Impossible d’entendre Detroit Roma sans penser à Paris, Texas, une référence sans doute loin d’être anodine. Après René.e aux bois dormants, récompensé par le Grand Prix de la Critique ACBD 2022, Elene Usdin s’associe à son fils Boni pour livrer un récit d’une intensité rare : un road trip nourri de références cinématographiques et de failles intimes, dans une Amérique bien éloignée de son mythe…
Dans la vaste et déglinguée ville de Detroit, rongée par les faillites et le chômage, rien ne prédestinait Becki et Summer à se rencontrer. Issues de milieux sociaux opposés, l’une survit dans une bicoque délabrée aux côtés d’un père malade, sujet à des crises d’hallucinations, tandis que l’autre grandit dans une villa avec piscine, auprès d’une mère, Gloria, qui, jadis fut actrice mais vit désormais retranchée dans son monde, rejouant à l’infini les mêmes rôles.
C’est l’art qui finit par les rapprocher : Becki dessine, croque les silhouettes qui l’entourent et graffe sur les murs gris de la ville, tandis que Summer fréquente les milieux underground de Detroit et réalise des films. À la mort de Gloria, les deux femmes décident de prendre la route à bord d’une vieille Ford Galaxie rose décapotable. Direction Rome — non pas en Italie, mais dans l’État de Géorgie — un patelin sans autre intérêt que d’être la ville natale de Gloria, où Becki et Summer comptent bien répandre ses cendres.
Sur la route, entre confidences et silences complices, Becki et Summer rembobinent le fil de leur existence, révélant peu à peu les blessures, les espoirs et les zones d’ombre qui les ont construites et finissent par les rapprocher.
Passant d’un style graphique à l’autre, d’une technique à une autre, et animés par la volonté de transmettre au lecteur toute la palette émotionnelle de leurs personnages, Elene Usai et Boni nous embarquent dans plus de 350 pages d’un road-trip qui se lit comme un instantané de l’Amérique de 2015, jalonné de multiples clins d’œil au cinéma, à commencer par le très judicieux format à l’italienne, qui ouvre grand l’espace et magnifie les paysages. Impressionnant !
Eric Guillaud
Detroit Roma, de Elene Usdin et Boni. Sarbacane. 35€


