27 Sep

Frnck, Youna, Mi-Mouche, Petit Barbare, Dickens… : les héros jeunesse ont eux aussi fait leur rentrée

Science-fiction, histoire, humour, Fantasy… Cette sélection de BD jeunesse nous embarque dans des univers aussi variés que réjouissants.

En attendant de décrocher les étoiles, Camille a décroché le titre de gardien des espaces infinis après avoir neutralisé une escouade d’Aliens. La gloire ? Un magnifique rêve, surtout. Car dans la vraie vie, Camille est pompiste sur la bonne vieille Terre, où ne font plus que passer, depuis la démocratisation des voyages interstellaires, des voyageurs pressés. L’humanité entière s’est envolée vers l’infini et au-delà. Lui ne voyage que dans sa tête… jusqu’au jour où sa candidature est retenue par l’école des pilotes. De quoi lui ouvrir une véritable voie lactée… Avec Ce qui se cache derrière les étoiles, Julien Josselin, bien connu sur YouTube, et la jeune Manon Dubreuil, qui signe ici son premier album, nous livrent un récit écolo-futuro-rigolo, bourré d’action et de fantaisie, une aventure spatiale qui n’oublie pas, au passage, de plaquer un œil critique sur notre bonne vieille planète, , le tout porté par un dessin tout en rondeur et très moderne. (Ce qui se cache derrière les étoiles, de Dubreuil et Josselin. Glénat. 17€)

Il est sorti il y a déjà quelques mois — le 18 mars 2026, pour être précis — mais il n’est jamais trop tard pour découvrir une petite pépite pleine de poésie. Youna est une jeune fille qui, d’ordinaire, croque la vie à pleines dents. Mais depuis quelque temps, des angoisses profondes l’envahissent. Maux de ventre, repli sur elle-même… La cause de ce mal-être ? L’état de la planète. Youna n’en peut plus du réchauffement climatique, de la pollution, des incendies, de la faune et de la flore qui partent en fumée. Face à cette écoanxiété qui la ronge, ses parents décident de l’emmener quelques semaines à la montagne en espérant qu’un changement d’air lui permette de retrouver un peu de sérénité…  Véronique Grisseaux et Orianne Lallemand au scénario, accompagnées de Christine Davenier au dessin, abordent l’écoanxiété chez les enfants avec beaucoup de finesse et de sensibilité. De quoi éveiller les consciences sans jamais donner de leçon, tout en offrant aux jeunes lecteurs quelques clés pour mieux comprendre leurs inquiétudes face aux bouleversements de notre planète. (Youna, Retour à la nature, de Lallemand, Grisseaux et Davenier. Vents d’Ouest. 16€)

Après le deuxième round, voici logiquement le troisième de Mi-Mouche, un terme qui désigne, pour ceux qui l’ignoreraient, une catégorie de poids en boxe, la première en boxe amateur. Colette, 14 ans, aimerait en faire partie. Mais sa mère refuse catégoriquement qu’elle pratique ce sport. Depuis un grave accident de la route qui a coûté la vie à sa sœur jumelle, Colette s’est comme figée. Elle a cessé de grandir et, peu à peu, endossé l’identité de sa sœur disparue, allant jusqu’à adopter sa passion pour la danse. Jusqu’au jour où elle assiste par hasard à un entraînement de boxe. Une révélation, presque une libération. Ce choc va agir comme un catalyseur : Colette va peu à peu renouer avec elle-même et retrouver sa véritable personnalité. Mi-Mouche est une histoire de deuil et de reconstruction, mais aussi une réflexion sur le genre, la place des filles dans le sport et la quête d’identité. Connue et reconnue pour ses nombreux ouvrages (Bobigny 1972, En attendant Bojangles, Collaboration horizontale…), la dessinatrice nantaise Carole Maurel signe ici, avec la scénariste Véro Cazot, ses premiers pas dans la bande dessinée jeunesse. Une très belle histoire, sensible et pleine de justesse. (Deux sœurs sur le ring, Mi-Mouche troisième round, de Cazot et Maurel. Dupuis. 13,50€)

