28 Mai

Il était une fois dans l’Ouest : quatre BD qui revisitent le mythe du western…

Avec la SF et le polar, le western fait sans aucun doute partie des genres indémodables du neuvième art. D’inspiration classique ou en quête de nouvelles voies, sombre et violente ou humaniste et poétique, cette sélection de nouveautés en illustre toute la diversité.

À tout seigneur tout honneur, on ouvre cette sélection avec une véritable légende de papier qui a vu le jour en 1946 grâce au génie de Morris bientôt rejoint par René Goscinny au scénario. Je veux bien évidemment parler de Lucky Luke, l’homme qui tire plus vite que son ombre. Il est de retour pour une nouvelle aventure sous la plume et les pinceaux de Matthieu Bonhomme. L’auteur nous avait déjà impressionnés avec L’Homme qui tua Lucky Luke et Wanted Lucky Luke, ses deux premières incursions dans l’univers du personnage. S’il n’a donc plus à faire ses preuves dans l’exercice, il parvient encore à nous bluffer totalement avec un récit d’une beauté graphique saisissante, porté cette fois par les décors enneigés du Minnesota. Un récit d’une élégance rare, un trait d’une grande finesse, un découpage maîtrisé, des couleurs d’une grande sensibilité… et au final, une histoire qui marque durablement les esprits, où sil est question d’écologie et d’humanisme face à un quatuor de méchants toujours aussi peu redoutables, les fameux frères Dalton, face aussi à des figures autrement plus inquiétantes, à commencer par un certain Cramp, entrepreneur de son état, dont les agissements ne sont pas sans rappeler ceux d’un autre Américain, bien réel celui-là, qui dirige actuellement les États-Unis d’Amérique. Matthieu Bonhomme dit adorer le personnage de Lucky Luke et ça se vérifie ici. Graphiquement, moralement, il en a fait une figure à la fois fidèle à l’esprit insufflé par le tandem Morris/Goscinny et profondément renouvelée. Une merveille ! (La longue marche de Lucky Luke, de Matthieu Bonhomme. Dargaud. 16,50€)

Après Lucky Luke, place à Pump, où il est encore question de Donald Trump. Si le récit de Laurent Gnoni et Rodolphe est une pure fiction, il est né d’une histoire bien réelle, comme l’explique l’éditeur en préface, celle du grand-père de l’actuel président des États-Unis, un certain Frederick Trump. Arrivé en pleine ruée vers l’or, l’homme originaire de Bavière, ouvre un saloon en Colombie-Britannique. C’est le début de la fortune ! L’emprunt historique s’arrête là. Le reste n’est que pure imagination. Quoique… Laurent Gnoni et Rodolphe déroulent ici le parcours d’Eddie Pump, une racaille sans scrupule qui a usurpé l’identité d’un pauvre type et détourné au passage un héritage. À 17 ans, le voilà à la tête d’un saloon et d’un lupanar. Et ce n’est qu’un début. Pots-de-vin, menaces, meurtres… l’homme est prêt à tout pour faire fortune. Et peut-être un jour devenir président. Ce n’est pas pour l’instant dans le scénario de Rodolphe mais qui sait ? Un graphisme réaliste classique, au service d’un scénario original qui a le mérite de faire d’un tenancier de saloon un héros profondément détestable. (Une si belle histoire…, Pump tome 2, de Gnoni et Rodolphe. Anspach. 15,50€)

Changement d’ambiance avec La Ballade des Frères Blood. Paru il y a quelques mois chez Delcourt, mais toujours bien installé en librairie, l’album marque les retrouvailles de Brian Azzarello et Eduardo Risso. Et autant le dire tout de suite : ce n’est pas franchement pour une promenade de santé, plutôt une équipée sauvage sous le seul signe « des flingues, de la vengeance, et des flingues », comme l’annonce la quatrième de couverture. Ce à quoi on serait tenté d’ajouter : « et des morts, beaucoup de morts » ! Il est ici question de la quête de trois gamins partis à la recherche de leur mère, kidnappée par une bande de hors-la-loi, dont l’un des membres n’est autre que son ancien compagnon. Et peut-être plus que cela… Bien évidemment, leur périple va être semé d’embûches en tous genres dans un monde où la violence tient lieu de langage. Un récit aussi sombre et brutal que 100 Bullets, leur précédente collaboration. (La ballade des frères Blood, de Azzarello et Risso. Delcourt. 25,50€)

