06 Fév

Deathbringer ou la première œuvre très prometteuse d’un jeune auteur français de dark fantasy

Pour sa première œuvre, Ismaël Legrand frappe un grand coup avec un pur récit de dark fantasy ne retenant pas ses coups, animé d’une âme diabolique où les personnages tentent de déjouer le destin et la damnation qui les guettent.

Un héros mutique qui n’en est pas vraiment un, une jeune sorcière obligée d’expier ses fautes en collaborant avec ceux qui veulent exterminer ses sœurs, un inquisiteur poursuivi par une étrange malédiction, un monde en ruines où règnent la mort et la désolation pendant que des ecclésiastiques corrompus tentent par tous les moyens de conserver le pouvoir…

Jeune auteur complet (scénario et dessin), Ismaël Legrand connaît visiblement ses classiques de la dark fantasy. Fantasy avec ce récit épique évoluant dans un monde moyenâgeux phantasmagorique où la magie est maître et où des créatures sinistres rôdent, mais dark (‘sombre’) car dénué de toute belle princesse à sauver ou de gentils hobbits. Dans ce Deathbringer qui porte bien son nom (‘celui qui apporte la mort’), tout n’est que souffrance et désolation.

© Delcourt / Legrand

Si le propos est parfois un chouia trop mystique, c’est vraiment son parti-pris graphique qui frappe le plus. Serti dans un superbe noir et blanc aux détours tranchés et offrant parfois aux déchaînements de violence des pages pleines sans dialogue, Deathbringer marque par son côté implacable et l’aspect cauchemardesque de ses créatures, rappelant parfois le travail de l’illustrateur américain Mark Riddick. Ce récit aux multiples ramifications (trop, peut-être) s’adresse d’ailleurs à un public adulte, avec son atmosphère gothique où le sacré ne cesse de basculer dans l’horreur. S’il ne devient jamais grotesque, ses nombreuses scènes de violence le réservent à un public averti.

© Delcourt / Legrand

L’amateur, lui, s’amusera sûrement à repérer les nombreux clins d’œil (volontaires ou pas) à certaines grandes illustrations chères aux fans de mondes fantastiques, comme par exemple le Death Dealer (1973) de l’Américain Frank Frazetta ou L’île des morts (1886) d’Arnold Böcklin. Et même si Legrand a peut-être commis une erreur de débutant en voulant cumuler les casquettes, le récit étant donc parfois trop verbeux et haché, visuellement c’est impressionnant de beauté. Mais une beauté noire et impitoyable.

Olivier Badin.

Deathbringer, d’Ismaël Legrand. Delcourt. 25,50€

15 Jan

La saga de dark fantasy franco-britannique Requiem réincarnée dans un manga exubérant

Adorée ou détestée, Requiem, née de l’imaginaire torturé du dessinateur français Olivier Ledroit et du scénariste britannique Pat Mills (Judge Dredd), demeure sans doute l’héritière la plus légitime des Chroniques de la Lune Noire. Un univers horrifique saturé de références au mythe de Dracula et à l’iconographie gothique, traversé par un sous-texte érotico-SM audacieux, qui s’offre aujourd’hui une relecture inattendue en version manga.

Alors que Ledroit et Mills sont en train de travailler sur un tome 13 très attendu, ils ont autorisé et supervisé cette adaptation en manga, à mi-chemin entre le reboot et le spin-off, c’est-à-dire une réinvention fidèle du mythe mais qui se permet d’y ajouter sa propre patte. Un pari visant clairement à toucher un plus jeune public jusqu’à lors plutôt rétif à l’univers graphique très typé ‘années 90’ de Ledroit, quitte à en atténuer (un peu) l’aspect le plus sexué… Mais pas son goût pour l’excès.

L’histoire reste grossièrement la même, même si les références à la Seconde Guerre Mondiale et aux nazies a été effacée. Voici Heinrich, projeté dans un monde cauchemardesque où tout est inversé. Amnésique, il découvre qu’il est un chevalier vampire du nom de Requiem engagé dans une guerre qui le dépasse alors qu’il recherche désespérément sa bien-aimée, Rebecca.

La saga originale avait marqué les esprits par ses multitudes de couleurs et ses véritables tableaux dantesques mangeant des pages entières et débordant de détails. Deux éléments forcément absents ici, le manga se consommant en noir et blanc et en petit format. On sent d’ailleurs parfois que cette nouvelle version de Requiem, Chevalier Vampire aimerait pouvoir pousser les murs, tout comme il a parfois un peu de mal à gérer l’ajout (obligatoire dans le style manga) de personnages ‘décalés’ à l’humour sous-jacent, comme ici la ‘Mère Terreur’ à la tête des vierges pirates.   

