24 Août

Pages d’été. De Michel Vaillant à Yoko Tsuno, les héros d’hier n’ont pas fini de nous faire rêver

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

Les héros sont-ils vraiment éternels ? Vaste question à laquelle je ne m’aventurerai pas à répondre ici. Toutefois, certains héros de papier ont visiblement la vie dure et traversent les décennies sans prendre une ride, continuant de séduire de nouvelles générations de lecteurs. Tel est le cas de Michel Vaillant, personnage créé en 1957 par Jean Graton, qui poursuit aujourd’hui sa carrière de pilote dans des albums emmenés par une écurie de choc composée de Marc Bourgne, Eillam et Denis Lapière. Mais l’album qui nous intéresse ici revient aux sources, en rassemblant les histoires courtes qui ont contribué à forger la légende du célèbre pilote automobile et plus précisément, dans ce cinquième volet de la série Michel Vaillant Histoires courtes, des histoires qui rendent hommage aux femmes très présentes, qu’il s’agisse de Gabriele Spangenberg, Françoise Vaillant ou encore de la championne de moto Julie Wood. (Women, Michel Vaillant, Histoires courtes tome 5, de Graton. Dupuis. 15,50€)

Julie Wood justement, l’autre grand personnage de Jean Graton lancé en 1976. Championne de moto, elle a vécu des aventures en solo avant d’être intégrée dans l’univers Michel Vaillant. Et comme Michel Vaillant, elle a récemment repris du service dans une deuxième saison menée par une autre écurie de choc avec Pelaez au scénario, Stassi au dessin et Eillam au storyboard. Au menu, un sérieux lifting graphique et un reboot scénaristique qui nous permet de la retrouver à l’âge de 18 ans dans notre monde actuel. Avec en prime, une enquête sur la mort des parents de la jeune femme et un défi : remporter une importante course de Flat Track. Pour les amoureux de moto mais pas que! (Secrets de famille, Julie Wood (saison 2), tome 2, de Pelaez, Stassi et Eillam. 15,50€)

Autre héros de légende : Buck Danny. Créé par Georges Troisfontaines, Victor Hubinon et Jean-Michel Charlier en 1947, il y a donc bientôt 80 ans, l’aviateur poursuit ses aventures depuis bien longtemps sous d’autres signatures, preuve en est si besoin que les grands héros peuvent survivre à leurs créateurs. Buck Danny, c’est aujourd’hui une série mère de 58 albums à ce jour, une déclinaison en intégrales, une série parallèle baptisée Buck Danny Classic et plus récemment le lancement d’une série portant sur ses origines signée Yann pour le scénario et Giuseppe de Luca pour le – somptueux – dessin. Buck Danny avant Buck Danny, un flot de souvenirs pour nous éclairer sur ce personnage qui a fait rêver tant de générations de lecteurs. (Miss Jane Hamilton, Buck Danny – Origines tome 1/2, de Yann et Giuseppe de Luca. Dupuis. 15,95€)

Créée en 1970 par Roger Leloup, Yoko Tsuno poursuit tranquillement sa route avec une 32ᵉ aventure baptisée L’Intelligence intemporelle. Toujours pas une ride, pas même un cheveu blanc qui dépasse de sa belle chevelure noire : Yoko est décidément aussi universelle qu’intemporelle. Pour cette nouvelle aventure, la jeune électronicienne de métier doit explorer une navette spatiale en perdition, qui pourrait bien représenter une menace pour la Terre puisqu’elle transporte sur son dos… un gigantesque désintégrateur ! De quoi donner quelques sueurs froides à notre héroïne et, accessoirement, aux habitants de notre bonne vieille planète. (L’Intelligence intemporelle, Yoko Tsuno, tome 32, par Roger Leloup. Dupuis, 10,95€)