Christian Rossi débute dans la bande dessinée sous la houlette de Joseph Gillain, immense figure du 9ᵉ art et créateur notamment des aventures du cowboy Jerry Spring. Autant dire que le western allait durablement marquer son parcours. Et de fait, quelques années plus tard, il reprend le dessin de la série Jim Cutlass, jusque-là assuré par un autre géant de la BD, Jean Giraud, également connu sous le nom de Gir ou Mœbius. Il assure le dessin de six épisodes avant de partir sur d’autres projets avec toujours dans un coin de la tête le western. Il y revient avec W.E.S.T., Deadline et plus récemment Golden West, qui retrace le destin de l’Apache Woan, personnage que l’on retrouve dans les pages de Comanche Trail. Cet album est d’ailleurs présenté comme un épisode inédit des aventures de Woan. Une nouvelle fois, Christian Rossi signe à la fois le scénario et le dessin, pour une ample chevauchée à travers les plaines et les montagnes de l’Arizona, portée par une volonté constante de réhabiliter les peuples autochtones. Rien que pour ses décors de l’Ouest américain, magnifiés par des planches grand format, l’album mérite largement le détour… et l’achat. (Comanche Trail, de Christian Rossi. Casterman. 30€)

Éric Guillaud

27 Mai

Batman prime ou comment Chevalier noir réussit encore à se réinventer !

Batman, 975ᵉ redémarrage ? Non, Batman Prime n’est pas tout à fait ce que l’on appelle dans le jargon du neuvième art un reboot, c’est-à-dire une reprise à zéro de l’histoire d’un personnage. Il faut voir cette nouvelle série plutôt comme une sorte de redistribution des cartes mais avec, surtout, LE dessinateur en vogue, un Jorge Jiménez au sommet de son art.

Ils sont tous là, ou presque : Bruce Wayne bien sûr, playboy milliardaire dans la vraie vie et Batman pour les autres, son fidèle Robin, son majordome Alfred (ou plutôt son fantôme), Jim Gordon, le Riddler etc. Présents mais plus ou moins différents, soit très proches de l’esprit originel de la série (les costumes très traditionnels de Batman et Robin), soit dans un rôle complètement différent (Jim Gordon, redevenu ‘simple’ flic).

Sauf que finalement, le premier rôle de cette nouvelle série, c’est avant tout la mégapole de Gotham. Une ville peut-être plus bling-bling et moins dark que par le passé mais gargantuesque, imposante, sans fin. Une ville pour laquelle beaucoup sont prêts à tuer père et mère. 

Batman Prime en rompt pourtant jamais totalement avec son passé. La série reprend même certains éléments dramatiques de la série précédente, dont la mort traumatique du fidèle Alfred dont la figure paternelle hante, littéralement, le Chevalier Noir.

Mais grâce au trait dynamique de Jiménez, à un sens du rythme plus soutenu et quelques concessions bien pensées (une pleine page de combat sans dialogue faisant fortement penser à un manga ou les fiches de techniques des gadgets, comme dans un jeu vidéo, par exemple), elle réinscrit la légende dans un style plus classique mais moins torturé et plus fun, digne des grandes séries des années 70 et sans négliger une petite dose d’humour bienvenue, notamment dans la relation entre Wayne/Batman et la docteure Annika Zeller.

Certes, certains personnages sont trop bodybuildés pour être vrais et on sort presque épuisé de la lecture de ce premier volume réunissant les premiers épisodes déjà sortis Outre-Atlantique, tant le scénario enquille les retournements les uns après les autres sans respirer. Mais après plusieurs années particulièrement sombres, Batman redevient ici fun et cela fait du bien.

Olivier Badin

Batman Prime Tome 1 : Ennemi Public n°1 de Matt Fraction & Jorge Jiménez. Urban Comics. 18,50 euros

© Urban Comics / Matt Fraction & Jorge Jiménez

23 Mai

Si je t’écris… un récit bouleversant de Vincent Zabus et Denis Bodart

Entre passé et présent, Si je t’écris… tisse un récit tout en nuances autour d’une thématique universelle, qui trouve ici une résonance singulière grâce à l’écriture sensible de Vincent Zabus et au trait délicat de Denis Bodart.

Un enfant sur la plage, de dos, la tête tournée vers une vieille bicoque accrochée au bord de la falaise… Une image de couverture empreinte autant de mystère que de nostalgie, et au bout du compte, une histoire pleine de tendresse, signée par le scénariste Vincent Zabus et le dessinateur Denis BodartSi je t’écris…, tel est son nom, s’ouvre de nos jours.

Louis débarque avec sa femme et ses enfants dans une station balnéaire qu’il avait fréquentée enfant. D’ailleurs, la maison qu’il a louée est celle-là même que son propre père avait louée à l’époque. De quoi faire remonter les souvenirs : les jeux sur la plage avec ses copains, les soirées en famille… et cette vieille histoire de “sorcière” qui vivait dans la bicoque au bord de la falaise et dont on disait qu’elle parlait avec les morts.

