30 Mar

Besoin d’air ? Du combat naval au combat juridique, l’histoire du Cygne noir racontée par Paco Roca et Guillermo Corral

Confinés mais pas résignés, nous allons continuer à parler BD ici-même avec des bouquins d’ores et déjà disponibles au format numérique et à retrouver en format physique dès que cet épisode de coronavirus au très mauvais scénario nous aura définitivement quitté…

Drôle d’histoire que celle-ci, Le Trésor du Cygne noir est une fiction basée sur des faits bien réels dont l’écrivain et diplomate Guillermo Corral a été le témoin. Une histoire qui commence dans les eaux du détroit de Gibraltar, par quelques centaines de mètres de profondeur.

La société de chasseurs de trésors Ithaca vient d’y retrouver l’épave du Cygne noir, un galion naufragé au début du XIXe siècle et d’exhumer 500 000 pièces d’or et d’argent de ses cales.

Ce véritable trésor, la société Ithaka s’empresse de le ramener aux États-Unis. Sauf que le galion était espagnol. S’engage alors un véritable bras de fer entre les deux pays, détaillé avec beaucoup de précision et de rebondissements dans les 200 pages de ce livre magnifiquement mis en images par l’Espagnol Paco Roca dont on a déjà pu apprécier le talent à travers les albums Rides, Le Che une icône révolutionnaire, La Nueve ou encore La Maison. Son trait doux et sobre se marie parfaitement avec cette affaire incroyable connue sous le nom du navire Nuestra Señora de las Mercedes. 

Eric Guillaud

Le Trésor du Cygne noir, de Roca et Corral. Delcourt. 25,50€ (disponible en édition numérique)

© Delcourt / Roca & Corral

29 Mar

Besoin d’air ? Le nouveau Doggybags découpe à la hache l’Amérique réac

Confinés mais pas résignés, nous allons continuer à parler BD ici-même avec des bouquins d’ores et déjà disponibles au format numérique et à retrouver en format physique dès que cet épisode de coronavirus au très mauvais scénario nous aura définitivement quitté…

La publication phare du label 619 (créateur de Mutafukaz) continue avec son quinzième tome de proposer ses collections d’histoires qui font peur, nourries au cinéma bis. Sauf que cette fois-ci, elles s’attaquent frontalement à l’American way of life.

Il y a six mois, tels les grands méchants de films d’horreur que ses auteurs admirent tant, Doggybags était revenu d’entre les morts. Modelé sur ces pulps américain d’après-guerre que les rejetons de l’Oncle Sam pouvaient alors acheter pour une bouchée de pain, chacun de leur numéro réunit plusieurs histoires autour, plus ou moins, de la même thématique, mais réalisées par différentes équipes.

Le directeur de la collection et patron historique du Label 619 RUN n’a jamais caché son amour de la culture US, éternelle source d’inspiration. Mais dans l’édito de ce quinzième numéro où il a scénarisé deux des trois histoires, il avoue aussi combien l’élection surprise de Donald Trump lui a rappelé qu’il y avait aussi une autre Amérique : raciste, pudibonde, réactionnaire, obsédée par les armes à feu, etc. Ce nouveau numéro est donc plus ‘politique’ en quelque sorte, même si au final, le décompte des cadavres et des têtes tranchées est du même niveau que d’habitude.

Peut-être que les amateurs d’horreur pure trouveront cette fois-ci l’exercice un peu trop ‘réaliste’ et pas assez divertissant. Mais avec une histoire sur les fake news visant ouvertement Fox News et sa fabrique à fantasmes plus deux autres sur ce foutu virus se transmettant de génération en génération nommé ‘racisme’, ce n’est pour rien que le programme soit titré Mad In America. Surtout qu’entre le noir et blanc très stylisé et la lycanthropie de Manhunt qui ouvre le bal, le plus cérébral et bavard Conspiracism et l’ambiance de bayou du dernier volet Heritage, à chaque fois les histoires se finissent mal. Et toutes ces fausses pubs ou ces petits articles sur, par exemple, les pires fusillades de masse de ces dernières années ou le Ku Klux Klan que l’on retrouve entre chaque histoire prennent plus que jamais tous leurs sens.

