28 Mai

Il était une fois dans l’Ouest : quatre BD qui revisitent le mythe du western…

Avec la SF et le polar, le western fait sans aucun doute partie des genres indémodables du neuvième art. D’inspiration classique ou en quête de nouvelles voies, sombre et violente ou humaniste et poétique, cette sélection de nouveautés en illustre toute la diversité.

À tout seigneur tout honneur, on ouvre cette sélection avec une véritable légende de papier qui a vu le jour en 1946 grâce au génie de Morris bientôt rejoint par René Goscinny au scénario. Je veux bien évidemment parler de Lucky Luke, l’homme qui tire plus vite que son ombre. Il est de retour pour une nouvelle aventure sous la plume et les pinceaux de Matthieu Bonhomme. L’auteur nous avait déjà impressionnés avec L’Homme qui tua Lucky Luke et Wanted Lucky Luke, ses deux premières incursions dans l’univers du personnage. S’il n’a donc plus à faire ses preuves dans l’exercice, il parvient encore à nous bluffer totalement avec un récit d’une beauté graphique saisissante, porté cette fois par les décors enneigés du Minnesota. Un récit d’une élégance rare, un trait d’une grande finesse, un découpage maîtrisé, des couleurs d’une grande sensibilité… et au final, une histoire qui marque durablement les esprits, où sil est question d’écologie et d’humanisme face à un quatuor de méchants toujours aussi peu redoutables, les fameux frères Dalton, face aussi à des figures autrement plus inquiétantes, à commencer par un certain Cramp, entrepreneur de son état, dont les agissements ne sont pas sans rappeler ceux d’un autre Américain, bien réel celui-là, qui dirige actuellement les États-Unis d’Amérique. Matthieu Bonhomme dit adorer le personnage de Lucky Luke et ça se vérifie ici. Graphiquement, moralement, il en a fait une figure à la fois fidèle à l’esprit insufflé par le tandem Morris/Goscinny et profondément renouvelée. Une merveille ! (La longue marche de Lucky Luke, de Matthieu Bonhomme. Dargaud. 16,50€)

Après Lucky Luke, place à Pump, où il est encore question de Donald Trump. Si le récit de Laurent Gnoni et Rodolphe est une pure fiction, il est né d’une histoire bien réelle, comme l’explique l’éditeur en préface, celle du grand-père de l’actuel président des États-Unis, un certain Frederick Trump. Arrivé en pleine ruée vers l’or, l’homme originaire de Bavière, ouvre un saloon en Colombie-Britannique. C’est le début de la fortune ! L’emprunt historique s’arrête là. Le reste n’est que pure imagination. Quoique… Laurent Gnoni et Rodolphe déroulent ici le parcours d’Eddie Pump, une racaille sans scrupule qui a usurpé l’identité d’un pauvre type et détourné au passage un héritage. À 17 ans, le voilà à la tête d’un saloon et d’un lupanar. Et ce n’est qu’un début. Pots-de-vin, menaces, meurtres… l’homme est prêt à tout pour faire fortune. Et peut-être un jour devenir président. Ce n’est pas pour l’instant dans le scénario de Rodolphe mais qui sait ? Un graphisme réaliste classique, au service d’un scénario original qui a le mérite de faire d’un tenancier de saloon un héros profondément détestable. (Une si belle histoire…, Pump tome 2, de Gnoni et Rodolphe. Anspach. 15,50€)

Dans un tout autre registre, un album paru il y a quelques mois mais toujours disponible chez nos amis libraires mérite largement le détour : La Ballade des Frères Blood, publié chez Delcourt, avec Brian Azzarello au scénario et Eduardo Risso au dessin. Et autant le dire tout de suite : ce n’est pas une promenade de santé que nous proposent de suivre les auteurs, plutôt une équipée sauvage sous le signe « des flingues de la vengeance, et des flingues », comme l’annonce la quatrième de couverture. Ce à quoi je serais juste tenté d’ajouter : et des morts. Beaucoup de morts ! Il est ici question de la quête de trois gamins partis à la recherche de leur mère, kidnappée par une bande de hors-la-loi, dont l’un des membres n’est autre que son ancien compagnon. Et peut-être plus que cela… Bien évidemment, leur quête va être semée d’embûches en tous genres dans un monde sans foi ni loi, où la violence tient lieu de langage. Un récit aussi sombre et brutal que 100 Bullets, leur collaboration précédente. (La ballade des frères Blood, de Azzarello et Risso. Delcourt. 25,50€)

Christian Rossi débute dans la bande dessinée sous la houlette de Joseph Gillain, immense figure du 9ᵉ art et créateur notamment des aventures du cowboy Jerry Spring. Autant dire que le western allait durablement marquer son parcours. Et de fait, quelques années plus tard, il reprend le dessin de la série Jim Cutlass, jusque-là assuré par un autre géant de la BD, Jean Giraud, également connu sous le nom de Gir ou Mœbius. Il assure le dessin de six épisodes avant de partir sur d’autres projets avec toujours dans le viseur le western. Ce sera W.E.S.T., Deadline et plus récemment Golden West, qui retrace le destin de l’Apache Woan, personnage que l’on retrouve dans les pages de Comanche Trail. L’album est d’ailleurs présenté comme un épisode inédit de ses aventures. Comme pour ce précédent album, Christian Rossi signe à la fois le scénario et le dessin, pour une formidable chevauchée à travers les plaines et les montagnes de l’Arizona, avec toujours cette ambition de contribuer à la réhabilitation des peuples autochtones. Rien que pour ses décors de l’Ouest américain, magnifiés par un grand format, l’album mérite largement le détour — et l’achat. (Comanche Trail, de Christian Rossi. Casterman. 30€)

Éric Guillaud