29 Avr

BD. Dix nouveautés coup de cœur pour occuper votre joli mois de mai

Mai s’étire comme une promesse de temps suspendu : des jours fériés en cascade, des ponts à n’en plus finir, et autant d’occasions de ralentir le rythme et de se plonger dans des bandes dessinées qui font voyager, réfléchir ou simplement sourire. Voici une sélection à glisser dans son sac ou à laisser traîner sur la table basse…

Canoë Bay, Frenchman, Pawnee, Iroquois, Tomahawk, Pocahontas… et maintenant Cheyenne : Patrick Prugne continue de nous émerveiller avec ses sagas indiennes, toujours ancrées dans un contexte historique précis et nourries de personnages réels. Il s’intéresse ici à la guerre des Grandes Plaines, et plus particulièrement au massacre de Sand Creek, survenu le 29 novembre 1864. Alors que le major Wynkoop était parvenu à gagner la confiance des Cheyennes et à conclure un accord avec eux en échange de vivres, il est brusquement destitué et remplacé par un officier belliciste, qui mènera l’armée à attaquer un camp amérindien, massacrant non seulement des guerriers, mais aussi des femmes, des vieillards et des enfants. Comme toujours, Patrick Prugne livre un récit extrêmement documenté, porté par des planches à l’aquarelle d’une grande beauté. Un cahier graphique d’une quinzaine de pages vient clore ce très bel album. (Cheyenne, de Patrick Prugne. Daniel Maghen. 19,50)

Zep, c’est le papa de Titeuf. Nous sommes d’accord là-dessus. Dix-huit tomes au compteur, des millions d’exemplaires vendus. Mais, depuis quelques années, l’auteur suisse s’est aussi essayé et très vite imposé dans un domaine plus adulte avec des albums comme Une histoire d’hommes, Un Bruit étrange et beau, The End ou encore Ce que nous sommes, tous publiés aux éditions Rue de Sèvres. Il est aujourd’hui de retour avec Tourner la page, un récit qui nous plonge dans le petit monde de la littérature : éditeurs, critiques et, bien sûr, écrivains. Lambert Delville est l’un d’eux, et pas des moindres : un auteur à succès, lauréat du prix Femina 2010. Alors, forcément, lorsqu’il disparaît en mer, tous saluent unanimement l’homme autant que l’écrivain. Unanimement… ou presque. L’un de ses assistants profite en effet de la situation pour s’attribuer la paternité de son dernier ouvrage. De quoi faire passer Delville pour un usurpateur…  Avec des cases détourées, un trait réaliste d’une grande finesse et une mise en couleurs à l’aquarelle, Zep nous livre une belle histoire, bien ficelée, à la fois subtile et captivante, qui interroge avec justesse la notion d’auteur, de légitimité et de reconnaissance dans le monde littéraire. (Tourner la page, de Zep. Rue de Sèvres. 20€)

Attention, chef-d’œuvre ! Créé en 1818 par l’écrivaine anglaise Mary Shelley, le monstre de Frankenstein n’a jamais cessé d’être réinventé à travers les différents médiums, du cinéma à la bande dessinée en passant par le théâtre ou la radio, et continue, encore aujourd’hui, de fasciner. Preuve en est, s’il en fallait une, ce nouveau roman graphique signé David Sala chez Casterman. Derrière une magnifique couverture qui dit tout de la solitude du monstre engendré par Victor Frankenstein, l’auteur, qui s’est déjà fait remarquer avec l’adaptation du roman de Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs, et plus récemment avec le multiprimé Le Poids des héros, nous offre ici une remarquable réinterprétation graphique de l’œuvre de Shelley : plus de 200 pages d’une puissance exceptionnelle, nourries d’influences picturales, où l’on devine l’ombre des grands maîtres de la peinture, et qui confèrent à l’ensemble une dimension à la fois onirique et profondément tragique. À la croisée du romantisme noir et du récit introspectif, cette adaptation ne se contente pas de revisiter le mythe : elle en explore avec une rare intensité la solitude, la monstruosité et la quête désespérée d’humanité, faisant de cet ouvrage une expérience de lecture aussi bouleversante que visuellement saisissante. (Frankenstein, de David Sala d’après l’œuvre de Mary Shelley. Casterman. 28€)

