27 Avr

Ultraman, le super-héros intergalactique japonais de retour en BD

Avant Bioman, Ultraman a envahi dès les années 60 les petits écrans japonais, pionnier d’un genre depuis devenu très codifié, les tokusatu – abréviation des mots ‘effets spéciaux’ en japonais. À l’occasion de sa résurrection en animé, une nouvelle adaptation BD tente le grand écart entre nostalgie et nouveauté.

Il faut être né dans la seconde moitié des années 70 pour avoir connu ça : San Ku Kaï (avec son générique en partie écrit par Didier Barbelivien !), X Or, Bioman… Autant de séries japonaises aujourd’hui délicieusement kitsch et donc complètement cultes ont alors déferlé sur les écrans français au début des années 80 avec toujours plus ou moins le même postulat : un super-héros au costume bariolé parfois aidé par des extra-terrestres bienveillants, des monstres de plastiques tout méchants (‘kaijû’ en japonais) et, invariablement, un combat final au corps au corps plein de pétards au milieu d’un Tokyo de carton-pâte ou dans une carrière désaffectée…

Or ce que les petites têtes blondes ne savaient pas alors, c’est que le premier à avoir défendu la veuve et l’orphelin à coups de rayons laser piou-piou et foutu la pâtée à des gros lézards verdâtres s’appelait Ultra-Man. Création du réalisateur Eiji Tsuburaya, déjà à l’origine de Godzilla en 1954, cette série a été diffusée entre 1966 et 1967 au pays du soleil levant. Bien qu’elle ait précédé à un autre série du même auteur (Ultra Q) avec déjà plein de monstres dedans, elle fut la première à mettre en scène un héros récurrent. Allez jeter un coup d’œil sur youtube, vous y retrouverez d’ailleurs certains épisodes (dont le premier) en VF car elle a été diffusée au Canada (mais pas en France). Même si Tsuburaya est décédé en 1970, son héritage a été très bien géré et le héros a eu droit à plein de nouvelles incarnations depuis les années 60, maintenant ainsi une popularité qui n’a jamais faibli au Japon et parmi les fans de mangas.

© Marvel/Panini Comics / Kyle Higgins, Mat Groom, Francesco Manna et Espen Grundetjern

Justement, la deuxième saison d’un nouveau portage de la saga en animé sur un célèbre site de streaming américain est disponible depuis ce mois-ci. L’occasion étant trop belle, Marvel a donc décidé de mettre en branle son pendant comics en essayant de marcher sur la très fine frontière entre respect de la série d’origine et innovation. Ce premier volume en français réunissant les cinq premiers épisodes de cette série lancée aux USA en 2020 en porte d’ailleurs les marques.

Oui, on sait, l’équation ‘mec en costume’ plus ‘grosses tatanes’ plus ‘monstres en plastoc’, cela fait très cheap sur le papier. Mais c’est justement ce côté quasiment régressif qui donnait tout son charme à la série originale – ça plus le côté très 60’s à la Thunderbirds.

Or en essayant d’intellectualiser entre guillemets à tout prix le propos et de donner une explication scientifique à tout – par exemple si la Terre est envahie par des ‘kaijü’ venus d’une autre dimension, c’est qu’ils sont attirés par l’énergie négative dégagée par les êtres humains – on se retrouve avec des pages entières de dialogues un peu abscons, obligeant le novice à s’accrocher, trop même.

© Marvel/Panini Comics / Kyle Higgins, Mat Groom, Francesco Manna et Espen Grundetjern

Ce qui est un peu dommage car en recentrant l’intrigue autour d’un duo homme/femme et en ayant choisi le jeune et très dynamique Francesco Manna (Amazing Spider-Man) aux dessins, les auteurs ont réussi à moderniser en quelque sorte la série sans la dénaturer. Surtout qu’ils ont intelligemment choisi de conserver l’action au Japon et, donc, des personnages japonais. Sans compter que parmi les quelques bonus présents dans cette édition (dont une biographie de Tsuburaya), on retrouve une petite aventure en simili-noir et blanc en forme de clin d’œil à Ultra Q et dont l’action se déroule sur les quais à Paris, preuve d’une vraie volonté de ‘bien faire’. 

Ce premier volume essuie donc un peu les plâtres, avec cette obligation de ‘poser’ l’univers comme on dit, quitte à en laisser quelques-uns sur le bas-côté avec son côté rébarbatif. Mais cela reste malgré tout pour moins de vingt euros une bonne porte d’entrée sur ce héros encore trop confidentiel en France, aussi bien pour les fans de mangas que pour les amateurs de science-fiction à l’ancienne.

Olivier Badin

Ultraman de Kyle Higgins, Mat Groom, Francesco Manna et Espen Grundetjern. Marvel/Panini Comics. 18 €.

08 Avr

Nexus : sauver la galaxie ou sauver son âme ?

