24 Mar

Les Clés de la bande dessinée : une grande leçon de graphisme et de narration signée Will Eisner

Inutile de le présenter, Will Eisner est l’une des grandes figures de la bande dessinée mondiale, un raconteur exceptionnel, un dessinateur hors pairs, qui contribua à révolutionner le genre et modifier profondément et durablement le regard de tout un chacun sur un art jugé très longtemps mineur…

C’est une somme, plus de 500 pages abondamment illustrées, une référence sur la théorie et la mécanique de la bande dessinée publiée à partir de 1985 et régulièrement mise à jour par l’auteur lui-même, jusqu’à sa mort en 2005. Aux États-Unis, on ne compte plus le nombre de réimpressions, en France, les ouvrages ont été publiés en trois volumes entre 2009 et 2011 avant de se trouver judicieusement réunis dans cette intégrale.

À qui s’adresse ce livre ? À tous, aux professionnels du neuvième art bien sûr, mais aussi aux autres, fans inconditionnels du genre, amateurs de belles histoires, critiques… En vrac, on y apprend la gestion du temps, le cadre, l’anatomie expressive, l’art séquentiel et ses applications, l’histoire de la narration, le processus d’écriture, la mécanique humaine, les muscles, la tête, les émotions humaines… bref tout ce qui est nécessaire pour raconter une histoire en images.

L’approche est sérieuse mais jamais ennuyeuse, chaque propos s’appuyant sur des exemples, des illustrations signées Eisner mais pas que. Cette intégrale s’inscrit dans le programme d’intégrales consacrées aux plus grandes oeuvres de Will Eisner, telles que New York Trilogie, publiée fin 2018, Un pacte avec Dieu qui le sera fin 2019.

Eric Guillaud

Les Clés de la bande dessinée, de Will Eisner. Delcourt. 39,95€

Fluide Glacial s’attaque aux super-héros. Hollywood, Marvel et tous les super-méchants du monde n’ont qu’à bien se tenir…

Le 21 Mars. Premier jour du printemps et sortie du nouveau hors-série de Fluide Glacial. Comme le premier, le second est bon pour la santé, surtout celle des zygomatiques et de tous ceux qui sont allergiques à ces mecs en spandex qui, sous prétexte de sauver le monde tous les quatre matins, nous empêchent de tisser tranquille.

Un numéro spécial super-héros qui débarque d’ailleurs trente-sept ans après un premier HS consacré au seul, l’unique, l’indestructible, que dis-je, l’énormissime SuperDupont. Oui, SuperDupont, le super moustachu en charentaises qui combat inlassablement les soldats de l’AntiFrance en charentaises avec sa baguette sous le bras. Donc les super-mecs et Fluide Glacial, cela ne date pas d’hier. D’ailleurs, on a ressorti pour l’occasion deux apparitions du gugusse. Une première fois lorsque Gotlib avait réussi à convaincre son idole Harvey Kurtzman – le créateur de Mad Magazine, influence première totalement assumée – de scénariser la première visite de l’homme au super-béret au pays de l’Oncle Sam. Puis lorsque sept ans avant, le papa de Gai Luron lui-même s’était amusé à croquer sa rencontre délirante avec le Surfeur d’Argent, rebaptisé pour l’occasion le Patineur d’Argent. Deux gros clins d’œil à celui qui lança le magazine le 1er Avril (cela ne s’invente pas) 1975 et qui nous a quitté, ce con, en Décembre 2016.

C’est là la seule séquence nostalgie d’un numéro de 100 pages sinon blindé de mecs super-balèzes, super-poilants et surtout, super-très-cons et à la thématique générale très portés sur la philosophie, les conseils de jardinage et comment réussir à ouvrir une douzaine d’huîtres en trente secondes (ami lecteur, sauras-tu reconnaître quelle partie de cette phrase interminable est fausse ?). Mention spéciale à ces ‘futurs nouveaux comics’ où entre Silver Trollboy (« trois ennemis redoutables cherchent à contrecarrer ses plans : la brigade du net, l’orthographe et la syntaxe ») ou Rigolomax Stan Dupper, on retiendra surtout ‘L’Incroyable Jean-Hulk’, « un géant jaune aux yeux exorbités (…) capable de faire manger son micro à un journaliste de France 3. » Quelle bande de cons.  Et c’est pour ça qu’on les aime.