Une autre adaptation, cette fois du roman Pour qui sonne le glas d’Ernest Hemingway, lauréat du Prix Nobel de littérature 1954. Si le titre a traversé les décennies, s’imposant comme l’un des ouvrages les plus célèbres de l’auteur et, au-delà, du XXᵉ siècle, l’intrigue peut néanmoins échapper à certains d’entre nous. Avec cette adaptation en bande dessinée signée JD Morvan et Pierre Dawance, l’occasion est donnée de nous y replonger pleinement. Et de retrouver l’ambition première d’Hemingway, montrer la guerre et qui plus est une guerre fratricide, une lutte à mort entre d’anciens amis, d’anciens voisins, d’anciens cousins, où se mêlent la peur, la violence, la haine mais aussi le courage, l’engagement, l’amour et la mort… Si l’on connaît très bien le scénariste JD Morvan, Prix René-Goscinny pour Madeleine Résistante, le dessinateur Pierre Dawance est lui un nouveau venu dans le monde du neuvième art. Pour qui sonne le glas est sa première bande dessinée, il opte pour un graphisme certifié sans intelligence artificielle mais réalisé avec des crayons de couleur, plus de 400 précise une note de l’éditeur. Rien d’étonnant quand on regarde, que dis-je, quand on admire le résultat : des planches d’une profondeur et d’une intensité remarquables. Un graphisme qui sert à merveille la gravité du récit. (Pour qui sonne le glas, de JD Morvan et Pierre Dawance, d’après Ernest Hemingway. Sarbacane. 29€)

Adaptation encore que celle-ci, Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame par le scénariste et dessinateur breton Michel Plessix. Initialement parue en quatre volumes entre 1996 et 2001, puis réunie en intégrale dès 2002, cette œuvre majeure bénéficie aujourd’hui d’une édition prestige avec dos toilé et dorures en couverture, une manière pour l’éditeur d’en réaffirmer la valeur patrimoniale. Et il faut bien reconnaître que, malgré ses trente ans, l’adaptation deMichel Plessix n’a pas pris une ride. Avec plus de 210 000 exemplaires vendus toutes éditions confondues et un Alph’Art du public au festival d’Angoulême en 2000, on peut même parler de classique incontournable du neuvième art. Mais au-delà de l’écrin, c’est bien le contenu qui impressionne : Michel Plessix livre une adaptation graphique d’une beauté remarquable, portée par un trait d’une grande finesse et un regard empreint de poésie et d’humour. Une œuvre à mettre entre toutes les mains, des plus jeunes aux plus anciens ! (Le Vent dans les saules, édition Prestige, de Plessix. Delcourt. 22,50€)

Ça fait longtemps que nous suivons Xavier Coste sur ce blog, depuis ses débuts en 2012. Il signait alors Egon Schiele, Vivre et mourir, une première biographie romancée qui ne restera pas longtemps seule. Par la suite, l’auteur s’attaque notamment à Rimbaud dans Rimbaud, l’indésirable (2013), à Eiffel dans A comme Eiffel (2019), à Hector Bibrowski dans L’Homme à la tête de lion (2022), et livre une adaptation remarquable du 1984 de George Orwell (2021), ainsi qu’une suite baptisée Journal de 1985 (2024). Il est de retour en ce mois d’avril avec Sculpter l’éternité, un plongeon dans le monde de l’art, et plus précisément de la sculpture, à travers deux génies en la matière : un Auguste Rodin rongé par le doute, oscillant entre exaltation et passages à vide, et un Michel-Ange face auquel il ne peut que faire preuve d’humilité. Avec ce style graphique qu’on lui connaît maintenant, nerveux, habité, presque tourmenté, Xavier Coste signe un très bel album autour de l’art, dans toute sa beauté, dans toute sa complexité. (Sculpter l’éternité, Rodin face à Michel-Ange, de Xavier Coste. Rue de Sèvres. 26€)

Avec déjà deux aventures à leur actif et une troisième que l’on découvre aujourd’hui, nos deux tourtereaux, Sophie et Quentin, finissent par nous devenir familiers. À chaque album, un voyage qui débute de manière presque ordinaire avant de sombrer dans le chaos le plus total. Cette fois, pas de destination lointaine ni paradisiaque : juste un aller-retour à Bruxelles, le temps pour Sophie de donner une conférence sur le surréalisme et pour Quentin de s’acheter quelques bandes dessinées. Mais, bien évidemment, rien ne se passe comme prévu. Bruxelles n’est plus vraiment Bruxelles, mais une ville de Far West où règne la loi du plus fort ou du mieux armé. Les flingues sont de sortie, et le vernis du quotidien ne tarde pas à se fissurer. Pour les amoureux des récits d’action en famille. (Midi entre quatre planches, Lune de Miel tome 3, de Bastien Vives. Casterman. 14,95€)

