27 Juin

Henri Désiré Landru… Et si le premier tueur en série français n’en était pas tout à fait un

Henri Désiré Landru, surnommé à posteriori le « premier tueur en série français » mérite t’il vraiment cette réputation ? C’est la question que soulève cet ouvrage, originellement sorti en 2006 et aujourd’hui réédité en format poche, accompagné d’un dessin en noir et blanc très contrasté, comme un reflet de ce début du XXᵉ siècle pas si euphorique que cela…

Il y a l’histoire officielle, celle avec un grand H. Comme celle d’André désiré Landru, le Barbe bleue des temps modernes, reconnu coupable le 30 novembre 1921 du meurtre de onze personnes, dont dix femmes.
Escroc à la petite semaine, il profite de la Première Guerre mondiale pour séduire des veuves de soldats avant de vider leur compte en banque puis de les tuer. Il brûlera leurs corps dans la cuisinière de la petite villa isolée qu’il loue du côté de Gambais.

Christophe Chabouté n’édulcore rien et n’essaye pas de rendre sympathique son personnage principal. Non, dans un style graphique proche de celui de Tardi, une impression forcément renforcée par la période historique dans laquelle s’ancre le récit, il montre Landru tel qu’il était. Un petit homme taiseux, au regard fuyant et à la barbe pointue, prêt à escroquer son prochain pour survivre.

Mais il n’oublie pas non plus le contexte historique. Au contraire, il en fait un élément essentiel du récit, cette France de la Première Guerre mondiale où les hommes étaient envoyés patauger dans la boue des tranchées au milieu des rats et des cadavres de leurs camarades pendant que la France de l’arrière continuait, elle, à s’amuser comme si de rien n’était.

Il extrapole même dessus et fait croiser le chemin de Landru avec celui d’une gueule cassée. Et à partir de là, le récit glisse peu à peu dans l’horreur, voire dans le fantastique. La mise à mort y est presque industrialisée, Chabouté jouant beaucoup sur la répétition de certaines planches sans dialogues où la silhouette sinistre d’une maison et cette fumée noire funeste s’échappant de la cheminée suffisent à mettre l’imagination du lecteur en marche.

Œuvre noire comme l’ébène pourtant nantie d’une élégance presque victorienne, jusqu’à la dernière page, ce Henri Désiré Landru fascinant ne se dépare jamais d’une certaine cruauté. Et c’est ce qui le rend si fascinant vingt ans après sa première édition.

Olivier Badin

Henri Désiré Landru de Chabouté. Vents d’Ouest. 10 €

© Vent d’Ouest / Chabouté

25 Juin

Le chef-d’œuvre In Waves d’Aj Dungo réédité en version enrichie

À l’occasion de la sortie en salles, le 1ᵉʳ juillet prochain, du film d’animation adapté du roman graphique In Waves d’Aj Dungo, les éditions Casterman publient une réédition enrichie de l’ouvrage original…

Dire que ce récit m’avait bouleversé lors de sa sortie en France, en 2019, serait encore en dessous de la réalité. Dire qu’il m’a bouleversé une nouvelle fois en 2026, à l’occasion de sa réédition, le serait tout autant. In Waves est un récit d’une finesse et d’une émotion rares, une œuvre profondément intime qui possède pourtant toutes les qualités d’une histoire universelle.

Pour sa première bande dessinée, AJ Dungo raconte dans un même mouvement sa passion pour le surf et son histoire d’amour avec Kristen, elle aussi passionnée de glisse, jusqu’au jour où un cancer des os lui est diagnostiqué.

Absolument poignant, In Waves n’en demeure pas moins une formidable ode à la vie, même lorsqu’elle se retrouve malmenée par les vagues du malheur. C’est aussi une plongée passionnante dans l’histoire du surf, qui apporte au récit une dimension supplémentaire et lui donne une ampleur singulière.

Cette réédition aux éditions Casterman est enrichie d’un dossier d’une trentaine de pages qui nous entraîne dans les coulisses de l’adaptation de la bande dessinée en film d’animation, en salle le 1ᵉʳ juillet, avec photos, synopsis, storyboard, illustrations, et interview de l’auteur.

