24 Oct

Utopiales 2026 : douze BD de science-fiction pour se mettre en appétit

Planètes à coloniser, Terre à sauver, robots en quête de conscience et humanité en perdition : la science-fiction en bande dessinée explore tous les futurs, et plus souvent les moins réjouissants. À quelques jours des Utopiales, le festival international de science-fiction qui se tient à Nantes du 29 octobre au 1ᵉʳ novembre, voici une sélection d’albums pour voyager loin tout en gardant les pieds sur Terre.

On commence par un récit de science sans fiction ajoutée. Land, Chroniques de la colonisation spatiale est une enquête graphique sur les multiples enjeux de la conquête spatiale, à la fois technologiques, économiques, géopolitiques et militaires. Habitué du genre, Philippe Squarzoni s’est fait connaître avec Garduno, en temps de paix, suivi de Zapata, en temps de guerre, publiés aux éditions Les Requins Marteaux au début des années 2000. Il s’est surtout imposé avec Saison brune en 2012, une enquête de référence sur le changement climatique. Reconnu pour le sérieux de son approche documentaire, il s’associe cette fois à Olivier Dubuquoy, réalisateur, géographe et militant écologiste. Ensemble, ils interrogent cet expansionnisme spatial porté par quelques milliardaires, Elon Musk et sa société SpaceX en tête, qui ambitionnent de faire de l’espace un nouveau territoire à conquérir, au risque d’y reproduire les pires logiques déjà à l’œuvre sur notre bonne vieille Terre. Une planète qu’il serait peut-être plus urgent de défendre que de chercher à quitter ! Un récit dense, riche et passionnant, qui nous invite à prendre de la hauteur pour réfléchir sur les enjeux bien terrestres de la conquête spatiale. (Land, Chroniques de la colonisation spatiale, de Dubuquoy et Squarzoni. Delcourt. 25,50€)

On pouvait légitimement s’attendre à voir l’adaptation en bande dessinée de cette saga culte de Liu Cixin paraître aux éditions Delcourt, qui a lancé en 2022 la collection Les Futurs de Liu Cixin, forte aujourd’hui d’une quinzaine d’albums. C’est finalement chez Glénat qu’elle voit le jour avec ce premier des six volets prévus. Et c’est un auteur chinois, Wu Qingsong, qui en signe l’adaptation graphique. Sur le fond, l’histoire reste fidèle à l’œuvre originale. Alors qu’une vague de suicides frappe des scientifiques chinois liés à l’organisation des Frontières de la science, le chercheur Wang Miao est chargé par les autorités d’infiltrer ce réseau et d’enquêter sur ses activités. Une investigation qui le conduit aux frontières de la réalité scientifique et le confronte à un problème mathématique resté non résolu : le fameux problème à trois corps. Un récit de science-fiction aux accents de thriller scientifique. (Le problème à trois corps tome 1, de Wu Quingsong d’après l’œuvre de Liu Cixin. Glénat. 20€)

En route vers le futur et, bien évidemment, vers un futur qui ne fait franchement pas rêver. Providence est le nom de ce très bel et imposant album paru aux éditions Sarbacane, mais aussi celui de la planète sur laquelle l’humanité s’est réfugiée après avoir, pendant plus de 500 ans, sucé le sang de la Terre et, accessoirement, épuisé toutes ses ressources pour que l’air soit respirable et la vie pas si mal sur cette planète d’adoption. Ne subsiste sur Terre que la classe laborieuse, qui finit par se révolter contre l’élite providencine, désormais au sommet de l’humanité. La réponse ne se fait pas attendre : déportations, massacres… jusqu’à la création de la Concorde, un projet censé permettre aux Terriens et aux Providencins de se réconcilier. Keren Kepler, fils d’ouvrier terrien, est devenu responsable de projet pour Providence, travaillant justement au rapprochement des deux planètes. Il est promis à un bel avenir et peut déjà profiter des privilèges réservés aux Providencins, notamment d’une voiture autonome fournie par Providence. Mais son avenir tout tracé bascule lorsqu’il se tue dans un accident… On avait découvert Nicolas Dehghani avec le thriller Ceux qui brûlent, paru en 2021 chez Sarbacane. Il revient aujourd’hui avec Providence, un récit dystopique qui nous entraîne dans un futur aussi fascinant qu’inquiétant. Un récit maîtrisé de bout en bout, plus de 330 pages tout de même, nourri de nombreuses références, du roman (1984) au cinéma (Blade Runner), en passant par le manga (Akira) et même la peinture (Bacon ou Degas), comme l’auteur l’explique dans les pages de la revue dBD du mois de septembre 2026. (Providence, de Nicolas Dehghani. Sarbacane. 29€)