Nouvelle venue dans le monde du neuvième art, la maison d’édition Astrolabe affiche une ambition clairement internationale, avec une spécialisation dans les récits de genre. Et pourtant, c’est bien un auteur français qui inaugure son catalogue, Léo Chérel, avec un récit d’aventure en mode fantasy maritime. Et le ton est donné dès les premières pages. Sauln et sa jeune apprentie Lorinte sont des Pourpres-sangs, des chasseurs de monstres. Mais les temps sont durs et la chasse ne rapporte guère d’argent. De quoi s’enfoncer doucement dans la misère. Jusqu’au jour où notre duo rencontre Adèle d’Aubépine, une jeune noble à la recherche d’une escorte pour l’accompagner à un bal donné par le gouverneur du coin… Prévu en deux volumes, ce premier cycle de Pourpre-Sang offre de belles scènes d’action, des personnages attachants, un brin d’humour et quelques clins d’œil à la ville dont est originaire l’auteur : Saint-Malo, la cité des corsaires. Une belle surprise ! (Le Cercle de Nimuée, Pourpre-sang tome 1, de Chérel. Astrolabe. 21,90€)

Après avoir fait un carton avec les aventures de Kid Paddle, plus de dix millions d’albums vendus, Midam récidive avec Game Over, qui pourrait franchir aujourd’hui le cap des deux millions d’exemplaires. La série revient avec un vingt-cinquième tome toujours fidèle au principe de la série : des gags muets en une page, mettant en scène le Petit Barbare, personnage tout droit sorti de l’univers des jeux vidéo. Au programme, 42 gags désopilants, autant de façons de mourir bêtement, écrasé, broyé, découpé, haché menu, fondu ou encore enseveli sous la neige. Et la partie est loin d’être finie ! (The snow must go on, Game Over tome 25, de Midam, Dupuis. 12,95€)

Il suffit de consulter sa page Wikipedia pour comprendre l’importance que l’homme a eue sur la littérature anglaise et au-delà. Pourtant, toute son histoire a commencé dans les rues malfamées de Londres. Charles Dickens est le personnage central de cette bande dessinée signée Philippe Charlot et Manu Cassier et baptisée Mudlarks, du nom de ces gamins qui fouillaient la vase de la Tamise à la recherche d’objets à revendre. Issu d’une famille de la petite bourgeoisie, Dickens connaît très tôt la misère et la rue. Quand son père est emprisonné pour dettes, le jeune Charles est contraint de quitter l’école et, à seulement 12 ans, de travailler dans une fabrique de cirage, où il colle des étiquettes sur des pots. Une expérience particulièrement douloureuse, mais qui ne l’empêche pas de nourrir un rêve : devenir écrivain. C’est cette enfance et cette misère rampante dans l’Angleterre victorienne que raconte cet album, porté par le dessin semi-réaliste et expressif de Manu Cassier, qui restitue avec force les rues, les bas-fonds et l’atmosphère sombre du Londres de Dickens. (Mudlarks, de Charlot et Cassier. Bamboo / Grand Angle. 16,90€)

Il nous avait emballés avec sa série Imbattable, qui jouait allègrement avec les codes du neuvième art. Le revoilà, cette fois accompagné de Nicoby au dessin, avec Les Nouvelles aventures de Max Beaumont, une nouvelle série qui s’annonce tout aussi décalée, et un premier volet intitulé Imbroglio Météo. Au centre de l’intrigue, Simon Saumier, jeune reporter au journal local Le Clairon, Max Beaumont, une légende du journalisme qui pourrait profiter tranquillement de sa retraite, et Rose, une lycéenne férue de nouvelles technologies. Tous trois vont se retrouver, par le plus grand des hasards, plongés dans une enquête rocambolesque après le cambriolage d’une banque par des malfrats dotés d’une arme redoutable, capable de déclencher tornades et tempêtes de glace. Dans la grande tradition des aventures publiées chez Dupuis ! (Imbroglio Météo, Les Nouvelles aventures de Max Beaumont, tome 1, de Jousselin et Nicoby. Dupuis. 12,95€)