Mais en fan éclairé, le dessinateur bolivien Seban multiplie ici les clins d’œil, aussi bien à l’univers torturé d’Elric le Nécromancien le prince maudit crée par Michael Moorcock qu’au dessin animé Albator. Et puis même si tout ici est too much avec des personnages complètement baroques et hystériques, cette approche sans filet colle finalement plutôt bien à l’univers démentiel de Requiem. Reste à savoir auprès quel public ce premier tome réussira à atteindre le plus : les fans de la saga originale ? Les néophytes ? Ou les deux ?

Olivier Badin

Requiem, Chevalier Vampire de Seban & Victor Santos. Glénat. 7,90€

© Glénat / Seban & Santos

11 Jan

Absolute Batman ou comment déconstruire le mythe du Chevalier Noir pour le rendre encore plus noir et nihiliste

Les comics adorent rebattre les cartes, quitte à foutre en l’air la mythologie qu’ils ont eux-mêmes patiemment mis en place. Absolute Batman n’est pas pour autant une opération de dynamitage, mais plus une redistribution intéressante des cartes, avec le célèbre scénariste Scott Synder à la manœuvre. Et c’est aussi réussi qu’excessif.

Bruce Wayne n’est plus un fils de milliardaire, mais un gamin des plus ordinaires venu de la classe moyenne de Gotham. Alfred n’est plus un sobre majordome à la sobriété très britannique mais un mercenaire aux multiples gadgets et surentrainé mais incapable de se reconnecter avec sa fille unique. Jim Gordon n’est plus le chef de la police mais le maire de Gotham, incapable d’endiguer la vague de criminalité qui la submerge de toutes parts…

Après Wonder Woman et Superman, voici le tour de l’une des plus grosses stars de DC Comics de voir l’histoire de ses origines réécrite – ou réassemblée dans le cas présent – sous l’étiquette Absolute. Batman étant l’un des héros les plus tragiques – dans le sens quasiment grec du terme, sa ‘naissance’ partant du meurtre des deux parents du héros – de chez DC, il y avait beaucoup de boutons sur lesquels appuyer pour en altérer le dosage sans le dénaturer totalement. Ce que Scott Synder s’est amusé à faire… Dans son style, disons, pas toujours des plus consensuels. Mais noir. Très noir même.

Ce n’est pas nouveau : Synder a toujours été un peu l’équivalent comics du réalisateur de la série des Bad Boys, Michael Bay. Soit quelqu’un aimant bien, pardon, ADORANT en faire des caisses visuellement parlant, quitte à ne pas faire dans la dentelle. Son ‘nouveau’ Batman – le précédent, Batman Dark Metal n’ayant pas vraiment marqué les esprits à force de faire n’importe quoi – est donc par exemple bodybuildé à l’extrême, dans un style graphique parfois proche du manga sous la plume de Nick Dragotta.

Et face au gang du mystérieux Black Mask aux méthodes des plus expéditives, il fait preuve d’une violence presque aveugle et sans limite, mais toujours pour « rendre justice » selon ses propres termes, sans que l’on sache vraiment si Synder fait preuve ici de recul, le scénariste se délectant clairement de faire péter un plomb à son héros en pleine déconstruction. Une relecture à prendre ou à laisser mais qui, clairement, ne laissera pas indifférent.

Olivier Badin

Absolute Batman de Scott Snyder et Nick Dragotta. Urban Comics/DC Comics. 20,50 euros

© Urban Comics/DC Comics / Snyder & Dragotta

 

12 Oct

Bernie Wrightson dans les magazines Eerie et Creepy, une alliance diabolique

Après ses nombreuses rééditions des œuvres maîtresses de Richard Corben et ses deux volumes consacrés à Vampirella (à quand la suite ?), l’éditeur français Delirium s’attaque ici à un autre monument de la bande dessinée underground d’horreur, Bernie Wrightson, dont il réédite un volume sorti une première fois en 2014. Et c’est toujours aussi envoûtant!

