05 Sep

Rentrée BD : quatre albums qui nous ont tapé dans l’œil

Un OVNI graphique. C’est ainsi que les éditions Glénat présentent Lune Artificielle, le premier album du dessinateur espagnol Coke Navarro, en librairie depuis le 26 août. Et c’est aussi ainsi que je l’ai ressenti en tant que lecteur. Dès la couverture et les pages de titre, le nom Lune Artificielle, écrit en lettres rouges, interpelle et nous renvoie immédiatement vers ce petit personnage, lui aussi rouge, qui semble nous fixer depuis la couverture. Une première rencontre pour le moins singulière, à l’image de l’album qui nous attend. Et ce qui nous attend est une histoire dystopique mettant en scène deux adolescents, Bucket Boy et Bobby Shinobi, qui tuent le temps en pratiquant le ninjutsu et le parkour, jusqu’au jour où ils apprennent qu’une start-up ambitionne d’installer une lune artificielle, sorte de gigantesque miroir, au-dessus de la ville pour réfléchir la lumière du soleil et éclairer la Terre en continu. De quoi interroger, faire rêver et parfois inquiéter nos deux compères comme l’ensemble de la population. Si l’histoire est pour le moins singulière, c’est bien le graphisme de Coke Navarro qui nous frappe d’emblée. Un dessin sombre, brut, nerveux et résolument contemporain. Le dessinateur espagnol joue avec les formes, les perspectives et les cadrages, donnant à Lune Artificielle une identité visuelle aussi étonnante qu’originale. (Lune artificielle, de Coke Navarro. Glénat. 25€)

On connaissait les Brigades rouges en Italie, la bande à Baader en Allemagne de l’Ouest et Action directe en France. On connaissait moins les groupes armés qui, dans les mêmes années, ont fait trembler le Japon. Saisons rouges, du talentueux Isao Moutte, auteur notamment de Clapas et Les Évaporés, deux albums également parus chez Sarbacane, nous plonge dans cette histoire à travers un épisode qui a traumatisé le pays : l’affaire du chalet Asama. Remontant à la fin des années 1960, au temps des manifestations étudiantes contre la guerre du Vietnam, l’auteur retrace la trajectoire de militants qui forment en 1971 l’Armée rouge unifiée. Pourchassés par la police, ils se réfugient dans des chalets de montagne pour préparer la révolution. Mais les rêves d’un monde meilleur vont rapidement se fracasser contre les dérives idéologiques du groupe, jusqu’à conduire ses membres à s’entretuer au nom d’une quête fanatique de pureté idéologique. Porté par un trait réaliste en noir et blanc, des pages à la composition absolument remarquable, un cadrage précis, un rythme maîtrisé et des dialogues percutants, Saisons rouges est un album saisissant dont on ne ressort pas indemne, nous interrogeant sur les dérives possibles de l’engagement politique et sur la frontière parfois ténue entre idéal révolutionnaire et fanatisme idéologique. (Saisons rouges, de Isao Moutte. Sarbacane. 26€)

Après Henri de Turenne et Annick Cojean, les éditions Dupuis poursuivent leur remarquable travail de mémoire autour des lauréats du prestigieux prix Albert-Londres. Place cette fois au journaliste Philippe Broussard et à son enquête sur l’odyssée tragique du Mc Ruby. Nous sommes en novembre 1992, au large du Portugal. Huit passagers clandestins, sept Ghanéens et un Camerounais, sont exécutés puis jetés par-dessus bord par un équipage ukrainien, effrayé de devoir subir des sanctions pour les avoir laissés monter à bord. Ce qui devait rester un secret entre eux, le ciel et la mer, sera finalement révélé par un neuvième clandestin, resté caché dans les profondeurs de la cale jusqu’à l’arrivée du navire au Havre. Philippe Broussard, alors journaliste au Monde, est chargé de mener une enquête qui le conduira du Havre à l’Ukraine, en passant par le Ghana. Son travail lui vaut le prix Albert-Londres en 1993. Plus de trente ans après, son enquête reste pourtant d’une terrible actualité, alors que les drames de l’exil et le nombre de migrants qui périssent sur les routes de l’Europe ne cessent de se multiplier. Un récit fort, porté par deux grands noms du Neuvième Art : Jean-Denis Pendanx au dessin et Jean-David Morvan au scénario. (L’Odyssée tragique du MC Ruby, de Philippe Broussard, Pendanx et Morvan. Dupuis. 25€)