Un espoir sans papiers est une fiction, mais une fiction porteuse d’un message fort et sans équivoque : celui de la solidarité et de l’acceptation de la différence, dans un monde qui semble en manquer toujours davantage. Ahmed, jeune migrant algérien, échoue sur nos côtes après une traversée périlleuse. Il trouve refuge chez une vieille dame, Sidonie, qui perd la tête. Lorsqu’elle le découvre, Sidonie le prend pour son fils, Daniel, disparu depuis longtemps. Peu à peu, un lien inattendu se tisse : ils apprennent à se connaître, à s’apprivoiser, jusqu’à devenir inséparables. Mais cet équilibre fragile vacille le jour où Sidonie est hospitalisée, tandis qu’Ahmed est contraint de rejoindre un centre d’accueil d’urgence pour mineurs. Avec un graphisme semi-réaliste expressif, des personnages très attachants et un récit bouleversant, Espé et Ingrid Chabbert dénoncent le sort réservé aux migrants en dédiant très justement l’album « à toutes celles et ceux qui, chaque jour, tiennent le terrain face à la souffrance, aux obstacles et à la haine qui progresse. À celles et ceux (…) pour qui le mot solidarité n’est pas un slogan, mais un combat et une valeur ».  Un livre qui fait du bien par les temps qui courent ! (Un espoir sans papiers, d’Espé et Chabbert. Dupuis. 21,50€)

Pièce maîtresse du patrimoine du neuvième art, la série Les Cités obscures, née en 1982 de l’imaginaire foisonnant de François Schuiten et Benoît Peeters, connaît depuis quelques années une véritable cure de rajeunissement aux éditions Casterman. Nouvelle édition, nouveau format, mise en couleurs… Après La Théorie du Grain de Sable parue en janvier dernier, c’est au tour de l’album fondateur de la saga, Les Murailles de Samaris, de retrouver les rayons de nos librairies préférées dans une nouvelle version grand format, enrichie du récit Les Mystères de Pâhry. Dans ce récit, on trouve déjà tous les ingrédients qui feront le succès des Cités obscures : les mondes parallèles, l’architecture, le mystère, l’aliénation, l’atmosphère rétrofuturiste… À cela s’ajoute bien sûr le génie des auteurs capables d’orchestrer ces éléments pour donner naissance à une œuvre unique en son genre dans le monde du neuvième art, aussi grandiose que les fameuses murailles de Samaris, une ville surtout cernée de mystères et de rumeurs. Chargé d’en percer les secrets, l’émissaire Franz Bauer se retrouve bientôt prisonnier d’un décor aussi fascinant qu’inquiétant, où chaque détail semble participer d’une illusion savamment construite. (Les Murailles de Samaris, de Schuiten et Peeters. Casterman. 25€)

On n’aura jamais trop de témoignages sur la Shoah. Jamais ! Et celui-ci, comme les autres, est nécessaire pour mettre à jour notre mémoire collective, surtout en ces moments de tensions internationales et de remises en question de pas mal de choses, y compris de ce qui ne devrait pas l’être : notre passé. Lili Keller Rosenberg le sait plus que tout autre, elle qui depuis plus de quatre décennies se bat contre l’oubli ou la réécriture des faits en intervenant auprès des élèves de France mais aussi d’Allemagne ou de Belgique. Cet album signé Boris Golzio et Lili Keller Rosenberg pour le scénario, Boris Golzio pour le dessin, retrace son histoire dans la France occupée, à commencer par l’arrestation de toute sa famille une nuit d’octobre 1943. Direction la prison de Loos près de Lille, puis la prison Saint-Gilles de Bruxelles, la caserne Dossin à Malines, le camp de concentration de Ravensbrück et enfin celui de Bergen-Belsen. Avec à chaque fois, la peur, les brimades, les humiliations, le froid, la faim, les maladies, la violence, la mort, les piles de cadavres… L’indescriptible. Lili survivra à ces années d’horreur, tout comme sa mère et ses deux frères. Dès lors, elle consacrera sa vie à témoigner, non pour susciter la compassion, mais pour transmettre aux jeunes générations, afin qu’elles portent à leur tour cette mémoire et contribuent à empêcher que de telles tragédies ne se reproduisent. (Lili, toujours debout, jusqu’au bout, de Lili Leignel et Boris Golzio. Glénat. 25€)