Adrien et Hadrien sont deux jeunes cousins qu’un simple H distingue, mais que cent ans séparent. Adrien vit en effet en 2014. À la demande de sa mère, il entretient une correspondance avec Hadrien qu’il n’a pas vu depuis des années. Au fil des échanges, l’un et l’autre relèvent des incohérences dans leurs récits respectifs et commencent à comprendre que quelque chose ne tourne pas rond. Jusqu’à découvrir qu’un siècle les sépare. Pour Adrien, l’urgence est alors de prévenir son cousin qui vit en 1914 des conséquences de la guerre qui se profile et de le supplier de se mettre à l’abri. Une belle histoire d’amitié entre deux adolescents que tout sépare, sauf les liens du sang. (14-14, de L’Hermenier et Hamo. Jungle. 14,95€)

Et de onze pour Frnck, la série de Brice Cossu et Olivier Bocquet qui nous embarque pour la préhistoire. Pas question ici de cours d’histoire, mais d’une aventure complètement dingo, avec pour héros un gamin de 13 ans propulsé dans le passé alors qu’il était à la recherche de ses parents. Frnck — difficile à prononcer, je sais, mais vous pouvez l’appeler Franck — est un ado d’aujourd’hui, jean, baskets rouges aux pieds et le nez rivé sur les écrans. Sauf qu’à la préhistoire, pas de réseau, pas d’Internet, pas de Facebook ni de TikTok… À la place, des bestioles monstrueuses à la pelle, des hommes poilus qui mangent les voyelles et quelques jolies filles. Et même s’il finit par retrouver ses parents, regagner le XXIᵉ siècle et devenir une véritable star de la télévision et des réseaux sociaux, Franck n’a qu’une idée en tête : retourner à la préhistoire pour retrouver Knz, alias Kenza, sa meilleure amie, restée bloquée dans ce monde sauvage. (Deuxième chance, Frnck tome 11, de Cossu et Bocquet, Dupuis, 12,95€)

Eric Guillaud

Conan le Barbare : une nouvelle adaptation signée du prolifique scénariste Corbeyran

Nouvelle adaptation (réussie) par une équipe de Français, dont le très capé scénariste Corbeyran, d’un épisode de la saga de Conan le Barbare, archétype absolu de l’heroic fantasy créé par le Texan Robert E. Howard dans les années 30.

Une Sorcière viendra au monde est déjà la quatorzième adaptation de la saga lancée par les éditions Glénat en 2019, avec une quinzième en préparation. Une collection qui, au fil des albums, a connu des fortunes diverses, selon les histoires choisies et, surtout, les auteurs chargés de les adapter. Soyons clairs : cette nouvelle livraison figure d’emblée parmi les réussites.

En même temps, difficile de se rater avec l’une des meilleures aventures du barbare, bien qu’il n’en soit pas, paradoxalement, tout à fait le centre d’intérêt principal. Non, toute l’excellence d’Une Sorcière viendra au monde (A Witch Shall Be Born en VO) tient, justement, son ‘méchant’. Ou plutôt sa méchante, Salomé, sorcière perverse venue prendre la place de sa sœur jumelle Taramis sur le trône du royaume d’Olgerd.

Comme l’explique très bien le spécialiste numéro un des écrits d’Howard en France, Patrice Louinet, dans sa très documentée postface, cette nouvelle, a priori écrite en quelques jours seulement en 1934, se distingue par sa façon d’intégrer une dimension à la fois plus sensuelle, voire semi-érotique via certaines scènes pleines de sous-entendus osés pour l’époque, et quasi lovecraftienne via le monstre que l’on découvre à la fin du récit.

En bon connaisseur de la culture ‘pulp’ (le nom de ces revues dites ‘bon marché’ vendues pour pas cher durant la Grande Dépression et où Howard a fait ses armes), le scénariste Eric Corbeyran met le paquet sur quelques scènes iconiques, à commencer par la crucifixion ( !) de Conan qui ouvre le récit et que l’on retrouve dans la première adaptation cinématographique de 1982 qui avait révélé Arnold Schwarzenegger. Quant au dessinateur Stéphane Perger, il réussit à trouver le juste milieu entre classicisme et modernité, notamment en adaptant la palette des couleurs suivant l’ambiance des scènes, même si c’est clairement sa façon de miser sur les courbes de ses personnages féminins qui frappe le plus.

Du Conan très classique certes mais servi sur un plateau par deux fans de la culture ‘pulp’ et des récits flamboyants de Robert E. Howard. Par Crom !

Olivier Badin

Une Sorcière viendra au monde de Corberyran et Stéphane Perger. Glénat. 14,95 €.