Quelque chose m’intriguait depuis le début, depuis que je l’avais tenu entre les mains. Son poids, c’est certain : plus de deux kilos pour près de 500 pages. Mais aussi ce code-barres placé en bas du dos. Un choix qui m’interrogeait, me dérangeait même, jusqu’à ce que j’en comprenne la raison. Nanbanjin n’a pas de quatrième de couverture, mais deux couvertures pour deux récits écrits par deux auteurs différents, le Français aux origines portugaises Cyril Pedrosa et le Japonais Taiyō Matsumoto. Avec deux sens de lecture : de gauche à droite pour le premier, de droite à gauche pour le second. Alors, bien sûr, impossible de coller ce fichu code-barres ailleurs que sur le dos, même si, esthétiquement parlant, ce n’est pas du meilleur goût. Deux récits, donc, ou plus exactement deux visions d’une même histoire, deux regards qui convergent avant de finir par se rejoindre au milieu de l’album. Au cœur de l’histoire, Fernando, un marin portugais échoué sur une plage du Japon après l’attaque de son navire par des pirates en mer de Chine. Recueilli et soigné par Shobei, un vieux pêcheur, Fernando découvre une langue, une culture et un monde qui lui sont totalement étrangers. Peu à peu, il s’intègre, même s’il reste pour beaucoup une curiosité et, pour certains, une menace. Nous sommes en 1543. Fernando est un nanbanjin, terme qui signifie littéralement « barbare du Sud » et désigne, par extension, les Européens de l’Ouest, notamment les Portugais et les Espagnols, qui commencent alors à arriver au Japon par les mers du Sud. C’est ce choc des cultures, cette découverte réciproque de deux mondes qui s’ignorent, que mettent ici en scène les auteurs. Avec deux approches graphiques — numérique pour Pedrosa, traditionnelle pour Matsumoto — absolument saisissantes de beauté. Deux styles, deux écritures, deux façons de raconter en bande dessinée qui se répondent et se complètent pour composer un album hors du commun, appelé à faire date dans l’histoire du Neuvième art. (Nanbanjin, de Pedrosa et Matsumoto Dupuis. 49€)

Eric Guillaud

« Il fallait que je montre énormément de choses par les regards, par les silences », Laura Carpentier adapte en BD le roman de Colette Le Blé en herbe

Pour sa toute première bande dessinée, la Nantaise Laura Carpentier s’est attaquée à un classique de la littérature : Le Blé en herbe de Colette. Une adaptation sensible et contemporaine dans laquelle les silences, les regards et les paysages bretons prennent toute leur place. Rencontre…

Laura Carpentier © Eric Guillaud

Commencer dans la bande dessinée en adaptant un roman, qui plus est un texte aussi emblématique que Le Blé en herbe de Colette, n’a rien d’évident. C’est pourtant par ce biais que Laura Carpentier a choisi de faire ses premiers pas dans le neuvième art, en en livrant une adaptation sensible et personnelle.

Déjà porté au cinéma, à la télévision et même en musique, Le Blé en herbe n’avait encore jamais été transposé en bande dessinée. C’est désormais chose faite, et avec une réussite qui force l’admiration. Bien que le roman ait été publié en 1923, la lecture qu’en propose Laura Carpentier semble étonnamment contemporaine. Car quoi de plus universel que les premiers émois amoureux ?

Avec peu de dialogues, mais une infinie éloquence dans les silences, les regards et les gestes, Le Blé en herbe raconte la naissance des sentiments entre Phil, seize ans, et Vinca, quinze ans. Depuis toujours, ils passent ensemble leurs vacances d’été dans une maison louée en Bretagne par leurs parents respectifs.

Au fil des jours, l’insouciance de l’enfance cède doucement la place aux troubles de l’adolescence, faisant naître un sentiment amoureux aussi tendre que bouleversant. Mais l’arrivée d’une femme mystérieuse va brusquement accélérer leur passage à l’âge adulte et mettre à l’épreuve l’équilibre fragile de leur relation…

Pour en parler, nous avons rencontré Laura Carpentier dans un environnement qui lui est familier, celui de la bande dessinée, et plus précisément dans une librairie nantaise, Story BD, où son album figure en bonne place.

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