Après le succès de ce magnifique roman graphique – vendu à plus de 100 000 exemplaires – AJ Dungo est passé d’une planche à l’autre, du surf au skateboard, pour raconter, avec Brandon Dumais au scénario, leur jeunesse de skateurs dans les rues de Los Angeles. Un récit intitulé Skating Wilder, lui aussi publié chez Casterman.

Eric Guillaud

In Waves, d’Aj Dungo. Casterman. 26€

© Casterman / Aj Dungo

16 Juin

L’Île au trésor et Le Comte de Monte-Cristo s’offrent une édition prestige

D’un côté L’Île au trésor de Robert Louis Stevenson, de l’autre Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Deux œuvres majeures de la littérature d’aventure, deux classiques intemporels qui continuent de faire rêver les lecteurs génération après génération. Adaptées en bande dessinée avec talent, elles bénéficient aujourd’hui d’une réédition particulièrement soignée, dans un format évoquant les prestigieux livres de prix que l’on remettait jadis aux élèves les plus méritants.

La réédition de l’intégrale de Robinson Crusoé, adaptée par Christophe Gaultier dans une somptueuse édition prestige parue en mars dernier, ainsi que la non moins remarquable réédition de l’adaptation du Vent dans les saules par Michel Plessix le mois suivant, nous avaient déjà séduits par la qualité de leur fabrication et le soin apporté à leur présentation. L’éditeur poursuit aujourd’hui dans cette voie en proposant deux nouveaux titres qui mettent à l’honneur des monuments du patrimoine littéraire.

Habillés tous deux de dorures en couverture et d’un dos toilé — rouge pour L’Île au trésor, vert pour Le Comte de Monte-Cristo —, ces beaux volumes permettent aux éditions Delcourt de réaffirmer la valeur patrimoniale de ces titres et aux lecteurs de (re)découvrir deux œuvres essentielles, respectivement publiées en 1883 et 1844. Maintes fois adaptées en bande dessinée, au cinéma ou à la télévision, elles continuent de fasciner les générations et demeurent encore aujourd’hui étudiées dans nos écoles.

Alors, prêt(e)s pour l’aventure ? Prêt(e)s à embarquer à bord de l’Hispaniola à la recherche d’un fabuleux trésor, ou à suivre l’implacable vengeance d’Edmond Dantès, devenu le comte de Monte-Cristo ? Ces albums offrent une porte d’entrée idéale vers les œuvres originales, tout en affirmant leur identité de bande dessinée. Parfaits pour redécouvrir des récits fondateurs et les partager avec une nouvelle génération de lecteurs.

Eric Guillaud

Le Comte de Monte-Cristo, de Mallet et Loth. Delcourt. 20,50€

L’Île au trésor, de Chauvel et Simon. Delcourt. 25€

10 Juin

BD. Voyages aux frontières du futur : six nouveautés SF à découvrir

Colonisation spatiale, intelligence artificielle, mondes en ruine ou épopées interstellaires : ces six bandes dessinées témoignent de la vitalité d’une science-fiction toujours aussi riche en aventures et en réflexions…

On commence avec Goetz, un superbe album au grand format que vous avez peut-être déjà remarqué dans les vitrines de votre libraire grâce à sa magnifique couverture, qui résume à elle seule une grande partie de ce que le récit nous réserve. Dans un avenir plus ou moins lointain, les Terriens posent le pied sur Elda Galdae, une planète présentée comme un nouveau départ pour l’humanité. Ils y apportent le meilleur d’eux-mêmes mais aussi, inévitablement, leurs travers.

Très vite, ils s’installent, s’organisent et commencent à exploiter, pour ne pas dire piller, les ressources de ce monde inconnu, comme ils l’ont toujours fait, sans vraiment se soucier du peuple autochtone. Car Elda Galdae était déjà habitée : ses habitants, restés à un stade de développement comparable à notre âge du fer, n’entendent pourtant pas se laisser déposséder de leur terre. Et lorsque les abus deviennent insupportables, la colère gronde. Bientôt, ce peuple va se soulever et entrer en résistance face aux colons terriens sous l’impulsion de Goetz, un de leurs chefs, le plus fou, le plus violent. Il dit de lui qu’il ne sert pas le mal, il est le mal !