L’éditeur Delirium continue son salvateur travail de réhabilitation de la contre-culture destroy du neuvième art. Il attaque aujourd’hui la réédition de l’intégrale des aventures de Nexus, sorte de chevalier blanc intergalactique censé sauver la veuve et l’orphelin…

Non ce n’est pas Captain Flam mais lui aussi vient du fond de la nuit et d’aussi loin que l’infini pour sauver tous les hommes. Après le nom Nexus ne vous dit rien ? C’est normal. Â moins d’un acharné au dernier degré adepte forcené de VO, il y a peu de chances que vous ayez entendu parler de cette BD indépendante de SF baroque parue initialement dans les années 80 et jusqu’à lors traduite seulement brièvement par Semic au début des années 2000 en français. Après, rien qu’avec ce petit pitch et si vous suivez un minimum ce blog (allez, avouez-le), vous deviez bien sentir que l’on tenait donc là un candidat parfait pour la-petite-mais-maousse maison d’édition Delirium, spécialisée dans l’exhumation de petites perles de BD ‘déviantes’ dont nous vantons régulièrement les mérites (Judge Dredd, Next Men, Nemesis etc.). Bingo !

© Delirium / Mike Baron & Steve Rude

Dans cette édition, comme d’habitude avec cet éditeur, de toute beauté avec sa couverture cartonnée auquel on a adjoint un petit ‘volume 1’ (sous-entendu…), on navigue donc en plein space-opera quasi-pop et en même temps, bizarrement empreint d’une certaine mélancolie. Ces 400 pages reprennent la parution chronologiquement de la série, qui a d’abord débuté en noir et blanc avant de passer, rapidement, en couleurs.

Refugié sur sa lune d’Ylum, Horatio Hellpop (ce nom !) alias le Nexus est une sorte de shérif interstellaire traquant les criminels et les assassins. Sauf qu’il est torturé par ses rêves, des visions en fait manipulées par la race extra-terrestre à l’origine de ses pouvoirs afin de l’obliger à exécuter leurs basses œuvres à son insu. Et il doit plus ou moins gérer la société cosmopolite de Ylum, conglomérat bigarré de sorte de sans papier de l’espace qui ont tous échoué ici par défaut après avoir été sauvés.

© Delirium / Mike Baron & Steve Rude

Bien qu’elle soit américaine, cette série dont la première publication remonte à 1981 a finalement plus de points communs avec le genre de héros subversifs que l’on pouvait trouver, par exemple, chez les anglais de 2000 AD, éditeur de Judge Dredd et Nemesis que l’on retrouve d’ailleurs, comme par hasard, aussi chez Delirium. En plus de son esthétique très pop et réaliste assez éloigné des canons établis par, mettons, Marvel, le ton y est plus adulte et en même temps traversé par de soudains moments d’humour absurde.

Si l’on devait faire une comparaison de circonstance, on pourrait dire que le résultat est plus proche de Star Trek que de Star Wars, l’emphase étant plus mise sur l’humain que sur les scènes d’action à gogo. En même temps, on y retrouve aussi un peu de cet esprit ‘cyberpunk’ typique des années 80, ce qui fait de Nexus un OVNI, de la SF drôlement déglingos et en même temps plus profond qu’il n’y paraît. Une vraie (re)découverte !

Olivier Badin

Nexus Omnibus – Volume 1 de Mike Baron &Steve Rude. Delirium. 39 euros      

22 Mar

Spider-Man : six décennies à tisser sa toile

Et oui, soixante ans, ça se fête ! Surtout lorsqu’on est depuis peu une méga-star du cinéma et un véritable porte-étendard de la culture comics auprès du grand public. Â l’occasion de l’anniversaire de SPIDER-MAN, dix histoires sont donc rééditées dans la même collection à prix d’ami…

En juin prochain, cela fera soixante ans que SPIDER-MAN est pour la première fois apparu dans une publication MARVEL – dans le numéro 15 du magazine Amazing Fantasy pour être précis, au cas où vous tombez sur cette question Trivial Pursuit. De tous les héros de la Maison des Idées, il en fut pendant longtemps l’une des plus grosses stars incontestées, avec Les Quatre Fantastiques. Le coup de génie de ses créateurs, l’inratable Stan Lee et le dessinateur fantasque Steve Ditko, avait été d’en avoir fait un adolescent lambda, voire carrément nerd à ses débuts, alternant combats contre super-méchants sur les toits de New York City et problèmes existentiels, comme tout ado qu’il se soit. Pour le jeune lecteur, impossible de ne pas s’identifier à Peter Parker, lycéen sans le sou plus habile à affronter le Docteur Octopus qu’à parler aux jolies filles de son bahut qui lui préfèrent de toute façon le capitaine de l’équipe de foot.

© Panini Comics / Marvel

Mais depuis le début des années 2000, le tisseur a franchi un cap supplémentaire. Alors que les Quatre Fantastiques ont d’une façon inexplicable complètement raté (à trois reprises !) leur arrivée sur grand écran, depuis la sortie du Spider-Man réalisé par Sam Raimi en 2002, seuls les Avengers ont réussi à faire mieux que lui au box-office. Mieux : en dépassant cette année les 7 millions d’entrées, le dernier opus No Way Home est officiellement devenu le plus gros succès de l’histoire des films de super-héros en France, donnant à l’homme araignée un statut qui déborde désormais (très) largement le (petit) créneau des comics. Et cela se ressent dans cette collection anniversaire de dix tomes à prix cassés (6,99 euros par volume) rassemblant selon l’éditeur dix sagas (en général cinq ou six épisodes, soit environ 150 pages) « emblématiques » de sa carrière.