© Glénat / Corbeyran & Perger

19 Sep

Tardi et Meurisse : deux livres d’entretiens pour un voyage au cœur de la création

Deux livres d’entretiens, deux grandes signatures de la bande dessinée. Tardi se livre à Numa Sadoul, tandis que Catherine Meurisse échange avec Thierry Groensteen. Deux conversations au long cours pour plonger dans les parcours, les influences et les univers de ces auteurs, entre souvenirs, réflexions sur le neuvième art et passion pour la création.

À ma droite, Tardi, Jacques de son prénom, dessinateur de bande dessinée depuis bientôt soixante ans et figure incontournable, s’il en est, du neuvième art. À ma gauche, Numa Sadoul, autre référence du milieu de la BD, et pas seulement. D’un an le cadet de Tardi, l’homme est un véritable touche-à-tout : écrivain, poète, acteur, metteur en scène, scénariste… Mais il est surtout connu, dans le petit monde de la bande dessinée, pour ses entretiens au long cours avec quelques-uns des plus grands noms du métier, de Hergé à Franquin, en passant par Moebius, Uderzo, Sattouf, Gotlib, Vuillemin… et, donc, Tardi.

Ce livre, paru aux éditions Niffle, réunit une série d’entretiens réalisés en 1997 et 1999. Il s’agit d’une réédition dans une version « améliorée », nous dit le communiqué de presse, avec une sélection d’illustrations revue. Mais l’essentiel reste dans le texte, dans ces échanges entre les deux hommes, qui nous permettent d’approfondir notre connaissance de l’auteur, de son parcours, de ses influences et de sa vision de la bande dessinée.

Au fil des pages, Tardi se livre sans détour, évoquant sa jeunesse, ses premières lectures, ses premiers dessins, les origines de cette obsession pour la Grande Guerre, ses premières œuvres, ses rencontres, ses éditeurs, la bande dessinée, le polar… et bien évidemment son engagement. Des échanges d’une grande proximité, qui donnent à cet entretien une tonalité particulièrement personnelle. Toujours aussi passionnant !

Deux autres noms bien connus du milieu de la bande dessinée : Catherine Meurisse et Thierry Groensteen. La première est illustratrice, dessinatrice de presse et autrice de bande dessinée. Le second a été rédacteur en chef des Cahiers de la bande dessinée dans les années 1980, puis le premier directeur du musée de la bande dessinée d’Angoulême, dans les années 1990. Conférencier, commissaire de nombreuses expositions, il est également l’auteur de nombreux ouvrages consacrés au neuvième art. Dont ce petit dernier.

Catherine Meurisse sur le pont des arts, tel est son titre, réunit les conversations qu’il a eues avec l’autrice en janvier 2026, sur trois journées. Ensemble, ils évoquent sa jeunesse dans la campagne niortaise, sa découverte de la bande dessinée, ses premiers pas au festival d’Angoulême, son arrivée à Charlie Hebdo, ses livres, la bande dessinée et l’art d’une façon plus générale.

Sans oublier son entrée à l’Académie des beaux-arts, que fréquente aussi Thierry Groensteen. De quoi instaurer une certaine complicité entre les deux interlocuteurs, réunis par un même goût pour la création. Et sans souci, le résultat est instructif et merveilleusement bien accompagné d’illustrations, photos, croquis…

Tardi, entretiens avec Numa Sadoul. Niffle / Dupuis. 28€

Catherine Meurisse sur le pont des arts, entretiens avec Thierry Groensteen. Glénat / Les Cahiers de la bande dessinée. 33€

Eric Guillaud

18 Sep

« Le pire cancérigène qui soit est l’inaction politique ». Du labo au terrain, une enquête en BD de la toxicologue Laurence Huc

À Sainte-Pazanne, la multiplication des cancers pédiatriques a conduit à deux enquêtes sanitaires sans qu’aucune cause commune ne soit identifiée. Depuis 2017, la toxicologue et chercheuse en sociologie des sciences et techniques Laurence Huc travaille aux côtés des familles pour tenter de comprendre les facteurs d’exposition et les effets des pesticides. Une démarche scientifique, mais aussi profondément humaine, qu’elle raconte aujourd’hui dans une bande dessinée.