Voici une autre héroïne mythique qui, elle, n’a jamais eu sa propre série… du moins jusqu’à aujourd’hui. Seccotine, reporter de profession, est apparue en 1953 dans La Corne de rhinocéros, une aventure de Spirou et Fantasio. Sous le crayon d’André Franquin, elle a rapidement imposé son caractère et son indépendance, ouvrant les portes de la bande dessinée franco-belge à des personnages féminins qui ne se contentaient plus de jouer les potiches. Plus de 70 ans après sa première apparition, Seccotine passe enfin au premier plan et s’offre, à son tour, sa propre série. L’histoire, prévue en trois volets, nous entraîne dans le village de Champignac où Seccotine vient d’emménager. Pas le temps d’ouvrir les cartons : Spirou et Fantasio lui demandent de réaliser un article sur d’étranges disparitions d’animaux. Une enquête qui va rapidement prendre une tournure inattendue, avec, d’un côté, une milice d’autodéfense qui réunit fermiers et chasseurs, de l’autre, des écologistes, et au centre une Seccotine qui va devoir démêler le vrai du faux. Car derrière ces mystérieuses disparitions se cache une affaire bien plus complexe qu’il n’y paraît… (Mystère à Champignac, tome 1, d’Elric et Sophie Guerrive. Dupuis. 13,50€)

Mickey, Donald, Picsou, Riri, Fifi, Loulou, Pat Hibulaire, Daisy, Gontran ou encore Géo Trouvetou… Depuis 2010, les éditions Glénat se sont lancées dans l’ambitieux projet de republier les aventures légendaires des personnages de Walt Disney. L’initiative se poursuit aujourd’hui avec trois nouveaux recueils consacrés à Picsou, Mickey et Donald dans la collection Les Âges d’or de… Chaque volume réunit huit histoires signées par quelques-uns des plus grands artistes de la maison Disney, de Carl Barks à Romano Scarpa, en passant par Floyd Gottfredson. Des ouvrages pensés à la fois pour les nouvelles générations de lecteurs amoureux de Disney et pour les plus anciens, heureux de retrouver ces classiques intemporels. (Les Âges d’or de Mickey, tome 3, Les Âges d’or de Picsou, tome 2, Les Âges d’or de Donald, tome 2 collectif. Glénat. 19€)

Eric Guillaud 

22 Août

Pages d’été. Là où danse le vent : le joli premier souffle d’Enora Boutle

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

Derrière ce magnifique et poétique titre se cache une histoire du quotidien, une histoire de désamour, une séparation forcément douloureuse entre deux êtres, mais aussi une belle histoire d’amour entre un grand-père et sa petite-fille. Yaëlle est le prénom de cette petite fille. Ses parents, Charli et Solenn, ne s’entendent plus et ont décidé de divorcer. À hauteur d’enfant, Yaëlle va devoir composer avec cette nouvelle réalité et trouver auprès de son grand-père un refuge, une écoute et une présence rassurante. C’est d’ailleurs chez lui en Bretagne qu’elle séjourne le temps que les choses se règlent du côté de ses parents. Un soir, ce grand-père attentionné lui apprend à confier sa colère au vent :

« Il emportera tes maux, les transportera au gré des courants et te soulagera de leur poids. »

Une jolie métaphore qui va profondément aider Yaëlle à apprivoiser ses émotions et à alléger, peu à peu, le poids de cette séparation. Au point que, des années plus tard, lorsque son grand-père tombe gravement malade, elle décide de revenir auprès de lui pour lui redonner un peu de ce qu’il lui avait offert autrefois : de l’amour tout simplement.

Pour sa toute première bande dessinée, Enora Boutle nous offre un récit empreint d’émotion et de tendresse, porté par une écriture sensible, un trait fin et délicat et des personnages véritablement attachants. Avec beaucoup de justesse, elle évoque ce qui peut nous lier aux êtres que nous aimons, mais aussi ce qui peut nous en séparer : la maladie, la mort et le deuil. Malgré une thématique plutôt grave, Enora Boutle a su donner à son récit une approche aussi légère qu’une caresse du vent. Une autrice à suivre !

