02 Avr

Nouveautés BD collection printemps : notre sélection coups de coeur

Le printemps est là, et avec lui l’envie de découvertes. Voici une petite sélection de nouveautés qui nous ont particulièrement émerveillés ces derniers jours.

Pour commencer, direction l’univers singulier de Marcel Bascoulard, dans un album signé par le talentueux Frantz Duchazeau. L’auteur nous a déjà marqué la rétine – et le reste – avec Le Rêve de Météor, Debout les morts et, plus récemment, Robert Johnson, paru en 2024. Dans ce nouvel opus, il s’intéresse à une figure bien connue de la ville de Bourges, Marcel Bascoulard, qui vécut comme un clochard, se logeant dans des abris de fortune, s’habillant en femme et se déplaçant avec un curieux tricycle couché. Mais l’homme était aussi un artiste, toujours un appareil photo et un crayon à la main, réalisant de minutieux dessins de la ville qu’il vendait ou échangeait contre de la nourriture pour lui et ses animaux. Aidé d’une copieuse documentation mais précisant que cette histoire reste une œuvre de fiction, Frantz Duchazeau retrace les dernières années de l’homme et s’attache à en comprendre le parcours depuis sa jeunesse marquée par le meurtre de son père, tué par sa mère, jusqu’à son propre assassinat, le tout porté par un trait expressif et vivant, qui colle parfaitement à cette trajectoire singulière. (Marcel Bascoulard, de Duchazeau. Sarbacane. 25€)

Attention, zone de glisse ! Après le magnifique roman graphique à succès In Waves (100 000 exemplaires vendus et une adaptation pour le cinéma bientôt à l’écran), Aj Dungo passe d’une planche à l’autre, du surf au skateboard, pour nous raconter avec Brandon Dumais au scénario leur jeunesse de skateurs dans les rues de Los Angeles. À travers ce récit, les auteurs remontent aussi le fil de toute une histoire : celle du skateboard, dont les origines officieuses se perdent dans le temps, mais que l’on fait souvent débuter en 1959 avec la commercialisation des premières planches produites en série. Comme In Waves, Skating Wilder s’inscrit dans une veine autobiographique. Mais là où le premier explorait une histoire d’amour et de deuil sur fond de surf, ce nouveau livre met en lumière une amitié construite autour du skate, avec une dimension plus documentaire. Quoi qu’il en soit, Aj Dungo impressionne à nouveau : dans un registre graphique très différent, il confirme toute l’étendue de son talent. Un très beau roman graphique sur une pratique devenue un pilier de la culture populaire d’ici et d’ailleurs. (Skating Wilder, de Brandon Dumais et Aj Dungo. Casterman. 24€)

Ne cherchez pas d’histoire, il n’y en a pas. Ou plutôt si : plusieurs, une multitude. Des fragments d’histoires. Des pensées. Fugaces. Fuyantes. Des pensées qui nous prennent par la main pour nous emmener vers les suivantes. Peu de mots mais une profusion d’images. Et quelles images ! Chaque planche de cet album est un petit bijou de dessin et de poésie, une déambulation au cœur de l’imaginaire foisonnant de Jérémie Gasparutto, un auteur rare qui, comme il le confie lui-même dans les dernières pages, fait peu de livres. On l’a aperçu sur plusieurs albums de la série DoggyBags et sur le one-shot Teddy Bear aux éditions Ankama… et c’est à peu près tout. Autant dire qu’il serait dommage de passer à côté de cet album grand format au dos toilé mauve. Un très bel objet à feuilleter jusqu’au bout du chemin ! (Le Chemin derrière la maison, de Jérémie Gasparutto. Ankama / Label 619. 27,90€)