Olivier Badin

Fluide Glacial  HS n°86, spécial ‘super-héros’, 6,50 €

22 Mar

Le Dernier Atlas : le projet fleuve de quatre auteurs nantais

Ils sont quatre, quatre Nantais, des auteurs confirmés dans le milieu de la bande dessinée. Ils ont décidé de s’associer autour d’un projet à grande échelle. Trois volumes, six cents pages, un polar tendance SF, ou l’inverse, avec des vrais morceaux de robots géants à l’intérieur. Rencontre…

Gwen, Hervé et Fabien @ éric guillaud

Fabien Vehlmann, Gwen de Bonneval, Hervé Tanquerelle, Fred Blanchard. Si vous vous intéressez un minimum à la bande dessinée, alors ces quatre noms vous parlent forcément.

Le premier est le scénariste actuel des aventures de Spirou et Fantasio, mais aussi de la série Seuls adaptée au cinéma en 2017, le deuxième a signé Adam et Elle ou plus récemment Polaris ou la nuit de Circé, le troisième a réalisé le dessin et écrit le scénario de Groenland Vertigo, le dessin de Professeur Bell ou de La Communauté, enfin le dernier, directeur du label Série B des éditions Delcourt, est aussi designer pour la BD et le cinéma, associé à une multitude de projets parmi lesquels le récent Renaissance

Et il fallait bien des auteurs de poids pour porter ce nouveau projet. Le Dernier Atlas, c’est d’abord plusieurs centaines de tonnes d’acier, un robot géant comme vous n’en avez jamais vu, élaboré aux chantiers de Saint-Nazaire pour la reconstruction de la France et peut-être pour d’autres missions moins avouables.

Mais c’est aussi un scénario exigeant, un mélange savamment dosé de polar et d’uchronie qui nous emmène des rues de Nantes au parc de Tassili en Algérie, en passant par la ville de Darukhana en Inde, une bande dessinée de divertissement enrichie par une volonté affichée de poser un regard lucide sur notre monde et son passé, notamment sur la guerre d’Algérie.

La suite ici

19 Mar

Fables amères : onze histoires courtes signées Chabouté

Dix ans après le premier volet de Fables amères, Chabouté renoue avec le format court qui en dit long sur son talent. Onze histoires, autant d’instantanés de vie,  de petits riens qu’on ne relève plus et qui font pourtant la vie…

À mes yeux, mais je ne crois pas être le seul à partager ce sentiment, Chabouté fait partie des auteurs incontournables de la BD francophone, un raconteur exceptionnel qui fait passer beaucoup de choses par son dessin, lui aussi exceptionnel, un noir et banc ultra-maîtrisé qui nous happe littéralement.

Terre-Neuvas, Tout seul, Zoé, Sorcières, Moby Dick, Construire un feu…. chacun de ces livres est un petit bijou graphique et scénaristique qui n’abuse jamais de la parole. Avec lui, l’essentiel a toujours été dans l’image et dans les silences.

C’est encore le cas ici avec ces onze histoires courtes réunies dans le deuxième volet des Fables amères. Tout est dans le titre, des fables au goût amère, et dans le sous-titre, Détails futiles. Des détails, oui, des petites choses que nous ne remarquons pas forcément mais qui ne passent pas inaperçues aux yeux de Chabouté. Des « événements insignifiants, minuscules impairs, maladresses anodines… » peut-on lire en dernière de couverture. Mais des événements qui font le monde, le rendent parfois beau, parfois moche.

Avec Chabouté, pas de mauvaises surprises, on parle de l’humain avec humanité. Et ça fait toujours mouche. Comme ce jeune militant fascisant pris en stop par un musulman ému de le voir sur le bord d’une route déserte sous une pluie battante. C’est la première histoire de ce nouveau recueil, pas un mot, juste des regards, des attitudes et des hommes.

Eric Guillaud

Détails futiles, Fables amères tome 2, de Chabouté. Vents d’Ouest. 13,90€

16 Mar

White Spirit : un récit décapant signé Dédo et Weldohnson

Si vous avez le cerveau embué sous une épaisse couche de morosité visqueuse et cherchez quelque chose pour décaper tout ça, alors voici notre prescription : une bonne dose de White Spirit, album complètement trash tendance drôle... 