Eric Guillaud

Là où danse le vent, d’Enora Boutle. Glénat. 20€

© Glénat / Boutle

16 Août

Pages d’été. Douze mangas à lire sur la plage et partout ailleurs

L’avantage avec les mangas, c’est qu’ils ne prennent pas beaucoup de place dans les valises… sauf, bien sûr, si vous décidez d’en emporter une étagère entière ! Pour les vacances, une petite sélection bien sentie suffit. En voici une, entre douceur, aventure, amour, humour et frissons…

On commence en douceur avec un petit plongeon dans Mofusand, un univers imaginé par la Japonaise Juno qui a déjà conquis près de 770 000 abonnés sur Instagram avec ses chats tout mignons, mais surtout garantis sans poils sur votre canapé ! Deux ouvrages viennent de paraître aux éditions Soleil. Si le premier, Requin-Miaou, propose une série d’histoires très courtes en quatre cases, je lui préfère Parler japonais avec Mofusand, qui nous plonge dans l’univers décalé et irrésistible de Juno tout en nous permettant d’apprendre quelques rudiments de japonais. Comment se dit Trop mignon, Puis-je le caresser ou encore Ne me griffe pas ? Vous le saurez en lisant ce livre au format manga mais qui se lit dans le sens de lecture européen. (Parler japonais avec Mofusand, de Juno. Soleil Manga. 12,99€ et Mofusand Requin-Miaou, de Juno. Soleil Manga. 9,99€)

Blame!, Biomega… Tsutomu Nihei s’est fait connaître au Japon comme en Europe avec des récits de science-fiction sombres, désespérés, violents, oppressants et organiques, à l’identité graphique immédiatement reconnaissable. Ses œuvres sont d’ailleurs récemment rééditées en version Deluxe aux éditions Glénat. Il revient aujourd’hui avec un récit de fantasy, Tower Dungeon, graphiquement un peu moins torturé, mais toujours aussi percutant et efficace. Au cœur de l’histoire, une princesse enlevée par un nécromancien maléfique et enfermée dans la tour des dragons. Pour la libérer, la garde royale va devoir affronter quelques délicieux monstres. Le quatrième volet vient de sortir, le cinquième est annoncé pour novembre. (Tower Dungeon, tome 4, de Tsutomu Nihei. Glénat. 7,90€)

Un amour naissant, un amour pastel, à l’image des douces couleurs qui habillent les pages de ce diptyque paru aux éditions Casterman et signé Ito. Miho et Murata viennent tous deux de faire leur rentrée en seconde. Ils ne se connaissent pas encore, ne connaissent personne, mais sont rapidement attirés l’un par l’autre. Les premiers regards, les premiers mots, les premiers gestes parfois maladroits, les premiers émois, les premiers baisers, les premiers moments de délice, les premiers malentendus… L’autrice capte et retranscrit avec justesse et sensibilité ces instants que l’on a tous vécus ou que l’on vivra un jour : l’éveil du désir et de l’amour. (Les Années bleues, de Ito, série en 2 tomes. Sakka / Casterman. 10,95€ le volume)

Une série culte. Quarante ans d’existence, des millions et des millions d’albums vendus à travers la planète, des adaptations en films d’animation, en jeux, des produits dérivés comme s’il en pleuvait… et une nouvelle collection pour ce bijou du manga du sieur Akira Toriyama, une collection Full Color et grand format dont la publication a débuté en mai 2024. Cette nouvelle édition reprend les mêmes pages que l’édition traditionnelle mais est divisée en arcs scénaristiques. Le premier volet de Freezer est sorti cet été, le deuxième est prévu pour début septembre. (Dragon Ball Full Color, Freezer tome 1, d’Akira Toriyama. Glénat. 14,95€ le volume)

Gao Yan nous avait déjà éblouis par son talent au début de l’année 2025 avec sa première œuvre publiée aux éditions Sakka, le diptyque The Song about Green. Elle revient aujourd’hui avec Sukima, un récit sensible et intimiste qui confirme toute la finesse de son regard d’autrice, déployant une grande délicatesse, aussi bien dans le dessin que dans le propos. Cette fois, Gao Yan nous guide sur les pas de Yang Yang, 22 ans, étudiante taïwanaise en quête d’échappatoire. Pour fuir le deuil de sa grand-mère et une relation amoureuse douloureuse, elle part pour Okinawa, au Japon, dans le cadre d’un échange universitaire. Dès son arrivée, un typhon l’accueille, comme un écho à la tempête qui l’habite. Entre découvertes et rencontres, elle tente de se reconstruire, mais les fantômes du passé peinent à la laisser en paix. Un récit d’émancipation tout en subtilité, où l’intime se mêle au politique et où Gao Yan explore avec justesse les fragilités, les blessures et le lent chemin vers la reconstruction. (Sukima, tome 2, de Gao Yan. Sakka / Casterman. 14,50€)