« C’est du passé, ça n’arrivera plus jamais. Il faut vivre maintenant. » Ces paroles, prononcées par les parents de Roger Fajnzylberg lorsqu’il n’était encore qu’un enfant, ont longtemps résonné en lui, sans qu’il sache vraiment ce qu’elles recouvraient. Jusqu’au jour où, devenu adulte, il décide d’ouvrir une mystérieuse boîte à chaussures qu’il connait depuis son enfance et dont il a logiquement hérité. À l’intérieur, des cahiers d’écolier sur lesquels Alter Fajnzylberg, le père, a consigné l’histoire de sa vie jusqu’en 1945. Et quelle vie ! Polonais, militant communiste, il fait plusieurs séjours en prison pour son activisme. Engagé dans les Brigades internationales, il part combattre en Espagne contre le franquisme, avant de trouver refuge en France. Mais la guerre le rattrape : arrêté à Paris, envoyé à Drancy, il est finalement déporté à Auschwitz où il se retrouve affecté aux Sonderkommandos, des commandos spéciaux chargés de faire fonctionner sous la contrainte les fours crématoires du camp d’extermination. L’horreur au milieu de l’horreur ! Alors que les derniers survivants de la Shoah disparaissent, il devenait essentiel pour Roger Fajnzylberg de transmettre ce témoignage et de faire connaître l’histoire de son père à travers un livre, livre sorti en 2025 au Seuil. Aujourd’hui, Jean-David Morvan, à qui l’on doit déjà quelques beaux livres sur le sujet (Adieu Birkenau, une survivante d’Auschwitz, Irena, Simone…), Victor Matet et Rafael Ortiz s’en emparent à leur tour et en proposent une adaptation en bande dessinée avec l’ambition de toucher un public plus jeune et plus large. Un témoignage bouleversant qui vient nourrir et prolonger le travail indispensable de transmission de la mémoire. (Ce que j’ai vu à Auschwitz, les cahiers d’Alter, de Morvan, Matet et Ortiz. Dupuis. 25€)

Initialement publié en 2020 aux éditions Pow Pow pour sa version française, puis sélectionné pour le Fauve Polar SNCF au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 2021, le premier volet des Mystères de Hobtown revient aujourd’hui sous les couleurs des éditions Delcourt. Cette réédition s’accompagne déjà d’une suite attendue en mai, d’un troisième tome prévu pour octobre et d’un quatrième annoncé pour 2028 — ces deux derniers étant inédits. Ce changement d’éditeur s’accompagne également d’un passage à la couleur, un choix initialement souhaité par les auteurs mais abandonné à l’époque. Une excellente occasion de se replonger dans ce récit délicieusement rétro, qui évoque l’esprit du Club des cinq (ça devrait parler aux plus anciens d’entre nous), revisité dans une atmosphère à la David Lynch. L’intrigue se déroule à Hobtown, une petite bourgade de Nouvelle-Écosse où la routine confine à l’ennui… jusqu’au jour où le club de détectives de l’école est sollicité pour enquêter sur la disparition d’un entrepreneur. Habitué aux affaires sans gravité, le groupe mené par Dana Nance se retrouve rapidement dépassé, confronté à une série d’événements bien plus sombres : disparitions inquiétantes, meurtres… Un récit envoûtant, tant sur le fond que sur la forme, qui ne laissera pas indifférents les amateurs de polar, de fantastique et d’horreur. (Les mystères de Hobtown 1, de Bertin et Forbes. Delcourt. 29,95€)

Né à New York dans les années 1970, le hip-hop commence à étendre son influence au début des années 1980. Le mouvement traverse alors l’Atlantique et le Pacifique, s’imposant en France comme au Japon. Étonnamment, la côte ouest des États-Unis reste d’abord en marge de cette effervescence culturelle… mais pas pour longtemps ! En 1982, deux adolescents, dont le Français Alex Jordanov, débarquent à Los Angeles et fondent un club avec l’aide d’un certain Ice-T, dont la carrière est alors sur le point de décoller. Ce lieu, baptisé The Radio, premier du genre dans toute la ville, devient en une seule soirée le point de ralliement incontournable de la culture hip-hop locale. Très vite, les plus grandes figures artistiques s’y pressent : Michael Jackson, Prince, les Red Hot Chili Peppers, Nina Hagen, David Lee Roth, The Cold Crush Brothers, et bien d’autres encore. Cet album, écrit par Alex Jordanov et illustré par Ké Clero, retrace une aventure hors du commun à l’aube de l’explosion du hip-hop à travers le monde, le tout porté par le trait nerveux, brut, rythmé, de Ké Clero qui en embrasse toute l’énergie effervescente. (Radio Club, de Jordanov et Ké Clero. Glénat. 25€)