Eric Guillaud

09 Avr

Nouveautés BD 2026 : Tournée générale d’humour…

Je suis d’accord avec vous, les temps ne prêtent pas vraiment à sourire. Alors, quitte à affronter l’époque, autant le faire avec quelques bonnes claques d’humour bien senties. Super-héros décérébrés, satire politique grinçante, absurdité administrative ou petites angoisses existentielles : cette sélection de BD prouve qu’on peut encore rire de tout…

Sa nouvelle aventure est disponible depuis le 1ᵉʳ avril dans toutes les bonnes librairies de la galaxie et ce n’est pas un poisson, c’est pire ! Captain Biceps regonfle ses muscles pour affronter, une fois de plus, les forces du mal et sauver le monde. Dans les cases, ça fait pop, prof, plorf, mais aussi gong, bluarg, bzzzz et même ボン, car oui, Captain Biceps s’attaque aussi bien aux héros de Marvel que Minecraft ou des mangas. Toujours fidèle à lui-même, slip sur le collant et philosophie musclée au poing, Captain Biceps est mine de rien le seul à faire le poids face à Captain America. Et rien que pour ça… De l’humour musclé qui pulvérise, décapite, atomise, hache menu et dans tous les cas fait « saigner grave sévère ». Du Tébo et Zep associés pour le meilleur ! (Captain Biceps, tome 8, de Zep et Tebo. Glénat. 11,50€)

Moins musclé, plus fin peut-être, résolument absurde et noir, l’humour de Marc Dubuisson fait mouche à tous les coups. En couverture de l’album, la devise de l’État français sous Vichy, « Travail, Famille, Patrie », devient « Travail, Famille, Patron » : une légère distorsion qui, sous ses airs de simple jeu de mots, laisse poindre l’idée d’un retour en arrière, d’un glissement vers certaines valeurs que l’on pensait révolues. Et c’est bien le cas. Dans chacune des 70 pages de gags proposées par l’auteur, le monde — ou du moins l’administration départementale dans laquelle évoluent les protagonistes — a basculé dans un univers où se mêlent fascisme, masculinisme, homophobie… Mais c’est pour rire bien sûr ! (Amour, fascisme et CDD, de Marc Dubuisson. Delcourt. 14,50€)

On reste dans le même esprit avec Bilan Carbonara de Michel Poivre. Ni bilan, ni trace de carbonara dans les pages de l’album, mais un humour hautement corrosif et bien poivré qui croque notre société à travers une succession de gags acides, d’une lucidité aussi drôle qu’inquiétante. Une première BD prometteuse qui frappe d’entrée avec une idée savoureuse pour réussir sa vie : devenir le fils de Bernard Arnault. Ça peut rapporter gros ! (Bilan Carbonara, de Michel Poivre. Delcourt. 14,50€)

Certains adaptent des romans en films de cinéma, d’autres transposent des romans graphiques en dessins animés, Bernstein et Geffroy, eux, ont choisi d’adapter des chansons en bande dessinée, ce qui est quand même plus rare. Encore et encore, Allo maman bobo, Il suffira d’un signe ou encore Où sont les femmes, Variété française, sorti il y a tout juste un an aux éditions Rouquemoute, est un concentré de tubes passés à la moulinette de l’humour. Pour rire et chanter ! (Variété française, de Bernstein et Geffroy. Rouquemoute. 16€)

C’est fou comme le temps peut passer vite, très vite. Études, boulot, mariage, enfants… À peine le temps de profiter de la vie que nous voilà déjà arrivés à 60 ans. Avec ses avantages, certes : du temps libre et quelques tarifs préférentiels ici ou là. Et ses inconvénients, trop nombreux pour être énumérés dans cette chronique. 60 ans déjà ? Jim, qui vient tout juste de rejoindre le club des sexagénaires, a choisi d’en rire à travers une cinquantaine de gags bien sentis, jouant sur la répétition des images et l’enchaînement des petites tragédies du quotidien. De quoi amuser certains, en effrayer d’autres… et rappeler à tout le monde que le compte à rebours est de toute façon lancé. À savourer sans modération… avant qu’il ne soit trop tard ! (60 ans déjà?, de Jim. Anspach. 15,50€)