C’est une histoire d’épicier. Mais d’épicier épicé. Du genre qui ne vend pas que des légumes. Taro Sakamoto, c’est son nom, a beau avoir un léger embonpoint, une moustache à la papa, des lunettes de myope, il est à lui seul un mythe, une légende, un ex-tueur admiré de tous ses congénères, craint par tous les gangsters. Oui, Sakamoto l’épicier avait le flingue facile avant de raccrocher, de se marier, d’avoir un enfant et de s’installer comme épicier. Une vie pépère jusqu’au jour où le jeune assassin télépathe Sin débarque dans la supérette. Vous voulez de l’action ? Alors vous en aurez, Sakamoto Days est un concentré d’énergie au rythme de parution effréné. Le 22e tome est sorti en juillet, le suivant est attendu pour octobre. (Sakamoto Days tome 22, de Yuto Suzuki. Glénat. 7,20€)

Shako Maeda est employée de bureau à Tokyo. Célibataire et sans enfant, elle se voit régulièrement confier les dossiers en retard, histoire de libérer ses collègues qui, eux, doivent aller chercher leur progéniture à l’école. Elle vit en colocation avec trois autres filles, Eika Matsuki, Misaki Kawaseda et Ohio Momoyama, avec lesquelles elle partage les petits soucis et les grands bonheurs du quotidien. À l’approche de la trentaine, Shako s’interroge sur la tournure que prend sa vie, surtout lorsqu’elle voit ses colocataires se passionner ici pour un garçon, là pour la musique ou pour leur métier… Tout est dans le titre ! Quatre filles et une coloc aborde la crise de la trentaine à travers le parcours de d’une jeune femme confrontée aux questionnements sur l’amour, le travail et la place qu’elle souhaite occuper dans la société. (Quatre filles et une coloc, de Mizoko Tsuno. Delcourt / Tonkam. 8,50€)

Dix-huit tomes attendus, quatorze sont d’ores et déjà disponibles, les éditions Glénat nous offrent une réédition en grand format et en volumes doubles, de quoi profiter pleinement du dessin de Hiro Mashima et de cette histoire à la Dragon Ball qui débute dans un monde sur le point de basculer dans les ténèbres, cinquante ans après une guerre qui a opposé les Rave, les pierres sacrées, aux Dark Bring, les pierres maléfiques, et vu la victoire des Rave. Pour éviter que les Dark Bring reprennent le dessus, il faut un sauveur, ce sera Haru, un jeune garçon aux cheveux argentés plein de ressources, doté d’une épée gigantesque et toujours accompagné de Plue, un petit animal qui ressemble étrangement à un bonhomme de neige. Ensemble, ils vont lutter contre les Dark Bring et l’organisation criminelle Demon Card. La première grande série de l’auteur de Fairy Tail ! (Rave, tome 14, de Hiro Mashima. Glénat. 14,95€ le volume)

Après Yan et Baby, le Taïwanais Chang Sheng revient en force avec Oldman, une histoire en deux volumes qui débute dans les geôles d’un pays lointain. Billy Oldman y est emprisonné jusqu’au jour où, devant une reine ébahie, il utilise ses dons d’illusionniste pour s’évader, entraînant dans sa fuite une autre prisonnière, Rebecca, une ancienne générale amputée des quatre membres. Rejoints par Wilson, un anatomiste concepteur d’automates qui, au passage, redonne un corps à Rebecca, le trio donne des spectacles de magie dans les théâtres de la ville, en attendant de pouvoir prendre sa revanche. Un trait précis et fouillé, un univers foisonnant, des personnages aux caractères trempés dans l’acier : Chang Sheng nous apporte ici une nouvelle preuve, s’il en fallait une, de son immense talent. (Oldman, tome 2, de Chang Sheng. Glénat. 15,95€)

