15 Sep

C’est la rentrée : quatre nouveautés qui nous ont tapé dans l’œil (volet 2)

Ils sont tous morts, emportés par une grippe foudroyante, en quelques jours pour les plus chanceux, en quelques heures pour les autres. Les voisins, les amis, la famille, de loin en loin, tous ont disparu. Tous, sauf Jack. Un miraculé. Et il n’arrive pas à se l’expliquer. Alors, dans sa ferme à l’écart de la petite ville perdue de Caverton, Jack continue de vaquer à ses occupations, entouré des siens : son mari Luke et leur fille Daisy. Sauf que tous deux sont morts. Des morts-vivants avec lesquels Jack continue pourtant de vivre comme si de rien n’était, les protégeant, les nourrissant, tandis qu’eux répètent inlassablement les mêmes gestes, ceux du quotidien, ceux du dernier jour. Daisy réveille Jack en hurlant tandis que Luke s’affaire en cuisine. Ainsi commencent toutes les journées de Jack. La même scène, chaque matin. Jusqu’au jour où débarque à Caverton une bande de miraculés, comme lui. Mais contrairement à Jack, eux ont bien compris ce qui s’est passé. Et ils ne comptent pas laisser les morts continuer à vivre…  Genre à part entière, les histoires de morts-vivants remplissent régulièrement les étagères de nos librairies préférées, depuis The Walking Dead, série de Robert Kirkman et Tony Moore, jusqu’aux Moribonds, de Florence Dupré La Tour, en passant par Zombies, d’Olivier Peru et Sophian Cholet, et tant d’autres. Si chacune d’entre elles possède son style propre, Tout ce qui meurt & agonise se singularise par son approche profondément décalée et intimiste du genre. Ici, point de hordes sanguinaires lancées à la poursuite des derniers survivants, mais une famille qui tente de continuer à vivre le plus normalement possible dans le chaos du monde avec pour seule ambition de préserver son amour. Un récit étonnant, qui prend aux tripes et nous parle, entre les cases, de ces liens indéfectibles qui continuent d’unir les êtres, même lorsque la mort les a séparés. (Tout ce qui meurt & agonise, de Tate Brombal et Jacob Phillips. Urban Comics. 21,50€)

Non, This is London Calling n’est pas une énième bande dessinée consacrée à The Clash et à son célèbre titre London Calling, issu de l’album du même nom. Le titre fait en réalité référence au slogan utilisé par la BBC durant la Seconde Guerre mondiale, auquel les Clash faisaient eux-mêmes allusion pour dénoncer la politique menée par Margaret Thatcher, les violences policières et appeler la jeunesse à la révolte. Et pourquoi cette référence ? Tout simplement parce que le récit écrit par Caryl Férey et mis en images par Alex Mach nous entraîne au cœur de la Royal Air Force avant et pendant la Seconde guerre mondiale pour suivre le parcours de Louise, garçon manqué, acrobate dans le cirque de son père, mais littéralement passionnée d’aviation. Lorsque la guerre éclate, Louise se retrouve seule, embarque pour l’Angleterre, se fait passer pour un homme afin d’intégrer la RAF et de participer aux combats aériens contre les Allemands. S’il ne s’agit pas d’une histoire vraie à proprement parler, This is London Calling est l’histoire vraie de ce milieu exclusivement masculin, de ces aviateurs qui se sont sacrifiés pour sauver leur pays et l’Europe du joug nazi. Un très beau récit qui remet les femmes au cœur de l’Histoire avec un grand H, magnifiquement porté par le dessin nerveux, expressif et volontiers brut d’Alex Mach, qui restitue avec force les tensions de cette époque. (This is London Calling, de Férey et Mach. Glénat. 26€)

Version 1.0.0

En route vers le futur et, bien évidemment, vers un futur qui ne fait franchement pas rêver. Providence est le nom de ce très bel et imposant album paru aux éditions Sarbacane, mais aussi celui de la planète sur laquelle l’humanité s’est réfugiée après avoir, pendant plus de 500 ans, sucé le sang de la Terre et, accessoirement, épuisé toutes ses ressources pour que l’air soit respirable et la vie pas si mal sur cette planète d’adoption. Ne subsiste sur Terre que la classe laborieuse, qui finit par se révolter contre l’élite providencine, désormais au sommet de l’humanité. La réponse ne se fait pas attendre : déportations, massacres… jusqu’à la création de la Concorde, un projet censé permettre aux Terriens et aux Providencins de se réconcilier. Keren Kepler, fils d’ouvrier terrien, est devenu responsable de projet pour Providence, travaillant justement au rapprochement des deux planètes. Il est promis à un bel avenir et peut déjà profiter des privilèges réservés aux Providencins, notamment d’une voiture autonome fournie par Providence. Mais son avenir tout tracé bascule lorsqu’il se tue dans un accident… On avait découvert Nicolas Dehghani avec le thriller Ceux qui brûlent, paru en 2021 chez Sarbacane. Il revient aujourd’hui avec Providence, un récit dystopique qui nous entraîne dans un futur aussi fascinant qu’inquiétant. Un récit maîtrisé de bout en bout, plus de 330 pages tout de même, nourri de nombreuses références, du roman (1984) au cinéma (Blade Runner), en passant par le manga (Akira) et même la peinture (Bacon ou Degas), comme l’auteur l’explique dans les pages de la revue dBD du mois de septembre 2026. (Providence, de Nicolas Dehghani. Sarbacane. 29€)

Une ode à la nature, à la création, à la liberté, à la vie ! Né de l’imagination de Saïd Sassine et de Jean-Christophe Deveney, dont on a déjà pu apprécier le talent de scénariste dans Soli Deo Gloria et Les Météores, pour ne citer que ces deux titres récents, Portraits de Persil se présente comme un conte à la fois philosophique, fantastique et poétique, d’une extrême beauté, tant sur le plan scénaristique que graphique. Dès la première page — et même dès la couverture, serais-je tenté de dire — et jusqu’à la toute dernière, nous sommes littéralement happés, absorbés par cet univers. À l’image de Lina Degarel, la jeune héroïne et artiste peintre, nous nous laissons peu à peu gagner par la nature, qui occupe ici une place centrale, presque hypnotique. Une nature omniprésente, mystérieuse et foisonnante, qui semble peu à peu nous envelopper et nous entraîner dans un récit aussi singulier que fascinant. L’histoire ? Dans l’Europe d’un Second Empire alternatif, Lina Degarel fuit la capitale, appelée ici Lutécia, et un mari qui l’étouffe. Elle prend le chemin d’un véritable paradis vert, où elle espère retrouver l’inspiration et renouer avec la création. Elle y trouvera bien davantage : une nature foisonnante, une nouvelle liberté et, surtout, une émancipation totale, loin des contraintes et des carcans qui entravaient jusque-là son existence. Avec un graphisme et des couleurs d’une grande finesse, largement inspirés du manga et de la japanimation, Saïd Sassine nous offre des planches d’une beauté saisissante, parfois même bouleversante. Son trait, à la fois expressif, élégant et profondément évocateur, constitue un écrin magnifique pour le récit de Jean-Christophe Deveney et invite les lecteurs à un incroyable voyage dans l’imaginaire. (Portraits de Persil, de Deveney et Sassine. Glénat. 25€)

Eric Guillaud