Des braqueurs dans une banque pour un petit braquage : jusque-là, rien de bien extraordinaire, tout reste dans une logique attendue. Mais lorsque politiques et médias s’en mêlent — notamment une certaine chaîne d’information en continu, que je ne nommerai pas ici pour éviter de lui faire de la publicité, mais dont le présentateur vedette figure en couverture de l’album — tout déraille. La situation devient ubuesque, transformant de simples braqueurs en terroristes islamistes, de quoi alimenter les journaux télévisés pendant des heures. C’est à la fois drôle et effrayant tant Karibou dissèque avec finesse les mécanismes de la pensée d’extrême droite. (Braquage et anecdotes savoureuses à raconter en soirée, de Karibou et Chavant. Delcourt. 13,50€)

Eric Guillaud

02 Avr

Nouveautés BD collection printemps 2026 : notre sélection coups de coeur

Le printemps est là, et avec lui l’envie d’évasion. Voici une petite sélection de nouveautés qui nous ont particulièrement émerveillés ces derniers jours et pourraient nous emmener loin…

Pour commencer, direction l’univers singulier de Marcel Bascoulard, dans un album signé par le talentueux Frantz Duchazeau. L’auteur nous a déjà marqué la rétine – et le reste – avec Le Rêve de Météor, Debout les morts et, plus récemment, Robert Johnson, paru en 2024. Dans ce nouvel opus, il s’intéresse à une figure bien connue de la ville de Bourges, Marcel Bascoulard, qui vécut comme un clochard, se logeant dans des abris de fortune, s’habillant en femme et se déplaçant avec un curieux tricycle couché. Mais l’homme était aussi un artiste, toujours un appareil photo et un crayon à la main, réalisant de minutieux dessins de la ville qu’il vendait ou échangeait contre de la nourriture pour lui et ses animaux. Aidé d’une copieuse documentation mais précisant que cette histoire reste une œuvre de fiction, Frantz Duchazeau retrace les dernières années de l’homme et s’attache à en comprendre le parcours depuis sa jeunesse marquée par le meurtre de son père, tué par sa mère, jusqu’à son propre assassinat, le tout porté par un trait expressif et vivant, qui colle parfaitement à cette trajectoire singulière. (Marcel Bascoulard, de Duchazeau. Sarbacane. 25€)

Attention, zone de glisse ! Après le magnifique roman graphique à succès In Waves (100 000 exemplaires vendus et une adaptation pour le cinéma bientôt à l’écran), Aj Dungo passe d’une planche à l’autre, du surf au skateboard, pour nous raconter avec Brandon Dumais au scénario leur jeunesse de skateurs dans les rues de Los Angeles. À travers ce récit, les auteurs remontent aussi le fil de toute une histoire : celle du skateboard, dont les origines officieuses se perdent dans le temps, mais que l’on fait souvent débuter en 1959 avec la commercialisation des premières planches produites en série. Comme In Waves, Skating Wilder s’inscrit dans une veine autobiographique. Mais là où le premier explorait une histoire d’amour et de deuil sur fond de surf, ce nouveau livre met en lumière une amitié construite autour du skate, avec une dimension plus documentaire. Quoi qu’il en soit, Aj Dungo impressionne à nouveau : dans un registre graphique très différent, il confirme toute l’étendue de son talent. Un très beau roman graphique sur une pratique devenue un pilier de la culture populaire d’ici et d’ailleurs. (Skating Wilder, de Brandon Dumais et Aj Dungo. Casterman. 24€)

Ne cherchez pas d’histoire, il n’y en a pas. Ou plutôt si : plusieurs, une multitude. Des fragments d’histoires. Des pensées. Fugaces. Fuyantes. Des pensées qui nous prennent par la main pour nous emmener vers les suivantes. Peu de mots mais une profusion d’images. Et quelles images ! Chaque planche de cet album est un petit bijou de dessin et de poésie, une déambulation au cœur de l’imaginaire foisonnant de Jérémie Gasparutto, un auteur rare qui, comme il le confie lui-même dans les dernières pages, fait peu de livres. On l’a aperçu sur plusieurs albums de la série DoggyBags et sur le one-shot Teddy Bear aux éditions Ankama… et c’est à peu près tout. Autant dire qu’il serait dommage de passer à côté de cet album grand format au dos toilé mauve. Un très bel objet à feuilleter jusqu’au bout du chemin ! (Le Chemin derrière la maison, de Jérémie Gasparutto. Ankama / Label 619. 27,90€)

