19 Mar

Old man, le temps n’est-il vraiment qu’une illusion ?

Drôle d’objet que ce Old Man, un manga, évidemment, mais aussi et surtout un thriller ou plutôt une histoire de vengeance teintée de fantastique multipliant les clins d’œil plus ou moins appuyés à Hollywood mais aussi à la légende d’Elisabeth Bàthory et à la source de sa supposée éternelle jeunesse.

 

Old Man c’est d’abord la nouvelle création de Chang Sheng, auteur d’origine taïwanaise complet car signant ici le scénario et les dessins. C’est aussi un volume plus conséquent qu’à la normale avec ses 360 pages et sa couverture classieuse. Mais c’est surtout une parabole, assez cruelle, sur tous ceux et toutes celles prêts à tout, même le pire, pour retarder l’inévitable. Son slogan récurrent le résume d’ailleurs très bien : le temps n’est qu’une illusion.

Dans un pays non identifié et à une période hybride – à la fois victorienne et moyenâgeuse – s’affrontent dans une ronde morbide une reine immortelle, un illusionniste embastillé pour avoir soi-disant trahi la couronne et une générale amputée de ses quatre membres pour avoir failli. Si le ‘old man’ du titre (‘vieil homme’) est l’illusionniste, modelé d’une manière troublante sur l’acteur Sean Connery, la reine, elle, est directement calquée sur Elisabeth Bàthory, comtesse hongroise de la fin du XVIᵉ siècle ayant réellement existé et à la beauté, paraît-il, légendaire, au point d’être soupçonnée d’avoir fait régulièrement enlever et assassiner des jeunes vierges pour pouvoir se baigner dans leur sang et ainsi prolonger sa jeunesse.  

© Glénat / Chang Sheng

Avec son trait très réaliste et ses nombreux gros plans explorant le visage de ses protagonistes, Sheng réussit à retranscrire la psyché de ces êtres tous maudits ou maudites à leur façon et se débattant, parfois d’une façon pathétique, pour essayer d’échapper à leur destin. Tous sont cabossés, intérieurement ou littéralement, la plus perturbante étant Rebecca, ancienne soldate dévouée dont les extensions des membres lui donnent un faux air de poupée enfantine.

Même si le tout est parfois un chouia dense et souffre un peu d’un rythme inégal car alternant scènes frappantes, comme l’introduction, et digressions un peu longuettes, Old Man cultive soigneusement sa singularité, notamment grâce à un ton inhabituel, sombre et cruel certes mais aussi raffiné et, disons-le carrément, classieux.

Olivier Badin

Old Man, de Chang Sheng, Glénat. 15,95 euros

© Glénat / Chang Sheng

13 Mar

« Ce n’est plus possible de dire ou penser certaines choses » : Mathou revisite son premier album à l’aune de son engagement féministe

Dix ans après ses débuts dans la bande dessinée, l’autrice-illustratrice angevine Mathou nous offre une réédition largement revue et augmentée de son premier album, idéale pour faire le plein de légèreté, de finesse et d’amour dans un monde qui en manque cruellement.

© Mathou & Cie

Il n’y a pas de mal à se faire du bien ! Depuis plus de dix ans, l’Angevine Mathou, de son vrai nom Mathilde Virfollet, a fait de cette phrase sa devise, publiant sur ses réseaux sociaux et dans ses livres une succession de dessins humoristiques au ton léger, au trait joyeux, des dessins reconnaissables entre tous qui figent ces minuscules moments du quotidien, aussi anodins qu’essentiels, avec pour seule ambition d’adoucir la vie de chacun et chacune.

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11 Mar

Une édition prestige pour l’adaptation de l’un des plus grands romans d’aventure

Initialement publiée en triptyque entre 2007 et 2008, puis réunie en édition intégrale en 2016, l’adaptation du roman de Daniel Defoe par Christophe Gaultier fait aujourd’hui l’objet d’une édition prestige de 144 pages, habillée d’un dos toilé et de liserés d’or qui subliment cette aventure intemporelle imaginée en 1719.