Que disait déjà la chanson star du film parodique des créateurs de South Park, Team America ? Ah oui…. « America, fuck yeah ! »

Olivier Badin

Doggybags 15, saison 2, Ankama/Label 619. 13,90

 

28 Mar

Besoin d’air ? Un Homme qui passe de Dany et Lapière aux éditions Dupuis

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Drôle d’endroit et drôle de moment pour une rencontre. Alors q’une tempête secoue l’île de Chausey, un homme, Paul, sort de sa maison, se dirige vers le littoral, une arme à la main, bien décidé visiblement à mettre fin à ses jours. Mais une fusée de détresse vient le détourner de son intention première. Paul pose son arme et s’empresse d’aller porter secours.

Sur le bateau, une jeune femme, Kristen, qu’il sauve in extremis. Réfugiés dans sa maison, Paul et Kristen font connaissance, lui est reporter-photographe et elle travaille pour l’éditeur qui attend justement la maquette du prochain livre de Paul. Que fait-elle là exactement ? Que veut-elle ? Et pourquoi toutes ces questions sur les photos de femmes qui ornent la maison de Paul, des photos destinées au prochain livre ? En confiant des épisodes intimes de sa vie, liés à ces femmes, Paul finira par trouver les réponses…

Dans une veine réaliste et intimiste, Dany et Lapière nous offrent l’histoire d’un destin chaviré, celui d’un homme qui a bourlingué un peu partout sur la planète, connu de multiples aventures amoureuses, toujours préféré le sexe aux sentiments sans s’inquiéter des éventuels dégâts collatéraux, et qui se retrouve au crépuscule de sa vie à devoir répondre de ses actes. Alors, forcément, l’actualité récente résonne dans cette histoire même si le personnage principal n’a ici rien d’un Weinstein, tout d’un homme d’une autre époque où on se posait peut-être moins de questions. Dany, plus habitué à dessiner des femmes pour le moins sexy, freine ici son ardeur avec une héroïne plus ordinaire sur le plan physique mais avec assez de caractère pour remettre les pendules et les mecs à l’heure. Un bon bol d’air iodé !

Eric Guillaud

Un Homme qui passe, de Dany et Lapière. Dupuis. 16€ (disponible en édition numérique 5,99€)

Dupuis / Dany & Lapière

24 Mar

Albert Uderzo, le papa d’Astérix, est mort

C’était l’une des figures majeures de la bande dessinée franco-belge, Albert Uderzo est mort à l’âge de 92 ans d’une crise cardiaque à son domicile de Neuilly rapportent ses proches…

Uderzo en 2009 © MaxPPP – Daniel Fouray

Faut-il encore présenter ce géant du neuvième art, Albert Uderzo est le créateur des aventures d’Astérix et Obélix et de Oumpah Pah avec le scénariste René Goscinny, mais aussi de la série Tanguy et Laverdure, avec Jean-Michel Charlier.

Entre 1960 et 2009, il signe plus d’une soixantaine d’albums parmi lesquels 34 épisodes d’Astérix, avec Goscinny jusqu’en 1977, date du décès de ce dernier, puis seul.

Astérix en Corse, Le Devin, Les Lauriers de César, La Grande traversée, La Zizanie… autant d’albums qui ont bercé des générations de lecteurs en France et ailleurs. Les Aventures d’Astérix se sont vendues à plus de 370 millions d’exemplaires à travers le monde.

Animée aujourd’hui par Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, la série mettant en scène nos célèbres gaulois connaît le même succès, La Fille de Vercingétorix, sorti le 24 octobre dernier, a été tiré à 5 millions d’exemplaires, 2 millions pour la France.

Après André Chéret, créateur de Rahan, mort le 5 mars, François Dermaut, auteur notamment des Chemins de Malefosse, disparu le 19 mars, la grande famille du neuvième art est une nouvelle fois endeuillée.

Eric Guillaud

22 Mar

Besoin d’air ? Quatorze juillet, un polar so frenchy signé Bastien Vivès et Martin Quenehen

Confinés mais pas résignés, nous allons continuer à parler BD ici-même avec des bouquins d’ores et déjà disponibles au format numérique et à retrouver en format physique dès que cet épisode de coronavirus au très mauvais scénario nous aura définitivement quitté…

On le savait hyper-talentueux pour nous raconter l’intime, on le découvre bigrement à l’aise dans ses baskets pour dessiner un polar. Quatorze juillet est le nouveau récit de notre Bastien Vivès national, le premier scénario de Martin Quenehen, un duo choc pour une BD chic…

Chic, oui, à la française ! Quatorze juillet est un polar qui sent bon la gendarmerie nationale, les villages de France et la fête nat. L’histoire prend racine dans un village imaginaire, Roissan, dans une région bien réelle, du côté du Vercors.