« C’est du passé, ça n’arrivera plus jamais. Il faut vivre maintenant. » Ces paroles, prononcées par les parents de Roger Fajnzylberg lorsqu’il n’était encore qu’un enfant, ont longtemps résonné en lui, sans qu’il sache vraiment ce qu’elles recouvraient. Jusqu’au jour où, devenu adulte, il décide d’ouvrir une mystérieuse boîte à chaussures qu’il connait depuis son enfance et dont il a logiquement hérité. À l’intérieur, des cahiers d’écolier sur lesquels Alter Fajnzylberg, le père, a consigné l’histoire de sa vie jusqu’en 1945. Et quelle vie ! Polonais, militant communiste, il fait plusieurs séjours en prison pour son activisme. Engagé dans les Brigades internationales, il part combattre en Espagne contre le franquisme, avant de trouver refuge en France. Mais la guerre le rattrape : arrêté à Paris, envoyé à Drancy, il est finalement déporté à Auschwitz où il se retrouve affecté aux Sonderkommandos, des commandos spéciaux chargés de faire fonctionner sous la contrainte les fours crématoires du camp d’extermination. L’horreur au milieu de l’horreur ! Alors que les derniers survivants de la Shoah disparaissent, il devenait essentiel pour Roger Fajnzylberg de transmettre ce témoignage et de faire connaître l’histoire de son père à travers un livre, livre sorti en 2025 au Seuil. Aujourd’hui, Jean-David Morvan, à qui l’on doit déjà quelques beaux livres sur le sujet (Adieu Birkenau, une survivante d’Auschwitz, Irena, Simone…), Victor Matet et Rafael Ortiz s’en emparent à leur tour et en proposent une adaptation en bande dessinée avec l’ambition de toucher un public plus jeune et plus large. Un témoignage bouleversant qui vient nourrir et prolonger le travail indispensable de transmission de la mémoire. (Ce que j’ai vu à Auschwitz, les cahiers d’Alter, de Morvan, Matet et Ortiz. Dupuis. 25€)

Initialement publié en 2020 aux éditions Pow Pow pour sa version française, puis sélectionné pour le Fauve Polar SNCF au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 2021, le premier volet des Mystères de Hobtown revient aujourd’hui sous les couleurs des éditions Delcourt. Cette réédition s’accompagne déjà d’une suite attendue en mai, d’un troisième tome prévu pour octobre et d’un quatrième annoncé pour 2028 — ces deux derniers étant inédits. Ce changement d’éditeur s’accompagne également d’un passage à la couleur, un choix initialement souhaité par les auteurs mais abandonné à l’époque. Une excellente occasion de se replonger dans ce récit délicieusement rétro, qui évoque l’esprit du Club des cinq (ça devrait parler aux plus anciens d’entre nous), revisité dans une atmosphère à la David Lynch. L’intrigue se déroule à Hobtown, une petite bourgade de Nouvelle-Écosse où la routine confine à l’ennui… jusqu’au jour où le club de détectives de l’école est sollicité pour enquêter sur la disparition d’un entrepreneur. Habitué aux affaires sans gravité, le groupe mené par Dana Nance se retrouve rapidement dépassé, confronté à une série d’événements bien plus sombres : disparitions inquiétantes, meurtres… Un récit envoûtant, tant sur le fond que sur la forme, qui ne laissera pas indifférents les amateurs de polar, de fantastique et d’horreur. (Les mystères de Hobtown 1, de Bertin et Forbes. Delcourt. 29,95€)

Né à New York dans les années 1970, le hip-hop commence à étendre son influence au début des années 1980. Le mouvement traverse alors l’Atlantique et le Pacifique, s’imposant en France comme au Japon. Étonnamment, la côte ouest des États-Unis reste d’abord en marge de cette effervescence culturelle… mais pas pour longtemps ! En 1982, deux adolescents, dont le Français Alex Jordanov, débarquent à Los Angeles et fondent un club avec l’aide d’un certain Ice-T, dont la carrière est alors sur le point de décoller. Ce lieu, baptisé The Radio, premier du genre dans toute la ville, devient en une seule soirée le point de ralliement incontournable de la culture hip-hop locale. Très vite, les plus grandes figures artistiques s’y pressent : Michael Jackson, Prince, les Red Hot Chili Peppers, Nina Hagen, David Lee Roth, The Cold Crush Brothers, et bien d’autres encore. Cet album, écrit par Alex Jordanov et illustré par Ké Clero, retrace une aventure hors du commun à l’aube de l’explosion du hip-hop à travers le monde, le tout porté par le trait nerveux, brut, rythmé, de Ké Clero qui en embrasse toute l’énergie effervescente. (Radio Club, de Jordanov et Ké Clero. Glénat. 25€)