Nous n’en dirons pas plus, au risque de spoiler l’histoire, ce qui serait désolant tant la fin est vraiment magnifique et inattendue, mais Si je t’écris… raconte avec justesse et sensibilité une étape importante dans la vie de chacun, la fin de l’enfance et le début de l’âge adulte, le tout dans un équilibre subtil entre mélancolie et douceur. Coup de cœur !

Eric Guillaud

Si je t’écris…, de Vincent Zabus et Denis Bodart. Dupuis. 18,95€

© Dupuis / Zabus & Bodart

16 Mai

Le coin des mangas. Notre sélection à lire en mai

De l’horreur félinesque de Junji Ito aux fresques épiques de Berserk ou One Piece, en passant par l’intimité poétique de Sukima ou l’action déjantée de Sakamoto Days, cette sélection explore les multiples visages du manga.

On commence par une histoire de chats, mais pas une histoire de chats à la Chi, qui caresse dans le sens du poil tous les amoureux des félins. Non, ici, on serait plutôt dans la catégorie coup de griffe. Junji Ito, connu comme l’un des maîtres du manga d’horreur, se met ici en scène. Il vient d’emménager dans sa nouvelle maison. Tout est neuf, propre, beau. Mais pas pour longtemps. Sa compagne, qui s’installe avec lui, débarque avec son chat, Yon, dont le pelage dessine une tête de mort sur le dos. Et rien que pour ça, Junji Ito s’en méfie. Et ce n’est pas fini : un deuxième chat rejoint bientôt le foyer, Mû. Dès lors, la vie du mangaka se transforme en un véritable cauchemar. Sorti en édition standard en 2015 aux éditions Delcourt, Le Journal des chats revient aujourd’hui dans une édition prestige : couverture rigide, photos des véritables chats de l’auteur, interview de Junji Ito… Un écrin idéal pour cette œuvre aussi absurde qu’hilarante !  (Le Journal des chats, de Junji Ito. Delcourt / Tonkam. 12,99€)

Tsutomu Nihei s’est fait connaître au Japon comme en Europe avec des récits de science-fiction sombres, désespérés, violents et oppressants. De Abara à Biomega, en passant par BLAME!, son univers organique et labyrinthique est immédiatement reconnaissable. Des œuvres récemment rééditées en version Deluxe chez Glénat. L’auteur revient aujourd’hui avec un récit de fantasy, Tower Dungeon, graphiquement un peu moins torturé mais toujours aussi percutant et efficace. Au cœur de l’histoire : une princesse enlevée par un nécromancien maléfique et enfermée dans la tour des dragons. Pour la libérer, la garde royale va devoir affronter une galerie de monstres particulièrement savoureux. Le troisième tome est sorti en mars, tandis que le quatrième est déjà annoncé pour le mois de juillet prochain. (Tower Dungeon, tome 3, de Tsutomu Nihei. Glénat. 7,90€)

Une réédition. Et pas n’importe laquelle : celle du cultissime Berserk. Cette nouvelle édition grand format, sous couverture rigide, bénéficie d’une traduction entièrement revue. L’occasion rêvée de redécouvrir ce chef-d’œuvre de dark fantasy dans les meilleures conditions. Plongée garantie dans un Moyen Âge plus sombre que jamais, aux côtés de Guts, mercenaire au bras artificiel maniant une épée titanesque, et de Puck, un elfe espiègle issu d’un peuple féerique. Tandis que l’un incarne la violence brute, l’autre vient en atténuer les ténèbres. Imaginée par Kentaro Miura, cette fresque culte continue de fasciner par la richesse de son univers, sa noirceur et la puissance de son dessin. Le cinquième tome, sorti ce mois-ci, réunit les tomes 9 et 10 de l’édition originale. (Berserk tome 5, de Kentaro Miura. Glénat. 24,90€)