« Au commencement de Quatorze juillet… », explique Martin Quenehen, « il y a en effet un pays de montagne véritable. C’est un endroit secret qui a inspiré Rabelais et Giono (…) c’était tout de suite le projet : raconter cette histoire loin des villes, loin de Paris ».

De là à dire qu’il y a un esprit de clocher dans ce livre serait mentir. Aucun chauvinisme ici, pas de repli sur soi, bien au contraire, si l’action se déroule dans un décor familier pour nous Français, le personnage principal doit beaucoup aux héros américains, même sous son gilet bleu de la gendarmerie.

Au fond, Jimmy, c’est Bruce Willis dans un film d’Eric Rohmer! », poursuit Martin Quenehen. « C’est vrai qu’il est très américain… », poursuit Bastien Vivès, « comme personnage, j’ai du mal à l’envisager comme le policier que l’on voyait dans les films français des années 1970 ».

Le gendarme, c’est Jimmy Girard, belle carrure, un tantinet ténébreux, marqué par la mort récente de son père, il rêve d’action dans cette campagne où il ne se passe rien.

À l’occasion d’un contrôle routier, il fait la connaissance de Vincent Louyot et de sa fille, Lisa. Vincent Louyot est artiste peintre, il vient d’arriver dans la région pour faire le deuil de sa femme tuée dans un attentat. Mais pas seulement. En les prenant en affection et un peu sous sa protection, Jimmy Girard lève un coin du voile sur l’âme définitivement meurtrie de Vincent Louyot, animé par un esprit de vengeance. Et dans le même temps, même s’il s’en interdit, notre gendarme tombe sous le charme de Lisa.

S’en suit une histoire où l’intime côtoie l’universel. « C’est un polar. C’est un drame. Une histoire d’amitié – et d’amour – impossible. C’est un action movie ! Ou plutôt un action comics! », précise Martin.

Avec un dessin qui allie minimalisme et réalisme, une mise en page, une narration et des dialogues d’une très grande sobriété, les auteurs nous parlent à leur rythme de deuil, de justice, de liberté, dans une France marquée par les attentats et la vague migratoire.

Eric Guillaud

Quatorze juillet, de Bastien Vivès et Martin Quenehen. Casterman. 22€ (disponible en version numérique 14,99€)

© Casterman / Quenehen & Vivès

21 Mar

Besoin d’air ? La guerre des royaumes : Marvel sort la grosse artillerie !

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Que du beau monde à l’affiche de la saga War Of The Realms (‘la guerre des royaumes’), l’événement de l’année de l’écurie Marvel, un méga-blockbuster digne d’un opéra wagnérien. Et avec dedans des dieux déchus, plein de combats dantesques, des super-héros en pleine panique mais aussi des walkyries appelées sur le champ de bataille, vu que tous n’en reviendront pas. Après, il faudra accepter les pratiques commerciales de la fameuse ‘maison des idées’ mais le jeu en vaut la chandelle. Si.

Les gens de Marvel ont toujours eu le sens des affaires. Ils ont donc saisi très tôt l’intérêt des ‘crossover’ – ‘croisement’ serait une traduction à peu près potable. C’est-à-dire ces aventures où des héros tirés de séries différentes se retrouvaient pour combattre un ennemi commun ou comment faire d’une pierre deux coups.

Mais en 1984, ils sont passés la vitesse supérieure avec les Secret Wars alias ‘les guerres secrètes’, publiés l’année suivante en France dans la revue Spidey. Là, c’est carrément toute la famille royale MARVEL (les X-Men, Spiderman, Captain America etc.) qui a été convoquée pour lutter dans un univers parallèle contre le Beyonder, vilain suprême. Une saga qui a fait date a plein de niveaux, grâce à son côté ultime mais aussi parce qu’elle a été l’occasion de rabattre pas mal de cartes, avec par exemple la Chose quittant (momentanément) les 4 Fantastiques, Spiderman découvrant son nouveau costume qui se révélera par la suite être une entité extraterrestre à part entière qui deviendra ensuite Venom etc.