Impossible de passer devant cette couverture sans qu’elle éveille notre curiosité. Nocturnos, de l’autrice espagnole Laura Pérez, capte le regard autant qu’il trouble l’esprit. Que révèle ce visage masqué et ailé, immobile au cœur d’une forêt nocturne ? Du mystère, bien sûr, un mystère dense, comme seule la nuit sait en enfanter. De l’onirisme et du fantastique aussi. Nocturnos est tout cela à la fois, un récit qui évoque nos peurs, nos souvenirs, nos rêves. Pas de héros ici si ce n’est la nuit, mais des personnages qui appartiennent au paysage et participent par leur apparition plus ou moins furtive à cette atmosphère troublante et captivante qui enveloppe le récit porté par un graphisme épuré. À lire jusqu’au bout de la nuit ! (Nocturnos, de Laura Pérez. Morgen. 24,90€)

Comme son titre le suggère, Cécile la Shérif s’inscrit dans l’imaginaire du western en reprenant ses codes pour mieux les détourner et nous proposer une œuvre singulière, dont la véritable ambition est d’interroger notre rapport à la justice. L’histoire commence en 1848 du côté d’Orléans en France. La jeune Cécile n’a qu’un rêve : devenir la première femme magistrate de France. Mais son père, lui-même procureur, nourrit pour elle des ambitions bien différentes. « Je t’enjoins de mener une vie conforme à la morale », lui dit-il. En clair, ordre lui est donné de rester à sa place de femme. Mais Cécile a du caractère. Elle embarque pour les États-Unis en compagnie de Louis-Moreau Gottschalk, un artiste métis et homosexuel. Direction la Nouvelle-Orléans où elle devient shérif et tente d’imposer la loi dans un monde de brutes particulièrement épaisses… Au scénario, Victor Coutard dit s’être inspiré très librement de personnages réels. On peut imaginer que sa propre mère qui porte le prénom de Cécile et est avocate pénaliste lui a servi de guide même si le personnage, précise-t-il, s’inspire « aussi de toutes celles qui ont dû forcer les portes de la justice pour y entrer ». Sur le plan graphique, Walter Guissard développe un style à la fois hyperdynamique et épuré. La composition repose sur des aplats de couleurs qui renforcent la lisibilité et l’impact visuel. Cette économie de moyens, associée à une grande maîtrise du rythme et du mouvement, confère à l’album une énergie particulière. Une ode à la justice et à la différence ! (Cécile la shérif, de Walter Guissard et Victor Coutard. Casterman. 24€)

Charlotte rêve de cinéma. Fraîchement diplômée, elle se lance dans l’écriture de son premier scénario. Mais, en attendant de pouvoir en vivre, la jeune femme doit accepter un emploi alimentaire dans une boulangerie. Très vite, elle déchante : entre une cheffe tyrannique, des clients agressifs et des collègues à bout de souffle, l’endroit est loin de lui offrir la sérénité nécessaire à la création. Épuisée par le rythme et la pression, Charlotte est bientôt sujette à des hallucinations… à moins qu’il ne s’agisse de phénomènes paranormaux. Avec Levure, son tout premier album, l’autrice rennaise Juliette Hayer capte avec justesse ce moment charnière entre la fin des études et l’entrée dans l’âge adulte, et plus particulièrement la découverte du monde du travail. Son récit, proche de la chronique sociale, ausculte la précarité, la désillusion professionnelle et l’épuisement, tout en laissant affleurer une inquiétante étrangeté. (Levure, de Juliette Hayer. Sarbacane. 22€)

Il fait partie des événements qui marquent à jamais ceux qui l’ont vécu de près ou de loin : le séisme de Tōhoku, le 11 mars 2011, a provoqué un violent tsunami sur la côte pacifique du Japon et causé une catastrophe nucléaire d’une gravité comparable à celle de Tchernobyl en 1986, causant des milliers de morts et de disparus. Super-Gau, terme qui désigne un accident nucléaire majeur avec fusion du cœur d’un réacteur et fuites radioactives massives, est le titre de cet album paru dans la collection Aux Confins des éditions Steinkis, et signé de l’Allemande Bea Davies. Dans ce contexte dramatique, l’autrice met en scène plusieurs protagonistes, séparés par des milliers de kilomètres, dont les existences vont pourtant se trouver bouleversées de la même façon. Il en résulte un récit déstabilisant, dont toutes les clés ne se livrent pas immédiatement au lecteur. Une BD aux confins du manga et de la bande dessinée européenne. (Super-Gau, de Bea Davies. Steinkis – Aux-Confins. 24€)