Laurence Huc, scientifique et autrice de la BD « Pesticides » • © Cécile Humenny

Entre 2015 et 2019, la multiplication des cas de cancers pédiatriques à Sainte-Pazanne et dans les communes alentour suscite l’inquiétude des habitants et conduit les autorités sanitaires à mener deux enquêtes. La première, réalisée en 2017, confirme un excès de cas de leucémies chez les enfants de moins de 15 ans sur une période de deux ans. Mais l’analyse des facteurs de risques environnementaux ne permet alors pas d’identifier de cause prédominante.

Deux ans plus tard, en 2019, le signalement de nouveaux cas conduit à une seconde enquête. Ses conclusions sont similaires : aucun facteur environnemental précis ne permet d’expliquer cette concentration de cancers pédiatriques. Et en 2020, un nouveau rapport de Santé publique France établit qu’il n’y a « pas assez de cas pour établir une significativité statistique », autrement dit, l’excès de cas observé ne permet plus, sur le plan statistique, de parler d’un cluster.

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15 Sep

C’est la rentrée : quatre nouveautés qui nous ont tapé dans l’œil (volet 2)

Ils sont tous morts, emportés par une grippe foudroyante, en quelques jours pour les plus chanceux, en quelques heures pour les autres. Les voisins, les amis, la famille, de loin en loin, tous ont disparu. Tous, sauf Jack. Un miraculé. Et il n’arrive pas à se l’expliquer. Alors, dans sa ferme à l’écart de la petite ville perdue de Caverton, Jack continue de vaquer à ses occupations, entouré des siens : son mari Luke et leur fille Daisy. Sauf que tous deux sont morts. Des morts-vivants avec lesquels Jack continue pourtant de vivre comme si de rien n’était, les protégeant, les nourrissant, tandis qu’eux répètent inlassablement les mêmes gestes, ceux du quotidien, ceux du dernier jour. Daisy réveille Jack en hurlant tandis que Luke s’affaire en cuisine. Ainsi commencent toutes les journées de Jack. La même scène, chaque matin. Jusqu’au jour où débarque à Caverton une bande de miraculés, comme lui. Mais contrairement à Jack, eux ont bien compris ce qui s’est passé. Et ils ne comptent pas laisser les morts continuer à vivre…  Genre à part entière, les histoires de morts-vivants remplissent régulièrement les étagères de nos librairies préférées, depuis The Walking Dead, série de Robert Kirkman et Tony Moore, jusqu’aux Moribonds, de Florence Dupré La Tour, en passant par Zombies, d’Olivier Peru et Sophian Cholet, et tant d’autres. Si chacune d’entre elles possède son style propre, Tout ce qui meurt & agonise se singularise par son approche profondément décalée et intimiste du genre. Ici, point de hordes sanguinaires lancées à la poursuite des derniers survivants, mais une famille qui tente de continuer à vivre le plus normalement possible dans le chaos du monde avec pour seule ambition de préserver son amour. Un récit étonnant, qui prend aux tripes et nous parle, entre les cases, de ces liens indéfectibles qui continuent d’unir les êtres, même lorsque la mort les a séparés. (Tout ce qui meurt & agonise, de Tate Brombal et Jacob Phillips. Urban Comics. 21,50€)

Non, This is London Calling n’est pas une énième bande dessinée consacrée à The Clash et à son célèbre titre London Calling, issu de l’album du même nom. Le titre fait en réalité référence au slogan utilisé par la BBC durant la Seconde Guerre mondiale, auquel les Clash faisaient eux-mêmes allusion pour dénoncer la politique menée par Margaret Thatcher, les violences policières et appeler la jeunesse à la révolte. Et pourquoi cette référence ? Tout simplement parce que le récit écrit par Caryl Férey et mis en images par Alex Mach nous entraîne au cœur de la Royal Air Force avant et pendant la Seconde guerre mondiale pour suivre le parcours de Louise, garçon manqué, acrobate dans le cirque de son père, mais littéralement passionnée d’aviation. Lorsque la guerre éclate, Louise se retrouve seule, embarque pour l’Angleterre, se fait passer pour un homme afin d’intégrer la RAF et de participer aux combats aériens contre les Allemands. S’il ne s’agit pas d’une histoire vraie à proprement parler, This is London Calling est l’histoire vraie de ce milieu exclusivement masculin, de ces aviateurs qui se sont sacrifiés pour sauver leur pays et l’Europe du joug nazi. Un très beau récit qui remet les femmes au cœur de l’Histoire avec un grand H, magnifiquement porté par le dessin nerveux, expressif et volontiers brut d’Alex Mach, qui restitue avec force les tensions de cette époque. (This is London Calling, de Férey et Mach. Glénat. 26€)