Trente-cinq ans plus tard, War Of The Realms (‘la guerre des royaumes’) tente clairement de renouer avec le même genre d’ambition. D’abord en offrant aussi un casting impérial allant de Wolverine au Punisher en passant par, encore, Spiderman ou Thor, obligés de s’allier pour sauver la Terre. Puis en leur mettant en face un méchant forcément XXL, alias Malekith roi des Elfes Noirs. Et enfin en plantant l’action dans des décors grandioses, largement exploités par le dessinateur Russel Dauterman : New York, Asgard la résidence des dieux, Jotunheim le royaume des géants etc. Au scénario, on retrouve aussi la patte du scénariste Jason Aaron (Thor, Avengers etc.) et son goût pour l’épique… Marvel a clairement voulu faire de cette rencontre au sommet l’un des points forts de la décennie et a mis les moyens, cela se sent à tous les niveaux.

War Of The Realms © Panini Comics/Marvel

Mais là où cela se complique un peu, c’est justement à cause de ce côté un peu trop mercantile par moment. Il aurait bien sûr être beaucoup trop simple de réunir les six épisodes de l’histoire principale dans un seul et même volume. Non, il a fallu les faire paraître en feuilleton sur trois numéros successifs d’un titre bimensuel vendus dans les maisons de la presse. Mais surtout, dès le premier tome, on découvre aussi l’existence de dérivés, ou ‘spin-off’ en jargon comics. C’est-à-dire des histoires parallèles se passant, grossièrement dans le même contexte, mais officiellement pas indispensables à la trame principale, même si le collectionneur frénétique sera forcément très tenté.

D’ailleurs, histoire de compliquer encore un peu plus les choses, il y a aussi cette foutue numérotation ésotérique, avec des numéros 2.5 ou 1.5 côtoyant les 1, 2 ou 3, imposant une sorte de hiérarchie un peu bizarre. Or même si la toile de fonds est la même, dans certains cas cette guerre des royaumes n’est justement que ça : une toile de fonds, sans véritable incidence, ou très peu. Comme du côté du toujours très caustique Deadpool qui, fin du monde ou pas, continue surtout ici de balancer deux vacheries par case tout en tabassant des trolls en Australie aux côtés de personnages semblant sortir tout droit de Mad Max.

Alors oui, on râle un peu mais c’est parce que cette série tient aussi toutes ses promesses, malgré le fait que l’on sente plus que jamais combien le succès monumental des nombreuses adaptations cinématographiques de l’univers Marvel pèse sur le rendu visuel. Et puis aussi intéressée qu’elle soit par votre portefeuille, s’il y a une chose pour laquelle Marvel est forte, c’est vous en foutre plein les mirettes.

Oliver Badin

War Of The Realms, Panini Comics/Marvel (disponible en version numérique)

11 Mar

Black Badge : Mission impossible au pays des scouts avec Matt Kindt, Tyler Jenkins et Hilary Jenkins

Ils nous avaient bluffés avec le triptyque Grasskings paru en 2019 chez Futuropolis, ils reviennent avec Black Badge, une histoire de scouts qui n’a pas grand chose à voir avec La Patrouille des Castors...

On ne change pas une équipe qui gagne, le trio responsable et coupable du polar sans concession Grasskings, au doux casting de dingues et de paumés, revient avec un récit de plus de 300 pages qui nous embarque cette fois dans le monde des scouts.

Mais ne vous attendez pas à retrouver la Patrouille des Castors au grand complet. Pas de Poulain Perspicace ici, pas de Faucon Discret, de Mouche Laborieuse ou encore de Tapir Affamé, tous unis comme les doigts de la mains pour faire le bien autour d’eux. Non, Matt Kindt, Tyler Jenkins et Hilary Jenkis mettent ici en scène quatre gamins, membres des Black Badge, une branche secrète des scouts chargée d’opérations secrètes à travers le monde avec la mission ici de libérer un prisonnier politique, là d’exfiltrer un espion. C’est un peu Mission impossible en pays scout.