On continue avec les rééditions, cette fois avec Rave. Dix-huit tomes sont attendus et treize sont d’ores et déjà disponibles. Cette nouvelle édition grand format, proposée en volumes doubles, permet de profiter pleinement du dessin de Hiro Mashima et de redécouvrir une aventure aux accents très Dragon Ball. L’histoire débute dans un monde au bord des ténèbres, cinquante ans après une guerre ayant opposé les Rave, pierres sacrées, aux Dark Bring, pierres maléfiques, conflit qui s’est soldé par la victoire des premières. Mais pour empêcher le retour des Dark Bring, un nouveau sauveur est nécessaire. Ce sera Haru, jeune garçon aux cheveux argentés, débrouillard et courageux, maniant une épée gigantesque et toujours accompagné de Plue, une étrange petite créature ressemblant à s’y méprendre à un bonhomme de neige. Ensemble, ils affrontent les Dark Bring et l’organisation criminelle Demon Card dans un récit d’aventure généreux, dynamique et résolument porté sur l’amitié et le dépassement de soi. Rave marque la première grande série du créateur de Fairy Tail.  (Rave, tome 13, de Hiro Mashima. Glénat. 14,95€ le volume)

Gao Yan nous avait déjà éblouis de son talent au début de l’année 2025 avec sa première œuvre publiée aux éditions Sakka, le diptyque The Song about Green. Elle revient aujourd’hui avec Sukima, un récit sensible et intimiste qui confirme toute la finesse de son regard d’autrice déployant une grande délicatesse, aussi bien dans le dessin que dans le propos. Cette fois, Gao Yan nous guide sur les pas de Yang Yang, 22 ans, étudiante taïwanaise en quête d’échappatoire. Pour fuir le deuil de sa grand-mère et une relation amoureuse douloureuse, elle part pour Okinawa, au Japon, dans le cadre d’un échange universitaire. Dès son arrivée, un typhon l’accueille, comme un écho à la tempête qui l’habite. Entre découvertes et rencontres, elle tente de se reconstruire, mais les fantômes du passé peinent à la lâcher. Un récit d’émancipation, où l’intime se mêle subtilement au politique. (Sukima tome 1, de Gao Yan et Alexandre Fournier. Sakka. 14,50€)

Jirō Taniguchi est sans doute l’un des auteurs de mangas les plus connus et les plus appréciés en Europe. Avec L’Homme qui marche, Le Journal de mon père, Quartier lointain, Furari, Le Gourmet solitaire ou encore Les Années douces, il a bâti une œuvre personnelle, sensible et profondément humaniste, largement influencée par la bande dessinée européenne. Dans Au temps de Botchan, dont le cinquième volet est sorti en mars, le mangaka met en images, avec ce trait fin, délicat et poétique qui le caractérise, un scénario signé Natsuo Sekikawa. Direction le Japon du début du XXᵉ siècle pour une fresque aussi historique que littéraire, qui explore les bouleversements culturels et intellectuels d’un pays en pleine mutation. (Au temps de Botchan, tome 5, de Taniguchi et Sekikawa. Casterman. 22€)

Pour ceux qui ne captent pas un mot d’anglais, Smother Me signifie en français « Étouffe-moi ». Autant vous dire que ce manga n’a rien d’un conte pour enfants. Hiroshi Shimomoto y déroule dans un style graphique singulier l’histoire d’un garçon de 13 ans vendu par sa mère à un homme qui fait de lui un tueur à gages. Surnommé « Le Serpent », il étouffe ses victimes pour accomplir ses contrats. On pourrait le croire totalement dénué d’émotions et d’empathie. Pourtant, ses crimes le hantent chaque nuit. Lorsqu’il rencontre Lynne, une jeune femme malvoyante, il accepte une mission particulièrement dangereuse, avec l’espoir de gagner suffisamment d’argent pour lui offrir une opération des yeux. (Smother me, tomes 1 et 2, de Hiroshi Shimomoto. Glénat. 10,95€ le volume)

Série culte s’il en est, plus de quarante ans d’existence, des millions d’exemplaires vendus à travers le monde, des adaptations en films d’animation, en jeux vidéo et des produits dérivés comme s’il en pleuvait… Dragon Ball continue de traverser les générations. Créée par Akira Toriyama, la série bénéficie désormais d’une nouvelle collection Full Color en grand format, dont la publication a débuté en mai 2024. Cette édition reprend les pages de la version classique en 42 volumes, mais les réorganise par grands arcs narratifs. Le troisième volume du troisième arc, consacré aux Saiyans, vient tout juste de paraître. Une excellente occasion de replonger dans les aventures de Son Goku, au moment où l’univers de Dragon Ball bascule définitivement vers des affrontements toujours plus spectaculaires. (Dragon Ball Full Color, Les Saiyans, tome 3, d’Akira Toriyama. Glénat. 14,95€ le volume)