En route vers le futur et, bien évidemment, vers un futur qui ne fait franchement pas rêver. Providence est le nom de ce très bel et imposant album paru aux éditions Sarbacane, mais aussi celui de la planète sur laquelle l’humanité s’est réfugiée après avoir, pendant plus de 500 ans, sucé le sang de la Terre et, accessoirement, épuisé toutes ses ressources pour que l’air soit respirable et la vie pas si mal sur cette planète d’adoption. Ne subsiste sur Terre que la classe laborieuse, qui finit par se révolter contre l’élite providencine, désormais au sommet de l’humanité. La réponse ne se fait pas attendre : déportations, massacres… jusqu’à la création de la Concorde, un projet censé permettre aux Terriens et aux Providencins de se réconcilier. Keren Kepler, fils d’ouvrier terrien, est devenu responsable de projet pour Providence, travaillant justement au rapprochement des deux planètes. Il est promis à un bel avenir et peut déjà profiter des privilèges réservés aux Providencins, notamment d’une voiture autonome fournie par Providence. Mais son avenir tout tracé bascule lorsqu’il se tue dans un accident… On avait découvert Nicolas Dehghani avec le thriller Ceux qui brûlent, paru en 2021 chez Sarbacane. Il revient aujourd’hui avec Providence, un récit dystopique qui nous entraîne dans un futur aussi fascinant qu’inquiétant. Un récit maîtrisé de bout en bout, plus de 330 pages tout de même, nourri de nombreuses références, du roman (1984) au cinéma (Blade Runner), en passant par le manga (Akira) et même la peinture (Bacon ou Degas), comme l’auteur l’explique dans les pages de la revue dBD du mois de septembre 2026. (Providence, de Nicolas Dehghani. Sarbacane. 29€)

Une ode à la nature, à la création, à la liberté, à la vie ! Né de l’imagination de Saïd Sassine et de Jean-Christophe Deveney, dont on a déjà pu apprécier le talent de scénariste dans Soli Deo Gloria et Les Météores, pour ne citer que ces deux titres récents, Portraits de Persil se présente comme un conte à la fois philosophique, fantastique et poétique, d’une extrême beauté, tant sur le plan scénaristique que graphique. Dès la première page — et même dès la couverture, serais-je tenté de dire — et jusqu’à la toute dernière, nous sommes littéralement happés, absorbés par cet univers. À l’image de Lina Degarel, la jeune héroïne et artiste peintre, nous nous laissons peu à peu gagner par la nature, qui occupe ici une place centrale, presque hypnotique. Une nature omniprésente, mystérieuse et foisonnante, qui semble peu à peu nous envelopper et nous entraîner dans un récit aussi singulier que fascinant. L’histoire ? Dans l’Europe d’un Second Empire alternatif, Lina Degarel fuit la capitale, appelée ici Lutécia, et un mari qui l’étouffe. Elle prend le chemin d’un véritable paradis vert, où elle espère retrouver l’inspiration et renouer avec la création. Elle y trouvera bien davantage : une nature foisonnante, une nouvelle liberté et, surtout, une émancipation totale, loin des contraintes et des carcans qui entravaient jusque-là son existence. Avec un graphisme et des couleurs d’une grande finesse, largement inspirés du manga et de la japanimation, Saïd Sassine nous offre des planches d’une beauté saisissante, parfois même bouleversante. Son trait, à la fois expressif, élégant et profondément évocateur, constitue un écrin magnifique pour le récit de Jean-Christophe Deveney et invite les lecteurs à un incroyable voyage dans l’imaginaire. (Portraits de Persil, de Deveney et Sassine. Glénat. 25€)

Eric Guillaud

05 Sep

C’est la rentrée : quatre nouveautés qui nous ont tapé dans l’œil (volet 1)