Si après des années de disette, la bande dessinée d’horreur a repris du poil de la bête dans les 70s, c’est notamment grâce à des publications désormais cultes comme Eerie et Creepy qui osaient aller plus loin que les trop timides Marvel ou DC Comics et à des dessinateurs, pardon des artistes, comme Bernie Wrightson. Malgré son physique de nerd introverti et son décès en 2017, il continue d’être pour toute une communauté comme une sorte de totem indétrônable, continuant d’exercer une influence majeure. Et lorsqu’on feuillette les pages de ce volume réunissant toutes les histoires auxquelles il a contribué ou qu’il a dessinées pour Eerie et Creepy entre 1974 et 1977, on se souvient pourquoi.

Oui, la récolte pourrait paraître un peu chiche, avec ‘seulement’ douze histoires, dont deux où il n’a réalisé que l’encrage. Mais chacune d’entre elles est un petit chef-d’œuvre d’orfèvrerie. D’ailleurs, par rapport à la première édition de 2014, en plus d’une autre couverture, cette nouvelle version contient un bonus non négligeable : le story-board et le texte complet de l’un des plus beaux récits du livre (Le Monstre De Boue), fascinante plongée dans la méthode de travail du maître qui ne négligeait aucun détail.

© Delirium / Wrightson

Ce n’est pas pour rien que Wrightson a été marqué par le film déviant Freaks de Tod Browning et travaillé pendant des années à illustrer le Frankenstein de Mary Shelley. L’homme a toujours été fasciné par le contraste entre beauté saisissante et horreur absolue. Majoritairement serties dans un noir et blanc d’une finesse incroyable (à part, justement, Le Monstre De Boue), toutes ces histoires excellent donc à faire du macabre un spectacle à la fois cruel et envoûtant. De nombreuses planches sont quasiment sans dialogue, tout juste racontées par un monologue intérieur assez concis, toutes les émotions des personnages étant dépeintes sur des visages contorsionnés baignant souvent dans un clair-obscur frappant.

© Delirium / Wrightson

À l’instar de son collègue Richard Corben, il illustre ici la célèbre nouvelle d’Edgar Allan Poe Le Chat Noir comme s’il l’avait écrite lui-même alors que pour la terrifiante Jenifer, scénarisée par son ami Bruce Jones qui signe également l’introduction de ce livre, il renouvelle complètement le concept de l’emprise avec une subtile perversité. Mieux : comme le prouve la galerie des nombreuses couvertures réalisées pour les deux revues et mettant en scène leurs mascottes respectives, Wrightson savait aussi faire preuve d’un humour très noir.

Bref, embelli par le travail de reproduction comme d’habitude impeccable avec cet éditeur aux goûts sûrs, voici ce que l’on appelle dans les milieux autorisés un indispensable, autant pour les fans de Bernie Wrightson que pour les fans de bandes dessinées d’horreur des années 70. Indispensable, on vous dit !

Olivier Badin

Eerie & Creepy présentent Bernie Wrightson. Delirium. 25€

08 Avr

Doc Savage, le Bob Morane américain est de retour en BD

Enfin une réédition digne de ce nom des premières adaptations en bande dessinées des aventures d’un héros XXL sorties à l’origine dans la seconde moitié des années 70 avec le grand John Buscema au dessin…

Aux côtés de The Phantom, The Shadow, Green Lama et quantités d’autres, Doc Savage fait partie de ces héros caractéristiques aux aptitudes intellectuelles et physiques quasi-surhumaines ayant dédié sa vie à défendre la veuve et l’orphelin apparu dans les années 30 aux Etats-Unis dans les pages de pulps, ces magazines bon marché regorgeant d’aventures bon marché. Dixit son créateur Lester Dent, Savage était censé être un mélange de Tarzan pour ses qualités physiques, de Sherlock Holmes pour son sens de la déduction et d’Abraham Lincoln pour a droiture. Grâce à des fonds illimités et l’équipe de scientifiques qui l’entoure, il a voué sa vie à combattre l’injustice, niché dans au 86ème étage d’un luxueux gratte-ciel new-yorkais.

Savage est l’archétype même du héros sans peur et sans reproches, sorte de super-héros avant l’heure malgré son absence de pouvoir. Le tout pourrait forcément paraître un peu caricatural vu avec nos yeux du XXIème siècle mais il a cette naïveté et ce charme désuet propres aux héros de cette époque, féconde pour l’imaginaire où une Amérique dévastée par la Grande Dépression de 1929 avait terriblement besoin de s’évader.