En attendant de décrocher les étoiles, Camille a décroché le titre de gardien des espaces infinis après avoir neutralisé une escouade d’aliens. La gloire ? Un magnifique rêve, surtout. Car dans la vraie vie, Camille est pompiste sur la bonne vieille Terre, où ne font plus que passer, depuis la démocratisation des voyages interstellaires, des voyageurs pressés. L’humanité entière s’est envolée vers l’infini et au-delà. Lui ne voyage que dans sa tête… jusqu’au jour où sa candidature est retenue par l’école des pilotes. De quoi lui ouvrir une véritable voie lactée… Avec Ce qui se cache derrière les étoiles, Julien Josselin, bien connu sur YouTube, et la jeune Manon Dubreuil, qui signe ici son premier album, nous livrent un récit écolo-futuro-rigolo, bourré d’action et de fantaisie, une aventure spatiale qui n’oublie pas, au passage, de plaquer un œil critique sur notre bonne vieille planète, , le tout porté par un dessin tout en rondeur et très moderne. (Ce qui se cache derrière les étoiles, de Dubreuil et Josselin. Glénat. 17€)

Un OVNI graphique. C’est ainsi que les éditions Glénat présentent Lune Artificielle, le premier album du dessinateur espagnol Coke Navarro, en librairie depuis le 26 août. Et c’est aussi ainsi que je l’ai ressenti en tant que lecteur. Dès la couverture et les pages de titre, le nom Lune Artificielle, écrit en lettres rouges, interpelle et nous renvoie immédiatement vers ce petit personnage, lui aussi rouge, qui semble nous fixer depuis la couverture. Une première rencontre pour le moins singulière, à l’image de l’album qui nous attend. Et ce qui nous attend est une histoire dystopique mettant en scène deux adolescents, Bucket Boy et Bobby Shinobi, qui tuent le temps en pratiquant le ninjutsu et le parkour, jusqu’au jour où ils apprennent qu’une start-up ambitionne d’installer une lune artificielle, sorte de gigantesque miroir, au-dessus de la ville pour réfléchir la lumière du soleil et éclairer la Terre en continu. De quoi interroger, faire rêver et parfois inquiéter nos deux compères comme l’ensemble de la population. Si l’histoire est pour le moins singulière, c’est bien le graphisme de Coke Navarro qui nous frappe d’emblée. Un dessin sombre, brut, nerveux et résolument contemporain. Le dessinateur espagnol joue avec les formes, les perspectives et les cadrages, donnant à Lune Artificielle une identité visuelle aussi étonnante qu’originale. (Lune artificielle, de Coke Navarro. Glénat. 25€)

Un androïde peut-il avoir une conscience ? C’est toute la question soulevée par le nouveau récit de Cyril Bonin. Karl, dernier modèle des usines Randall Company, est au service de Charles Brooks, un riche banquier. Un jour, alors qu’il conduit son employeur, il aperçoit une biche traversant la route. Saisi par sa beauté, il tente de l’éviter et provoque un accident qui coûte la vie à son passager. Qu’un androïde puisse être ému par la grâce d’un animal, distinguer le beau du laid et agir en conséquence bouleverse toutes les certitudes. S’agit-il d’une anomalie, d’un dysfonctionnement ou de l’émergence d’une véritable conscience ? Une question vertigineuse qui conduit bientôt Randall Company devant les tribunaux. Paru en février aux éditions Sarbacane, Karl est un récit de science-fiction qui interroge notre présent et les liens toujours plus étroits que nous entretenons avec les intelligences artificielles. L’homme dépassé par sa création : l’idée est ancienne, mais n’a sans doute jamais semblé aussi actuelle. Avec un trait semi-réaliste d’une grande délicatesse, Cyril Bonin signe une œuvre sensible et profondément humaine, qui nous fait peu à peu tomber sous le charme d’un robot. Inquiétant ! (Karl, de Cyril Bonin. Sarbacane. 22€)