Côté graphisme, on retrouve la marque  de Tyler Jenkins, un trait taillé à la serpe, relevé par les somptueuses couleurs de sa femme Hilary Jenkins. En bonus dans cette première édition, un cahier de 16 pages réunissant des recherches graphiques, des illustrations de couvertures, un focus sur le travail des couleurs…

Eric Guillaud

Black Badge , de Matt Kindt, Tyler Jenkins et Hilary Jenkins. Futuropolis. 29€

09 Mar

Peurs bleues de l’Angevine Mathou : un peu d’humour dans un monde d’angoisses (interview)

Hasard ou coïncidence, à l’heure où Mathou publie son nouvel album baptisé Peurs Bleues, le monde grimpe aux arbres par peur du coronavirus. L’urgence est à la détente, à défaut de se faire des bisous, offrons nous une bonne dose d’humour…

Que celui qui n’a jamais eu peur lève la main (bien savonnée) ! C’est humain, c’est la vie et il y a parfois de bonnes raisons d’avoir peur. Peur de l’avion, peur de l’ascenseur, peur de la voiture, peur du noir, peur des autres, du jugement des autres, peur des pommes non bio, du bruit, du silence, ou peur des virus, il y a largement de quoi faire et parfois de quoi se rendre malade.

La suite ici 

06 Mar

Les belles années 40 ou quand Batman partait à l’assaut des quotidiens

S’il est aujourd’hui un être torturé et pessimiste, dans les années 40 Batman était héros rasé de près et toujours prêt à défendre la veuve et l’orphelin. Particulièrement dans ses aventures reformatées spécialement pour la presse quotidienne, enfin de nouveau disponibles en France à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de sa création…

Aux États-Unis, on les appelle les dailies (es ‘journaliers’), même si en France on lui a toujours a préféré celui de ‘format à l’italienne’. Quelque soit l’étiquette choisie, ces petites vignettes étaient presque un art en soit. Ou comment réussir à raconter une histoire en, allez, quatre cases maximum tout en les insérant dans un grand tout. Une vraie gageure scénaristique et graphique, l’équivalent en format BD de ce que furent les romans feuilletons de la première moitié du XXème siècle. Le public américain étant particulièrement friand de ce genre d’exercice, la jeune industrie florissante des comics ne pouvait que surfer sur cette tendance. Et après Tarzan, Flash Gordon ou encore Superman, Batman et son compère Robin se sont eux aussi jetés dans la brèche. Ce premier tome (sur trois prévus) réunit donc tous ces premiers strips parus entre Octobre 1943 et Octobre 1944.

Alors autant prévenir d’entrée : on a plus affaire ici à une réédition, disons, patrimoniale qu’à une bande dessinée à part entière que l’on pourrait appréhender de façon objective avec notre regard du XXIème siècle. Mais l’objet est superbe, nanti d’un papier granuleux de haute qualité ainsi qu’une longue et très détaillée introduction où l’on revient sur ses conditions de fabrication et sa diffusion, ainsi que sur les différents auteurs qui se sont penchés sur son berceau.

Seulement quatre ans après sa création et victime en quelque sorte de son époque (nous sommes dans les années 40 et le Monde est en guerre), le Batman de 1943 est très stéréotypé et sans subtilité. En même temps, vu le format, les auteurs ne pouvaient (et ne voulaient sûrement) pas faire dans la dentelle, ne serait-ce que suivre le rythme imposé par la cadence infernale de parution. Les dailies était un jeu à part avec leurs règles bien à eux, avec notamment une obsession pour les coups de théâtre à répétitions.

Mais c’est justement ce ton très naïf à part et surtout l’ambiance très ‘roman noir’ qui le rendent aussi très attachant. En gros, à part le Joker, nos deux super-héros n’en sont pas encore à affronter des super-vilains mais font plutôt figure ici de super-policiers en quelque sorte, en prise avec la pègre ou des trafiquants en tout genre. Sauf que malgré sa mâchoire carrée et ses poses viriles, le vengeur masqué affiche aussi déjà un côté sombre que son créateur Bob Kane, toujours ici aux manettes, cultive avec délice dans un style parfois assez proche de la série télé Les Incorruptibles. Cerises sur le gâteau, l’encrage de Charles Paris (sublimé ici par des reproductions et un noir et blanc impeccables) et le respect du format original, rendant ainsi l’expérience encore plus immersive.