© Panini Comics / Marvel

Or un signe qui ne trompe pas est que sur dix tomes, deux seulement date d’avant 1986. Et aucun n’est signé Steve Ditko, pourtant à l’origine du personnage et aux manettes pendant ses quatre premières années. Non, clairement la volonté affichée ici est de s’adresser au jeune public et à ceux qui l’ont découvert par l’intermédiaire des films en mettant donc l’accent sur le ‘nouveau’ et plus moderne Spidey apparu au début des années 2000.

Cela dit, plusieurs de ces récits prouvent combien malgré son côté teenager à la base de son ADN, la série régulièrement a su s’imprégner de l’air du temps et aller plus loin. Le deuxième par exemple, au titre explicite La Mort de Gwen Stacy et paru en 1973, rappelle que la série fut l’une des premières, en plus d’abord frontalement le fléau de la toxicomanie, à ‘oser’ tuer la petite amie de son héros. Quant à Revelations, en plus d’être dessiné par John Romita Jr dont le père avait, en son temps, pris la suite de Steve Ditko, il traite du trauma du 11 Septembre 2001 dans la société américaine.

La collection permet aussi de rappeler par exemple que le bouffon Vert reste l’un de ses ennemis les plus tenaces ou que le désormais très populaire Venom (grâce au succès des deux adaptations cinés starring Tom Hardy) est, à la base, un symbiote extra-terrestre ayant initialement jeté son dévolu sur SPIDER-MAN. Elle réintroduit aussi le pour l’instant peu connu en France Miles Morales, jeune ado ayant pris la place de Peter Parker dans un univers parallèle.

Une collection donc peut-être un peu foutraque pour les fans purs et durs mais au prix défiant toute concurrence et qui permettra à certains de rattraper leur retard ou, au contraire, de creuser le psyché de ce héros fascinant qu’ils n’ont découvert que récemment.

Olivier Badin

Spider-Man, la collection anniversaire, 6,99 euros. Panini Comics/Marvel

25 Fév

Chronique BD. Le Batman de Darwyn Cooke

Le 2 Mars prochain sort The Batman, nouvelle adaptation cinématographique du héros crée en 1939 par Bob Kane et Bill Finger. Un film pour lequel le réalisateur Matt Reeves n’a pas caché avoir été très influencé par le travail de Darwyn Cooke, dessinateur dont plusieurs œuvres clefs sont aujourd’hui opportunément réédités en français.

Le personnage de BATMAN a beau avoir été adapté de multiples fois à la télévision ou cinéma, chacune de ces transpositions a réussi à imprimer un peu sa marque bien spécifique, preuve de l’élasticité mais aussi de la profondeur du mythe. Depuis 1989, le héros de Gotham a d’ailleurs eu droit à huit films sur le grand écran, dont le fameux The Dark Knight réalisé en 2008 par Christopher Nolan, plus un spin-off très réussi sous la forme de joker, énorme succès critique et commercial en 2019 porté par la prestation habitée de Joachim Phoenix.

Réalisateur du plutôt malin Cloverfield en 2006, c’est au tour du réalisateur Matt Reeves de prendre cette fois-ci en main la saga, avec cette fois Robert Pattinson – oui, l’ex-héros de la sage pour ados Twilight qui a bien réussi depuis sa reconversion dans le cinéma ‘sérieux’ – dans le rôle de Bruce Wayne (ce qui ne pourra jamais être pire que les prestations de Val Kilmer ou Ben Affleck, même si c’est un autre débat). Or Reeves s’est révélé être un sérieux Batmanophile, admettant ouvertement avoir été influencé par l’univers graphique de certaines épisodes bien précis de la série.

Batman Ego © Urban Comics/DC Black Label – Darwyn Cooke

Même s’il cite sans trop surprise Frank Miller, dont le Dark Knigth Returns en 1986 avait à lui tout seul complètement refondé le mythe, il rend aussi hommage au travail de Darwyn Cooke, dessinateur encore trop méconnu en France, hélas décédé en 2016 à 53 ans et dont certains travaux clefs ressortent donc à l’occasion de la sortie du film.

Répartis sur plusieurs volumes, le meilleur du lot est sûrement Ego, du nom de la toute première histoire réalisée par Cooke autour du chevalier noir en 2000 et qui pose les bases du ‘style’ Cooke. Le plus intéressant chez lui est qu’il a d’abord commencé comme storyboarder sur la série animée Batman, d’où ce trait très dessin animé justement et faussement enfantin. Oui faussement car ce canadien a aussi travaillé avec Frank Miller justement, auprès duquel il a acquis un goût pour des personnages noirs et des héros qui ne le sont jamais complètement, cachant souvent une fracture.