Faut-il encore présenter Les Légendaires ? La célèbre série imaginée par Patrick Sobral s’est imposée comme un véritable phénomène, avec des millions d’exemplaires vendus, de multiples séries dérivées et des adaptations en tous genres. Les fans peuvent aujourd’hui se régaler avec son adaptation officielle au format manga, toujours scénarisée par Patrick Sobral, mais cette fois mise en images par Guillaume Lapeyre, déjà remarqué pour City Hall. Cette version manga conserve l’esprit d’aventure, d’humour et d’action qui a fait le succès de la série originale, tout en adoptant une mise en scène plus dynamique et des codes visuels typiquement japonais. Le douzième volume est sorti en janvier.  (Les Légendaires, Saga tome 12, de Sobral et Lapeyre. Delcourt / Tonkam. 8,50€)

Et ça continue, encore et encore… One Piece poursuit sa route avec un 112e volume. De quoi donner le vertige et confirmer la place de la série parmi les mangas les plus lus et les plus populaires de la planète — et peut-être même au-delà. Créée par Eiichirō Oda, l’œuvre cumule plusieurs centaines de millions d’exemplaires vendus dans le monde, dont plus d’une trentaine de millions en France. Un succès colossal porté par un univers foisonnant mêlant aventure, fantastique, humour et combats épiques. Au centre du récit, Luffy — ou Lufy dans la version française historique — jeune pirate au chapeau de paille, rêve de devenir le roi des pirates en mettant la main sur le légendaire trésor appelé le « One Piece ». (One Piece tome 112, de Eiichiro Oda. Glénat. 7,20€)

C’est une histoire d’épicier. Mais d’épicier épicé. Du genre qui ne vend pas que des légumes. Taro Sakamoto, c’est son nom, a beau avoir un léger embonpoint, une moustache à la papa, des lunettes de myope, il est à lui seul un mythe, une légende, un ex-tueur admiré de tous ses congénères, craint par tous les gangsters. Oui, Sakamoto l’épicier avait le flingue facile avant de raccrocher, de se marier, d’avoir un enfant et de s’installer comme épicier. Une vie pépère jusqu’au jour où le jeune assassin télépathe Sin débarque dans la supérette. Vous voulez de l’action ? Alors vous en aurez, Sakamoto Days est un concentré d’énergie au rythme de parution effréné. Le tome 21 est sorti en avril. (Sakamoto Days tome 21, de Yuto Suzuki. Glénat. 7,20€)

On termine avec le premier volet de la trilogie Les Chants du Cygne noir publié aux éditions Rue de Sèvres et signé Alex Alice. Ce dernier a fait son entrée dans le monde du neuvième art en dessinant Le Troisième Testament sur un scénario de Xavier Dorison. C’était à la fin du siècle précédent et au début du suivant, quatre tomes qui ont marqué l’histoire de la bande dessinée. Un peu plus de vingt ans et une belle brochette d’albums plus tard, Alex Alice poursuit sa route, adopte cette fois-ci le format manga et nous embarque dans l’espace pour une aventure à la frontière de l’inconnu, au cœur de la fameuse ceinture d’astéroïdes. Un récit SF imprégné de mythologies, le tout porté par un graphisme hybride, à mi-chemin entre le manga et la bande dessinée franco-belge.. (Les Chants du Cygne noir, d’Alex Alice. Rue de Sèvres. 13,90€)

Eric Guillaud

Deux lauréats, deux écritures, deux réalités : Fabien Toulmé et Nathacha Appanah récompensés par les lycéens des Pays de la Loire

L’un est auteur de bande dessinée, l’autre romancière : tous deux sont les lauréats du Prix littéraire des lycéens des Pays de la Loire 2025-2026. Rencontre avec Fabien Toulmé et Nathacha Appanah, deux auteurs qui portent un regard sur notre monde à travers des récits profondément ancrés dans le réel. Interview…

Fabien toulmé et Nathacha Appanah, lauréats du Prix littéraire des lycéens des Pays de la Loire 2025-2026 • © Chloé Vollmer-Lo / Francesca Mantovani

Six titres étaient en compétition pour cette nouvelle édition du Prix littéraire des lycéens des Pays de la Loire : trois romans et trois bandes dessinées. Après plusieurs semaines de temps forts dans les quinze lycées participants, les élèves se sont retrouvés le 5 mai dernier à Fontevraud pour remettre les prix aux deux lauréats, Fabien Toulmé pour l’album Ulis et Nathacha Appanah pour le roman La Nuit au cœur.

Fabien Toulmé lauréat catégorie BD

Fabien Toulmé est un auteur de bande dessinée connu pour ses récits documentaires et autobiographiques. Son premier album, Ce n’est pas toi que j’attendais, paru en 2014 (éditions Delcourt), raconte son quotidien de jeune père confronté à la naissance de sa fille porteuse de trisomie 21. Un récit intime qui évoque le choc du diagnostic, ses difficultés à accepter la situation, puis le cheminement progressif vers l’amour et l’acceptation.

