Mai s’étire comme une promesse de temps suspendu : des jours fériés en cascade, des ponts à n’en plus finir, et autant d’occasions de ralentir le rythme et de se plonger dans des bandes dessinées qui font voyager, réfléchir ou simplement sourire. Voici une sélection à glisser dans son sac ou à laisser traîner sur la table basse…
Canoë Bay, Frenchman, Pawnee, Iroquois, Tomahawk, Pocahontas… et maintenant Cheyenne : Patrick Prugne continue de nous émerveiller avec ses sagas indiennes, toujours ancrées dans un contexte historique précis et nourries de personnages réels. Il s’intéresse ici à la guerre des Grandes Plaines, et plus particulièrement au massacre de Sand Creek, survenu le 29 novembre 1864. Alors que le major Wynkoop était parvenu à gagner la confiance des Cheyennes et à conclure un accord avec eux en échange de vivres, il est brusquement destitué et remplacé par un officier belliciste, qui mènera l’armée à attaquer un camp amérindien, massacrant non seulement des guerriers, mais aussi des femmes, des vieillards et des enfants. Comme toujours, Patrick Prugne livre un récit extrêmement documenté, porté par des planches à l’aquarelle d’une grande beauté. Un cahier graphique d’une quinzaine de pages vient clore ce très bel album. (Cheyenne, de Patrick Prugne. Daniel Maghen. 19,50)
Zep, c’est le papa de Titeuf. Nous sommes d’accord là-dessus. Dix-huit tomes au compteur, des millions d’exemplaires vendus. Mais, depuis quelques années, l’auteur suisse s’est aussi essayé et très vite imposé dans un domaine plus adulte avec des albums comme Une histoire d’hommes, Un Bruit étrange et beau, The End ou encore Ce que nous sommes, tous publiés aux éditions Rue de Sèvres. Il est aujourd’hui de retour avec Tourner la page, un récit qui nous plonge dans le petit monde de la littérature : éditeurs, critiques et, bien sûr, écrivains. Lambert
Delville est l’un d’eux, et pas des moindres : un auteur à succès, lauréat du prix Femina 2010. Alors, forcément, lorsqu’il disparaît en mer, tous saluent unanimement l’homme autant que l’écrivain. Unanimement… ou presque. L’un de ses assistants profite en effet de la situation pour s’attribuer la paternité de son dernier ouvrage. De quoi faire passer Delville pour un usurpateur… Avec des cases détourées, un trait réaliste d’une grande finesse et une mise en couleurs à l’aquarelle, Zep nous livre une belle histoire, bien ficelée, à la fois subtile et captivante, qui interroge avec justesse la notion d’auteur, de légitimité et de reconnaissance dans le monde littéraire. (Tourner la page, de Zep. Rue de Sèvres. 20€)
Attention, chef-d’œuvre ! Créé en 1818 par l’écrivaine anglaise Mary Shelley, le monstre de Frankenstein n’a jamais cessé d’être réinventé à travers les différents médiums, du cinéma à la bande dessinée en passant par le théâtre ou la radio, et continue, encore aujourd’hui, de fasciner. Preuve en est, s’il en fallait une, ce nouveau roman graphique signé David Sala chez Casterman. Derrière une magnifique couverture qui dit tout de la solitude du monstre engendré
par Victor Frankenstein, l’auteur, qui s’est déjà fait remarquer avec l’adaptation du roman de Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs, et plus récemment avec le multiprimé Le Poids des héros, nous offre ici une remarquable réinterprétation graphique de l’œuvre de Shelley : plus de 200 pages d’une puissance exceptionnelle, nourries d’influences picturales, où l’on devine l’ombre des grands maîtres de la peinture, et qui confèrent à l’ensemble une dimension à la fois onirique et profondément tragique. À la croisée du romantisme noir et du récit introspectif, cette adaptation ne se contente pas de revisiter le mythe : elle en explore avec une rare intensité la solitude, la monstruosité et la quête désespérée d’humanité, faisant de cet ouvrage une expérience de lecture aussi bouleversante que visuellement saisissante. (Frankenstein, de David Sala d’après l’œuvre de Mary Shelley. Casterman. 28€)