C’est d’ailleurs le thème de cette première histoire où, après avoir assisté impuissant au suicide d’un associé du Joker, Bruce Wayne se retrouve à dialoguer en quelque sorte avec son alter-ego Batman (représenté ici par une espèce de forme inquiétante et carnassière) sur ses véritables motivations. Un dialogue intérieur toujours à deux doigts de la folie et où le dessinateur n’hésite pas à maltraiter son héros, appuyé par un fin trait crayonné, malgré tout à l’ancienne malgré ses rondeurs cartoonesques.

Catwoman Le Dernier braquage © Urban Comics/DC Black Label – Darwyn Cooke

Sur Catwoman – Le Dernier Braquage, Cooke se concentre exclusivement sur le personnage de Catwoman et s’amuse à la mettre en scène dans une aventure dénuée de tout super méchants ou super pouvoirs mais baignant au contraire dans une ambiance de film noir à l’ancienne, bourrée de faux-semblants et découpée comme un bon vieux roman de Dashiell Hamett. Plus sensuel, plus léger aussi, ça marche tout aussi bien, surtout que ce fan d’architecture des années 40 et 50 (cela se voit) a un petit côté rétro parfait pour le job.

Même s’il est trop tôt pour vraiment mesurer quel impact il a eu sur un film que nous n’avons pas encore vu, une belle occasion de (re)découvrir combien Batman a et continue d’inspirer des artistes aux talents très divers au milieu desquels Darwyn Cooke méritait largement sa place.

Olivier Badin

 Ego & Le Dernier Braquage de Darwyn Cooke. Urban Comics/DC Black Label. 16 & 23€

Batman Ego © Urban Comics/DC Black Label – Darwyn Cooke

12 Fév

The Department of Truth : la vérité est vraiment ailleurs

« Quand la légende dépasse la réalité, imprimez la légende ! » Non, John Wayne ne parlait pas des fake news lorsqu’il balança cette célèbre maxime dans le western L’Homme Qui Tua Liberty Valance mais elle sonne encore plus vraie soixante ans plus tard. Et elle est au cœur de The Department Of Truth, angoissante plongée dans un monde où personne n’est vraiment qui il est censé être…

The Department Of Truth frappe d’entrée avec son style graphique très 90’s et très marqué par Dave McKean, avec ses multiples gros plans, ses patchworks de peinture et dessin et ses décadrages. Une approche visuelle d’abord assez désarmante avec ses découpages parfois baroques et désordonnés mais qui, au final, se révèle taillée sur mesure au propos. Qu’est-ce que la vérité ? La vôtre ? La mienne ? La réalité des faits ? Des croyances ? Autre chose ? Et surtout QUI détient la vérité ? Ou tout cela n’est-il qu’un prétexte pour dénoncer les complots en en inventant un autre ?

© Urban comics / Tynion IV & Simmonds

Cole Turner est un agent du FBI. Pas exactement une tête brûlée, plutôt un nerd dont le travail est de surveiller les groupes conspirationnistes pullulant sur le net. Â la sortie d’un congrès de platistes (vous savez, ces gens persuadés qu’on nous ment depuis toujours et que la Terre est plate et non pas ronde), il est recruté par une mystérieuse agence gouvernementale appelé ‘departement of truth’ (‘le département de la vérité’) censé en sous-marin combattre toutes ces contre-vérités. Mais le fait-elle vraiment ? Ou se sert-elle de ses moyens pour, justement, imposer SA vérité ? Petit détail : l’agence est a priori dirigée par… Lee Harvey Oswald. Oui, l’homme accusé d’avoir assassiné le président Kennedy et officiellement tué par Jack Ruby sous l’œil des photographes et des caméras le 23 Novembre 1963. Confus ? Ce n’est que le début.

© Urban comics / Tynion IV & Simmonds

Voici une œuvre paranoïaque et qui n’a de cesse de brouiller les pistes. Plus on progresse et plus, à l’image de ce héros qui n’en est pas vraiment un, le lecteur est obligé de mettre en doute ce qu’il croit savoir. On répond souvent aux questions par d’autres questions et le discret ‘tome 1’ rajouté au sous-titre (‘Au Bord Du Monde’) n’est pas innocent. On a là affaire aux cinq premiers épisodes et on ne fait que gratter la surface. Vous voilà prévenus. Résultat, un récit dense, très dense même, tout en faux-semblant qu’il faut accepter pour mieux se laisser complètement porté, quitte à parfois à frôler le vertige à force de noirceur et de cynisme absolu.

Au-delà d’un thriller politique, une vraie réflexion sur la manipulation des masses et sur notre société. Par contre, la réponse offerte ici ne risque pas de plaire à tout le monde.

Olivier Badin

The Department Of Truth : Au Bord Du Monde, de James Tynion IV & Martin Simmonds. Urban comics. 15,65 euros.

27 Jan

Retour sur la réédition de l’une des premières adaptations (réussies) du prince albinos d’heroic fantasy, Elric

On a beaucoup parlé en Mai dernier de la sortie du quatrième et dernier volume de l’adaptation BD consacrée à la saga tragique du héros d’heroic fantasy phare de l’auteur anglais Michael Moorcock, Elric. Une véritable réussite, pilotée par deux scénaristes français et qui s’achevait en beauté avec l’adaptation de La Cité Qui Rêve, tout premier texte consacré au prince maudit Elric et publié à la base en 1961. Sauf que ce n’était pas la première adaptation. Et aujourd’hui, cette première tentative (re)fait opportunément surface.