Délicieusement rétro et en même temps avec une patte graphique qui, près de huit décennies plus tard, frappe encore, un petit bijou de BD à l’ancienne pour les amoureux des aventures de Philip Marlowe, de héros vraiment supers et de soirées à planquer sur les quais baignés dans la brume.

Olivier Badin

Batman, The Dailies: 1943-1944 de Bob Kane, DC Comics/ Urban Strips, 22,50 euros

© DC Comics/ Urban Strips – Bob Kane

01 Mar

Chanteurs, musiciens, cinéastes, comédiens, peintres, écrivains… quand la réalité rejoint la légende

Autant que le documentaire, la biographie est un genre en pleine expansion dans le neuvième art. Raconter la vie des personnages célèbres, c’est aussi raconter la vie, d’hier et d’aujourd’hui…

On commence avec Django Reinhardt, le grand Django, « un dieu de la guitare », comme l’écrit Thomas Dutronc en préface de ce livre signé Efa et Rubio chez Dupuis. Django Main de feu, tel est son titre, nous permet de découvrir la jeunesse de celui qui a inventé le jazz manouche, depuis sa naissance, sa première naissance, du côté de Charleroi en 1910 jusqu’à la seconde, en 1930, lorsqu’il retrouva la scène et sa guitare après des mois et des mois d’hospitalisation et de rééducation suite à l’incendie de sa roulotte. Django, sérieusement brûlé notamment à la main avait risqué l’amputation, il s’en est finalement sorti avec une main en partie paralysée et une technique guitaristique adaptée à la situation qui ne l’empêchera pas de devenir une star, bien au contraire. Scénario fluide, dessin agréable et gros travail de recherche de la part du scénariste Salva Rubio, confronté ici à une histoire transmise oralement, « volontairement embellie d’anecdotes, d’exagérations et de contes rarement fiables pour le chercheur ». Mais comme le remarque le scénariste, il n’existe pas de héros réel qui n’ait sa part de légende… (Django main de feu, de Rubio et Efa. Dupuis. 17,50€)

Lui aussi a sa part de légende. Basquiat, Jean-Michel Basquiat, artiste peintre américain issu de la mouvance underground. Des centaines de peintures et de dessins, une oeuvre imposante qui marquera à jamais la scène new-yorkaise et plus généralement l’histoire de l’art. Et ce malgré la mort précoce de l’artiste à 27 ans d’une overdose. Ce livre de Julian Voloj au scénario et Søren Mosdal au dessin, publié par les éditions Soleil, retrace sa carrière fulgurante et son combat contre les démons avec un dessin imprégné de son oeuvre, un univers graphique à la Basquiat, vif et coloré. (Basquiat, de Voloj et Mosdal. Soleil. 18,95€)

Prévue en deux volets, le premier  paru en octobre dernier, cette bande dessinée de Dominique Hé et Noël Simsolo chez Glénat s’attaque à la vie de l’un des plus grands cinéastes qu’est compté le 7e art, le cinéaste de la peur comme on le surnommait, Alfred Hitchcock, 53 longs métrages au compteur et un profil reconnaissable entre tous. Dans un style graphique classique en noir et blanc, les auteurs reviennent sur les moments importants de son enfance, de sa vie d’homme et de cinéaste, la mort de son père, la rencontre avec sa femme, ses premiers jobs dans le cinéma comme graphiste, ses premiers films, son départ pour Hollywood où il tournera RebeccaComplot de familleLes Oiseaux, Psychose ou encore La Mort aux trousses. Un récit très documenté et passionnant ! (Alfred Hitchcock, de Hé et Simsolo. Glénat. 25,50€)

Victor Hugo l’appelait « la voix d’or », Jean Cocteau aurait inventé pour elle l’expression « monstre sacré », la presse la surnommait « la divine », une chose est sûre, Sarah Bernhardt a marqué son époque, celle du XIXe et du début du XXe siècle. Eddy Simon au scénario et Marie Avril au dessin nous racontent la vie de cette star internationale, de cette actrice d’exception, de cette femme libérée avant l’heure, en s’intéressant plus particulièrement aux années 1871 – 1900. Divine commence pendant la guerre de 1871, Paris est assiégé par les troupes de Bismarck, Sarah Bernhardt transforme le théâtre de l’Odéon où elle a débuté et où elle a été révélée en hôpital militaire…  Un destin incroyable superbement raconté et mis en images dans cet album subtilement sous-titré Vie(s) de Sarah Barnhardt. (Divine, d’Eddy Simon et Marie Avril. Futuropolis. 22€)