Vous l’avez sans doute remarqué dans la vitrines de votre libraire grâce à sa magnifique couverture qui résume à elle seule une grande partie de ce que le récit nous réserve. Goetz nous embarque dans un avenir plus ou moins lointain. Les Terriens posent le pied sur Elda Galdae, une planète présentée comme un nouveau départ pour l’humanité. Ils y apportent le meilleur d’eux-mêmes mais aussi, inévitablement, leurs travers. Très vite, ils s’installent, s’organisent et commencent à exploiter, pour ne pas dire piller, les ressources de ce monde inconnu, comme ils l’ont toujours fait, sans vraiment se soucier du peuple autochtone. Car Elda Galdae était déjà habitée : ses habitants, restés à un stade de développement comparable à notre âge du fer, n’entendent pourtant pas se laisser déposséder de leur terre. Et lorsque les abus deviennent insupportables, la colère gronde. Bientôt, ce peuple va se soulever et entrer en résistance face aux colons terriens sous l’impulsion de Goetz, un de leurs chefs, le plus fou, le plus violent. Il dit de lui qu’il ne sert pas le mal, il est le mal ! Un récit captivant, porté par le trait élégant et spectaculaire de Didier Cassegrain, un dessinateur dont le talent s’exprime avec autant de justesse dans le polar (Ne lâche pas ma main, Nymphéas noirs) ou l’heroic fantasy (Tao Bang) que dans la science-fiction (Code McCallum…). (Goetz, de ‘Fane et Cassegrain. Comix Buro / Glénat. 29€)

Pour sa toute première bande dessinée éditée, Florian Breuil nous entraîne dans un monde en ruine, englouti par les eaux et dominé par le gris du béton. Un univers post-apocalyptique aussi austère que fascinant. Là, au milieu des cheminées d’usines, des zones portuaires et des barres d’immeubles défraîchies, Mortépi tente de s’extraire de l’anonymat et de décrocher son moment de gloire. Artiste raté, il tente de percer dans la littérature en écrivant un roman. Il y travaille depuis des années, en vain. Personne n’en a lu la moindre ligne. Dans un dernier élan, Mortépi se suicide dans l’espoir d’accéder à un succès posthume… Fortement influencé par la série Blacksad de Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, Florian Breuil met ici en scène des personnages à tête d’animaux et d’autres à têtes humaines. Un parti pris qui peut dérouter de prime abord mais qui s’intègre finalement avec naturel dans cet univers crépusculaire. Réalisé sur tablette, le dessin de Florian Breuil se distingue par un travail remarquable sur les textures, les effets de matière, les jeux d’ombre et de lumière. Il en résulte des planches souvent spectaculaires, qui accentuent le caractère oppressant de ce monde en décomposition. (Mortépi, Vilain goret, de Florian Breuil. Les Humanoïdes Associés. 24€)

Colonisation nous embarque dans un futur dans lequel l’homme a dû quitter la Terre surpeuplée pour coloniser d’autres planètes. Un exode de masse à bord d’une multitude de vaisseaux spatiaux, dont certains se sont perdus dans l’immensité de l’espace et sont sujets à des pillages. Retrouver ces vaisseaux, c’est précisément la mission de Milla Aygon et de son équipe, une mission dangereuse qui les entraîne dans des recoins inhospitaliers de l’univers. Dans ce dixième volet, l’escouade de Milla est de retour sur Terre, le berceau de l’humanité, ou du moins de ce qu’il en reste. Devenue totalement inhabitable, la planète a vu son écosystème s’effondrer après l’installation d’une sonde par les Atils, une civilisation extraterrestre. Censée réguler les bouleversements climatiques, celle-ci n’a eu pour seul effet que d’accélérer sa destruction. De quoi remettre en question l’image de ces Atils que l’on considérait jusqu’alors comme des sauveurs. Porté par un scénario captivant et une mise en images époustouflante, tout à la fois fine, dynamique et spectaculaire, ce dixième tome confirme une fois de plus les qualités d’une excellente série de science-fiction. (Annihilation, Colonisation tome 10, de Filippi et Cucca. Glénat. 15€)