Un récit captivant, porté par le trait élégant et spectaculaire de Didier Cassegrain, un dessinateur dont le talent s’exprime avec autant de justesse dans le polar (Ne lâche pas ma main, Nymphéas noirs), ou l’heroic fantasy (Tao Bang) que dans la science-fiction (Code McCallum…). (Goetz, de ‘Fane et Cassegrain. Comix Buro / Glénat. 29€)

Pour sa toute première bande dessinée éditée, Florian Breuil nous entraîne dans un monde en ruine, englouti par les eaux et dominé par le gris du béton. Un univers post-apocalyptique aussi austère que fascinant. Là, au milieu des cheminées d’usines, des zones portuaires et des barres d’immeubles défraîchies, Mortépi tente de s’extraire de l’anonymat et de décrocher son moment de gloire. Artiste raté, il tente de percer dans la littérature en écrivant un roman. Il y travaille depuis des années, en vain. Personne n’en a lu la moindre ligne. Dans un dernier élan, Mortépi se suicide dans l’espoir d’accéder à un succès posthume…

Fortement influencé par la série Blacksad de Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, Florian Breuil met ici en scène des personnages à tête d’animaux et d’autres à têtes humaines. Un parti pris qui peut dérouter de prime abord mais qui s’intègre finalement avec naturel dans cet univers crépusculaire. Réalisé sur tablette, le dessin de Florian Breuil se distingue par un travail remarquable sur les textures, les effets de matière, les jeux d’ombre et de lumière. Il en résulte des planches souvent spectaculaires, qui accentuent le caractère oppressant de ce monde en décomposition. (Mortépi, Vilain goret, de Florian Breuil. Les Humanoïdes Associés. 24€)

Colonisation nous embarque dans un futur où l’homme a dû quitter la Terre surpeuplée pour coloniser d’autres planètes. Un exode de masse à bord d’une multitude de vaisseaux spatiaux, dont certains se sont perdus dans l’immensité de l’espace et sont sujets à des pillages. Retrouver ces vaisseaux, c’est précisément la mission de Milla Aygon et de son équipe, une mission dangereuse qui les entraîne dans des recoins inhospitaliers de l’univers.

Dans ce dixième volet, l’escouade de Milla est de retour sur Terre, le berceau de l’humanité, ou du moins de ce qu’il en reste. Devenue totalement inhabitable, la planète a vu son écosystème s’effondrer après l’installation d’une sonde par les Atils, une civilisation extraterrestre. Censée réguler les bouleversements climatiques, celle-ci n’a eu pour seul effet que d’accélérer sa destruction. De quoi remettre en question l’image de ces Atils que l’on considérait jusqu’alors comme des sauveurs.

Porté par un scénario captivant et une mise en images époustouflante, tout à la fois fine, dynamique et spectaculaire, ce dixième tome confirme une fois de plus les qualités d’une excellente série de science-fiction. (Annihilation, Colonisation tome 10, de Filippi et Cucca. Glénat. 15€)

Un androïde peut-il avoir une conscience ? C’est toute la question que soulève le nouveau récit de Cyril Bonin. Karl, l’androïde qui nous intéresse ici, le tout dernier modèle des usines Randall Company, est au service de Charles Brooks, un riche banquier. Un jour, alors que Karl conduit son employeur, il aperçoit une biche traversant la route. Saisi par sa beauté, il tente de l’éviter et provoque un accident qui coûte la vie à son passager.

Qu’un androïde puisse être ému par la grâce d’un animal, distinguer le beau du laid et agir en conséquence bouleverse toutes les certitudes. S’agit-il d’une simple anomalie, d’un dysfonctionnement de ses circuits, ou au contraire de l’émergence d’une véritable conscience ? Une interrogation vertigineuse qui conduit bientôt la Randall Company devant les tribunaux.