La France le découvre à la fin des années 60, dans des versions édulcorées et plus « adaptées au jeune public » de ses aventures , d’abord parues dans le Journal De Mickey puis ensuite en poche via l’éditeur Marabout, où l’on retrouvait déjà son pas si lointain que ça cousin européen, Bob Morane.

De l’autre côté de l’Atlantique, au même moment, grâce au succès-surprise de Conan, Marvel commence à réfléchir à ressusciter d’autres héros de l’ère pulp. Suite à de nombreux courriers de lecteurs, l’éditeur de comics achète les droits de Doc Savage et publie ses premières aventures dès 1972 avec, déjà, le grand John Buscema (Thor, Conan, Les 4 Fantastiques etc.) aux pinceaux pour la couverture. Les lecteurs français, eux, découvrent le personnage dans les pages du magazine Titans en 1976.

Les quatre longues aventures réédités ici (une soixantaine de pages chacune) sont parues en France dans l’éphémère revue La Planète Des Singes, chez le même éditeur. Si le contexte a été modernisé, l’action se passant désormais dans les années 70 plutôt que dans les années 30, les bases restent les mêmes : Savage est un colosse à sang froid, homme aussi cérébral que physique, presque dénué d’affect et accompagné d’une bande hétéroclite stéréotypée (l’avocat snob toujours prompt aux bons mots, la brut au look simiesque, l’intello à lunettes faisant de grandes phrases etc.) lui obéissant au doigt et à l’œil. Les méchants sont assez caricaturaux et pour les combattre, Savage a droit à un attirail semblant sortir d’un film de James Bond, avec sous-marin de poche, hélicoptère etc. Clairement, le tout était à destination du jeune public et cela se sent.

Mais c’est justement tout ce qui fait le charme de ces aventures légèrement teintées de fantastique et n’hésitant pas à emmener les lecteurs aussi bien dans les bas-fonds de ‘Big Apple’ qu’au milieu du Pacifique dans une île inconnue. Il y a ce côté un peu foufou et épique, justement très proche de l’esprit d’un Bob Morane.

Et puis surtout, il y a dans ce premier volume (un second est déjà prévu) le grand, le très grand John Buscema aux dessins, assisté par le tout aussi talentueux Tony Dezuniga pour la finition. Son trait iconique, sa façon instantanément reconnaissable de tisser les traits ou de donner à chaque mouvement une dynamique quasi-féline est indissociable de la légende Marvel, sublimé ici par le très beau travail de reproduction de ces planches en noir et blanc. Pour les amateurs de comics 70s mais aussi du ‘Big John’, c’est quasi-indispensable.

À noter que le tout sort en tirage limité sur un petit éditeur marseillais, déjà responsable de quelques belles rééditions dans le même genre, comme Voltar ou Red Sonja.

Olivier Badin

Doc Savage – L’Intégrale 1875-1976 de Doug Moench, John Buscema et Tony Dezuniga. 38€. Neofelis.

Neofelis / Doug Moench, John Buscema & Tony Dezuniga

29 Mar

Délivrance : la douleur rend-t-elle libre ?

Premier roman graphique d’un auteur français influencé par le manga, Délivrance a la forme d’une quête existentielle où la seule raison de survivre dans un monde en déliquescence est de trouver un moyen… de mourir en paix. Âpre et désespéré mais atypique !

En ouvrant les champs du possible, la science-fiction a toujours été l’un des terrains très fertiles pour les allégories. En ouvrant une brèche sur un univers très lointain ou un futur parallèle, tout devient possible, sans qu’on ait forcément besoin d’avoir ni un pourquoi ni un comment.

Aucune explication ici donc. Pourquoi la Terre est-elle devenue aride ? Qu’est-ce qui a déclenché cette apocalypse écologique ? Pourquoi les hommes n’arrivent plus à mourir mais finissent, invariablement, par se transformer en des espèces d’êtres difformes et violents sans volonté propre ? Comment Graham, son frère ainé Ikar et la femme mutique se sont retrouvés à errer comme cela au milieu des ombres ? Que cherchent-ils vraiment ? On ne sait presque rien au début du récit, à part l’évocation d’un endroit où ils pourront tous les trois mettre fin à leurs souffrances et être en paix, sous-entendu mourir.