Une autre adaptation, cette fois du roman Pour qui sonne le glas d’Ernest Hemingway, lauréat du Prix Nobel de littérature 1954. Si le titre a traversé les décennies, s’imposant comme l’un des ouvrages les plus célèbres de l’auteur et, au-delà, du XXᵉ siècle, l’intrigue peut néanmoins échapper à certains d’entre nous. Avec cette adaptation en bande dessinée signée JD Morvan et Pierre Dawance, l’occasion est donnée de nous y replonger pleinement. Et de retrouver l’ambition première d’Hemingway, montrer la guerre et qui plus est une guerre fratricide, une lutte à mort entre d’anciens amis, d’anciens voisins, d’anciens cousins, où se mêlent la peur, la violence, la haine mais aussi le courage, l’engagement, l’amour et la
mort… Si l’on connaît très bien le scénariste JD Morvan, Prix René-Goscinny pour Madeleine Résistante, le dessinateur Pierre Dawance est lui un nouveau venu dans le monde du neuvième art. Pour qui sonne le glas est sa première bande dessinée, il opte pour un graphisme certifié sans intelligence artificielle mais réalisé avec des crayons de couleur, plus de 400 précise une note de l’éditeur. Rien d’étonnant quand on regarde, que dis-je, quand on admire le résultat : des planches d’une profondeur et d’une intensité remarquables. Un graphisme qui sert à merveille la gravité du récit. (Pour qui sonne le glas, de JD Morvan et Pierre Dawance, d’après Ernest Hemingway. Sarbacane. 29€)
Adaptation encore que celle-ci, Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame par le scénariste et dessinateur breton Michel Plessix. Initialement parue en quatre volumes entre 1996 et 2001, puis réunie en intégrale dès 2002, cette œuvre majeure bénéficie aujourd’hui d’une édition prestige avec dos toilé et dorures en couverture, une manière pour l’éditeur d’en réaffirmer la valeur patrimoniale. Et il faut bien reconnaître que, malgré ses trente ans, l’adaptation de
Michel Plessix n’a pas pris une ride. Avec plus de 210 000 exemplaires vendus toutes éditions confondues et un Alph’Art du public au festival d’Angoulême en 2000, on peut même parler de classique incontournable du neuvième art. Mais au-delà de l’écrin, c’est bien le contenu qui impressionne : Michel Plessix livre une adaptation graphique d’une beauté remarquable, portée par un trait d’une grande finesse et un regard empreint de poésie et d’humour. Une œuvre à mettre entre toutes les mains, des plus jeunes aux plus anciens ! (Le Vent dans les saules, édition Prestige, de Plessix. Delcourt. 22,50€)
Ça fait longtemps que nous suivons Xavier Coste sur ce blog, depuis ses débuts en 2012. Il signait alors Egon Schiele, Vivre et mourir, une première biographie romancée qui ne restera pas longtemps seule. Par la suite, l’auteur s’attaque notamment à Rimbaud dans Rimbaud, l’indésirable (2013), à Eiffel dans A comme Eiffel (2019), à Hector Bibrowski dans L’Homme à la tête de lion (2022), et livre une adaptation remarquable du 1984 de George Orwell (2021),
ainsi qu’une suite baptisée Journal de 1985 (2024). Il est de retour en ce mois d’avril avec Sculpter l’éternité, un plongeon dans le monde de l’art, et plus précisément de la sculpture, à travers deux génies en la matière : un Auguste Rodin rongé par le doute, oscillant entre exaltation et passages à vide, et un Michel-Ange face auquel il ne peut que faire preuve d’humilité. Avec ce style graphique qu’on lui connaît maintenant, nerveux, habité, presque tourmenté, Xavier Coste signe un très bel album autour de l’art, dans toute sa beauté, dans toute sa complexité. (Sculpter l’éternité, Rodin face à Michel-Ange, de Xavier Coste. Rue de Sèvres. 26€)
Avec déjà deux aventures à leur actif et une troisième que l’on découvre aujourd’hui, nos deux tourtereaux, Sophie et Quentin, finissent par nous devenir familiers. À chaque album, un voyage qui débute de manière presque ordinaire avant de sombrer dans le chaos le plus total. Cette fois, pas de destination lointaine ni paradisiaque : juste un aller-retour à Bruxelles, le temps pour Sophie de donner une conférence sur le surréalisme et pour Quentin de s’acheter quelques bandes dessinées. Mais, bien évidemment, rien ne se passe comme prévu.