Paru en février dernier aux éditions Sarbacane, Karl est un récit de science-fiction qui questionne notre présent et les liens de plus en plus étroits que nous entretenons avec les intelligences artificielles. L’homme dépassé par sa création : l’idée est vieille comme le monde ou presque mais elle n’a sans doute jamais semblé aussi actuelle. Sans esbroufe visuelle, Cyril Bonin livre une œuvre sensible et profondément humaine, portée par un trait semi-réaliste d’une grande délicatesse. Un récit touchant qui nous fait peu à peu tomber sous le charme d’un robot. (Karl, de Cyril Bonin. Sarbacane. 22€)

Inspiré à la fois par la conquête spatiale et l’omniprésence de l’image dans notre société contemporaine, Phobos nous embarque pour une épopée spatiale à forte dose de romance mais aussi de critique sociétale. Aux manettes de cette adaptation du best-seller de Victor Dixen, Victor Dixen lui-même pour le scénario et Eduardo Francisco pour le dessin.

L’histoire ? Cap Canaveral a été racheté par Atlas Capital et sert dorénavant de base de lancement à une émission de télé-réalité dont le principe est simple : six filles et six garçons dans le même vaisseau, six minutes chaque semaine pour se rencontrer et plus si affinité, l’éternité pour créer la première colonie sur Mars. Et tant pis si tout ne se passe pas comme annoncé… (La Tempête des destins, Phobos tome 4, de Maria Francesca Perifano et Victor Dixen. Glénat. 16,90€)

Vous voulez de l’action ? Vous allez être servi : le premier volet de Ghost Pepper enchaîne les séquences survitaminées à un rythme effréné. Transfuge du jeu vidéo — il a travaillé sur le célèbre World of Warcraft — Ludo Lullabi est un auteur français qui, après plusieurs bandes dessinées et mangas publiés en France, s’est tourné vers le comics américain. Il a notamment signé un épisode de Transformers et repris les aventures de Battle Chasers.

Ce premier volume de Ghost Pepper rassemble les numéros 1 à 5 de la série américaine. Son histoire nous plonge dans un monde post-apocalyptique où l’ancienne civilisation a disparu depuis longtemps. Pendant des siècles, le monde a brûlé, ne laissant derrière lui que des ruines. Puis est apparu un sauveur : Bataar. Vénéré par tous, il semble avoir redonné un avenir à l’humanité.

Au cœur de cet univers évolue Loloï, une héroïne que Lullabi décrit comme « une Claudia Cardinale issue d’un vieux western, perdue dans un monde de science-fiction ». Propriétaire d’un food truck, elle régale ses clients grâce à ses talents culinaires. Jusqu’au jour où l’un de ses plats est servi à un mystérieux voyageur nommé Ash, dont l’arrivée va bouleverser son quotidien et l’entraîner dans une aventure aussi déjantée que spectaculaire. (Ghost Pepper tome 1, de Ludo Lullabi. Delcourt. 17,95€)

Eric Guillaud

02 Juin

Petit bonhomme : une odyssée muette d’Alexis Bacci et Gregory Panaccione

Toby mon ami, Âme perdue, Un Océan d’amour, Chronosquad ou encore La Petite Lumière : depuis une quinzaine d’années, Grégory Panaccione déploie un imaginaire d’une richesse foisonnante. Il revient aujourd’hui avec Petit Bonhomme, un récit entièrement muet mais éclatant de couleurs, sur un scénario d’Alexis Bacci.

Difficile de résumer un tel album. Disons que Grégory Panaccione et Alexis Bacci nous embarquent sur une planète étrange pour raconter, ni plus ni moins, le monde : le big bang, le chaos, l’apparition de la vie, l’évolution des espèces, la naissance des groupes sociaux… À première vue, l’ambition peut sembler démesurée, mais les auteurs s’en emparent avec une virtuosité désarmante, livrant une fable à la fois sombre et drôle, cruelle et tendre.

Pas un mot, ou presque : quelques onomatopées, parfois des dessins dans les bulles en guise de dialogues. La narration impose un rythme ultra-dynamique, que l’on prend pourtant plaisir à ralentir pour mieux savourer la beauté du trait de Panaccione et sa palette de couleurs, plus riche que jamais, parfois même explosive, à l’image de la couverture.

À travers le parcours d’un minuscule bonhomme, tout bleu, aux yeux ronds comme des billes et aux cheveux noirs comme du charbon, les auteurs abordent, l’air de rien, des problématiques très contemporaines : l’amour vs la haine, avec l’espoir, tenace, que le premier l’emporte. Un récit profondément universel !

Eric Guillaud

Petit bonhomme, d’Alexis Bacci et Gregory Panaccione. Morgen. 27,90€