L’amour n’est pas réservé aux jeunes. Il peut aussi se vivre et se réinventer après cinquante ans de vie commune, comme nous le démontrent Seiichi et Mitsuko dans cette histoire d’une incroyable tendresse signée Erika Kogiku. Avec cette question que se posent tous les couples : qu’adviendra-t-il de celui qui restera le dernier ? Un trait délicat, une mise en page d’une grande clarté, des protagonistes attachants et au final une réflexion tout en douceur sur le couple, la vieillesse, la mort…  (Si Nous pouvions rester ensemble pour toujours, d’Erika Kogiku. Moonlight / Delcourt. 8,50€)

Direction la seconde moitié du XXIᵉ siècle. La Terre agonise sous l’effet du changement climatique, de la surpopulation et de l’épuisement des ressources. Dans ce contexte, les humains ont cherché une solution de repli du côté de l’espace. Mais un siècle plus tard, les colons doivent faire face à un autre fléau, de mystérieuses créatures qui portent le nom de star beasts. Pour les combattre, les humains construisent des AIGIS, des armures robotiques. C’est dans l’usine qui les fabrique que travaille Ryu Tyker, un homme ordinaire qui, confronté à une situation extraordinaire, va devenir un héros… Des créatures monstrueuses, des vaisseaux spatiaux, des armures XXL, un univers riche et de l’action à tous les étages : Hero Organization nous offre une sacrée virée dans le futur ! (Hero Organization, de Kei Saikawa et Akira Takahashi. Glénat. 2 tomes parus, 7, 20€ l’exemplaire)

On termine avec le chef-d’œuvre de dark fantasy Berserk. Imaginé par Kentaro Miura dans les années 1980, puis poursuivi après sa disparition par son meilleur ami, Kouji Mori, et le Studio Gaga, Berserk s’enrichit aujourd’hui d’un 43ᵉ tome. Il nous offre une plongée dans un Moyen Âge plus sombre que jamais, aux côtés de Guts, mercenaire au bras artificiel et à l’épée titanesque, et de Puck, un elfe espiègle issu d’un peuple féerique. Tandis que l’un incarne la violence brute, l’autre apporte une touche de légèreté à cet univers plongé dans les ténèbres. Bienvenue en enfer. (Berserk, tome 43, de Kentaro Miura, Kouji Mori et le studio Gaga. Glénat. 7,20€)

Eric Guillaud

 

09 Août

Pages d’été. Quatre BD, autant d’univers et de façons de s’évader

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

On commence avec un album paru en janvier dernier chez Casterman, qui nous plonge dans l’univers de la boxe. Kid Francis en est le titre, mais c’est aussi le nom de scène ou plus exactement le nom de ring de son protagoniste principal. Dans les années 1920, ce petit Marseillais, qui a commencé dans la vie comme cireur de chaussures, fait trembler les meilleurs poids coqs. En 135 combats, il signe 104 victoires et décroche, en 1925, le titre de champion de France avant de devenir champion d’Europe. Une ascension fulgurante que ses liens avec le milieu marseillais, puis les tourments de la Seconde Guerre mondiale, finiront par briser. Arrêté en 1943, déporté au camp de Sachsenhausen, il meurt en 1945. S’inspirant de cette destinée hors du commun, Grégory Mardon et Marius Rivière livrent un récit romancé, nourri de faits réels, dans lequel ils prennent la liberté d’introduire plusieurs personnages fictifs. Un très beau livre qui redonne vie à une figure aussi fascinante que méconnue de la boxe française. (Kid Francis, de Grégory Mardon et Marius Rivière. Casterman. 25,95€)