Bruxelles n’est plus vraiment Bruxelles, mais une ville de Far West où règne la loi du plus fort ou du mieux armé. Les flingues sont de sortie, et le vernis du quotidien ne tarde pas à se fissurer. Pour les amoureux des récits d’action en famille. (Midi entre quatre planches, Lune de Miel tome 3, de Bastien Vives. Casterman. 14,95€)
Un espoir sans papiers est une fiction, mais une fiction porteuse d’un message fort et sans équivoque : celui de la solidarité et de l’acceptation de la différence, dans un monde qui semble en manquer toujours davantage. Ahmed, jeune migrant algérien, échoue sur nos côtes après une traversée périlleuse. Il trouve refuge chez une vieille dame, Sidonie, qui perd la tête. Lorsqu’elle le découvre, Sidonie le prend pour son fils, Daniel, disparu depuis longtemps. Peu à peu, un lien inattendu se tisse : ils apprennent à se connaître, à
s’apprivoiser, jusqu’à devenir inséparables. Mais cet équilibre fragile vacille le jour où Sidonie est hospitalisée, tandis qu’Ahmed est contraint de rejoindre un centre d’accueil d’urgence pour mineurs. Avec un graphisme semi-réaliste expressif, des personnages très attachants et un récit bouleversant, Espé et Ingrid Chabbert dénoncent le sort réservé aux migrants en dédiant très justement l’album « à toutes celles et ceux qui, chaque jour, tiennent le terrain face à la souffrance, aux obstacles et à la haine qui progresse. À celles et ceux (…) pour qui le mot solidarité n’est pas un slogan, mais un combat et une valeur ». Un livre qui fait du bien par les temps qui courent ! (Un espoir sans papiers, d’Espé et Chabbert. Dupuis. 21,50€)
Pièce maîtresse du patrimoine du neuvième art, la série Les Cités obscures, née en 1982 de l’imaginaire foisonnant de François Schuiten et Benoît Peeters, connaît depuis quelques années une véritable cure de rajeunissement aux éditions Casterman. Nouvelle édition, nouveau format, mise en couleurs… Après La Théorie du Grain de Sable parue
en janvier dernier, c’est au tour de l’album fondateur de la saga, Les Murailles de Samaris, de retrouver les rayons de nos librairies préférées dans une nouvelle version grand format, enrichie du récit Les Mystères de Pâhry. Dans ce récit, on trouve déjà tous les ingrédients qui feront le succès des Cités obscures : les mondes parallèles, l’architecture, le mystère, l’aliénation, l’atmosphère rétrofuturiste… À cela s’ajoute bien sûr le génie des auteurs capables d’orchestrer ces éléments pour donner naissance à une œuvre unique en son genre dans le monde du neuvième art, aussi grandiose que les fameuses murailles de Samaris, une ville surtout cernée de mystères et de rumeurs. Chargé d’en percer les secrets, l’émissaire Franz Bauer se retrouve bientôt prisonnier d’un décor aussi fascinant qu’inquiétant, où chaque détail semble participer d’une illusion savamment construite. (Les Murailles de Samaris, de Schuiten et Peeters. Casterman. 25€)
On n’aura jamais trop de témoignages sur la Shoah. Jamais ! Et celui-ci, comme les autres, est nécessaire pour mettre à jour notre mémoire collective, surtout en ces moments de tensions internationales et de remises en question de pas mal de choses, y compris de ce qui ne devrait pas l’être : notre passé. Lili Keller Rosenberg le sait plus que tout autre, elle qui depuis plus de quatre décennies se bat contre l’oubli ou la réécriture
des faits en intervenant auprès des élèves de France mais aussi d’Allemagne ou de Belgique. Cet album signé Boris Golzio et Lili Keller Rosenberg pour le scénario, Boris Golzio pour le dessin, retrace son histoire dans la France occupée, à commencer par l’arrestation de toute sa famille une nuit d’octobre 1943. Direction la prison de Loos près de Lille, puis la prison Saint-Gilles de Bruxelles, la caserne Dossin à Malines, le camp de concentration de Ravensbrück et enfin celui de Bergen-Belsen. Avec à chaque fois, la peur, les brimades, les humiliations, le froid, la faim, les maladies, la violence, la mort, les piles de cadavres… L’indescriptible. Lili survivra à ces années d’horreur, tout comme sa mère et ses deux frères. Dès lors, elle consacrera sa vie à témoigner, non pour susciter la compassion, mais pour transmettre aux jeunes générations, afin qu’elles portent à leur tour cette mémoire et contribuent à empêcher que de telles tragédies ne se reproduisent. (Lili, toujours debout, jusqu’au bout, de Lili Leignel et Boris Golzio. Glénat. 25€)
Eric Guillaud