Si l’on met de côté celle réalisée par Druillet en 1971 (non autorisée, elle n’a jamais été republiée) cette vraie-fausse ‘première’ adaptation a donc été publiée à l’origine en 1982. Elle est alors pilotée par Roy Thomas, véritable ‘star’ du monde des comics grâce aux deux décennies qu’il avait alors passé au sein de MARVEL en tant que responsable éditorial et scénariste. Parmi ses nombreux succès, on lui doit, notamment, Conan Le Barbare et au détour d’un épisode de 1977 resté célèbre parmi les fans, il s’était d’ailleurs amusé à imaginer le Cimmérien rencontrant, justement, un Elric coincé entre deux dimensions.

Elric reste un anti-héros à part, le dernier représentant d’une longue lignée de prince de Menilboné, peuple cruel et craint  jadis dominateur mais désormais en pleine décadence. Elric lui-même est un albinos à la santé fragile, l’obligeant à avoir recours à la magie et à des potions pour tenir son rang. Â la fois exalté et cynique, il est amoureux de sa cousine dont le frère Yrkoon rêve de lui subtiliser le trône. Jouet des dieux mais surtout d’Arioch, souverain du chaos, il voit sa destinée liée à Stormbringer, une épée magique consciente qui se nourrit de l’âme des êtres dont elle prend la vie. Ensemble, les deux vont provoquer la chute du royaume de Melniboné et la mort de la bien-aimée d’Elric, les condamnant à un exil éternel.

© Delcourt / Roy Thomas & P. Craig Russell

On l’a oublié mais c’est à partir des années 80 que ce héros maudit a enfin été consacré par la pop culture, notamment grâce à la scène rock (Hawkwind) ou heavy-metal (Cirith Ungol, Magnum) en enfin par la tribu jeu de rôle. Or le mouvement a été bien accompagné par la publication par MARVEL de cette première adaptation dont le premier volume fut discrètement traduit deux ans plus tard en France avant de disparaître des écrans radars depuis.

Alors avant d’apprécier l’objet, deux postulats s’imposent : primo, le tout s’adresse avant tout aux connaisseurs de la saga. Pas d’introduction des personnages, pas de retour en arrière, pas de mise en contexte ici, non on entre de plein pied dans l’aventure, à prendre ou à laisser. Et secundo, même si les noms de Thomas et de Moorcock sont tout en haut de l’affiche, la vraie star ici se nomme P. Craig Russell.

© Delcourt / Roy Thomas & P. Craig Russell

Dire que ce dessinateur américain, hélas peu connu en France, a un style flamboyant est un doux euphémisme. Ultra-coloré, presque psychédélique par moments et en même temps ouvertement influencé par certains grands peintres comme Klimt, le contraste avec le côté très cyberpunk et ultra-noir de la dernière version en date de ce récit tragique saute aux yeux, littéralement. Même constat en terme de ligne éditoriale : même si les deux versions sont très fidèles à l’œuvre originale, alors que celle réalisée par les Français ont fait d’Elric un être torturé en même temps très cruel et violent, quasi-cyberpunk sur le plan visuel, il devient ici une sorte d’héros wagnérien, balloté sur les eaux du destin et impuissant à changer le cours des choses.

Si sa brièveté (65 pages) et ce choix d’un format intermédiaire ne permettent forcément de profiter pleinement de l’expérience, on croise juste les doigts que DELCOURT sorte par la suite les quatre autres volumes, également sortis dans les années 80. Et ce malgré le relatif demi-succès en France des trois tomes préalablement sortis et consacrés à CORUM, une autre création d’heroic fantasy signée Michael Moorcock…

Olivier Badin

Elric – La Cité Qui Rêve de Roy Thomas et P. Craig Russell. Delcourt. 13,50 euros.

11 Jan

Esad Ribic ou comment sublimer le tragique chez les super-héros

Esad Ribic ne rentre dans aucun moule. Ce croate, qui fêtera cette année ses cinquante ans, détonne aussi bien par son style très sculptural que par son parti-pris graphique à la fois majestueux et froid. Et comme il se fait très rare ces dernières années, préférant se consacrant à la réalisation de couvertures, chacune de ses sorties est un mini-événement en soit. Ça tombe bien, il y en deux ce mois-ci !

Aussi talentueux qu’il soit par contre, cela ne l’empêche de se ‘rater’ parfois… Comme avec cette nouvelle adaptation de la série Les Éternels, à l’occasion de la sortie de l’adaptation cinématographique sortie un peu en catimini en France en Novembre dernier. Il faut dire que sur le vieux continent, la série est loin d’avoir l’aura qu’elle a aux Etats-Unis.

 l’origine, Les Éternels est une création du ‘king of comics’ Jack Kirby, la superstar absolue de la maison MARVEL. Kirby était intouchable dans les 60’s (Quatre Fantastiques, Thor, Captain Americaetc.) mais après s’être fâché avec MARVEL, il avait filé à la concurrence avant de revenir finalement quelques années au bercail. Publié en 1976, Les Eternels est peut-être sa dernière grande œuvre. On y découvre une race d’être immortels (ces fameux éternels donc) crées par des extra-terrestres il y a un million d’années dans le but alors avoué de faire évoluer ensuite l’espèce humaine. Mais leur conflit avec les plus génétiquement instables déviants, leurs cousins en quelque sorte, les obligent à se cacher pendant des siècles, jusqu’à ce qu’ils soient redécouverts par hasard.