On remonte le temps de quelques années pour se retrouver en 1910 avec un récit de pure fiction cette fois, Gunnar le vampire, imaginé et dessiné par l’excellent Nicolas Dumontheuil. Le fameux Gunnar, Gunnarson de son patronyme, est un vampire, mais un vampire pas tout à fait comme les autres. Grâce à l’absorption quotidienne de charbon, il supporte la lumière du jour. Mieux encore, il s’est juré de ne plus s’attaquer aux humains, ce qui lui permet de mener une existence presque ordinaire. Dans son village, nombreux sont ceux qui l’apprécient, de la prostituée du coin à l’instituteur, sans oublier le curé, qui ne désespère pas de le voir un jour assister à la messe. Un vampire à l’église ? De quoi sourire. Du haut de ses 600 ans, Gunnar mène une vie en apparence paisible jusqu’au jour où des lapins et des chats sont retrouvés vidés de leur sang et décapités. Alors, bien sûr, tous les regards se tournent naturellement vers lui… Trente ans après Qui a tué l’idiot ?, l’album qui lui valut l’Alph-Art du meilleur album au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême et révéla au grand public l’étendue de son talent, Nicolas Dumontheuil démontre, avec Gunnar le vampire, qu’il n’a rien perdu de son inspiration ni de sa maîtrise narrative. Son trait expressif, son sens du dialogue et son goût pour les récits décalés font une nouvelle fois merveille dans cette fable où le fantastique côtoie avec délectation la satire sociale. Un petit bijou ! (Gunnar le vampire, de Dumontheuil. Dupuis. 29,95)

Un petit western pour la route, mais un western aux forts accents de thriller. Le massacre du gang Enfield nous entraîne au Texas, dans la petite ville de Fort Lehane, en 1875. Montgomery Enfield, hors-la-loi aussi redouté qu’insaisissable, et sa bande viennent de dévaliser la banque locale… pour la troisième fois en seulement trois mois. De quoi éveiller chez les habitants un sentiment d’insécurité. D’autant que cette fois, le banquier Bill Barley, est retrouvé mort, atrocement mutilé.  Il n’en fallait pas plus pour que le Texas Ranger Ely se lance à la poursuite du gang pour le livrer à la justice… ou pas ! Au scénario, Chris Condon signe un récit aussi noir que violent, sublimé par le dessin et les couleurs de Jacob Phillips. Un duo dont on avait déjà pu apprécier le talent avec Texas Blood, dont le premier tome est paru en 2021 chez Delcourt. Ils livrent ici une traque haletante où, sous couvert de rétablir l’ordre et de rendre justice, un innocent fera les frais d’une violence aveugle. Un récit qui brouille sans cesse la frontière entre justice et vengeance. (Le massacre du gang Enfield, de Condon et Phillips. Delcourt. 18,50€)

« À la personne que vous méritez d’être ! » L’album de Lucie Albrecht sorti en mars dernier aurait tout aussi bien pu s’intituler ainsi, tant cette petite phrase rythme le récit. Mais l’autrice lui a finalement préféré Le Complexe, un titre certainement plus évocateur. Le Complexe, c’est ici le nom d’une clinique de chirurgie esthétique un peu spéciale dans laquelle sévit le docteur Nazer aux méthodes peu orthodoxes. Ici, tous les rêves sont permis et tous les soins sont possibles : diagnostic de peau, épilation, extensions en tout genre, soins anti-âge, gommage énergisant, rhinoplastie… Une véritable aubaine pour Inès, Nadège et Toni, qui ont gagné un séjour dans la clinique et comptent bien en profiter pour changer tout ce qui les dérange, tout ce qu’ils jugent disgracieux. Au risque, peut-être, d’aller trop loin, beaucoup trop loin… À travers ce récit au graphisme expressif, aéré et redoutablement efficace, doublé d’une narration audacieuse et d’une belle palette chromatique réduite au vert et à l’orange, Lucie Albrecht livre une réflexion sur le diktat de la beauté dans notre société, l’image de soi, le regard des autres et les dérives d’un système capitaliste qui nous pousse sans cesse à vouloir devenir quelqu’un d’autre, à atteindre cet idéal d’un esprit parfait dans un corps parfait. Le récit se veut dystopique, mais chacun de nous peut pourtant y reconnaître quelque chose de notre époque, à commencer par l’omniprésence des réseaux sociaux et des images retouchées, qui contribuent à façonner des normes esthétiques toujours plus irréalistes.  (Le Complexe, de Lucie Albrecht. Casterman. 25€)

Eric Guillaud