© Glénat / Kim Gérard

En attendant, ils fuient, tout simplement. Le monde (ou ce qu’il en reste) autour d’eux, les autres devenus synonymes de violence, et eux-mêmes. Jusqu’à ce qu’ils rencontrent cette petite fille sans nom et sans voix autour de laquelle la nature moribonde semble revivre et au contact de laquelle ils redeviennent humains, retrouvant leurs souvenirs enfouis mais aussi leurs blessures. Sauf qu’elle suscite les convoitises…

© Glénat / Kim Gérard

Même si Délivrance est sa première BD, Kim Gérard, qui signe ici les dessins et le scénario, a d’abord fait carrière dans le graphisme et cela se sent ici. Plutôt avare en dialogue, sur le plan visuel le tout rappelle pas mal le trait inspiré du manga de l’écurie Label 619. Au diapason, le récit en lui-même est en perpétuel mouvement, comme ses héros dont on lit les émotions comme dans un livre ouvert à grâce à de nombreux gros plans. Cette idée de mouvement, on la retrouve d’ailleurs dans les nombreuses scènes de combat : pleines d’onomatopées, elles sont aussi soudaines que crues, sans jamais pour autant glorifier la violence. Au contraire, leur absurdité ne fait que souligner un peu plus l’inhumanité des rares survivants de ce monde à l’agonie.

© Glénat / Kim Gérard

Très symboliquement, pour ne pas ‘sombrer’ dans l’apathie précédant cet état de semi-conscience dont on ne sort plus et devenir ainsi prisonnier en quelque sorte de leur propre corps, les deux personnages principaux doivent régulièrement se tabasser mutuellement. En gros, ici, les survivants doivent se faire souffrir, se martyriser si l’on veut, pour ne pas tomber dans une torpeur devenue synonyme de condamnation sans retour.

© Glénat / Kim Gérard

C’est autant la force que la limite de cette épopée entre Mad Max et Le Fils de L’Homme. Kim Gérard jette ses personnages dans une quête désespérée et passe plus de 300 pages à les faire souffrir, littéralement, dans leur chair, la douleur était l’une des clefs de leur rédemption. Maso Délivrance ? Peut-être un peu, les chairs étant ici autant triturées que dans un film de body horror, malgré une fin ouverte laissant (enfin) un tout peu d’espoir filtrer.

Olivier Badin

Délivrance de Kim Gérard. Glénat. 25€

14 Fév

L’œil d’Ódinn : en route pour le Ragnarök

Lorsque l’un des meilleurs dessinateurs, jadis dévoué à la cause de Conan le barbare, s’attaque à la mythologie scandinave, cela donne un résultat épique et sanglant, mais aussi de toute beauté où les femmes, une fois n’est pas coutume, mènent la bataille jusqu’au bout du monde…

De tous les dessinateurs qui se sont penchés sur le berceau de Conan le barbare depuis le début 2000, avec Cary Nord l’argentin Tomás Giorello fut sûrement celui qui a réussi le mieux à renouer avec une certaine authenticité et le côté animal sans foi ni loi du cimmérien, propulsant ainsi la série à des hauteurs pas atteintes depuis la grande époque de John Buscema dans les années 70. Donc forcément, on a gardé un œil sur lui. Autant dire que l’excitation était à son comble lorsqu’on a appris qu’il avait signé chez l’éditeur Bad Idea, récemment passé sous la coupe de Valiant, pour un one-off ancré dans la mythologie scandinave et un monde d’heroic fantasy rappelant fortement celui crée par Robert E. Howard.

Clairement, le tout, scénarisé par ce grand habitué de l’écurie Valiant qu’est Joshua Dysart (Harbinger, Bloodshot etc.), a été taillé sur mesure pour Giorello. D’ailleurs, plusieurs dessins prennent une pleine page, histoire de sublimer un peu plus son trait qui a pris, ici, une épaisseur supplémentaire, souligné par une mise en couleur à l’ancienne et chaleureuse. Même si l’héroïne est ici une jeune fille, difficile de ne pas voir de nombreux parallèles avec le monde de Conan. D’ailleurs, ce n’est pas une coïncidence si le personnage borgne d’Odin (d’où le titre, utilisant l’orthographe d’origine du nom) rappelle beaucoup le portrait d’un Conan vieillissant réalisé par Giorello pour la série King Conan, récemment rééditée dans son intégralité dans un sublime omnibus chez Marvel.

© Bliss / Giorello, Dysart & Rodriguez

De plus, l’histoire fait ici écho à de nombreuses thématiques chères au créateur de Conan, comme la prédestination ou l’incompréhension de son entourage face à son propre potentiel. Jeune paysanne, Solveig a plusieurs visions terrifiantes où le père des dieux, Odin, lui apparaît, la sommant de partir en quête, mais sans qu’elle ne réussisse vraiment ce qu’il attend d’elle. Elle décide donc d’aller à la recherche de réponses, accompagnée par un vieux guerrier et une sorcière.  

