Avec la SF et le polar, le western fait sans aucun doute partie des genres indémodables du neuvième art. D’inspiration classique ou en quête de nouvelles voies, sombre et violente ou humaniste et poétique, cette sélection de nouveautés en illustre toute la diversité.
À tout seigneur tout honneur, on ouvre cette sélection avec une véritable légende de papier qui a vu le jour en 1946 grâce au génie de Morris bientôt rejoint par René Goscinny au scénario. Je veux bien évidemment parler de Lucky Luke, l’homme qui tire plus vite que son ombre. Il est de retour pour une nouvelle aventure sous la plume et les pinceaux de Matthieu Bonhomme. L’auteur nous avait déjà impressionnés avec L’Homme qui tua Lucky Luke et Wanted Lucky Luke, ses deux premières incursions dans l’univers du personnage. S’il n’a donc plus à faire ses preuves dans l’exercice, il parvient encore à nous bluffer totalement avec un récit d’une beauté graphique saisissante, porté cette fois par les décors enneigés du Minnesota. Un récit d’une élégance rare, un trait d’une grande finesse, un découpage maîtrisé, des couleurs d’une grande sensibilité… et au final, une histoire qui marque durablement les esprits, où sil est question d’écologie et d’humanisme face à un quatuor de méchants toujours aussi peu redoutables, les fameux frères Dalton, face aussi à des figures
autrement plus inquiétantes, à commencer par un certain Cramp, entrepreneur de son état, dont les agissements ne sont pas sans rappeler ceux d’un autre Américain, bien réel celui-là, qui dirige actuellement les États-Unis d’Amérique. Matthieu Bonhomme dit adorer le personnage de Lucky Luke et ça se vérifie ici. Graphiquement, moralement, il en a fait une figure à la fois fidèle à l’esprit insufflé par le tandem Morris/Goscinny et profondément renouvelée. Une merveille ! (La longue marche de Lucky Luke, de Matthieu Bonhomme. Dargaud. 16,50€)
Après Lucky Luke, place à Pump, où il est encore question de Donald Trump. Si le récit de Laurent Gnoni et Rodolphe est une pure fiction, il est né d’une histoire bien réelle, comme l’explique l’éditeur en préface, celle du grand-père de l’actuel président des États-Unis, un certain Frederick Trump. Arrivé en pleine ruée vers l’or, l’homme originaire de Bavière, ouvre un saloon en Colombie-Britannique. C’est le début de la fortune ! L’emprunt historique s’arrête là. Le reste n’est que pure imagination. Quoique… Laurent Gnoni et Rodolphe déroulent ici le parcours d’Eddie Pump, une racaille sans scrupule qui a usurpé l’identité d’un pauvre type et détourné au passage un héritage. À 17 ans, le voilà à la tête d’un saloon et d’un lupanar. Et ce n’est qu’un début. Pots-de-vin, menaces, meurtres… l’homme est prêt à tout pour faire fortune. Et peut-être un jour devenir président. Ce n’est pas pour l’instant dans le scénario de Rodolphe mais qui sait ? Un
graphisme réaliste classique, au service d’un scénario original qui a le mérite de faire d’un tenancier de saloon un héros profondément détestable. (Une si belle histoire…, Pump tome 2, de Gnoni et Rodolphe. Anspach. 15,50€)
Changement d’ambiance avec La Ballade des Frères Blood. Paru il y a quelques mois chez Delcourt, mais toujours bien installé en librairie, l’album marque les retrouvailles de Brian Azzarello et Eduardo Risso. Et autant le dire tout de suite : ce n’est pas franchement pour une promenade de santé, plutôt une équipée sauvage sous le seul signe « des flingues, de la vengeance, et des flingues », comme l’annonce la quatrième de couverture. Ce à quoi on serait tenté d’ajouter : « et des morts, beaucoup de morts » ! Il est ici question de la quête de trois gamins partis à la recherche de leur mère, kidnappée par une bande de hors-la-loi, dont l’un des membres n’est autre que son ancien compagnon. Et peut-être plus que cela… Bien évidemment, leur périple va être semé d’embûches en tous genres dans un
monde où la violence tient lieu de langage. Un récit aussi sombre et brutal que 100 Bullets, leur précédente collaboration. (La ballade des frères Blood, de Azzarello et Risso. Delcourt. 25,50€)
Christian Rossi débute dans la bande dessinée sous la houlette de Joseph Gillain, immense figure du 9ᵉ art et créateur notamment des aventures du cowboy Jerry Spring. Autant dire que le western allait durablement marquer son parcours. Et de fait, quelques années plus tard, il reprend le dessin de la série Jim Cutlass, jusque-là assuré par un autre géant de la BD, Jean Giraud, également connu sous le nom de Gir ou Mœbius. Il assure le dessin de six épisodes avant de partir sur d’autres projets avec toujours dans un coin de la tête le western. Il y revient avec W.E.S.T., Deadline et plus récemment Golden West, qui retrace le destin de l’Apache Woan, personnage que l’on retrouve dans les pages de Comanche Trail. Cet album est d’ailleurs présenté comme un épisode inédit des aventures de Woan. Une nouvelle fois, Christian Rossi signe à la fois le scénario et le dessin, pour une ample chevauchée à travers les plaines et les montagnes de l’Arizona, portée par une volonté constante de réhabiliter les peuples autochtones. Rien que pour ses décors de l’Ouest américain, magnifiés par des planches grand format, l’album mérite largement le détour… et l’achat. (Comanche Trail, de Christian Rossi. Casterman. 30€)
Éric Guillaud