« Il a autant de talent qu’un bon mètre carré de pelouse… De la pelouse de mauvaise qualité, qu’on aurait plantée dans le désert du Sahel… Sur laquelle on jouerait un match de rugby toutes les 4 heures… ». Bref, n’en rajoutez pas, vous l’aurez compris, Pascal, jeune Parisien et accessoirement protagoniste de cette histoire, déteste l’artiste qui expose ce soir-là à la galerie Ombrage.

Alors, pourquoi me direz-vous se retrouve-t-il là en plein milieu du vernissage ? Pour faire de la figuration ou des rencontres peut-être. Il en fait une d’ailleurs, Sandrine. Ils resteront ensemble pendant trois années… aussi ennuyeuses que le reste de sa vie.

Mais les choses vont subitement changer. À la suite d’une séance de spiritisme avec des amis, où il abusera de son humour corrosif, le jeune-homme voit son frère débarquer chez lui, un bras en moins, la gueule cassée.

Le souci, ce n’est pas tant son aspect physique mais sa présence même, ici, maintenant, dans la chambre de Pascal. Et pour cause, Adrien, c’est son nom, est mort huit ans auparavant dans un accident de voiture.

Pascal n’aurait jamais dû plaisanter avec l’au-delà. À partir de ce moment-là, sa vie devient un enfer, de quoi regretter sa vie ennuyeuse…

Publié dans la jeune collection Une Case en moins! des éditions Delcourt, White Spirit est la première bande dessinée d’un tandem qui pourrait bien faire parler de lui à nouveau, Dédo l’humoriste au scénario, Weldohnson au dessin. Dialogues percutants, dessin sombre et nerveux, personnage principal détestable à souhait, histoire à la fois drôle et gore… C’est clair, White Spirit est un bon décapant pour la morosité ambiante.

Eric Guillaud

White Spirit, de Dédo et Weldohnson. Delcourt. 16,5€

@ Delcourt / Dédo et Weldohnson

11 Mar

François Walthéry, une vie en dessins : premier volume d’une série rendant hommage aux plus grands auteurs du neuvième art aux éditions Champaka Brussels

Premier volume d’une série consacrée aux grands auteurs du neuvième art, François Walthéry, une vie en dessins nous embarque dans l’univers graphique d’un dessinateur de génie, créateur de la célèbre hôtesse de l’air Natacha qui apporta un souffle nouveau au journal Spirou dans les années 70…

C’est un ouvrage fantastique, un énorme hommage à l’un des derniers grands de l’école de Marcinelle, près de 384 pages, plus de 250 fac-similés de planches originales, une immersion totale dans le monde graphique de François Walthéry, 73 ans à ce jour et considéré comme l’un des auteurs majeurs du neuvième art de ce côté-ci de la planète.

Il faut dire que son parcours est éloquent et sa contribution à l’évolution de la bande dessinée, immense. Assistant de Peyo à ses débuts, il dessine les personnages secondaires dans les aventures des Schtroumpfs, de Benoît Brisefer ou encore de Johan et Pirlouit. Il encre également les planches, réalise des décors, des couvertures pour le journal Spirou… Il apprend le métier !

C’est en 1970 que François Walthéry s’affranchit du maître Peyo en lançant son propre héros ou plus précisément sa propre héroïne, Natacha, avec Gos au scénario. Natacha est la première grande héroïne du journal Spirou, une femme sexy, libérée, qui travaille et vit des aventures au même titre que ses homologues masculins. Une petite révolution dans les pages du journal Spirou!

Natacha, c’est vingt trois aventures à ce jour et un univers qui a permis à l’auteur d’imprimer sa marque dans la bande dessinée franco-belge, au même titre que Peyo, Franquin, Jijé ou Will.

« Francois Walthéry est sans doute le dernier des grands dessinateurs « classiques » du Journal de Spirou, en même temps que le chef de file des auteurs dits « modernes », écrit l’éditeur en ouverture de ce livre. Et c’est vrai, François Walthéry est le lien fondamental entre le monde de l’après-guerre, des héros à l’américaine, forcément masculins, très souvent détectives privés ou journalistes, et le monde de la fin du XXe siècle, celui des héros ordinaires et même parfois des anti-héros comme Gaston.