L’album Ulis (éditions Delcourt) pourrait s’inscrire comme une suite sans en être une. Sous forme d’une fiction, il raconte avec réalisme le quotidien, les difficultés, les découragements, mais aussi les moments de tendresse et d’humanité qui jalonnent la vie de ces Ulis, des classes pas tout à fait comme les autres, dédiées à la scolarisation et à l’inclusion des enfants en situation de handicap, notamment autistes.

Nathacha Appanah lauréate catégorie roman

Nathacha Appanah est une journaliste et romancière originaire de l’île Maurice, vivant en France. Autrice d’une bonne douzaine de livres, elle a reçu de nombreux Prix dont le Prix France Télévisions et le Prix Femina des lycéens pour Tropique de la violence en 2016 (éditions Gallimard).

Avec La Nuit au cœur (éditions Gallimard) qui a déjà reçu le Prix Femina, le Prix Goncourt des lycéens, le Prix Renaudot des lycéens, Nathacha Appanah osculte les violences faites aux femmes à travers le récit entremêlé de trois trajectoires dont la sienne, « la seule à être encore en vie aujourd’hui », écrit-elle dans les premières pages du roman.

À travers Ulis et La Nuit au cœur, Fabien Toulmé et Nathacha Appanah racontent le réel avec humanité, sensibilité et lucidité. Rencontre croisée…

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Un maillot pour l’Algérie : une nouvelle édition pour marquer le 10e anniversaire de cette oeuvre de référence

Publié ce mois-ci dans une nouvelle édition célébrant les dix ans de sa sortie, Un maillot pour l’Algérie dépasse largement le cadre du sport pour raconter une page méconnue de l’histoire : celle de footballeurs algériens devenus symboles de la lutte pour l’indépendance de leur pays. Un récit puissant où le ballon rond se fait instrument politique et vecteur de liberté.

Lorsque je découvre cette bande dessinée en 2016, la France vient tout juste de s’incliner face au Portugal en finale de l’Euro. Un instant, je me suis demandé s’il était opportun d’en faire une chronique aussitôt, au risque de remuer le couteau dans la plaie. Un instant seulement. Car si Un Maillot pour l’Algérie parle de football, il raconte surtout une histoire essentielle : celle d’un combat pour l’indépendance, pour la liberté, et pour la reconnaissance d’un peuple. Et nous rappelle que le football, le sport plus généralement, a parfois d’autres enjeux qu’une simple victoire dans un tournoi.

Nous sommes en 1958, à la veille de la Coupe du monde. Mais surtout en pleine guerre d’indépendance algérienne, encore qualifiée à l’époque de simples « événements » côté français. C’est dans ce contexte que douze footballeurs algériens évoluant dans des clubs de première division française décident de tout quitter pour rejoindre le FLN et créer la première équipe nationale de ce qui n’est pas encore un pays, l’Algérie.

© Dupuis / Galic, Kris & Rey

Parmi eux, Rachid Mekhloufi, Mustapha Zitouni ou encore Abdelhamid Kermali. En avril 1958, ils quittent la France pour Tunis, où débute cette aventure unique : celle d’une équipe de révolutionnaires en short, bientôt rejointe par d’autres joueurs.

Entre 1958 et 1962, année des Accords d’Evian et de l’indépendance de l’Algérie, l’équipe du FLN aura joué 83 matchs pour 57 victoires et 14 nuls, marqué 349 buts pour 119 encaissés. Elle aura surtout représenté un peuple en lutte et une certaine idée de la liberté un peu partout sur la planète, depuis le Maroc jusqu’au Vietnam, en passant par l’Irak, la Roumanie ou encore la Russie.

© Dupuis / Galic, Kris & Rey

Si comme moi, vous n’êtes pas assez passionné par le football pour en connaître son histoire dans les moindres détails, Un maillot pour l’Algérie vous permettra d’en découvrir un épisode étonnant, une aventure incroyable mettant en scène non pas des guerriers ou des terroristes, mais de simples footballeurs qui vont se battre pour l’indépendance avec leur talent et un ballon pour seule arme. Le résultat est passionnant, parfois surprenant, toujours très documenté, raconté et mis en images avec passion par trois vrais fans du ballon rond, le Bruxello-barcelonais Javi Rey et les deux Bretons Bertrand Galic et Kris.

On pense évidemment à Invictus, de Clint Eastwood : deux œuvres très différentes, mais un même constat — le sport est indissociable de nos sociétés et peut, parfois, contribuer à changer le cours de l’histoire.

