux, découvrent le personnage dans les pages du magazine Titans en 1976.
Les quatre longues aventures réédités ici (une soixantaine de pages chacune) sont parues en France dans l’éphémère revue La Planète Des Singes, chez le même éditeur. Si le contexte a été modernisé, l’action se passant désormais dans les années 70 plutôt que dans les années 30, les bases restent les mêmes : Savage est un colosse à sang froid, homme aussi cérébral que physique, presque dénué d’affect et accompagné d’une bande hétéroclite stéréotypée (l’avocat snob toujours prompt aux bons mots, la brut au look simiesque, l’intello à lunettes faisant de grandes phrases etc.) lui obéissant au doigt et à l’œil. Les méchants sont assez caricaturaux et pour les combattre, Savage a droit à un attirail semblant sortir d’un film de James Bond, avec sous-marin de poche, hélicoptère etc. Clairement, le tout était à destination du jeune public et cela se sent.
Mais c’est justement tout ce qui fait le charme de ces aventures légèrement teintées de fantastique et n’hésitant pas à emmener les lecteurs aussi bien dans les bas-fonds de ‘Big Apple’ qu’au milieu du Pacifique dans une île inconnue. Il y a ce côté un peu foufou et épique, justement très proche de l’esprit d’un Bob Morane.
Et puis surtout, il y a dans ce premier volume (un second est déjà prévu) le grand, le très grand John Buscema aux dessins, assisté par le tout aussi talentueux Tony Dezuniga pour la finition. Son trait iconique, sa façon instantanément reconnaissable de tisser les traits ou de donner à chaque mouvement une dynamique quasi-féline est indissociable de la légende Marvel, sublimé ici par le très beau travail de reproduction de ces planches en noir et blanc. Pour les amateurs de comics 70s mais aussi du ‘Big John’, c’est quasi-indispensable.
À noter que le tout sort en tirage limité sur un petit éditeur marseillais, déjà responsable de quelques belles rééditions dans le même genre, comme Voltar ou Red Sonja.
Olivier Badin
Doc Savage – L’Intégrale 1875-1976 de Doug Moench, John Buscema et Tony Dezuniga. 38€. Neofelis.
Neofelis / Doug Moench, John Buscema & Tony Dezuniga
Premier roman graphique d’un auteur français influencé par le manga, Délivrance a la forme d’une quête existentielle où la seule raison de survivre dans un monde en déliquescence est de trouver un moyen… de mourir en paix. Âpre et désespéré mais atypique !
En ouvrant les champs du possible, la science-fiction a toujours été l’un des terrains très fertiles pour les allégories. En ouvrant une brèche sur un univers très lointain ou un futur parallèle, tout devient possible, sans qu’on ait forcément besoin d’avoir ni un pourquoi ni un comment.
Aucune explication ici donc. Pourquoi la Terre est-elle devenue aride ? Qu’est-ce qui a déclenché cette apocalypse écologique ? Pourquoi les hommes n’arrivent plus à mourir mais finissent, invariablement, par se transformer en des espèces d’êtres difformes et violents sans volonté propre ? Comment Graham, son frère ainé Ikar et la femme mutique se sont retrouvés à errer comme cela au milieu des ombres ? Que cherchent-ils vraiment ? On ne sait presque rien au début du récit, à part l’évocation d’un endroit où ils pourront tous les trois mettre fin à leurs souffrances et être en paix, sous-entendu mourir.
En attendant, ils fuient, tout simplement. Le monde (ou ce qu’il en reste) autour d’eux, les autres devenus synonymes de violence, et eux-mêmes. Jusqu’à ce qu’ils rencontrent cette petite fille sans nom et sans voix autour de laquelle la nature moribonde semble revivre et au contact de laquelle ils redeviennent humains, retrouvant leurs souvenirs enfouis mais aussi leurs blessures. Sauf qu’elle suscite les convoitises…
Même si Délivrance est sa première BD, Kim Gérard, qui signe ici les dessins et le scénario, a d’abord fait carrière dans le graphisme et cela se sent ici. Plutôt avare en dialogue, sur le plan visuel le tout rappelle pas mal le trait inspiré du manga de l’écurie Label 619. Au diapason, le récit en lui-même est en perpétuel mouvement, comme ses héros dont on lit les émotions comme dans un livre ouvert à grâce à de nombreux gros plans. Cette idée de mouvement, on la retrouve d’ailleurs dans les nombreuses scènes de combat : pleines d’onomatopées, elles sont aussi soudaines que crues, sans jamais pour autant glorifier la violence. Au contraire, leur absurdité ne fait que souligner un peu plus l’inhumanité des rares survivants de ce monde à l’agonie.
Très symboliquement, pour ne pas ‘sombrer’ dans l’apathie précédant cet état de semi-conscience dont on ne sort plus et devenir ainsi prisonnier en quelque sorte de leur propre corps, les deux personnages principaux doivent régulièrement se tabasser mutuellement. En gros, ici, les survivants doivent se faire souffrir, se martyriser si l’on veut, pour ne pas tomber dans une torpeur devenue synonyme de condamnation sans retour.
C’est autant la force que la limite de cette épopée entre Mad Max et Le Fils de L’Homme. Kim Gérard jette ses personnages dans une quête désespérée et passe plus de 300 pages à les faire souffrir, littéralement, dans leur chair, la douleur était l’une des clefs de leur rédemption. Maso Délivrance ? Peut-être un peu, les chairs étant ici autant triturées que dans un film de body horror, malgré une fin ouverte laissant (enfin) un tout peu d’espoir filtrer.