Ce livre conséquent permet de découvrir en profondeur le travail de l’auteur. Peu de bla-bla, beaucoup de dessins, de planches, d’illustrations de couvertures, de photos… L’essentiel en somme.

Après le Belge François Walthéry, les éditions Champaka Brussels annoncent un deuxième volume consacré au Français Yves Chaland. Sortie prévue en octobre prochain.

Eric Guillaud

François Walthéry, une vie en dessins. Champaka Brussels / Dupuis. 55€

10 Mar

Tête de gondole : le nouvel album de Tronchet et Nicoby au rayon frais de votre librairie

Après Le Meilleur ami de l’homme, le tandem Tronchet – Nicoby se reforme autour d’une nouvelle comédie mordante où il est question de grande consommation, de finance internationale et de détournements de fonds…

Dans le milieu, on l’appelle Le Jogger. Mais son vrai nom est Gérard Mandon. Pourquoi Le Jogger ? Tout simplement parce que l’homme, accessoirement directeur d’hypermarché quelque part en Bretagne, aime faire son jogging tous les matins dans les rayons de son magasin pour vérifier le bon ordonnancement des produits et la lisibilité des étiquettes. Après ça seulement, Mandon peut ouvrir les portes du magasin aux clients.

« Bonjour!, bonjour!, bonjour! Surveillez bien les promos du jour… ». Sacré Mandon, toujours prêt à donner de sa personne pour faire tourner son commerce et le groupe auquel il appartient. Pourtant, en haut lieu, l’homme n’est pas franchement apprécié, « Un vrai malade… « , dit-on de lui, « on cherche un motif pour le gicler, on va trouver… ».

Sauf que Mandron est du genre irréprochable ! Jusqu’au jour où il accepte à la demande expresse de sa fille adorée de prendre une semaine de congés pour faire un stage chez un ferrailleur magouilleur, condition sine qua non pour qu’elle-même accepte de faire un stage au siège social du groupe auquel appartient l’hypermarché. Et là, forcément, tout dérape…

On connait Tronchet et son humour corrosif. Ici, l’auteur de Raymond Calbuth, Les Damnés de la terre associés ou encore Jean-Claude Thergal, est au scénario. C’est Nicoby avec qui il a déjà réalisé Le Meilleur ami de l’homme en 2017, déjà chez Dupuis, qui signe le dessin. On s’amuse beaucoup, mais derrière l’humour, comme toujours avec Tronchet, il y a une vraie critique sociale avec cette fois, en ligne de mire, les grands groupes de la distribution prêts à tout et même au pire pour gagner quelques euros de plus. De quoi se révolter et monter des barricades avec des boites de petits pois !

Eric Guillaud

Tête de gondole, de Tronchet et Nicoby. Dupuis. 22€

09 Mar

Crossroads : la confrontation de deux mondes créatifs par Paco Roca, auteur de BD, et Seguridad Social, musicien rock

Entre le rock et la BD, c’est une longue histoire d’amour. Mais pourquoi les deux univers sont-ils si proches ? Et le sont-ils vraiment d’ailleurs ? C’est à ces questions que répond le nouvel album de l’Espagnol Paco Roca, associé pour l’occasion au musicien José Manuel Casañ, aka Seguridad Social…

À ma droite Paco Roca, auteur de bande dessinée, reconnu dans son pays et bien au delà pour ses albums emprunts d’humanisme et de sensibilité, La Tête en l’air, La Nueve ou La Maison, pour ne citer que ces trois-là. À ma gauche, José Manuel Casañ, aka Seguridad Social, musicien qui connût un beau succès à l’international avec notamment les titres Chiquilla et Quiero tener tu presencia. Au centre, un album de bande dessinée, Crossroads, et un album de musique, La Encrucijada.

Ces deux projets ont germé dans l’esprit des deux hommes il y a plusieurs années, à la faveur d’une rencontre dans une émission de radio. Paco Roca voulait comprendre comment naît une chanson, comment on crée une mélodie, comment se font les arrangements, José Manuel Casañ voulait de son côté raconter l’histoire de la musique anglo-saxonne.