Un OVNI graphique. C’est ainsi que les éditions Glénat présentent Lune Artificielle, le premier album du dessinateur espagnol Coke Navarro, en librairie depuis le 26 août. Et c’est aussi ainsi que je l’ai ressenti en tant que lecteur. Dès la couverture et les pages de titre, le nom Lune Artificielle, écrit en lettres rouges, interpelle et nous renvoie immédiatement vers ce petit personnage, lui aussi rouge, qui semble nous fixer depuis la couverture. Une première rencontre pour le moins singulière, à l’image de l’album qui nous attend. Et ce qui nous attend est une histoire dystopique mettant en scène deux adolescents, Bucket Boy et Bobby Shinobi, qui tuent le temps en pratiquant le ninjutsu et le parkour, jusqu’au jour où ils apprennent qu’une start-up ambitionne d’installer une lune artificielle, sorte de gigantesque miroir, au-dessus de la ville pour réfléchir la lumière du soleil et éclairer la Terre en continu. De quoi interroger, faire rêver et parfois inquiéter nos deux compères comme l’ensemble de la population. Si l’histoire est pour le moins singulière, c’est bien le graphisme de Coke Navarro qui nous frappe d’emblée. Un dessin sombre, brut, nerveux et résolument contemporain. Le dessinateur espagnol joue avec les formes, les perspectives et les cadrages, donnant à Lune Artificielle une identité visuelle aussi étonnante qu’originale. (Lune artificielle, de Coke Navarro. Glénat. 25€)

On connaissait les Brigades rouges en Italie, la bande à Baader en Allemagne de l’Ouest et Action directe en France. On connaissait moins les groupes armés qui, dans les mêmes années, ont fait trembler le Japon. Saisons rouges, du talentueux Isao Moutte, auteur notamment de Clapas et Les Évaporés, deux albums également parus chez Sarbacane, nous plonge dans cette histoire à travers un épisode qui a traumatisé le pays : l’affaire du chalet Asama. Remontant à la fin des années 1960, au temps des manifestations étudiantes contre la guerre du Vietnam, l’auteur retrace la trajectoire de militants qui forment en 1971 l’Armée rouge unifiée. Pourchassés par la police, ils se réfugient dans des chalets de montagne pour préparer la révolution. Mais les rêves d’un monde meilleur vont rapidement se fracasser contre les dérives idéologiques du groupe, jusqu’à conduire ses membres à s’entretuer au nom d’une quête fanatique de pureté idéologique. Porté par un trait réaliste en noir et blanc, des pages à la composition absolument remarquable, un cadrage précis, un rythme maîtrisé et des dialogues percutants, Saisons rouges est un album saisissant dont on ne ressort pas indemne, nous interrogeant sur les dérives possibles de l’engagement politique et sur la frontière parfois ténue entre idéal révolutionnaire et fanatisme idéologique. (Saisons rouges, de Isao Moutte. Sarbacane. 26€)

Après Henri de Turenne et Annick Cojean, les éditions Dupuis poursuivent leur remarquable travail de mémoire autour des lauréats du prestigieux prix Albert-Londres. Place cette fois au journaliste Philippe Broussard et à son enquête sur l’odyssée tragique du Mc Ruby. Nous sommes en novembre 1992, au large du Portugal. Huit passagers clandestins, sept Ghanéens et un Camerounais, sont exécutés puis jetés par-dessus bord par un équipage ukrainien, effrayé de devoir subir des sanctions pour les avoir laissés monter à bord. Ce qui devait rester un secret entre eux, le ciel et la mer, sera finalement révélé par un neuvième clandestin, resté caché dans les profondeurs de la cale jusqu’à l’arrivée du navire au Havre. Philippe Broussard, alors journaliste au Monde, est chargé de mener une enquête qui le conduira du Havre à l’Ukraine, en passant par le Ghana. Son travail lui vaut le prix Albert-Londres en 1993. Plus de trente ans après, son enquête reste pourtant d’une terrible actualité, alors que les drames de l’exil et le nombre de migrants qui périssent sur les routes de l’Europe ne cessent de se multiplier. Un récit fort, porté par deux grands noms du Neuvième Art : Jean-Denis Pendanx au dessin et Jean-David Morvan au scénario. (L’Odyssée tragique du MC Ruby, de Philippe Broussard, Pendanx et Morvan. Dupuis. 25€)