Plus de 27 000 exemplaires vendus de cette adaptation en bande dessinée, toutes éditions confondues. C’est dire si le récit de Daniel Defoe reste aujourd’hui une référence incontournable de notre patrimoine culturel.

Maintes fois adapté au cinéma, à la télévision, en bande dessinée et même en opéra comique, l’histoire de Robinson Crusoé a fait plusieurs fois le tour de notre planète, un voyage qui n’aurait pas déplu à notre aventurier des mers.

« Je ne suis qu’un jeune homme qui fuit la monotonie. Je rêve d’aventure et d’action ».

Destiné par son père à devenir avocat, Crusoé se retrouve naufragé sur une île déserte au large des côtes vénézuéliennes. Vingt-huit ans durant, il y vivra seul… enfin presque. Une poignée d’indigènes y vit, et l’un d’eux, qu’il baptisera Vendredi, deviendra son fidèle compagnon d’infortune.

Voilà pour le fond, l’histoire que tout le monde connaît. Pour le reste, la forme, Christophe Gaultier nous offre une adaptation exceptionnelle, où le dessin sublime le texte et où chaque planche transporte le lecteur dans les pas de notre Robinson. Une lecture plaisir qui redonne vie à ce classique intemporel.

Eric Guillaud

Robinson Crusoé, édition prestige, de Christophe Gaultier d’après l’œuvre de Daniel Defoe. Delcourt. 25€

© Delcourt / Gaultier

 

08 Mar

Terre ou Lune : Jade Khoo entre poésie lunaire et tragédie familiale

Deuxième livre de la toute nouvelle maison d’édition Morgen, Terre ou Lune nous embarque pour un sacré voyage dans le temps et l’espace avec une histoire qui mêle science-fiction, poésie et drame familial dans un futur où la Terre étouffe sous le béton tandis que la Lune est devenue le dernier refuge de l’humanité…

« L’album le plus important de 2026 » : Ce n’est pas moi qui le dis ou l’écris mais Mathieu Bablet, l’auteur de Carbone et Silicium ou plus récemment de Silent Jenny. Et si Mathieu Bablet le dit, alors on est en droit de le croire. Et même si l’année 2026 vient tout juste de débuter et nous réserve, on peut l’espérer, d’autres belles surprises, Terre ou Lune restera à tous les coups un album marquant.

À la plume et aux pinceaux : Jade Khoo. Ce nom ne vous dit rien ? N’en soyez pas surpris, la jeune autrice de 28 ans, née à Fontainebleau, signe ici son deuxième album seulement après Zoc paru en 2022 aux éditions Dargaud. Un album qui lui avait déjà permis de se faire remarquer dans le monde du neuvième art.

Et pas besoin d’en attendre plus pour lui reconnaître un certain talent, pour ne pas dire un talent certain dans l’écriture et le dessin. À l’image de la couverture, Terre ou Lune est un bijou de fantastique et de poésie, un récit qui nous emmène dans un futur lointain où la Terre ne serait plus que l’ombre d’elle-même et la Lune le nouvel endroit où il fait bon vivre.

© Morgen / Khoo

« Il y a deux cents ans, la Terre n’était déjà plus qu’un calot de bitume… Une ville sans fin, qui ne pouvait plus croître qu’en direction du ciel… »

La Lune au secours de la Terre ? En quelque sorte, même si les échanges entre les deux se résument depuis longtemps à seuls quelques produits.

« Garder ces soixante milliards de Terriens confinés sur leur planète était malheureusement une condition pour préserver notre satellite » 

Othello est un jeune garçon passionné d’ornithologie qui vit sur la Lune avec ses parents séparés. Il passe le plus clair de son temps à explorer la campagne lunaire pour observer et étudier les oiseaux, sa seule échappatoire dans une vie familiale fragile. Mais tout bascule le jour où, manipulé par sa mère, il provoque la mort de son père. Elle est envoyée en prison, lui est placé en foyer. Finies les escapades dans la nature et les heures passées à observer les oiseaux : le garçon doit désormais apprendre à grandir dans un monde bien plus dur que celui qu’il connaissait.