© Bliss / Giorello, Dysart & Rodriguez

Si ces visions apocalyptiques, où le dessinateur ne lésine pas sur la violence mais sans qu’elle ne soit jamais gratuite non plus, sont flamboyantes, elles ne prennent jamais le pas sur la psychologie des personnages. Aidé par un Dysart qui sait éviter les clichés, Giorello ne cède pas à la facilité,  c’est-à-dire se lâcher complètement graphiquement grâce au tapis rouge déroulé, quitte à zapper à tout le reste. Non, il n’oublie jamais ses personnages et fait même preuve, oui, d’une sensibilité inattendue teintée de féminisme, les femmes (Solveig bien sûr, mais également les valkyries qui la rejoignent) étant dans le récit les seules à sembler vouloir aller vers la lumière.

Seule source de frustration : la fin un peu abrupte qui semble appeler une suite, même si lors de son passage à Paris en début d’année, l’argentin nous a confié avoir déjà démarré son travail sur une nouvelle série pour Bad Idea, mais cette fois-ci dans un style plus science-fiction…

Olivier Badin

L’œil d’Ódinn de Tomás Giorello, Joshua Dysart & Diego Rodriguez. Valian/Bliss. 25€

07 Fév

La rencontre sanglante entre deux créatures de la nuit, Batman et Spawn

Si la création de Bob Kane n’a jamais été aussi populaire, dans les années 90, sa suprématie est contestée, notamment par Spawn, soldat de l’enfer qui a vendu son âme au diable en espérant revoir sa femme. Forcément, les deux étaient amenés à se rencontrer, ce qui finit par arriver en 1994 lors de trois récits enfin réédités.

On l’a (un peu) oublié mais les années 90 furent une sale période pour les comics. D’accord, c’était peut-être un peu le grand n’importe quoi durant la décennie précédente, mais ça foisonnait, de partout. Ce n’était pas tout le temps de la qualité et nous étions encore loin du professionnalisme des années 2000 mais c’était vivant. Sauf qu’au mitan des 90s, tout le monde fait un peu la gueule, aussi bien sur le plan commercial qu’artistique et cela commence à sentir le sapin… Jusqu’à ce qu’une bande de jeunes loups vienne un peu secouer le cocotier, sauvagement. À la tête de la horde, Todd McFarlane et son Spawn, anti-héros maudit jusqu’au bout et dont les lecteurs et les lectrices lisent les aventures avec un plaisir coupable, tout en sachant que cet ex-tueur à gages de la CIA devenu un monstre au service de l’enfer ne réussira jamais à sauver son âme…

© Urban Comics /DC Comics / Image Comics – collectif

Avec ses couleurs chatoyantes mais aussi son ton plus adulte, sa description d’un quotidien urbain où l’homme est un loup pour l’homme et surtout sa violence, Spawn a alors révolutionné le monde des comics, le faisant entrer dans un nouvel âge. Et très vite, les grandes maisons mères, telles DC, ont compris le message : s’adapter ou mourir. Voire s’allier avec celui sur le point de vous donner le baiser de la mort s’il le faut… Ce fut fait grâce à cette bonne vieille tactique de sioux qu’est le crossover, tour de passe-passe scénaristique où les chemins de deux héros issus de deux séries différentes se croisent opportunément. Et qui de mieux adapté à Spawn que le chevalier noir, Batman himself ?

Comme le rappelle l’excellente introduction du premier de ces deux volumes, le marché est équitablement réparti entre DC Comics et Image Comics, aboutissant à trois histoires indépendantes, réparties ici sur deux volumes. La première est la plus faible du lot : bien que se déroulant chez lui à Gotham et dessinée par Klaus Jenson – au style très proche de celui dont il a longtemps assuré l’encrage, Frank Miller (Sin City) – l’alter-ego de Bruce Wayne ne semble n’être qu’un spectateur un peu balourd dans cette histoire horrifique basique et très lovecraftienne, le Spawn y prenant toute la place.