Inspiré à la fois par la conquête spatiale et l’omniprésence de l’image dans notre société contemporaine, Phobos nous embarque pour une épopée spatiale à forte dose de romance mais aussi de critique sociétale. Aux manettes de cette adaptation du best-seller de Victor Dixen, Victor Dixen lui-même pour le scénario et Eduardo Francisco pour le dessin. L’histoire ? Cap Canaveral a été racheté par Atlas Capital et sert dorénavant de base de lancement à une émission de télé-réalité dont le principe est simple : six filles et six garçons dans le même vaisseau, six minutes chaque semaine pour se rencontrer et plus si affinité, l’éternité pour créer la première colonie sur Mars. Et tant pis si tout ne se passe pas comme annoncé… (La Tempête des destins, Phobos tome 4, de Maria Francesca Perifano et Victor Dixen. Glénat. 16,90€)

Vous voulez de l’action ? Vous allez être servis : le premier volet de Ghost Pepper enchaîne les séquences survitaminées à un rythme effréné. Transfuge du jeu vidéo — il a travaillé sur le célèbre World of Warcraft — Ludo Lullabi est un auteur français qui, après plusieurs bandes dessinées et mangas publiés en France, s’est tourné vers le comics américain. Il a notamment signé un épisode de Transformers et repris les aventures de Battle Chasers. Ce premier volume de Ghost Pepper rassemble les numéros 1 à 5 de la série américaine. Son histoire nous plonge dans un monde post-apocalyptique où l’ancienne civilisation a disparu depuis longtemps. Pendant des siècles, le monde a brûlé, ne laissant derrière lui que des ruines. Puis est apparu un sauveur : Bataar. Vénéré par tous, il semble avoir redonné un avenir à l’humanité. Au cœur de cet univers évolue Loloï, une héroïne que Lullabi décrit comme « une Claudia Cardinale issue d’un vieux western, perdue dans un monde de science-fiction ». Propriétaire d’un food truck, elle régale ses clients grâce à ses talents culinaires. Jusqu’au jour où l’un de ses plats est servi à un mystérieux voyageur nommé Ash, dont l’arrivée va bouleverser son quotidien et l’entraîner dans une aventure aussi déjantée que spectaculaire. (Ghost Pepper tome 1, de Ludo Lullabi. Delcourt. 17,95€)

On termine avec une collection lancée en mars 2024. Huit tomes étaient prévus : les deux derniers viennent de paraître. Véritable voyage d’étude à travers le système solaire, chaque album est consacré à une planète et mêle fiction et connaissances scientifiques, avec la participation active de chercheurs de l’Observatoire de Paris-PSL. Quel est le diamètre de la planète rouge ? Peut-on trouver de l’eau à sa surface ? Quelle est la structure interne de Jupiter ? Quels sont ses satellites ? De quoi est constituée l’atmosphère de Vénus ? Autant de questions, et bien d’autres encore, qui trouvent ici leurs réponses, à la fois au fil du récit et dans le dossier scientifique qui conclut chaque aventure. Et si vous souhaitez vraiment prendre vos distances avec la Terre et ses satanés Terriens, sans vous ruiner, je vous recommande vivement cette très belle collection, désormais complète. (Mercure, la planète métal, Système solaire tome 7, de Lecigne et Dallocchio et Soleil, vie et mort d’un système tome 8, de Lecigne et Dallocchio. Glénat / Observatoire de Paris PSL. 16€  le volume )

Eric Guillaud

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