Pour faire simple, jamais avant ou après Kirby (qui signait ici aussi le scénario) n’a été aussi mystique, jonglant avec des concepts assez complexes tournant autour de l’immortalité, de l’ordre du cosmos et ce genre de choses assez fumeuses. On ne comprenait pas tout mais c’était beau, très beau car rarement le King n’avait été aussi emphatique.

© J.M. Straczynski et Esad Ribic

Et bien avec cette nouvelle mini-série de cinq épisodes tous réunis pour cette version française, c’est un peu la même chose. Le scénariste Kieron Gillen a beau essayer à la fois de réinventer la mythologie tout en y restant fidèle, les longues plages de dialogues assez abscons – avec d’incessantes références antérieures au récit que seuls les initiés comprendront – risquent de décourager même les plus braves. Même le d’habitude très expansif Ribic semble un peu étriqué dans cet univers bavard malgré les couleurs très chatoyantes et où les quelques scènes d’actions ou l’intervention du super-méchant Thanos ne semblent avoir été rajoutés que pour tenter de raviver l’intérêt général.

Non, en fait, si on veut vraiment prendre la pleine mesure du croate, il faut se jeter sur Silver Surfer : Requiem, édité qui plus est en version grand format. Il fallait au moins ça pour s’en prendre plein les mirettes et ainsi assister à la mort de l’un des personnages les plus christiques si l’on peut dire de MARVEL et ancien héraut de Galactus le mangeur de planète.

© Kieron Gillen et Esad Ribic

C’est simple, avec Loki et Thor : Le Massacreur de Dieu, ceci est sûrement LE chef d’œuvre de Ribic, un chant du cygne (littéralement) aux accents tragiques presque shakespeariens et d’une force émotionnelle intense. Presque un comble, tant la critique récurrente qu’on entend à propos du croate est justement le côté parfois trop figé et donc peut-être un désincarné de ses dessins.  Sauf qu’ici, tout a été fait pour magnifier son style majestueux. Il faut dire que le scénario est (volontairement) des plus minimaliste : atteint d’une sorte de cancer et se sachant condamné, le surfeur d’argent décide ici en quelque sorte de solder les comptes et d’aller revoir son monde natal une dernière fois avant de mourir.

© Kieron Gillen et Esad Ribic

Ce n’est pas pour rien que le quatrième de couv’ parle d’une édition « qui met en valeur les (…) peintures de l’artiste ». Parce qu’on parle bien ici de véritables peintures, où cet être impassible au corps intégralement chromé et lancé à travers l’espace sur sa planche cosmique devient des plus émouvants alors qu’il apprend petit-à-petit à accepter son destin. Impossible d’ailleurs de ne pas penser au mythique La Mort De Captain Marvel sorti en 1982 et où le scénariste Jim Starlin avait réalisé un récit introspectif aussi tragique qu’émouvant et où le héros mourait, déjà, d’un cancer.

Pas de bastons épiques, pas de convulsions scénaristiques et encore moins de coups de théâtre. Juste un dessinateur au sommet de son art et un personnage stoïque face à son destin. Chef d’œuvre !

Olivier Badin

Le Éternels : Seule La Mort Est Éternelle de Kieron Gillen et Esad Ribic. 20,99€.

Silver Surfer : Requiem de J.M. Straczynski et Esad Ribic. 28€.

16 Déc

L’heure du dragon, la dernière et très épique addition à la série d’adaptations en BD des aventures de Conan le barbare par le scénariste d’Elric

Du drame, de l’action digne d’un blockbuster américain, un méchant XXL, un ton plus sombre que jamais… L’heure du dragon est l’une de aventures les plus grandioses du cimmérien et Glénat, qui s’est lancé dans l’adaptation de l’œuvre de Robert E. Howard depuis 2018, ne pouvait pas passer à côté. Et c’est réussi !

Le plus intéressant dans cette série d’adaptations est la diversité qu’elle offre. En plus de livres tous indépendants les uns les autres (aucune obligation d’acheter toute la série pour tout comprendre), chaque nouvelle entrée est confiée à un nouveau couple de scénariste/dessinateur qui apportent donc à chaque fois ‘leur’ patte aux aventures du cimmérien. Un choix éditorial plutôt intelligent car malgré la myriade d’adaptations préexistantes, cela permet de varier les ambiances et ainsi de passer par exemple en terme de style graphique d’un Conan parfois limite manga (Les Clous Rouges) à un autre, plus rêveur (La fille du géant du gel). La greffe ne marche pas toujours mais elle a le mérite de permettre à chacun d’imprimer leur marque et surtout de montrer que plus de quatre-vingt-dix ans après sa première apparition, il y a encore quelque chose à dire sur le barbare le plus réputé de la fantasy.