© Urban Comics /DC Comics / Image Comics – collectif

En fait, les vrais joyaux sont les deux autres histoires, bien au-dessus à tous les niveaux. Il faut dire qu’avec Todd McFarlane aux dessins et Frank Miller, justement, au scénario, cela paraissait difficile de se planter. Même si, objectivement, c’est encore une fois la créature de McFarlane qui prend l’ascendant, la complémentarité entre le dessin flamboyant de l’un et l’écriture ciselée de l’autre, l’alliance est quasi-parfaite, les névroses de l’un et de l’autre se complétant bien. Certes, le tout n’est pas dénué de certains tics d’écriture et graphique propres à leur époque. Et les bonus, comme la version noir et blanc et en VO de War Devil, semblent avoir été rajoutés pour éviter une pagination trop faible.

© Urban Comics /DC Comics / Image Comics – collectif

Mais autant certains crossover mériteraient de rester dans les poubelles de l’histoire (non, on n’ose pas vous parler de cette rencontre improbable entre Batman, justement, les Tortues Ninja, même si cela a hélas bien existé !), autant ces deux-là méritaient, non, DEVAIENT se rencontrer. Et même si c’est trop court (ah quand une vraie saga ?), ça claque !

Olivier Badin

Batman/Spawn 1994 & Batman/Spawn, collectif. Urban Comics / DC Comics  Image Comics. 17 & 19 €

24 Oct

Mother Of Madness ou comment remplir à la fois son rôle de mère et celui de super-héroïne

Tiens d’ailleurs, peut-on être une actrice à succès ET une scénariste de bande dessinée reconnue ? La star de Game Of Thrones, Emilia Clarke, se prête au jeu avec Mother Of Madness – ou MOM – vraie-fausse histoire de super-héroïne…

Vous l’avez connue en blonde platine sous le nom de Daenerys Targaryen durant les huit années où la série télé Game Of Thrones a écrabouillé la concurrence, faisant d’Emilia Clarke une star. Mais depuis l’arrêt de la série en 2019, cette jeune actrice britannique de 36 ans essaye de rebondir dans le petit écran, notamment en apparaissant dans la série Marvel Secret Invasion aux côtés de Samuel L. Jackson, mais aussi sur un terrain où on l’attendait moins : scénariste de BD.

Attention, elle n’est pas la seule ici aux commandes, étant épaulée par la coscénariste Marguerite Bennett. Autre malentendu qu’il faut tout de suite dissiper : malgré le fait que le tout soit estampillé telle quelle, ceci n’est pas une ‘simple’ aventure mettant en scène une super-héroïne découvrant l’étendue de ses pouvoirs et affrontant au passage des super-méchants.

© Panini / Emilia Clarke, Marguerite Bennett & Leila Liz

Non, on tient ici plutôt un récit d’apprentissage où le personnage central, une jeune mère célibataire de 29 ans vivant en 2049 du nom de Maya, essaye de découvrir qui elle est vraiment tout en jonglant avec son rôle de maman, de femme active et de super-héroïne. Ce qu’elle fait régulièrement en brisant le quatrième mur, s’adressant ainsi aux lecteurs et lectrices à qui elle semble demander de l’aide plus qu’autre chose, tout en remontant le cours de sa vie.

On apprend tout d’elle, qu’elle aime manger thaï, qu’elle devrait faire plus de sport mais aussi qu’elle est bien trop anxieuse et surtout paumée. On ne retrouve d’ailleurs que des femmes dans l’équipe créative de ce récit et ce n’est pas pour rien que les pouvoirs de Maya se déchainent particulièrement lors de ce chamboulement hormonal tous les mois que sont les menstruations.

Même si par moment un chouia trop bavard, MOM réussit pourtant son pari, le portrait ‘pop’ sensible d’une jeune femme cherchant sa place dans une société où tous les repères sont chamboulés. Le tout dans un style graphique très coloré mais aussi bourré de références pas si cachées que cela allant de Deadpool… à certains peintres de la Renaissance.

Olivier Badin

Mother Of Madness, d’Emilia Clarke, Marguerite Bennett & Leila Liz. Panini. 24,86€ 

© Panini / Emilia Clarke, Marguerite Bennett & Leila Liz

12 Oct

Une nouvelle anthologie consacrée à Vampirella, sulfureuse anti-héroïne des années 70 et fleuron de la bande dessinée fantastique

Avant de devenir une véritable icône, le personnage de Vampirella fut avant tout une opération de la dernière chance. Un véritable pari qui vit éclore non seulement un personnage devenu culte depuis mais qui permit aussi de redéfinir le style fantastique/horreur, tout en donnant une chance à de jeunes futurs grands de la bande dessinée européenne.