Leur projet a évolué au fil des discussions, Crossroads est à la fois l’histoire d’une rencontre humaine entre l’auteur et le musicien, un échange autour de leur expérience, de leur passion et de leur métier respectifs, un peu à la manière des Ignorants, l’album d’Etienne Davodeau qui mettrait en scène une initiation croisée, celle d’un vigneron à la bande dessinée et celle d’un auteur à la viticulture.

Ici, on ne parle pas de vin mais plutôt des affres de la création, du premier album, de la première signature avec une major ou un éditeur, de la répartition des droits, des ventes, des tournées, du succès, de l’industrie du disque et du l’édition, des producteurs, des éditeurs, des similitudes et des différences entre les deux univers… Et en bonus, les morceaux de l’album La Encrucijada (disponible sur les plateformes habituelles) mis en images par Paco Roca dans des styles graphiques variés.

Pour ceux qui ne sont pas espagnols et ne connaissent pas spécialement Seguridad Social, l’intérêt reste évident dans cet échange d’expériences entre un auteur de BD et un musicien. Comme toujours, le dessin de Paco Roca fait merveille, un univers graphique raffiné et serein. Coup de coeur !

Eric Guillaud

Crossroads, de Paco Roca et Seguridad Social. Delcourt. 21,50€

@ Delcourt / Paco Roca

05 Mar

Lily a des nénés : un regard tendre et drôle sur le début de l’adolescence signé Geoff

Pour faire un bon film, expliquait Henri-Georges Clouzot, « il faut premièrement une bonne histoire, deuxièmement, une bonne histoire, troisièmement, une bonne histoire ». En bande dessinée, c’est pareil avec en bonus un bon dessin. C’est le cas avec Lily a des nénés, première bande dessinée du réalisateur de films d’animations Geoff…

Attention talent ! Ce n’est pas la première bande dessinée à parler du passage délicat de l’enfance à l’adolescence mais Geoffroy Barbet-Massin, aka Geoff, le fait avec une telle modernité, une telle légèreté et un tel sens de l’humour, qu’on en oublierait presque tous les autres. Bon, j’exagère peut-être mais Lily a des nénés accroche résolument le lecteur dès la première page, dès la première case avec un très beau dessinréalisé au pastel à l’huile, avec des couleurs profondes, des dialogues et une voix off jubilatoires, et bien sûr un personnage, ou plus exactement des personnages littéralement à croquer.

@ Casterman / Geoff

Alors voilà, je m’appelle lily, j’ai dix ans, j’ai des seins et je suis fière…! Enfin, pas trop, mais j’me force

Voilà en une ligne la problématique posée. Lily est une gamine bien dans ses bottes, amoureuse du meilleur copain de son frère jumeau, Tituan. Tout va bien dans le meilleur des mondes jusqu’au jour où ce fameux frangin découvre qu’elle a des nénés.

Euh… là… J’ai plus envie de prendre le bain avec toi… ! On dirait un zombie, et j’trouve ça un peu dégoûtant!

Tituan est sous le choc. ça devrait lui passer. Pour Lily, il va falloir assumer ce corps qui change et accepter le fait qu’elle n’est plus tout à fait une enfant.

@ Casterman / Geoff

« J’ai deux filles, de 7 ans et 9 ans… », explique l’auteur, « je les regarde et les écoute beaucoup. Un jour, quand ma fille aînée était au CP, je lui ai demandé comment elle voulait s’habiller. Elle m’a répondu qu’elle ne voulait plus mettre de jupes ou de robes. J’ai été profondément choqué qu’une fille de 6 ans puisse déjà dire : « Je ne veux pas montrer mon corps parce que je ne veux pas être embêtée ». Le personnage de Lily est né de cette colère, de ce besoin d’acceptation ».

Je deviens une femme… enfin, je débute

Née d’un appel d’offres de France Télévisions pour un épisode animé de 26 minutes sur le thème d’une héroïne contemporaine, Lily nous embarque avec bonheur dans le monde de l’enfance, brisant au passage quelques idées reçues sur les filles, le tout dans le décor fabuleux et légèrement revisité de Portsall, localité côtière faisant partie de la commune de Ploudalmézeau, située dans le nord-ouest du Finistère (merci Wiki!). « la ville existe… », précise l’auteur, « mais elle est un peu réinventée, imaginaire, idéale ».