Impossible de passer devant cette couverture sans qu’elle éveille notre curiosité. Nocturnos, de l’autrice espagnole Laura Pérez, capte le regard autant qu’il trouble l’esprit. Que révèle ce visage masqué et ailé, immobile au cœur d’une forêt nocturne ? Du mystère, bien sûr, un mystère dense, comme seule la nuit sait en enfanter. De l’onirisme et du fantastique aussi. Nocturnos est tout cela à la fois, un récit qui évoque nos peurs, nos souvenirs, nos rêves. Pas de héros ici si ce n’est la nuit, mais des personnages qui appartiennent au paysage et participent par leur apparition plus ou moins furtive à cette atmosphère troublante et captivante qui enveloppe le récit porté par un graphisme épuré. À lire jusqu’au bout de la nuit ! (Nocturnos, de Laura Pérez. Morgen. 24,90€)

Comme son titre le suggère, Cécile la Shérif s’inscrit dans l’imaginaire du western en reprenant ses codes pour mieux les détourner et nous proposer une œuvre singulière, dont la véritable ambition est d’interroger notre rapport à la justice. L’histoire commence en 1848 du côté d’Orléans en France. La jeune Cécile n’a qu’un rêve : devenir la première femme magistrate de France. Mais son père, lui-même procureur, nourrit pour elle des ambitions bien différentes. « Je t’enjoins de mener une vie conforme à la morale », lui dit-il. En clair, ordre lui est donné de rester à sa place de femme. Mais Cécile a du caractère. Elle embarque pour les États-Unis en compagnie de Louis-Moreau Gottschalk, un artiste métis et homosexuel. Direction la Nouvelle-Orléans où elle devient shérif et tente d’imposer la loi dans un monde de brutes particulièrement épaisses… Au scénario, Victor Coutard dit s’être inspiré très librement de personnages réels. On peut imaginer que sa propre mère qui porte le prénom de Cécile et est avocate pénaliste lui a servi de guide même si le personnage, précise-t-il, s’inspire « aussi de toutes celles qui ont dû forcer les portes de la justice pour y entrer ». Sur le plan graphique, Walter Guissard développe un style à la fois hyperdynamique et épuré. La composition repose sur des aplats de couleurs qui renforcent la lisibilité et l’impact visuel. Cette économie de moyens, associée à une grande maîtrise du rythme et du mouvement, confère à l’album une énergie particulière. Une ode à la justice et à la différence ! (Cécile la shérif, de Walter Guissard et Victor Coutard. Casterman. 24€)

Charlotte rêve de cinéma. Fraîchement diplômée, elle se lance dans l’écriture de son premier scénario. Mais, en attendant de pouvoir en vivre, la jeune femme doit accepter un emploi alimentaire dans une boulangerie. Très vite, elle déchante : entre une cheffe tyrannique, des clients agressifs et des collègues à bout de souffle, l’endroit est loin de lui offrir la sérénité nécessaire à la création. Épuisée par le rythme et la pression, Charlotte est bientôt sujette à des hallucinations… à moins qu’il ne s’agisse de phénomènes paranormaux. Avec Levure, son tout premier album, l’autrice rennaise Juliette Hayer capte avec justesse ce moment charnière entre la fin des études et l’entrée dans l’âge adulte, et plus particulièrement la découverte du monde du travail. Son récit, proche de la chronique sociale, ausculte la précarité, la désillusion professionnelle et l’épuisement, tout en laissant affleurer une inquiétante étrangeté. (Levure, de Juliette Hayer. Sarbacane. 22€)

Il fait partie des événements qui marquent à jamais ceux qui l’ont vécu de près ou de loin : le séisme de Tōhoku, le 11 mars 2011, a provoqué un violent tsunami sur la côte pacifique du Japon et causé une catastrophe nucléaire d’une gravité comparable à celle de Tchernobyl en 1986, causant des milliers de morts et de disparus. Super-Gau, terme qui désigne un accident nucléaire majeur avec fusion du cœur d’un réacteur et fuites radioactives massives, est le titre de cet album paru dans la collection Aux Confins des éditions Steinkis, et signé de l’Allemande Bea Davies. Dans ce contexte dramatique, l’autrice met en scène plusieurs protagonistes, séparés par des milliers de kilomètres, dont les existences vont pourtant se trouver bouleversées de la même façon. Il en résulte un récit déstabilisant, dont toutes les clés ne se livrent pas immédiatement au lecteur. Une BD aux confins du manga et de la bande dessinée européenne. (Super-Gau, de Bea Davies. Steinkis – Aux-Confins. 24€)

Eric Guillaud