En 1969, les éditions Warren sont au bords de la banqueroute : même si ces deux magazines phares, Creepy puis Eerie, sont devenus des références de la bande dessinée fantastique et d’horreur, plusieurs mauvais investissements et d’énormes pertes d’argent menacent leur existence même. Dans une sorte de baroud d’honneur, ses patrons décident de lancer un troisième magazine autour d’un personnage féminin très largement inspiré par le Barbarella de Roger Vadim starring Jane Fonda mais aussi ancré dans la culture horrifique maison, espérant ainsi ratisser large. C’est le succès, immédiat.

© Delirium / Collectif

Or si sa plastique est en partie définie par le célèbre illustrateur Frank Frazetta qui se chargera de sa première couverture, ce vampire originaire de la planète Drakulon ne fait pas que combiner glamour et horreur. En fait, passé des débuts assez hésitants, sous l’impulsion du scénariste Casey Brennan, le personnage gagne en épaisseur et se voit affubler de partenaires comme Adam Van Helsing, lointain descendant du plus célèbre adversaire de Dracula, ou Pendagon, magicien fantoche. Mieux, tout en emmenant d’un monde onirique à un autre tout en affrontant régulièrement Dracula mais aussi le dieu du chaos, Vampirella s’humanise progressivement, essayant par exemple petit-à-petit de se débarrasser de son insatiable envie de se nourrir des sangs des autres.

© Delirium / collectif

Huit ans après un premier volume compilant les meilleurs récits des quinze premiers numéros du magazine, cette nouvelle anthologie s’attaque aux numéros 16 à 23. Elle permet surtout d’apprécier cette subtile transformation et surtout l’incroyable apport de toute une génération de alors jeunes dessinateurs venus d’Europe. Car oui, plus qu’un hommage à Vampirella elle-même, ce nouveau tome est limite plus un travail de réhabilitation de tout une génération d’artistes, dans le sens premier du terme, dont le style racé et fin s’apprête à redéfinir le style de la bande dessinée d’horreur pour les vingt ans à venir.

© Delirium / collectif

Tous ont en commun d’être originaires de Barcelone et d’avoir fait leurs premières armes dans la bande dessinée romantique au sein du même éditeur. Lorsqu’endettés jusqu’au cou les propriétaires de Warren Publishing se voient obligé de laisser passer partir une grande partie des auteurs qui avaient fait le succès de Creepy et Eerie, un agent américain leur propose de laisser leur chance à ses jeunes européens, tous aussi créatifs mais beaucoup moins gourmands sur le plan financier. Avec leur trait tout en finesse et en atmosphère, à la fois envoûtant et même temps sensible mais jamais vulgaire et serti dans un noir et blanc de toute beauté, cette bande de jeunes loups révolutionnent alors le genre, au point qu’assez rapidement le géant Marvel se lancera à son tour dans le BD d’horreur en tentant de les copier ouvertement.

© Delirium / collectif

Parmi eux, José ‘Pepe’ González devient très rapidement LE dessinateur attitré de Vampirella et il se taille ici logiquement une large part du gâteau. Sauf que le magazine du même nom ne contenait pas que des histoires centrées autour de son héroïne attitrée mais aussi, suivant la même idée que Les Contes de la Crypte par exemple ou justement Creepy, des sortes de contes sanglants dont elle n’est que la narratrice. Ce ‘à-côtés’ sont les vrais trésors de cette anthologie et là où l’inventivité et la folie créatrice sont les plus ébouriffantes. Si par exemple le trop rare Félix Mas revisite d’une façon macabre mais saisissante la légende la sirène avec Cilia, plus loin le trop peu connu Esteban Maroto déconstruit complètement les règles narratrices avec un Épisode Du Tombeau Des Dieux quasi-expérimental mais dont la façon de fragmenter le récit et les planches n’ont sûrement pas échappé à certains des dessinateurs emblématiques du magazine français culte Métal Hurlant.   

Ajoutez à cela le standard de reproduction élevé (une habitude chez Deliirum), l’inclusion de plusieurs couvertures d’époque ainsi que des planches originales plus une très fouillée introduction bourrée d’anecdotes et vous vous retrouvez avec une petite pépite de la BD d’horreur 70’s, rééditée avec le respect et le soin qu’elle mérite. Indispensable !

Olivier Badin

Anthologie Vampirella – Volume 2. Collectif. Delirium. 29€