Proposé aujourd’hui dans une nouvelle édition, enrichie d’un épilogue et de plusieurs pages supplémentaires de dossier documentaire, l’album de Bertrand Galic, Kris et Javi Rey n’a rien perdu de sa force. Bien au contraire : à l’heure où le sport est plus que jamais traversé par des enjeux politiques et identitaires, son propos résonne avec une acuité renouvelée.

Eric Guillaud

Un maillot pour l’Algérie, de Galic, Kris et Rey. Éditions Dupuis. 29,95€

10 Mai

Dans l’ombre du crime : huit albums BD pour amateurs de polar

Braquages absurdes, détectives désabusés, tueurs en série ordinaires, mafieux mélancoliques et cauchemars aux frontières de l’horreur… Pour les jours pluvieux, voici une sélection de bandes dessinées qui explore toutes les nuances du polar. 

On ouvre cette sélection avec un polar noir au scénario parfaitement huilé. Dortmunder, signé Doug Headline et Jesús Alonso Iglesias, vient de rejoindre la jeune collection Aire Noire des éditions Dupuis, qui compte déjà une demi-douzaine d’albums, tous des adaptations de romans noirs. John Dortmunder est un cambrioleur chevronné, bien décidé à réussir son prochain coup, un très gros coup. Avec l’équipe qu’il a réunie autour de lui, il compte voler une banque. Oui, voler, vous avez bien lu. Et non, la braquer. Toute la nuance est là, et c’est précisément ce qui donne au récit son ton aussi absurde que jubilatoire. Car la banque en question est une agence provisoire installée dans un mobile home. Le plan ? Partir avec la banque entière sous le bras, ou plus exactement à l’arrière d’un camion. Mais faire disparaître un mobile home dans la nature le temps de forcer le coffre ne va évidemment pas être un jeu d’enfant. Porté par le dessin nerveux et le découpage très cinématographique de Jesús Alonso Iglesias, ce casse improbable prend des allures de road-movie criminel aussi tendu que burlesque. (Bank Shot, Dortmunder tome 1, de Doug Headline et Jesús Alonso Iglesias. Dupuis. 21€)

On reste dans la même collection avec un album paru en octobre dernier : Que d’os !, dessiné par Max Cabanes, sur un scénario de Jean-Patrick Manchette et Doug Headline. En choisissant le métier de détective privé, Eugène Tarpon rêvait de défendre les faibles et de traquer les mauvais types qui s’en prennent aux honnêtes gens. Mais les choses ne se sont pas vraiment passées comme prévu. En réalité, c’est même tout l’inverse. Jusqu’au jour où une vieille dame pousse la porte de son officine pour lui demander de retrouver sa fille, Philippine Pigot, disparue sans laisser de trace du jour au lendemain. Tarpon va alors se retrouver dans un milieu aussi glauque que dangereux et faire le ménage, éliminer des ordures de la pire espèce, dans une spirale de violence. Un récit fidèle à l’univers noir et mordant imaginé par Jean-Patrick Manchette, repris ici par son fils, Doug Headline, et sublimé ici par le trait expressif de Max Cabanes. (Que d’os!, de Max Cabanes, Jean-Patrick Manchette et Doug Headline. Dupuis. 22 euros).

Brian Michael Bendis nous avait embarqués il y a quelques mois dans les pas d’Eliot Ness avec Torso, petit bijou de littérature noire. Il revient aujourd’hui avec une réédition intégrale de Jinx, enrichie de soixante pages de bonus consacrées aux coulisses de la série. Cette fois, nous suivons un trio emmené par Jinx Alameda, chasseuse de primes bien décidée à mettre la main sur un joli pactole : trois millions de dollars issus d’une réserve cachée de la mafia. Mais évidemment, ce qui devait changer leur vie va rapidement virer au cauchemar. Comme Torso, Jinx impressionne par son intensité graphique, son noir et blanc saisissant et la singularité de son découpage, qui donnent à l’ensemble une tension permanente. Une œuvre toujours aussi percutante, incontournable pour tous les amateurs de récits noirs, très noirs ! (Jinx, de Brian Michael Bendis. Delcourt. 32,50€)

Et si vous avez aimé Jinx, alors vous aimerez aussi Goldfish du même Brian Michael Bendis, qui vient tout juste de sortir chez Delcourt. Ce polar noir s’intéresse au personnage de David Gold, surnommé Goldfish, justement introduit dans Jinx. On y suit cet escroc de retour dans sa ville natale pour tenter de récupérer son fils, non sans mal entre son ex-femme, Laureen, qui règne sur l’univers du jeu et de la pègre locale, et son plus vieil ami et complice devenu inspecteur de police. De quoi réveiller quelques fantômes du passé dans un récit tendu au découpage nerveux, aux dialogues ciselés et aux ambiances urbaines crépusculaires. (Goldfish, de Biran Michael Bendis. Delcourt. 27,95€)