Eric Guillaud

01 Avr

Deux des héros maudits de Michael Moorcock défient les dieux du chaos en BD

Ancien collaborateur du groupe de space-rock Hawkwind et figure emblématique de la science-fiction « new wave » des années 60 et 70, Michael Moorcock voit depuis quelque temps son œuvre littéraire faire l’objet d’une véritable revalorisation, notamment à travers plusieurs adaptations en bande dessinée. Au point que certaines se croisent aujourd’hui, comme en témoigne la parution simultanée du premier tome de la saga Corum et la réédition du troisième volume des adaptations des aventures d’Elric, signées par le scénariste Roy Thomas.

Elric, Hawkmoon et Corum : trois incarnations distinctes et partageant pourtant de nombreux points communs de la figure du Champion Eternel, archétype du héros maudit selon Moorcock. Depuis 2013, les éditions Glénat se sont mises en tête de proposer des réactualisations de toutes ces sagas littéraires, à commencer par celle d’Elric entamée en 1961 avec La Cité Qui Rêve. Mais en les confiant à des jeunes auteurs nourris de culture cyberpunk et de jeux vidéo, ces relectures se révèlent souvent exubérantes… Quitte à parfois un peu écraser ses personnages et leur psychologie. 

Le défaut principal de Corum est son personnage principal et surtout sa proximité avec Elric. Comme lui, c’est un prince déchu, utilisant une magie noire qui le dépasse parfois et nanti d’armes magiques, en l’occurrence ici une main et un œil lui permettant de convoquer des démons et de voir sur les autres plans de l’existence. Même physiquement parlant, avec leur look gothique et leurs longs cheveux blancs déployés sur leur peau couleur d’ivoire, la ressemblance est troublante.

Autre élément troublant : la place de ‘grand méchant’ prise ici dans le récit par Arioch, dieu du Chaos. Le même Arioch protecteur, malgré lui, d’Elric…

Corum – Glénat / Chauvel & Merli

Cette confusion des genres était assumée dans les textes originaux, voire carrément revendiquée par Moorcock, chacun de ces anti-héros étant présentés comme des allitérations d’un seul et même personnage : le Champion Eternel.

Un parti-pris intéressant sur le plan littéraire mais qui complique un peu la vie du scénariste David Chauvel et du dessinateur italien Luca Merli, surtout qu’ils arrivent après deux adaptations très réussies donc d’Elric et de Hawkmoon.

Ce premier tome est donc une histoire d’exil, celui du prince Corum, dernier représentant de sa race (du moins le croit-il) après le massacre de son peuple par des barbares. Affreusement mutilé, il ne doit son salut qu’à l’intervention d’un autre exilé au destin tragique, le comte Moidel et prend le chemin de la revanche, sans d’abord se rendre compte qu’il n’est que le jouet des dieux et de leurs sautes d’humeur…

Plutôt que d’affronter frontalement la très colorée et romantique  adaptation réalisée dans les années 80 par un alors inconnu Mike Mignola (le futur créateur de Hellboy), le dessinateur Luca Merli a eu l’intelligence de partir dans une direction opposée avec un design très noir et tortueux, quitte à parfois étaler sur deux pages un seul et même dessin, même si ce choix graphique un peu pompier ne sera pas du goût de tout le monde.

Elric, La Cité qui Rêve – Delirium / Thomas & Russell

Justement, pour ces déçus, il y a la nouvelle réédition, quatre ans et demi après la dernière en date sur Delcourt, de la première adaptation BD des aventures d’Elric, chapeauté par le scénariste ‘star’ et ex-Marvel, Roy Thomas. La Cité Qui Rêve est l’histoire par laquelle tout a commencé et quarante-quatre ans après sa première publication, cette version n’a rien perdu de sa flamboyance, notamment grâce au style très atypique de P. Craig Russell.

Par rapport à l’édition principale, cette édition 2026 bénéficie d’un plus grand format, d’une restauration optimisée des planches, d’une nouvelle postface sur ‘Moorcock en images’ par le traducteur Alex Nicolavitch et d’une entrevue réalisée par ce dernier avec le maître.

Olivier Badin

Corum, tome 1 : Le Chevalier des Epées par David Chauvel et Luca Merli. Glénat. 24 euros

Elric, La Cité qui Rêve par Roy Thomas et P. Craig Russell. Delirium. 18 euros