© Glénat / Blondel, Sécher, d’après Robert E. Howard

L’Heure du dragon est son seul roman que Howard a consacré à son héros, tous les autres textes, nombreux, étant des nouvelles paru entre 1935 et 1936. Il est à la base paru sous forme d’un feuilleton dans la célèbre revue Weird Tales qui a aussi révélé HP Lovecraft. Pour les fans, c’est aussi celui qui introduit l’un des ‘méchants’ les plus terrifiants du bestiaire Conan si l’on peut dire, un nécromancien maléfique du nom de Xaltotun, ressuscité 3,000 ans après sa mort par des hommes louchant sur le trône d’Aquilonie, trône occupé presque accident par un Conan devenu donc roi presque malgré lui.

© Glénat / Blondel, Sécher, d’après Robert E. Howard

Comme il est très bien expliqué dans le texte inclus en bonus, L’heure du dragon est une quête, Conan partant à la recherche du cœur d’Ahriman, source du pouvoir de Xaltotun qu’il doit donc détruire pour vaincre son adversaire. Une sorte de quête du Graal donc mais en beaucoup plus sombre mais toute aussi mystique. L’énorme avantage avec Howard est que les aventures qu’il a créées se passent toutes à des époques différentes de la vie de son héros et la version présentée ici est inédite : plus âgé, barbu et ployant presque sous le poids de ses responsabilités en tant que souverain, il n’est plus ici le jeune barbare parti à la conquête du monde et dénué d’attaches. Quant au récit lui-même, son envergure, ses thèmes (la potentielle destruction de toute vie par le Mal incarné, un peuple mise en esclavage etc.) et sa violence exigeaient de solides auteurs à la barre.

D’où le choix très judicieux de faire appel au scénario à Julien Blondel qui a prouvé avec sa brillante adaptation de la sage d’Elric (cousin pas si éloigné que ça de Conan) chez le même éditeur en quatre tomes qu’il était l’homme de la situation. Surtout lorsqu’il est allié comme ici au style très détaillé de Valentin Sécher (La caste des Méta-Barons) qui donne à l’ensemble un côté très adulte. Bref, un cru de très haut niveau pour une série qui ne cesse de se bonifier avec le temps !

Olivier Badin

Conan le cimmérien : l’heure du dragon de Julien Blondel et Valentin Sécher, d’après Robert E. Howard. Glénat. 12,50 euros.

© Glénat / Blondel, Sécher, d’après Robert E. Howard

15 Déc

Tarzan ou l’aventure avec un grand A, pleine de pulp !

Tarzan fait partie de héros emblématiques que tout le monde connaît… Sans vraiment le connaître. Le pagne, Cheeta, la jungle, Jane tout ça, ok. Mais qui se souvient vraiment du roi de la jungle tel qu’il avait été inventé et défini par l’auteur anglais Edgar Rice Burroughs en 1912 ? Le scénariste Christophe Bec fait sûrement partie de ses happy few et cela se sent dans cette nouvelle adaptation porté par un souffle épique.

Extrait de la couverture © Soleil / Christophe Bec, Rob de la Torre & Stefan Raffaele

Ce nouveau récit, après un premier tome en Mars dernier racontant la genèse du héros, est l’adaptation en BD de Tarzan au centre de la Terre, roman paru initialement en 1930. La particularité du texte original ? C’est l’un des premiers crossover du genre, Burroughs y mélangeant son héros le plus connu (Tarzan) et l’une de ses autres séries, Pellucidar.

Le thème central de la saga Pellucidar est assez simple : la Terre est creuse et qu’en son sein vit toute une faune et des hommes ‘figés’ en quelque sorte à l’époque préhistorique. Bien que parti initialement à la recherche d’une mythique cité d’or, Tarzan décide d’aller au pôle Nord pour y découvrir l’entrée censée y être cachée de ce monde perdu pour sauver son ami explorateur, parti plusieurs mois à sa découverte et disparu depuis.

© Soleil / Christophe Bec, Rob de la Torre & Stefan Raffaele

Paris à la Belle Epoque, un duel au petit matin, un dirigeable, une cité mystérieuse remplie de goules, des dinosaures monstrueux… On navigue ici en plein univers pulp – du nom de ces magazines bon marché vendus entre les deux guerres plein de récits de récits d’aventures et de fantasy – et c’est assumé, comme si Indiana Jones rencontrait Jurassic Park et un univers sorti de l’imagination de Jules Vernes. Mais le choix des dessinateurs se révèle assez judicieux. Rob de la Torre, pour la première partie et Stefano Raffaele, pour la seconde, ont tous les deux un style très réaliste mais aussi assez sombre, où le roi de la jungle devient une espèce de barbare à la Conan à la musculature idoine et surtout à l’attitude de prédateur limite inquiétante. Cette version de Tarzan a donc beau s’exprimer comme un lord et conserver un pragmatisme très viril, à aucun moment il ne cherche à cacher ou adoucir son animalité, bien au contraire. Une approche qui confère au récit une authenticité et une tension bienvenues.