Dans son quartier, certains l’appellent « Pépère », une manière de le ranger parmi ceux qui mènent une existence sans éclat, sans débordement, sans amour excessif ni haine tapageuse, bref, une vie bien pépère. Dans la maison dont il a hérité de ses parents, c’est un peu le même scénario, rien n’a bougé depuis des lustres : l’électroménager, les meubles, et même la tapisserie. Un vrai musée ! Mais derrière cette apparente et rassurante bonhomie se cache un tueur et qui plus est un tueur en série. La première fois, c’était un accident, la deuxième aussi. Et puis, Pépère a pris goût à la chose. De quoi donner un peu de sens à sa vie, de quoi aussi fertiliser la terre de sa cave et de son jardin… Avec ce nouveau récit, Moynot nous entraîne dans une lente descente dans les abîmes de l’âme humaine, explorant sans fard la banalité du mal. C’est noir, oui, mais d’une noirceur étrangement jubilatoire, presque grinçante, qui laisse au lecteur un sourire coupable au coin des lèvres. (Le Pépère, de Moynot. Glénat. 19€)

Trente corps découverts dans une rivière à quelques kilomètres de Grenoble. Des hommes et des femmes aux cerveaux littéralement brûlés de l’intérieur. Tous vêtus — sauf un — de tenues provenant d’un hôpital psychiatrique fermé depuis plus de vingt ans. C’est un pêcheur qui a fait la macabre découverte. Une sacrée prise… et le point de départ d’une affaire aussi sordide qu’incompréhensible. Car les premières constatations défient toute logique : les trente victimes seraient des médecins, des infirmiers et des patients de cet établissement abandonné. Officiellement, ils auraient disparu il y a quarante ans. Et ce n’est que le début. Une équation mystérieuse, un tatouage dont la signification échappe à tous, une secte dont l’existence même semble incertaine et surtout… un village qui apparaît et disparaît au fil des siècles, entraînant avec lui des populations entières, tout est en place pour nous plonger corps et âme dans un récit aux frontières de l’horreur et du thriller. Un cauchemar ! (Le Village, de Thilliez, Tackian et Kochanski. Delcourt. 22,50€)

Comté de Los Angeles, 1963. George Reeves alias Superman vient de mourir. Écrasé par un train. Un suicide ? Non, un meurtre. Quelques heures plus tard, non loin de là, une Marylin Monroe plus vraie que nature débarque chez un détective privé qui ressemble comme deux balles de revolver à Humphrey Bogart. Et de lui confier pour mission de trouver qui l’a tuée. Vous suivez ? Peut-être pas. Frankenwood est une comédie noire en parodirama — c’est inscrit sur la couverture —, autrement dit une parodie XXL du cinéma hollywoodien et de la télévision des années 50. Peu importe, au fond, que Bogart soit mort en 1957, Reeves en 1959 et Monroe retrouvée sans vie chez elle en 1962 : ici, les auteurs s’amusent à imaginer un polar dans la Cité des Anges où un étrange établissement baptisé « The Castle » s’est spécialisé dans la réanimation des acteurs défunts. De quoi les faire vivre et surtout les exploiter indéfiniment. Une comédie noire surprenante ! (Frankenwood, de Macan et Kordey. Dupuis. 23€)

Peintre à ses heures perdues, Peter Graham plaque des couches de couleurs sur ses toiles, mais son quotidien défile en noir et blanc, comme dans un bon polar. Détective privé de retour à Los Angeles après quatre années passées en Europe à combattre les nazis, il n’aspire qu’à reprendre une vie normale. Une dernière mission l’attend pourtant : remettre la trompette de son meilleur ami, tombé au front, à son frère, musicien de jazz. Mais ce qui devait être une simple livraison se transforme rapidement en une sombre affaire. Le frère en question a disparu et tout laisse penser qu’il a été liquidé. Mais pourquoi ? Voilà Peter Graham embarqué dans une enquête aussi trouble que dangereuse, au cœur d’une ville où les faux-semblants règnent en maîtres… L’auteur italien Stefano Martino nous livre ici un hommage vibrant aux films noirs des années 1940, un album porté par un graphisme réaliste de toute beauté et des décors somptueux qui plongent immédiatement le lecteur dans l’atmosphère feutrée et mélancolique d’un grand polar.  (The Painted Crime, de Stefano Martino. Glénat. 17,50€)

Eric Guillaud