C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…
On commence avec un album paru en janvier dernier chez Casterman, qui nous plonge dans l’univers de la boxe. Kid Francis en est le titre, mais c’est aussi le nom de scène ou plus exactement le nom de ring de son protagoniste principal. Dans les années 1920, ce petit Marseillais, qui a commencé dans la vie comme cireur de chaussures, fait trembler les meilleurs poids coqs. En 135 combats, il signe 104 victoires et décroche, en 1925, le titre de champion de France avant de devenir champion d’Europe. Une ascension fulgurante que ses liens avec le milieu marseillais, puis les tourments de la Seconde Guerre mondiale, finiront par briser. Arrêté en 1943, déporté au camp de Sachsenhausen, il meurt en 1945. S’inspirant de cette destinée hors du commun, Grégory Mardon et Marius Rivière livrent un récit romancé, nourri de faits réels, dans lequel ils prennent la liberté d’introduire plusieurs personnages fictifs. Un très beau livre qui redonne vie à une figure aussi fascinante que
méconnue de la boxe française. (Kid Francis, de Grégory Mardon et Marius Rivière. Casterman. 25,95€)
On remonte le temps de quelques années pour se retrouver en 1910 avec un récit de pure fiction cette fois, Gunnar le vampire, imaginé et dessiné par l’excellent Nicolas Dumontheuil. Le fameux Gunnar, Gunnarson de son patronyme, est un vampire, mais un vampire pas tout à fait comme les autres. Grâce à l’absorption quotidienne de charbon, il supporte la lumière du jour. Mieux encore, il s’est juré de ne plus s’attaquer aux humains, ce qui lui permet de mener une existence presque ordinaire. Dans son village, nombreux sont ceux qui l’apprécient, de la prostituée du coin à l’instituteur, sans oublier le curé, qui ne désespère pas de le voir un jour assister à la messe. Un vampire à l’église ? De quoi sourire. Du haut de ses 600 ans, Gunnar mène une vie en apparence paisible jusqu’au jour où des lapins et des chats sont retrouvés vidés de leur sang et décapités. Alors, bien sûr, tous les regards se tournent naturellement vers lui… Trente ans après Qui a tué l’idiot ?, l’album qui lui valut l’Alph-Art du meilleur album au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême et révéla au grand public l’étendue de son talent, Nicolas Dumontheuil démontre, avec Gunnar le vampire, qu’il n’a rien perdu de son inspiration ni de sa maîtrise narrative. Son trait expressif, son sens du dialogue et son goût pour les récits décalés font une nouvelle fois merveille dans cette fable où le fantastique côtoie avec délectation la
satire sociale. Un petit bijou ! (Gunnar le vampire, de Dumontheuil. Dupuis. 29,95)
Un petit western pour la route, mais un western aux forts accents de thriller. Le massacre du gang Enfield nous entraîne au Texas, dans la petite ville de Fort Lehane, en 1875. Montgomery Enfield, hors-la-loi aussi redouté qu’insaisissable, et sa bande viennent de dévaliser la banque locale… pour la troisième fois en seulement trois mois. De quoi éveiller chez les habitants un sentiment d’insécurité. D’autant que cette fois, le banquier Bill Barley, est retrouvé mort, atrocement mutilé. Il n’en fallait pas plus pour que le Texas Ranger Ely se lance à la poursuite du gang pour le livrer à la justice… ou pas ! Au scénario, Chris Condon signe un récit aussi noir que violent, sublimé par le dessin et les couleurs de Jacob Phillips. Un duo dont on avait déjà pu apprécier le talent avec Texas Blood, dont le premier tome est paru en 2021 chez Delcourt. Ils livrent ici une traque haletante où, sous couvert de rétablir l’ordre et de rendre justice, un innocent fera les frais d’une violence aveugle. Un récit qui brouille sans cesse la frontière entre justice et vengeance. (Le massacre du gang Enfield, de Condon et Phillips. Delcourt. 18,50€)
« À la personne que vous méritez d’être ! » L’album de Lucie Albrecht sorti en mars dernier aurait tout aussi bien pu s’intituler ainsi, tant cette petite phrase rythme le récit. Mais l’autrice lui a finalement préféré Le Complexe, un titre certainement plus évocateur. Le Complexe, c’est ici le nom d’une clinique de chirurgie esthétique un peu spéciale dans laquelle sévit le docteur Nazer aux méthodes peu orthodoxes. Ici, tous les rêves sont
permis et tous les soins sont possibles : diagnostic de peau, épilation, extensions en tout genre, soins anti-âge, gommage énergisant, rhinoplastie… Une véritable aubaine pour Inès, Nadège et Toni, qui ont gagné un séjour dans la clinique et comptent bien en profiter pour changer tout ce qui les dérange, tout ce qu’ils jugent disgracieux. Au risque, peut-être, d’aller trop loin, beaucoup trop loin… À travers ce récit au graphisme expressif, aéré et redoutablement efficace, doublé d’une narration audacieuse et d’une belle palette chromatique réduite au vert et à l’orange, Lucie Albrecht livre une réflexion sur le diktat de la beauté dans notre société, l’image de soi, le regard des autres et les dérives d’un système capitaliste qui nous pousse sans cesse à vouloir devenir quelqu’un d’autre, à atteindre cet idéal d’un esprit parfait dans un corps parfait. Le récit se veut dystopique, mais chacun de nous peut pourtant y reconnaître quelque chose de notre époque, à commencer par l’omniprésence des réseaux sociaux et des images retouchées, qui contribuent à façonner des normes esthétiques toujours plus irréalistes. (Le Complexe, de Lucie Albrecht. Casterman. 25€)
Eric Guillaud