Quelque chose m’intriguait depuis le début, depuis que je l’avais tenu entre les mains. Son poids, c’est certain : plus de deux kilos pour près de 500 pages. Mais aussi ce code-barres placé en bas du dos. Un choix qui m’interrogeait, me dérangeait même, jusqu’à ce que j’en comprenne la raison. Nanbanjin n’a pas de quatrième de couverture, mais deux couvertures pour deux récits écrits par deux auteurs différents, le Français aux origines portugaises Cyril Pedrosa et le Japonais Taiyō Matsumoto. Avec deux sens de lecture : de gauche à droite pour le premier, de droite à gauche pour le second. Alors, bien sûr, impossible de coller ce fichu code-barres ailleurs que sur le dos, même si, esthétiquement parlant, ce n’est pas du meilleur goût. Deux récits, donc, ou plus exactement deux visions d’une même histoire, deux regards qui convergent avant de finir par se rejoindre au milieu de l’album. Au cœur de l’histoire, Fernando, un marin portugais échoué sur une plage du Japon après l’attaque de son navire par des pirates en mer de Chine. Recueilli et soigné par Shobei, un vieux pêcheur, Fernando découvre une langue, une culture et un monde qui lui sont totalement étrangers. Peu à peu, il s’intègre, même s’il reste pour beaucoup une curiosité et, pour certains, une menace. Nous sommes en 1543. Fernando est un nanbanjin, terme qui signifie littéralement « barbare du Sud » et désigne, par extension, les Européens de l’Ouest, notamment les Portugais et les Espagnols, qui commencent alors à arriver au Japon par les mers du Sud. C’est ce choc des cultures, cette découverte réciproque de deux mondes qui s’ignorent, que mettent ici en scène les auteurs. Avec deux approches graphiques — numérique pour Pedrosa, traditionnelle pour Matsumoto — absolument saisissantes de beauté. Deux styles, deux écritures, deux façons de raconter en bande dessinée qui se répondent et se complètent pour composer un album hors du commun, appelé à faire date dans l’histoire du Neuvième art. (Nanbanjin, de Pedrosa et Matsumoto Dupuis. 49€)

Eric Guillaud

« Il fallait que je montre énormément de choses par les regards, par les silences », Laura Carpentier adapte en BD le roman de Colette Le Blé en herbe

Pour sa toute première bande dessinée, la Nantaise Laura Carpentier s’est attaquée à un classique de la littérature : Le Blé en herbe de Colette. Une adaptation sensible et contemporaine dans laquelle les silences, les regards et les paysages bretons prennent toute leur place. Rencontre…

Laura Carpentier © Eric Guillaud

Commencer dans la bande dessinée en adaptant un roman, qui plus est un texte aussi emblématique que Le Blé en herbe de Colette, n’a rien d’évident. C’est pourtant par ce biais que Laura Carpentier a choisi de faire ses premiers pas dans le neuvième art, en en livrant une adaptation sensible et personnelle.

Déjà porté au cinéma, à la télévision et même en musique, Le Blé en herbe n’avait encore jamais été transposé en bande dessinée. C’est désormais chose faite, et avec une réussite qui force l’admiration. Bien que le roman ait été publié en 1923, la lecture qu’en propose Laura Carpentier semble étonnamment contemporaine. Car quoi de plus universel que les premiers émois amoureux ?

Avec peu de dialogues, mais une infinie éloquence dans les silences, les regards et les gestes, Le Blé en herbe raconte la naissance des sentiments entre Phil, seize ans, et Vinca, quinze ans. Depuis toujours, ils passent ensemble leurs vacances d’été dans une maison louée en Bretagne par leurs parents respectifs.

Au fil des jours, l’insouciance de l’enfance cède doucement la place aux troubles de l’adolescence, faisant naître un sentiment amoureux aussi tendre que bouleversant. Mais l’arrivée d’une femme mystérieuse va brusquement accélérer leur passage à l’âge adulte et mettre à l’épreuve l’équilibre fragile de leur relation…

Pour en parler, nous avons rencontré Laura Carpentier dans un environnement qui lui est familier, celui de la bande dessinée, et plus précisément dans une librairie nantaise, Story BD, où son album figure en bonne place.

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