Même si on préfère le trait plus fin et adulte de la Torre à celui, moins sombre te précis de Raffaele, cette nouvelle adaptation est en tous cas une belle réussite, doublée d’un hommage à une forme de récit d’aventures un peu rétro mais racé et complètement dépaysant.

Olivier Badin

Tarzan au centre de la Terre de Christophe Bec, Rob de la Torre & Stefan Raffaele. Soleil. 16,95 euros.

© Soleil / Christophe Bec, Rob de la Torre & Stefan Raffaele

02 Déc

Parce que la folie des hommes donnera toujours naissance à plus de monstres…

Les monstres du titre, ce sont eux, nous, tout le monde. Fresque monumentale de 364 pages sur la folie des hommes, Monstres ne signe pas que le grand retour du trop souvent négligé Barry Windsor-Smith, c’est aussi l’un des romans graphiques les plus puissants de l’année 2021.

Extrait de la couverture © Delcourt / Barry Windsor-Smith

Barry Windsor-Smith est une exception, un électron libre dont ce volumineux roman graphique apparaît presque comme l’œuvre testamentaire. C’était surtout jusqu’à peu un auteur quasiment porté disparu qui, ici, réussit un brillant comeback à l’âge de soixante-douze ans.

Pour les fans de comics, cet anglais restera avant tout cet orfèvre au style presque préraphaélite et raffiné, tranchant fortement avec le reste de la production Marvel lorsqu’il fut choisi par le scénariste Roy Thomas pour illustrer la toute première série Conan en 1971. Même s’il n’en dessinera que les vingt-quatre premiers épisodes, citant le rythme « trop frénétique » de parution pour expliquer sa lassitude, il marquera de sa patte délicate la série, laissant le tôt baigner dans une atmosphère mystérieuse et envoûtante. Hélas, il disparaît par la suite progressivement des écrans radars, ne cachant pas sa désillusion face au marché « dévorant » des comics, ne laissant pas assez de place à l’artistique selon lui.

© Delcourt / Barry Windsor-Smith

Monstres est d’ailleurs né d’une désillusion, un script a priori écrit d’abord pour la série HULK où il voulait explorer les potentiels traumas d’enfance de Bruce Banner qui auraient pu expliquer, en partie, sa transformation en géant vert fou furieux. Le refus de Marvel l’a forcé à réécrire progressivement l’histoire sur une période de plus quinze ans pour aboutir à un impressionnant volume qui ne cesse de surprendre le lecteur tout en dressant petit-à-petit un portrait d’une noirceur absolue de l’âme humaine, sentiment renforcé par le noir et blanc ultra-classieux et marqué de forts contrastes choisis par l’auteur.  

Le titre et la toute première partie de l’histoire semblent pourtant d’abord presque mensongers. L’histoire commence lorsqu’on découvre et suit Bobby Bailey, jeune orphelin visiblement perdu et borgne qui se porte volontaire pour un programme top-secret de l’armée visant à créer un ‘super soldat’ du nom de Prométhée. Un point de départ ultra-classique rappelant forcément nombre de ‘naissances’ de super-héros célèbres : l’un des personnages n’est-il pas fier de montrer à son fils sa collection de comics des années 60 dessinée par Jack Kirby ? Captain America n’est-il pas né le jour où le maigrichon mais patriote Steve Rodgers a accepté de boire un sérum expérimental visant le même but ? 

© Delcourt / Barry Windsor-Smith

Sauf que le parallèle s’arrête là : alors que l’expérimentation tourne mal, on découvre que le scientifique qui en est à l’origine est en fait un ancien nazi réfugié aux USA. Pendant ce temps-là, l’officier recruteur qui a signalé le futur cobaye aux services secrets commence à avoir des remords, sentiment renforcé par ses visions de médium, don qu’il a légué à sa petite fille. Et lorsqu’il réussit finalement à faire évader Bailey, celui-ci est devenu un monstre grotesque de 4 mètres de haut, sorte de Frankenstein des temps modernes à la laideur absolue. Â partir de cette évasion, Windsor-Smith remonte ensuite le temps pour revenir au trauma originel de Bailey, celui qui lui a fait perdre son œil alors qu’il n’était qu’un enfant mais qui était, déjà, lié au projet Prométhée.

© Delcourt / Barry Windsor-Smith

Malgré ses fréquents aller-retours entre plusieurs époques et ses longs dialogues, il fait preuve ici d’un vraie sens de la narration et surtout d’une attention peu commune aux détails, jusqu’à peaufiner les tapisseries au mur ou la collection de tubes à essai au troisième plan dans le laboratoire. Au-delà de cette façon de raconter très cinématographique, l’auteur fait surtout en sorte que dessins et scénario exaltent tout à tour subtilement ce qu’il y a de plus beau mais aussi de plus laid chez l’être humain. Monstres est aussi une dénonciation désespérée mais brillante de la façon dont de pauvres hères sont manipulés par le pouvoir en place pour asseoir leur soif de conquête, où comment il y a toujours des monstres pour donner naissance à d’autres monstres. Puissante, désespérée mais graphiquement et dramatiquement intense, voici sûrement l’une des plus belles BD de l’année 2021.

Olivier Badin

Monstres de Barry Windsor-Smith. Delcourt. 34,95 euros