María Eva Duarte de Perón, surnommée Evita, femme du président argentin Juan Perón qui fut au pouvoir entre 1946 et 1955, puis de 1973 à 1974, est une véritable icône en Argentine et au-delà, une petite soeur des pauvres et des déshérités. Lorsqu’elle mourut prématurément d’un cancer en 1952, un mois de deuil national fut décrété. Tout autant que cette femme, la biographie que nous tenons aujourd’hui entre nos mains, signée Oesterheld et Breccia, a eu une destinée incroyable. Breccia et Oesterheld avaient précédemment signé une biographie du Che et comptaient poursuivre sur cette voie avec Pancho Villa, Kennedy et donc Eva Perón. En 1970, Breccia met en images la vie de cette femme au parcours atypique d’après un manuscrit non dialogué d’Oesterheld. Le livre est alors édité. Quand la junte militaire arrive au pouvoir, la biographie du Che est interdite, Breccia détruit ses originaux, Oesterheld, militant de la gauche peroniste, voit une bonne partie de sa famille enlevée et assassinée avant d’être lui-même enlevé et ne jamais réapparaître. Redécouvert dans les années 2000, ce récit est republié enb Argentine en 2004 et aujourd’hui en France par les éditions Delcourt. Historique ! (Evita, de Oesterheld et Breccia. Delcourt. 14,50€)

Son nom à lui est beaucoup moins illustre mais Rod Serling est le créateur de l’une des séries les plus cultes de la planète, La Quatrième dimension (The Twilight zone), qui a bercé la jeunesse de plusieurs générations de téléspectateurs des deux côtés de l’Atlantique, dès 1959 aux États-Unis, 1965 en France. Cette biographie, parue en octobre dernier, retrace la vie de ce pionnier de la télévision depuis son engagement dans la lutte contre l’ennemi japonais pendant la deuxième guerre mondiale, jusqu’à sa mort d’un arrêt cardiaque en 1975. Une très belle biographie doublée d’un voyage dans les coulisses de la télévision et du showbiz à l’américaine. (L’Homme de la quatrième dimension, de Koren Shadmi. La Boîte à bulles. 24€)

Son nom est à jamais associé à celui des Rougon-Macquart et de Dreyfus, Émile Zola est l’un des romanciers français les plus populaires, parmi les plus engagés aussi contre l’injustice sociale. La biographie de Jean-Charles Chapuzet au scénario, Vincent Gravé et Christophe Girard au dessin s’intéresse essentiellement à son engagement dans l’affaire Dreyfus qui aboutit au célèbre « J’accuse… ! », un article publié dans les colonnes du quotidien L’Aurore en janvier 1898 qui lui valut un procès pour diffamation et un exil à Londres. (L’affaire Zola, de Chapuzet, Grave et Girard. Glénat. 22€)

L’armée l’a cru mort pour la France en 1916 et en a informé de ce pas ses parents. Mais il s’agissait d’une erreur, Charles de Gaulle revint bien vivant de la première guerre mondiale, plus traumatisé par les deux ans et demi qu’il passa en captivité dans divers camps de prisonniers que par les combats. C’est par cette fausse mort annoncée que commence le récit de Mathieu Gabella (scénario), Frédérique Beau-Dufour (historienne), Christophe Regnault (Story-board) et Michaël Malatini (dessin). Plus qu’une anecdote, il faut voir là le point de départ d’un destin incroyable qui mènera l’officier de la Grande guerre à rejoindre Londres en juin 1939 pour prendre en main le destin de la France libre. Cette très belle biographie co-éditée par Glénat et Fayard dans la collection Ils ont fait l’histoire comprendra à terme trois volumes. Le premier, sorti en ce mois de février, retrace la période qui va de sa jeunesse jusqu’au départ pour Londres. (De Gaulle, de Gabella, Renault, Malatini et Neau-Dufour. Glénat / Fayard. 14,50€)

Eric Guillaud