@ Casterman / Geoff

Ici, c’est la Bretagne, il pleut 150 jours par an, il bruine 100 jours, et le reste du temps, il fait juste pas beau

Elle exagère un peu notre héroïne, même si elle garde une grande partie du temps son ciré jaune et son bonnet rouge, les planches de Geoff donnent une idée plutôt joyeuse et lumineuse de ce petit coin de paradis breton. Bref, une belle bande dessinée, pardon, une première belle bande dessinée signée Geoff. Un deuxième volet est annoncé pour fin 2019. Hâte !

Eric Guillaud

Lily a des nénés, de Geoff. Casterman. 14€ (en librairie le 6 mars)

03 Mar

Dans un rayon de soleil : une histoire d’amour lumineuse signée Tillie Walden

Du haut de ses 22 ans, Tillie Walden fait figure de jeune prodige de la BD américaine avec cinq livres à son actif et déjà un Eisner Award dans la poche. Après l’autobiographique Spinning, lui-aussi publié en France aux éditions Gallimard, la jeune artiste fait son retour de ce coté-ci de l’Atlantique avec Dans un rayon de soleil (On a Sunbeam), une histoire d’amour futuriste, 500 pages de délice graphique et narratif…

C’est un livre magnifique de plus de 500 pages que nous offrent ici les éditions Gallimard et bien évidemment son auteure, l’Américaine Tillie Walden, 500 pages de virtuosité graphique et narrative, au service d’une histoire d’amour fascinante dans un futur qu’on ne parvient pas à dater. Existe-il encore une vie sur Terre ? On n’en sait rien, quoiqu’il en soit, ici, toute l’action se déroule dans l’espace et surtout sans l’ombre d’un homme, d’un mec. Amateurs de héros mâles, hétérosexuels, blancs de plus 50 ans, passez donc votre chemin ! Il faut dire que l’auteure ne fait aucunement mystère de son homosexualité et de son souhait d’aborder le sujet aussi fréquemment que naturellement.

« Je ne vois pas vraiment comment faire un travail qui ne traite pas de la question queer… », déclare-t-elle dans une interview accordée au site comicsverse, « Être lesbienne est aussi fondamental pour moi que de porter des lunettes et d’avoir les cheveux blonds. Donc, l’incorporer à mes bandes dessinées m’a toujours semblé très simple et clair ».

Publié à l’origine sous la forme d’un webcomic, toujours disponible dans son intégralité et gratuitement mais en anglais ici-mêmeOn a Sunbeam, Dans Un rayon de soleil pour la traduction française, nous embarque donc dans l’espace pour une histoire d’amour entre deux jeunes filles, une histoire d’amour contrariée bien sûr par la distance qui les sépare. Mia et Grace s’étaient rencontrées au pensionnat. Mais leurs routes se sont un jour écartées, Mia travaille désormais dans un vaisseau spatial avec pour mission de restaurer des structures architecturales ou des œuvres d’art délabrées qui pullulent dans l’espace. Grace, elle, est retournée vivre avec sa famille dans L’Escalier, une des zones les plus mortelles et les plus isolées de l’espace.

L’amour perdu, c’est ce dont parle ce nouvel album de Tillie Walden. En une succession de flashbacks, l’auteure raconte le passé de Mia, sa rencontre avec Grace, leur amitié qui se transforme en amour, puis cette séparation, brutale, insupportable. Mais l’amour donne des ailes, c’est bien connu, et bientôt Mia décide de retrouver Grace, même si elle doit risquer sa vie pour cela.

L’histoire, à priori assez simple et intemporelle, se distingue par le graphisme bien sûr et l’atmosphère générale de l’album, avec des planches d’une grâce, d’une subtilité et d’une pureté exceptionnelles, une palette de couleurs idéale, un contexte futuriste et spatial inhabituel pour ce genre d’histoire et des références graphiques et scénaristiques à l’architecture, une des grandes sources d’inspiration de Tillie Walden. Un très bel univers, un vrai rayon de soleil !

Eric Guillaud

Dans un rayon de soleil, de Tillie Walden. Gallimard. 29€

@ Gallimard / Tillie Walden