© Morgen / Khoo

Des années plus tard, lorsqu’il obtient l’autorisation de sortir du foyer pour effectuer un stage, Othello part sur les traces du passé de ses parents. Il veut comprendre comment leur histoire a pu mener à une telle tragédie. Peu à peu, les secrets de famille se dévoilent.

Le récit est porté par un trait d’une finesse absolue et une mise en couleur à l’aquarelle qui apporte beaucoup de douceur et de tendresse. Une esthétique lumineuse qui contraste avec le fond, plus sombre : celui d’une tragédie familiale qui révèle ses secrets au fil des pages. Les personnages, profondément attachants, accompagnent le lecteur dans cette quête intime où la beauté formelle se heurte à la dureté des souvenirs.

Eric Guillaud

Terre ou Lune tome 1/2, de Jade Khoo. Morgen. 27,90€ jusqu’au 29 avril 2026 puis 32,90€

01 Mar

Le Visage du créateur de Bollée et Spadoni : autopsie de la tragédie de la navette spatiale Challenger

Après avoir raconté l’histoire de la bombe atomique aux côtés d’Alcante au scénario et de Denis Rodier au dessin, Laurent-Frédéric Bollée revient avec Cristiano Spadoni pour Le Visage du créateur, le roman vrai de la tragédie qui a touché la navette spatiale américaine Challenger en 1986. Un récit particulièrement captivant, qui mêle rigueur historique et tension dramatique…

Cocoa Beach, côte est de la Floride, décembre 1996. Deux pêcheurs, un père et son fils, remontent dans leur filet une énorme pièce de métal estampillée NASA. D’abord intrigué, le père voit ressurgir un souvenir douloureux : celui de la tragédie de la navette spatiale Challenger, le 28 janvier 1986.

À peine 73 secondes après son décollage, l’appareil explosait dans le ciel. Sept astronautes périssaient sous les yeux de millions de téléspectateurs, laissant un pays entier sous le choc et marquant à jamais l’histoire de la conquête spatiale.

C’est cette histoire que relate Le Visage du créateur, une histoire qui commence bien des années avant par une rencontre entre l’actrice afro-américaine Michelle Nichols, alors connue pour incarner le lieutenant Uhura dans la série télévisée Star Trek, et Martin Luther King.  

Alors qu’elle envisageait de quitter la série, estimant son rôle secondaire, Martin Luther King lui aurait exprimé toute son admiration et l’aurait exhortée à rester. 

« Vous avez posé les fondations d’un progrès, vous êtes un modèle pour votre communauté et pour les autres… », lui confia-t-il.

© Rue de Sèvres / Bollée & Spadoni

Mais que viennentt faire Star Trek et Martin Luther King dans cette histoire me direz-vous ?

Pour les auteurs, Laurent-Frédéric Bollée et Cristiano Spadoni, cette rencontre est décisive. Michelle Nichols se retrouve un peu plus tard embauchée par la NASA pour contribuer à transformer l’image de l’institution en encourageant les femmes et les minorités ethniques à postuler au programme des astronautes.

De fait, des Afro-américains, mieux, des Afro-américaines, et des personnes issues de la société civile vont intégrer les vols habités.

Et on y arrive. À bord de la navette Challenger qui explosa le 28 janvier 1986 se trouvait  l’institutrice Christa McAuliffe, première femme civile sélectionnée pour un vol spatial

© Rue de Sèvres / Bollée & Spadoni

C’est principalement à travers le destin de cette femme devenue un symbole pour tout un pays que se déploie le récit de la tragédie. Une narration minutieusement documentée, tendue comme un compte à rebours, un dessin au trait nerveux, dans l’esprit d’un story-board, une œuvre aussi rigoureuse qu’émouvante !

Eric Guillaud

Le Visage du créateur, de Bollée et Spadoni. Rue de Sèvres. 25€